suivra les bons et vertueux enseignemens qu'il aura reçus de vous pour
apprendre à bien vivre, et observera soigneusement ce qui en fut dit
hier matin, qu'il doit ensuivre pour commander royalement, et maintenir
ses peuples en ferme repos, règnera si favorablement que ses sujets
un jour se glorifieront en leurs liens, rendant grâces à Dieu de
leur avoir donné la vie pour l'user sous la sienne. Qu'il considère
néanmoins, au milieu de la paix, que les choses du monde étant toutes
sujettes à changement, elle se peut troubler, comme il peut advenir
quand le peuple enivré de trop d'aise ou accablé sous le trop de mal,
en se licenciant de gazouiller à tout propos mal à propos des actions
du prince, de sa personne et des affaires de l'État, se laisse peu à
peu glisser à la sédition ouverte, puis emporter des paroles aux mains,
mais avec plus de débord et de danger quand les maisons illustres et
les grands du royaume, se trouvant divisés en factions, par haine
ou par ambition, recueillent ses folies et puis font épouser leurs
passions à cette sotte bête, sous le faux de quelques couleurs qui
lui sont agréables. Les brasiers des guerres civiles prenant leur
origine de ces petites étincelles que le prince prudent doit étouffer
en graine, punissant les auteurs, denouant industrieusement ce qu'il
ne pourra rompre sans le dommage ou péril de l'État; car quand leurs
flammes ont prins de toutes parts, il n'y a plus de moyen que par la
guerre ouverte, qui se fait à peu près en la même façon que la guerre
étrangère. Et par ainsi comme un prince avisé qui veut régner en paix,
en temps de paix au lieu de s'amollir ou s'endormir, qu'il se prépare
pour la guerre, d'autant que la concorde des États ne s'établit et
s'entretient pas seulement par la force des lois, mais se préserve
et se conserve par la force des armes, la valeur et la bonne épée du
prince souverain, qui doit, en cette partie de la conduite de son État,
faire paroître sa prudence par dessus l'ordinaire, étant bien plus aisé
de guider la nature en la pleine bonace, que non pas lorsque les vents,
ennemis soufflant contrairement, font élever jusques dedans les nues
les vagues agitées sur l'inconstance de ce fier élément. Qu'il fasse
donc peu à peu son premier préparatif, un fond suffisant de deniers
amassés légitimement, comme un gros de réserve, pour secourir partout
selon les occasions, et règle ses autres dépenses sur l'ordinaire et
le courant de tous ses revenus; munisse après ses arsenaux de toutes
sortes d'instrumens et de machines propres à la guerre, et de matériaux
pour en faire à loisir. Puis, qu'il jette le soin sur la ceinture
de son État pour y fortifier à bon escient, ou faire de nouveau des
places fortes dessus les avenues, pour empêcher l'invasion soudaine
et arrêter ou rompre les desseins d'une force ennemie. Si les places
sont à la mer, il garnira les havres et les ports de certain nombre de
navires et de galères, et en chacune dressera des arsenaux remplis de
tout ce qu'il estimera y pouvoir être nécessaire, non seulement pour
entretenir leur équipage, mais suffisans pour équiper en un besoin
et mettre au vent une puissante armée. Qu'il établisse en outre dans
chacune d'icelles des arsenaux particuliers et magasins fournis pour
un long temps de choses nécessaires pour faire vivre les soldats et
pour défendre les places, auxquels on ne touchera point qu'en la
nécessité, ou pour renouveler en leur saison les choses périssables.
Ce sont les portes de l'État qu'il faut tenir fermées, pour faire que
le prince et ses sujets dorment de bon repos, sous l'assurance de leur
ferme clôture; pourvoie après à leur sûreté par un tel traitement fait
à leurs habitans qu'ils ne puissent jamais avoir envie de changer
de condition, et par la force de telle garnison qui suffise à la
garde, entretenant pour cette occasion des régimens de gens de pied
sous de bons capitaines et vieux maîtres de camp, pour leur donner à
commander en chef, ou sous ses lieutenans en chacune d'icelles, avec
tel nombre de soldats qui sera nécessaire, selon qu'elles seront ou
d'importance ou de grande étendue, ou selon le sujet qu'en donnera la
ferme ou foible affection des citoyens envers leur souverain, sans se
mêler que de leur fait, et de prêter main-forte aux magistrats qui la
demanderont pour le maintien de la justice et service du prince. Pour
tenir en devoir ces gens ici, que les appointements et la solde leur
soit entièrement payée; ils n'auront point, en ce faisant, d'excuse
de quitter ne de sujet de se plaindre; enjoignant à leur chefs, sous
des sévères peines, d'avoir leur nombre toujours complet, à celle fin
que de leur part il ne s'en perde aucune, sur peine de la vie, et
qu'il puisse par ce même moyen faire un état certain des hommes qu'il
entretiendra, pour s'en servir selon les occurrences. Mais tout ainsi
que celui qui veut faire un plant d'arbres fruitiers est curieux à
rechercher ceux des meilleures races, le prince le doit être à faire
élection des hommes dont il voudra fournir ces corps de régimens de
gens de pied et de gens de cheval; et, bien que l'on puisse faire
flèche de tout bois, si se peut-il en général marquer certaines
circonstances qu'il doit savoir pour reconnoître ceux qui seront ou
pourroient être propres pour employer du tout à cette noble profession.
Que notre Prince les apprenne, car c'est ici le fondement des forces de
l'État. Et pour autant que l'exercice assiduel nous apprend la science
avec l'usage de la guerre, que le soldat y vienne de bonne heure et
choisi de tel âge qu'il n'ait encore l'âme tachée des teintures du
vice, mais capable d'y recevoir et retenir l'empreinte ou du bien ou du
mal; de corps robuste, nerveux, adroit et vigoureux, pour être propre
à supporter l'incroyable fatigue des peines de la guerre et advenant
aux exercices militaires; de moyenne stature, qui ne voudroit avoir
égard à la grandeur ou à la petitesse, pour les accommoder à la sorte
des armes dont on les veut armer. Et pource que ne considérer en ce
soldat que la masse du corps, ce seroit le faire ressentir aucunement
de la nature de la bête, il faut qu'il soit accompagné d'un esprit
avisé, courageux, assuré et cupide de gloire, et que la poudre des
combats et la fumée de celle des canons lui soient plus agréables que
les parfums et les molles odeurs de la poudre de Chypre. Qu'il joigne à
son courage les bonnes mœurs, l'honnêteté et la discrétion, et faisant
gloire d'obéir, n'imitant ces bavards, ces Rodomons qui mâchent entre
deux tréteaux les Ottomans et leur empire; porte sa vie gaiement aux
périls de la mort contre les ennemis, en craignant plus la honte d'un
reproche de déshonneur que les appréhensions d'une mort honorable. Il
trouvera communément ces jeunes gens à faire parmi ceux qui habitent
les champs, les pays montagneux, rudes et difficiles, tenant de la
nature du terroir, comme nés et nourris pour endurer et durer à la
peine, et endurcis à supporter aisément la faim, la soif et le veiller,
les excès des saisons et autres incommodités où la nécessité peut
réduire les hommes. Dedans les villes il en pourra trouver de même que
ceux-ci, et des gens sans reproche, accoutumés à manier et le fer et le
feu, et la pierre et le bois, et à faire métier de la force du corps,
non employée pour la délicatesse et la mollesse de la vie. Après avoir
ainsi choisi ces jeunes apprentifs, il les mettra parmi les vieux,
dedans les régimens où c'est qu'ils s'instruiront et vieilleront pour
instruire les autres sous une même discipline, sans laquelle tout ce
choix seroit nul, ayant besoin d'être polis et façonnés par l'industrie
qui en fait plus et un plus grand nombre que ne fait la nature. Que
ces soldats s'exercent donc continuellement pour apprendre à s'aider
sûrement et manier facilement les armes dont ils voudront user; qu'ils
apprennent à reconnoître les batteries des tambours et la voix de
leurs capitaines, n'ayant pour but que d'y bien obéir, car le courage
autrement leur seroit inutile, et s'accoutument à marcher dispostement,
d'un pas égal, brave et guerrier, si dextrement selon l'ordre donné
qu'ils retiennent toujours leur place en quelque sorte de pays que ce
soit, sans troubler l'ordre ne le rang auquel ils marcheront, prévoyant
tout ce qui peut advenir, comme s'ils étoient prêts de recevoir ou
d'attaquer, et de fondre dedans les ennemis; prennent plaisir à se
dresser à tirer de l'épée, et s'apprendre à nager, à travailler, aller,
venir, courir, sauter, lutter, porter, jeter pesant, et entreprendre
quelque chose pénible, pour acquérir, s'ils ne l'ont point, la
disposition et la force du corps, ou l'empêcher de se rouiller dedans
l'oisiveté. Et feront plus s'ils ont le cœur vivement au métier;
ils apprendront celui de pionnier pour en user eux-mêmes avec plus
d'artifice, venant à se trouver en lieu où il en fût besoin, pour se
mettre à couvert et en défense contre les coups et les surprinses des
ennemis. Que ces messieurs n'en fassent pas les délicats, car c'est
avec le pic et la pelle que les exploits plus remarquables de la
guerre se sont faits et se font ordinairement. Qu'ils soient discrets,
respectueux, fuyant la vanité de fait et de parole, rien ne se voit
tant éloigné de la vraie valeur; il doit suffire à l'homme valeureux de
porter en réserve au fond de sa poitrine un courage muet pour le faire
éclater à la rencontre des occasions par effets honorables. Que cette
modestie s'étende aussi jusques à leurs vêtemens; c'est assez d'être
propres et bien plus curieux d'avoir le corps couvert de bonnes armes
que de le voir empêché dessous le superflu de l'or et de l'argent,
et de toute autre sorte d'étoffe précieuse. S'entretiendront par des
louables occupations pour un divertissement aux pensées oisives qui
leur pourroient faire faillir et détremper la force et la verdeur du
corps et du courage dans les gouffres du vin et de la gourmandise, ou
dans les dissolutions des autres voluptés, et de telle façon qu'en peu
de temps ils se verroient du tout inutiles aux fonctions militaires.
Qu'ils s'y exercent donc souvent, se façonnant à tenir l'ordre, à le
changer et rechanger en diverses façons et formes de combats, faits par
petites troupes les uns contre les autres; de telle sorte qu'en toutes
occurrences ils le puissent suivre d'eux-mêmes, avec telle facilité
et promptitude qu'elle prévienne la parole du chef. Cet exercice est
du tout nécessaire, comme étant chose reconnue que le désordre perd
ou relâche, ou abat le courage, et que l'ordre le donne, le retient
ou l'élève. De ces soldats ainsi dressés dedans les garnisons et puis
passés par la coupelle des armées, fera ses capitaines, lesquels
joignant à la science l'expérience acquise par les degrés des armes, la
retiendront en cette discipline, récompensant avec honneur les actions
vertueuses et punissant avec honte et rigueur les plus petites fautes;
ayant apprins à conserver par l'autorité qu'ils ont de commander et
remarqué que peu à peu elle se fond par le trop de douceur envers
l'homme de guerre qui a toujours une secrète volonté de l'attirer à
soi, et reconnu pour véritable que la force ne se maintient que par
elle-même. De ces bons capitaines il fera ses maîtres de camp, les
clefs des meutes des armées, avec pouvoir de commander sur eux et sur
les régimens qui leur seront donnés, en la même façon que chacun d'eux
fait une compagnie. Ayant ainsi pourvu aux gens de pied, en fasse
autant avec le même soin pour les gens de cheval, entretenant un corps
de cette brave et ancienne gendarmerie, l'une des clefs des portes
de l'État, laquelle de tout temps s'est fait signaler et redouter
par dessus celles de la terre; les faisant vivre et les uns et les
autres en telle discipline sous les lois militaires, que ce soient
des écoles d'honneur et de vertu, ouvertes à tous ceux qui tant soit
peu auront l'âme touchée du vouloir de l'apprendre; particulièrement
pour la jeune noblesse, laquelle, au lieu de se dresser à faire un bon
cheval ou à donner un ferme coup de pique, perd aujourd'hui pour la
plupart le meilleur de son âge pour ne savoir où elle puisse ailleurs
honnêtement exercer son courage et devenir habile à bien servir un
jour son prince et sa patrie. Et là dessus je vous dirai que de tous
les exercices des gens de pied et des gens de cheval, nécessaires au
prince de savoir pour conserver sa vie en un besoin, et bons à façonner
sa grâce et rendre adroite sa personne, il faut que le nôtre les
apprenne tous, et principalement qu'il s'adonne à la vénerie, d'autant
que je la tiens pour un être abrégé des exercices militaires. Après
avoir ainsi disposé ses affaires par le menu pour assurer la frontière
de son État, qu'il fasse élection des plus grands personnages, et,
s'il se peut, tirés de ces écoles, pour en faire ses gouverneurs,
lieutenans généraux en chacune province, avec autorité d'y commander
sur tout ce qui sera de la force et des armes, pour avoir l'œil à
ce que l'établissement par lui donné soit tellement entretenu qu'il
n'en puisse arriver aucune faute, et maintenir le repos et la paix en
leurs gouvernemens, les garder et défendre contre les factions des
mauvais citoyens, les menées et les efforts des étrangers et peuples
ennemis, et au besoin pour étendre la main à la justice, afin de le
couvrir et soutenir contre la violence. Revienne après de la frontière
au dedans de l'État pour y planter l'assurance et la paix, et à ces
fins qu'il suive les moyens dont nous avons parlé; fasse garder
exactement ses ordonnances et ses lois; ait l'esprit incessamment tendu
à l'union et concorde de ses sujets. C'est aux tyrans à redouter leur
bonne intelligence, mais aux rois à la désirer, à la poursuivre et
à la maintenir. Soit amateur de paix, les hommes aiment les princes
pacifiques, et toujours ait de son côté le peuple pour ami, s'il ne
veut faire état de craindre toutes choses; c'est la forêt où se coupe
le bois pour façonner des piques par les ambitieux, ennemis du repos
de la chose publique. Qu'il se comporte avec les Grands de telle sorte
qu'ils ne puissent avoir prétexte ne sujet de se porter au désespoir,
qui les fasse échapper hors des limites du respect, du devoir et de
l'obéissance. S'il reconnoît que la haine, l'envie, ou que l'ambition
les tienne divisés, qu'il assoupisse de bonne heure cette division qui
se pourroit glisser avec le temps et s'attacher dans les affections
du meilleur de ses peuples, et tout le mal en retomber sur lui. Ne se
montre point partial, ce seroit ravaler l'autorité de roi, se faire
compagnon et se mettre à l'égal avec ses sujets, ains soit indifférent
comme étant souverain; chérisse sa noblesse, de laquelle il est chef
immédiatement, lui donnant du bien, des honneurs et des charges;
entretienne ceux qui sont en possession de ménager les consciences et
conduire les âmes; jamais n'élève et ne permette de s'élever en son
État aucun pouvoir si grand qui lui puisse donner ombrage ou jalousie,
et se gouverne envers tous ses sujets avec telle prudence que les uns
ne les autres n'aient pour tout aucune occasion d'en abuser ni sujet de
se plaindre. Ne se confie toutesfois si fort en sa bonne conduite et
son ordre donné pour dominer en paix, qu'il ne veille à toute heure
pour reconnoître à la naissance les causes qui pourroient altérer
ce repos, et si elles procèdent seulement du dedans de l'État ou se
fomentent du dehors, afin d'en arracher soudain les premières racines
par toutes sortes d'inventions et de remèdes propres, qui se trouvent
hors de saison lorsque les effets sont découverts et reconnus de tout
le monde, et tellement accrus qu'il faut par force recourir à la
force, c'est-à-dire se disposer à s'opposer à main armée pour arrêter
le cours des désolations et des embrasemens d'une guerre civile, ou
empêcher les maux et les calamités d'une guerre étrangère. Celle-ci est
à craindre et l'autre à redouter, et faut, s'il est possible, éviter
l'une et l'autre; mais s'il juge que ce malheur se rende inévitable,
afin de n'entreprendre rien de mal à propos ou témérairement, qu'il
s'en conseille à Dieu, puis appelle en secret ses plus féaux et anciens
conseillers, pour prendre leur avis sur la contrainte qui le pousse
à la guerre, et s'ils approuvent sa résolution, sur les moyens qu'il
doit tenir pour commencer, et de ceux qu'il lui faut pour soutenir la
longueur de la guerre; puis après, seul dedans son cabinet et le genou
en terre, lève les yeux au ciel, ait recours à Dieu; qu'il l'appelle
à garant et protecteur de la justice de ses armes, et le supplie de
vouloir inspirer en son entendement des conseils salutaires pour le
maintien de son bon droit et de son innocence, et de faire pleuvoir et
verser à ruisseaux ses malédictions sur le chef des coupables de tant
de sacriléges, de parricides, d'assassinats, de meurtres et massacres
qui se commettront, de tant de voleries, de brûlemens, saccagemens, de
violences et de violemens qui se feront sans respecter l'âge, le sexe
ne la condition, de tant de trahisons, de perfidies et de fleuves de
sang humain qui flotteront de toutes parts, sortant à gros bouillons de
gorges innocentes, et coupables de tant d'autres misères, engeance de
la guerre, s'il y en a ou s'il s'en peut imaginer de plus abominables.
Puis au partir de là, qu'il compose son armée; au premier bruit il
verra naître épais des soldats de toutes parts comme des fourmilières,
tant les François sont de nature prompte et encline à la guerre. De
ceux ici il fera ses recrues pour en enfler les corps de ses vieux
régimens, et au besoin en fera des nouveaux. Mais pour autant qu'un
roi et prince légitime doit ménager le sang de ses sujets de même
que le sien, qu'il tire du secours des nations étrangères et moins
ambitieuses, qui lui seront amies et sans prétention aucune dessus lui,
ou qui auront intérêt en sa cause, et toutefois de sorte que le gros
soit toujours des siens; pourvoie de pareille façon pour les gens de
cheval, afin, du tout ensemble, d'en composer une armée suffisante de
battre ce qu'elle trouvera, d'attaquer et de prendre ce qui résistera.
Prenne dans son épargne pour satisfaire à l'entretenement, et dans
son arsenal pour la fortifier, un attirail et équipage suffisant
de bonne artillerie, et puis apporte un si grand soin et donne si
bon ordre pour les vivres qu'ils ne puissent manquer, car il ne faut
qu'un jour sans pain pour faire mutiner et périr une armée. Et à la
fin, pour la conduite de ce corps, qu'il lui trouve une bonne tête,
c'est-à-dire un bon lieutenant général, homme de grande autorité et
qualité, de naissance, ou acquise, qui soit sage, vaillant et savant
au métier, non en papier seulement ou par un ouïr dire, mais par sa
propre expérience apprinse en divers lieux, dans les conseils de paix,
et de guerre, dans les feux des combats, aux embrasures et bouches
des canons et aux périlleux hasards des places assiégées; homme d'âme
élevée, ferme, sans peur, et toujours un, avant, après et au fort des
affaires; grand politique, d'un esprit inventif, sage, temporiseur
selon l'occasion, prompt à la prendre, prompt et hardi aux exécutions
bien mûrement délibérées; qui soit considéré, prévoyant, pourvoyant,
qui ne méprise et qui ne craigne rien, et toutesfois n'entreprenant
aucune chose à l'étourdie ou de furie; le repentir suit de près le
malheur, et le malheur la précipitation, et puis aux fautes de la
guerre il ne se trouve que malaisé ou peu ou point de remède; qui
connoisse les mœurs et la nature de ses ennemis, l'esprit, l'humeur et
la portée de celui qui les mène; qui loge dans son âme la débonnaireté,
l'humanité et la fidélité, ce sont vertus inséparables de celui qui
veut gagner le rang entre les excellens et plus grands capitaines;
qui soit sévère justicier, réservant toutesfois à son industrie les
moyens qu'il aura par où il puisse se faire aimer et craindre des gens
de guerre, les outils de sa gloire; qui se rende accessible, gracieux
à chacun avec modération, selon les lieux, la qualité, le rang et le
mérite des personnes, ce sont fortes tenailles pour attirer les cœurs
et les affections, et plus fortes encore s'il se rencontre libéral;
ayant cette partie, il fera des miracles, mais en danger de perdre
son honneur et l'armée s'il en est du contraire; qui soit de bonnes
mœurs et bien vivant, craignant que la débauche et les voluptés ne
lui fassent perdre le temps et les occasions de pourvoir aux affaires
de si grande importance qu'il porte sur les bras; qui vive sobrement,
car la sobriété le rendra vigilant et d'esprit préparé pour tout à
toutes heures; ait le don de bien parler pour savoir persuader selon
les occurrences; soit de bon âge et de corps vigoureux, laborieux,
plein de brave courage, le premier à la peine lorsqu'il sera besoin,
autant comme l'autorité de sa charge le permettra, pour en donner
aux siens l'envie de faire comme lui; surtout qu'il soit homme de
bien, tenu pour être tel d'une commune renommée; et par dessus ces
excellentes qualités, que le bonheur accompagne toujours ses conseils
et ses entreprinses, ce qui se connoîtra par les heureux succès qui
seront advenus aux charges précédentes, où lui-même aura fait reluire
sa vertu et sa bonne fortune; c'est un don fort particulier de la
grâce de Dieu, et nécessaire au général d'armée, car il se trouve
des personnages très-accomplis persécutés sans cesse du malheur, et
d'autres si heureux que la chute même du ciel en un besoin leur seroit
favorable. Or, si notre Prince est lui-même si heureux de rencontrer
un personnage aimant sa personne et l'État, orné en tout ou à peu près
de ces grandes parties, il peut hardiment lui confier son armée, avec
pouvoir, lors même qu'il sera en pays ennemi ou pays éloigné, de la
conduire où bon lui semblera, et de l'employer en tous exploits de
guerre, jusques à faire des siéges et livrer des batailles, se tenant
assuré qu'en la conduite il usera de bon et solide conseil, et que
jamais il ne sera si volage de piloter ses espérances dessus les fautes
que ses ennemis pourraient faire; qu'il saura prendre le temps et le
lieu, et tous les avantages, et donner l'ordre du combat si sagement
qu'il n'arrivera rien qui le puisse engager ou gâter ses affaires, et
que jamais il ne s'exposera que le moins qu'il pourra, et lors tant
seulement que pour peu de hasard il y sera porté dessus les apparences
toutes visibles d'un très-grand avantage et victoire assurée, ou
qu'une extrême nécessité l'eût réduit à ce faire; lui peut laisser
la liberté de s'en résoudre seul par l'avis de ses capitaines, les
témoins oculaires de sa capacité et de ses déportemens, juges de ses
raisons, de ses conseils et de ses entreprinses, sans le contraindre à
recourir au sien, d'autant que par allées et venues le plus souvent,
lors mêmement qu'il est besoin d'user de diligence, le temps se perd,
l'occasion s'écoule, les desseins se découvrent, et tout tourne à
néant. Ne s'en réserve que le pouvoir de faire la trêve et la paix; ce
sont droits de régale, et se contente d'en recevoir des avis à toute
heure, et de n'avoir pour ce sujet autre souci que d'en favoriser
l'emploi et les effets, et faire en sorte qu'il ne défaille aucune
chose pour la tenir entière et en état de demeurer toujours victorieux.
Que si ce Prince devenu grand souhaite quelque jour, par un desir de
gloire ou pour autre sujet, de conduire une armée, que ce ne soit point
au moins à toute occasion; il n'est pas raisonnable qu'un roi ou autre
souverain expose sa personne et prodigue sa vie, la vie de l'État, en
la prostituant à tout moment aux dangers apparens et douteuses issues
de la guerre; mais que ce soit tant seulement lorsqu'il sera question
du salut de l'empire, car en ce cas il la faut abandonner, comme l'on a
vu faire à Sa Majesté en la dernière et longue tragédie qui s'est jouée
aux yeux de tout le monde sur le théâtre de la France, où par nécessité
elle a représenté toute sorte de personnages pour la sauver, ce qu'elle
a fait moyennant la puissance et la grâce de Dieu. Et si, par la même
faveur, sous sa conduite ou celle de son lieutenant, contraint à donner
la bataille, il gagne la journée, comme avant le combat, au milieu
et à la fin, il aura rendu preuve de sa vertu et prouesse héroïque,
encourageant les siens de parole et d'exemple, fasse voir sa prudence
en bien usant de la victoire; et à ces fins poursuive sagement ses
ennemis qui fuient, de peur que trop pressés ils ne reviennent au
combat ne sachant où fuir, et que réduits à cette extrémité, la colère,
la honte, le dépit et le désespoir ne leur ramène le courage et tant
de hardiesse que de vaincus ils en deviennent vainqueurs: rallie les
épars, marche serré, retienne ses soldats, et les empêche de courir et
s'amuser au pillage, jusques à ce qu'il ne paroisse aucun des ennemis
sur le champ de bataille, ne même à sa vue. Puis sur la même place
rende grâces à Dieu pour lui avoir préservé sa personne, favorisé ses
armes et donné la victoire. Qu'il la conserve après soigneusement,
comme une chose chère et chèrement acquise, y veillant tellement que,
par trop de paresse ou de présomption, sa réputation ne puisse être
marquée d'aucune flétrissure, donnant le feu à sa chaleur anéantie ou
retenant l'impétuosité qui suit le plus souvent les succès favorables
d'un chef victorieux et généreux courage. En use avec douceur, et,
plein d'humanité, fasse gloire de pardonner aux ennemis qui lui tendent
les mains; puis se comporte avec tant de sagesse et de modestie que le
bonheur ne le rende jamais dédaigneux, arrogant, orgueilleux, insolent,
insupportable à tout le monde, ains qu'il se représente l'incertitude
des affaires du monde, les mouvemens soudains et revers de fortune, et
que plus on la voit haut élevée au-dessus de la roue, plus elle est
proche de trébucher d'une plus lourde chute; qu'il en arrête le retour
par le coin acéré des clous de sa prudence. Mais s'il advient que par
quelque malheur ou disgrâce du ciel il perde la bataille, qu'il ne
s'effraye point d'effet ne d'apparence, ralliant, combattant et faisant
tous ses efforts pour amoindrir sa perte, donne le loisir aux siens de
faire leur retraite. Si c'est un lieutenant et qu'il juge la route et
le désordre demeurer sans remède, alors que l'épée au poing il plonge
dans les gros qui le suivront de près, leur vendant chèrement le gain
de sa prison, ou qu'il meure avec honneur au front de ses canons,
faisant sa sépulture dedans la poudre pétrie au sang des ennemis. Si
c'est un souverain, après avoir rendu autant de témoignages qui se
peuvent donner et desirer d'un prince valeureux, cédant pour l'heure
à la fortune, qu'il fasse sa retraite et mette sa personne en lieu de
sûreté, où il recueillira les planches du naufrage, et tout soudain,
prévenant les faux bruits des ennemis, dépêchera devers ses gouverneurs
et autres officiers de ses meilleures villes, vers ses amis, ses
alliés et ses confédérés, pour leur donner avis du désastre advenu,
faisant moindre la perte, et comme Dieu l'a préservé miraculeusement et
réservé, à son opinion, à meilleure fortune pour des occasions encore
inconnues, qu'ils lui en rendent grâces particulières et publiques,
et, tout plein de brave courage, qu'il rassure le leur, leur donnant
assurance de pouvoir réparer en peu de temps la brèche que le malheur
et non pas la valeur des ennemis a faite à ses affaires. Pour allentir
le cours et le progrès de ce victorieux, qu'il lui mette au devant ses
places bien munies, oppose sa constance ainsi qu'un mur d'airain contre
les touches de l'infortune pour grandes qu'elles soient, les supporte
patiemment et courageusement. L'adversité c'est la pierre de touche
des âmes généreuses et la preuve certaine de ces âmes de terre, qui
désespèrent tout et jugent de la perte de l'État général par une simple
atteinte. Qu'il espère toujours, essaye tout, et mette en œuvre toute
pièce pour regagner l'avantage perdu, et à l'extrémité, ne pouvant
faire mieux, d'un courage invaincu, menace de la queue, comme fait
le serpent auquel le voyageur ou le chasseur aura brisé la tête; car
tous les hommes sont égaux aux choses qui dépendent des bonnes grâces
de la fortune, et sa séance n'a point d'arrêt, elle est ambulatoire.
Les succès de la guerre sont incertains et sa chance muable; la
moindre occasion possible le pourra relever de sa chute; son ennemi
par aventure enivré de sa gloire, s'endormira; son armée se lâchera
et se débandera, lassée de la peine; ou il s'engagera pour un long
temps au siége d'une place, et cependant il aura le loisir de renouer
et les moyens de faire nouveaux desseins et des nouvelles forces, les
remettre sur pied, et suffisantes d'en pouvoir rétablir ses dernières
ruines, et derechef se présenter en armes et bataille rangée devant
cet ennemi, en lui donnant à choisir ou la paix ou la guerre. Or, par
cette offre de défi regagnant le dessus, s'il se parle de la paix
qu'il y prête l'oreille, comme utile au vainqueur, et au vaincu utile
et nécessaire. Que chacun d'eux ajourne sa conscience à part, et le
coupable mêmement, pour lui représenter les horribles effets de leurs
divisions. Si l'un a eu quelque mauvaise intention qui l'ait poussé à
vouloir remuer, et l'autre du sujet de recourir aux armes pour sa juste
défense, et celui-ci, se voyant le plus fort, poursuive la vengeance,
qu'ils sacrifient leurs passions au repos du public, terminent leurs
querelles et se disposent à une paix qui finisse la guerre; fassent
la trêve pour la négocier, y employant des hommes pacifiques. Que
le vaincu, sans se flatter, reconnoisse en soi-même sa foiblesse et
toutesfois en la dissimulant, ne se relâche et ne se montre point tant
ravalé de cœur ne de courage que pour l'avoir il consente de faire ou
de promettre aucune chose déshonnête; souffre le souverain dix mille
morts plutôt que de souiller son nom et son honneur, en s'obligeant à
des conditions du tout insupportables aux princes de sa qualité; mais
faisant joug sous les lois immuables de la nécessité, qu'il quitte une
partie de ses prétentions par le consentement d'une perte moyenne, pour
éviter la honte et le hasard d'une plus grande ou dernière ruine. Que
le vainqueur aussi ne s'enfle pas si fort des vents de sa prospérité,
qu'il en coure fortune, ains se laisse conduire à ceux de la raison qui
lui fera considérer les variables tours et la vicissitude des affaires
humaines, et louer Dieu de l'avoir préféré, lui donnant le dessus
contre son ennemi. Qu'il soit donc traitable en ce traité de paix,
accordant au vaincu facilement ce qu'il peut espérer sans l'engager
à des choses impossibles, il y auroit regret, et le ressentiment lui
feroit épier l'occasion et le temps de la rompre; c'est assez de le
mettre en tel état qu'il ne puisse plus nuire, sous des conditions
que le vaincu jugera lui-même supportables. Et d'autant que la paix
est le but de la guerre, et que les sages princes en supportent les
peines sous l'espoir du repos, ce qui se promettra que ce soit sans
feintise, à celle fin que cette paix qui se contractera soit ferme et
assurée, et de longue durée; autrement à quoi bon tout cela d'avoir
été ou vainqueur ou vaincu? Bref qu'il fasse partout, à l'exemple du
Roi, reluire sa débonnaireté, n'estimant pas moins que Sa Majesté la