L'AUTEUR. Qu'à sa première entrée à la conduite souveraine des affaires

publiques, il donne de si louables impressions de soi qu'il en soit

estimé digne de gouverner, non un royaume seulement, mais suffisant

de régir un empire, conservant en premier lieu par les voies de

la douceur l'ancienne et vraie religion, et telle comme Dieu en a

donné jadis la connoissance à nos prédécesseurs, les rois en étant

les conservateurs et protecteurs, comme portant sur eux en terre le

caractère de son image, et sans outrepasser les termes de la protection

qu'il en prenne le soin lui-même, comme du premier chef des réglemens

de l'État politique, à ce qu'elle soit maintenue en son entier, étant

celle qui tient en sûreté la personne du prince, celle qui est le

salut de l'État, et seule la seule cause de l'union des hommes. Et

pour ce faire, qu'il nomme aux dignités des personnages de sainte vie

et savoir excellent, afin que ceux qui seront sous leur charge vivant

de même qu'eux, puissent être nourris continuellement de l'aliment

de vie par leurs saintes admonitions et discours salutaires. Qu'il

plante après, de même main, la main de la Justice, la fille aînée de

la loi entre les lois humaines et celle qui fait régner les rois; sa

serre est forte pour le maintien de cette autorité sur l'assurance du

repos que les peuples y trouvent par la dispense égale qu'ils voient

qu'elle rend du droit dû à chacun, et sans aucun égard de qualité,

de grandeur, de richesse, et par icelle les plus grands retenus dans

les bornes des lois, et les petits en sûreté dans leur franchise,

contre l'injuste oppression d'une injuste puissance. Et comme il est

ordonné de Dieu, souverain magistrat, qu'il ordonne sous lui un nombre

suffisant de personnes connues par leur doctrine et bon sens naturel,

par leur expérience et bonne conscience, aimant et recherchant plutôt

la vérité que la subtilité, pour leur donner à faire cette distribution

selon les lois et les coutumes des pays aux controverses dont ils

seront les juges. Qu'il ne les force point au préjudice de l'équité,

ce seroit faire force à soi-même; réserve lieu à son pouvoir en cas de

crime seulement, pour le donner à sa miséricorde, selon la qualité,

la personne et le temps, ne s'éloignant que le moins qu'il pourra

des raisons de la loi. Ainsi rendant à Dieu ce qu'il lui doit, puis

à son peuple la conservation où sa charge l'oblige, il ne faut point

douter que Dieu n'ait soin de la sienne, et qu'il n'attire à soi et

n'arrache l'amour, l'affection et la bienveillance du cœur de ses

sujets, l'une des plus fermes attaches pour assurer sa souveraineté.

Or notre petit Prince trouvera en ce royaume que la Religion et la

Justice y ont reçu un fort solide fondement et ordre merveilleux par

l'ardent zèle de piété et charité de nos prédécesseurs. Ce grand nombre

de monastères que l'on y voit, en rendent témoignage, anciennement

colléges par eux fondés pour y nourrir et élever comme des pépinières

des hommes destinés pour enseigner la doctrine; puis ces grands

Parlemens, auxquels souvent les étrangers ont tant déféré, qu'ils ont

désiré d'être jugés par eux en leurs affaires plus douteuses, même en

causes contre nos Rois, les préférant aux juges de leurs nations; après

tant d'autres lieux particuliers, épars dans l'étendue de l'État, avec

pouvoir inférieur et subalterne pour rendre la justice; et le royaume

resplendissant de la clarté de ces deux luminaires, ne plus ne moins

que ceux du ciel lorsqu'ils éclairent tout le monde. Mais il est advenu

en ces derniers temps par une juste permission de Dieu, voulant punir

l'iniquité des hommes, que le feu des guerres civiles s'y est allumé

à diverses fois, le dévorant par toutes ses parties, et a duré si

longuement que chacun y a vu l'impression d'un horrible désordre. Nous

avons à louer Dieu de ce que, par sa grâce, Sa Majesté en a tranché

le cours, y ayant trouvé l'eau beaucoup plus propre que le sang, et

s'il lui plaît il parachèvera, en réduisant peu à peu par les mêmes

remèdes tant de difformités à leur ancienne forme; si bien que tous ses

peuples auront à l'en remercier, se voyant à leur aise, par son moyen,

manger le pain en paix avec leurs familles, et plein de bienveillance,

obligés a bénir et le père et le fils qu'elle leur laissera pour les

régir et conserver, et à lui la jouissance de la douceur des fruits de

ses longues et laborieuses peines. C'est un grand dépôt qu'il recevra

du Roi, et si paisible qu'il n'aura lors qu'à le contregarder et

faire en sorte que, sans empêchement ne trouble aucun, il en demeure

maître et possesseur tout le temps de sa vie, et le puisse remettre

après en pareil état à la postérité que Dieu lui donnera. Et par

ainsi, reconnoissant qu'il n'y a rien à quoi l'homme s'oblige plus

naturellement qu'à aimer ceux qui l'aiment, et desquels il reçoit ou

attend de l'honneur et du bien, il retiendra l'affection des peuples,

leur faisant ressentir également les effets de la sienne par un doux

traitement, mais toutes fois sans préjudicier à son autorité, tellement

balancé de douceur et d'austérité, selon le temps et les occasions,

qu'il en puisse être aimé et craint tout à la fois, ou du moins non

haï, tenant pour véritable que leur nature est telle qu'elle ne peut

souffrir la pleine liberté ni supporter l'extrême servitude; la fera

paroître d'ailleurs, faisant si bien qu'aucune chose des nécessaires

à la vie, ou pour autre besoin, ne leur défaille point, l'étendant

même jusques à celle des honnêtes plaisirs. Et me semble que les Rois

leurs aïeux, excellens politiques, y ont eu quelque égard, ayant

institué par les meilleures villes des exercices, des jeux de prix et

passetemps publics, pour arrêter et détourner leurs mauvaises pensées,

en occupant honnêtement tant de troupes oisives aux jours que le repos

leur est enjoint en leurs vacations, jugeant qu'il est nécessaire,

pour emmieller le joug, de faire jouer les peuples, les amusant comme

petits enfans avec des poupées. Les bienfaits ont un grand pouvoir

pour retenir les hommes, leur naturel n'étant buté pour la plupart que

sur l'utilité. Qu'il les oblige aussi par ces liens, bien souvent plus

étroits que la force des armes, mais que ce soit selon les qualités,

les conditions et degrés du mérite, afin que cette récompense rendue

à la vertu serve d'exemple aux autres qui travaillent pour l'acquérir

et pour la mériter par des voies louables; qu'il ne les donne point à

tout chacun, les yeux bouchés, et de prodigue main, ains par mesure;

l'État renverseroit plutôt pied contre mont que de penser en pouvoir

assouvir la faim insatiable d'un nombre de particuliers. Que ses

bienfaits se prennent de l'épargne qu'il fera de ses revenus et non du

bien d'autrui; il feroit plus de mal-contens qu'il n'en contenteroit.

Ne récompense également les bons et les mauvais; il n'y a rien de plus

pernicieux en la conduite d'un État, étant trop raisonnable que ceux

qui sont si différens en mœurs le soient pareillement en récompenses

et en honneurs. Il n'y a point de peine à retenir et conserver les

bons, mais il est impossible de bien garder ou gagner les méchans,

d'autant que la vertu s'oblige de peu et rien ne peut apprivoiser le

vice; et par ainsi ne les départe au préjudice des gens de bien, ce

seroit faire effort à leur fidélité et leur donner envie de la changer

selon l'occasion, ou par un désespoir de se précipiter à faire mal sous

un tel prétexte, croyant qu'en ce faisant et y continuant, il voudroit

encore leur arracher l'espérance. Que le département qui s'en fera soit

fait en telle sorte que ceux qui recevront ses libéralités croient

que ce sont effets de ses bonnes grâces et non indices de défiance et

de crainte qu'il ait d'eux; car les méchans au lieu de s'obliger en

deviendroient plus orgueilleux et plus superbes, ou dissimuleroient,

et, jamais satisfaits, se tiendroient en devoir pour la commodité non

par affection. Et, comme prince prudent et avisé, pense toujours par

quels moyens il pourra faire naître et conserver des bons desirs aux

cœurs de ses sujets, pour s'en pouvoir servir après facilement et

fidèlement en toutes ses affaires. Rende donc le peuple content, fasse

du bien à ceux qui le mériteront, aux Grands surtout, leur donnant

des honneurs et des moyens pour les aider à maintenir avec splendeur

leurs rangs et dignités. C'est d'où s'élèvent les maîtres vents qui

meuvent les tempêtes sur le calme de cette mer par leurs souffles

contraires, qui portent et perdent le prince et son État sur les bancs

de la haine et du mépris. Or, des causes les plus puissantes de la

haine des peuples qui les piquotent jour et nuit pour les porter à

la vengeance contre leurs souverains, c'est la cruauté, quand ils

les voient, comme loups acharnés, prendre plaisir par trop souvent à

répandre le sang, et possible innocent, sans distinction d'âge, de

qualité, de mérite, de crime, par des assassinats, par des supplices

nouveaux et peines recherchées. Puis l'extrême avarice, germaine de la

cruauté, qui fait haïr mortellement le prince, s'il advient que la faim

et désir de l'argent ait si fort enveloppé son âme, qu'il n'ait pour

tout dessein en sa pensée que d'attirer sans cesse et sans nécessité

et sans sujet celui de ses sujets c'est-à-dire sucer impitoyablement

l'âme et le sang du peuple, auquel ôter ainsi l'argent et arracher

la vie est une même chose. C'est d'où prennent leur origine les

perfidies et trahisons, les hommes se persuadant qu'il n'est que d'en

avoir à l'exemple du prince. Mais ainsi que la haine donne l'envie

de se venger et s'accroît peu à peu, retenue à couvert par la seule

crainte, le mépris plus puissant donne la hardiesse de l'entreprendre

et de l'exécuter licentieusement et tout-à-coup, sans y appréhender

ne du danger ne de l'empêchement, et lorsque les sujets reconnoissent

le prince se porter envers eux trop mollement et par fainéantise

mettre du tout entre les mains d'un serviteur particulier les nerfs

de son autorité, ne demeurant souverain que de nom; ou pour ne tenir

compte de châtier les crimes punissables, commis contre l'État ou les

particuliers, non pas même les desseins faits contre sa personne; ou

s'ils le voyent d'esprit pesant, de peu d'entendement, d'humeur muable

et de légère foi, changeant à tout moment et à tout vent, et qu'il

se sente importuné de donner audience, non-seulement aux affaires

communes, ains s'en passer légèrement à celles d'importance, n'ayant

souci pour tout que du présent et de couler tout doucement sa vie; et

si par un malheur ou par sa propre faute, ce prince tombe en mauvaise

fortune, il leur vient à mépris, les hommes ordinairement ne courant

qu'à la bonne; s'il manque aussi d'enfans, les fermes bouleverts de la

domination; s'il a mauvaise grâce en son parler et en sa contenance, et

ses actions vulgaires; s'il est fort vieil, usé, cassé et maladif ou

pour autres causes, méprisent sa personne et débauchent leurs volontés

pour les soumettre à la puissance d'un autre souverain; mais ses mœurs

dépravées par les voluptés, forment le comble de ce mépris, lors même

qu'elles y fondent si avant qu'il en oublie Dieu, sa conscience et

toutes ses affaires. Je veux croire toutesfois que notre petit Prince

s'échappera facilement de ce naufrage, étant du tout porté de sa nature

à la mansuétude, et produisant déjà des témoignages évidens d'un bon et

fort entendement, si bien que vous n'aurez qu'à le conduire doucement

sur cette inclination, entretenant en lui ce que vous y trouverez de

bonté naturelle, qui se pourroit par nonchalance diminuer ou perdre,

lui apprenant à cet effet qu'il n'y a rien tant éloigné du naturel de

l'homme et du devoir d'un roi que d'aimer le carnage; que c'est le

propre des lions, des tigres et des ours, et des bêtes plus cruelles.

Qu'il y consente rarement et le plus tard qu'il pourra, lors seulement

que pour l'exemple il en sera besoin ou y sera forcé par l'urgente

nécessité du salut de la république. Quand il fera punir quelqu'un,

que ce soit sans colère, sans desir de vengeance, ni autre passion

qui lui puisse donner du repentir, considérant que ses sujets ce sont

ses propres membres. Qu'il ne s'en éjouisse point et ne s'en moque

point, la moindre contenance égaleroit les plus sauvages brutalités.

Que les punitions se fassent selon les qualités des crimes et façons

ordinaires des pays, et qu'elles soient égales contre ceux qui seront

jugés également coupables; si ce n'est que pour en faire autrement il

y eût quelque notable circonstance de l'âge, ou que dans le forfait

il se trouvât quelqu'un enveloppé qui fût de noble sang ou de maison

illustre, car il faut lors ou pardonner, ou modérer, ou diversifier la

peine. Qu'il n'ordonne des peines et formes de supplices et jamais ne

les voie exécuter; ce seroient des indices de passion s'il ne donnoit

la grâce à l'heure même, due au criminel à la face du prince. Quand

il faudra faire sentir du mal et châtier quelqu'un, laissera cette

charge à ses officiers, mais retiendra pour lui tout seul celle des

grâces, des récompenses et des bienfaits. Qu'il ne laisse accrocher

son âme à la racine de l'avarice, et veillez y soigneusement; de son

attouchement elle ternit le lustre des plus belles vertus et nobles

actions, celles des princes mêmement avant qu'elles soient nées.

Entre les maux dont elle est si fertile, c'est elle qui produit ces

dangereuses plantes d'exactions et de nouvelles inventions, lesquelles

à la longue séchant les pauvres peuples dessus le pied, les portent à

la haine, et de la haine au désespoir, du désespoir à la rébellion.

Il est vrai toutesfois que le repos des nations et des États ne

pouvant subsister sans l'aide des finances, le commun instrument des

affaires des hommes, c'est du devoir des peuples à les contribuer et

à souffrir que la récolte s'en fasse dessus eux, par le commandement

et sous l'aveu du prince souverain, qui doit aussi les imposer et

faire recueillir à la mesure de leurs commodités, sans violence et

sans déguisement; l'un seroit marque de cruauté et l'autre d'avarice.

Qu'il tonde le troupeau sans l'écorcher, s'il veut que la toison

revienne; que ses tributs soient modérés, assis également, et demandés

à une seule fois, non imposés sur un fond déshonnête; se tienne aux

anciens, évite les nouveaux, et de nom et d'effet, autant comme il

pourra, et que la seule nécessité des affaires publiques lui en fasse

la loi. Si elle est si grande qu'elle le force, pour le salut commun,

d'avoir recours aux nouveautés et moyens extraordinaires, ayant fait

reconnoître, non par prétextes déguisés, ains par causes notoires, le

péril de l'État, c'est aux peuples alors à les donner à double main,

au prince à les contraindre quand ils refuseront, sans en venir, s'il

est possible, à cette extrémité de saisir le troupeau, ne le bœuf,

ne la vache, ne d'enlever le couvert des maisons, ne se prendre aux

personnes pour leur faire épouser l'effroi d'une triste prison, ou

faire souffrir quelque peine. Il choisira des gens de bien pour les

lever et recueillir, et pour les mettre après en son épargne, sous la

clef de personnes fidèles; et que ce soit un réservoir pour subvenir

aux soudaines émeutes et aux affaires de l'État; les dépense à propos

et les ménage mieux que si c'étoit son bien particulier, se rendant

libéral tant seulement du sien, mais chiche de celui de la république.

Ainsi faisant il bâtira un autre trésor dans le cœur de ses sujets,

qui ne tarira point, et se verra par ces moyens extrêmement puissant,

pour autant que le prince qui a leur cœur est assuré d'en avoir à sa

discrétion la bourse. Or, si la haine peut ébranler l'autorité d'un

prince souverain, et le mépris a la force de le détruire entièrement,

il doit bander continuellement les nerfs de son entendement à ce qu'il

ne parte de lui aucune chose qui puisse donner prise à cet indubitable

bouleverseur d'États. Et par ainsi qu'il se rende sévère et doux en sa

façon de commander, penchant à la sévérité lors même que les peuples

ravisés ou ramenés à leur devoir se ressentent encore de la licence

prinse durant le cours de leurs débordemens, faisant état que pour ne

vivre en crainte il leur en faut donner ou plus ou moins, en quel temps

que ce soit, donnant ou ramenant la bride selon les circonstances et

les diverses occasions, sans toutefois l'abandonner jamais pour la

fier du tout ou à un seul ou à plusieurs. Qu'il règne seul, et seul,

avec leurs avis, résolve ses affaires, tenant en main la balance et

l'épée pour rendre la justice et se faire obéir et reconnoître seul

et le maître et le Roi. Donne les charges d'importance auprès de sa

personne aux plus fidèles, aux plus capables et anciens serviteurs, et

celles de l'État aux Grands qui les mériteront, ne les attachant point

comme héritages à la personne, mais à la vertu seule. Qu'il n'en rende

vénale aucune que ce soit; il ne seroit jamais en sûreté, ses ennemis

pouvant, sur cette planche d'or, trouver entrée dans les entrailles de

son État, voire jusques au fond des lieux les plus privés où il fait

sa demeure. Prête l'oreille favorable aux remontrances de ses sujets

en général ou en particulier, comme ses propres affaires, l'ayant

toujours tendue pour celles de l'État. Soit ferme en ses commandemens,

et ne change légèrement les lois et les coutumes; étant des lois

de même que des arbres, lesquels pour être changés et rechangés de

lieu par trop souvent n'en rendent pas leur rapport meilleur. Tout

changement est dangereux et ne le doit-on essayer qu'en choses qui

seront reconnues notoirement mauvaises. Avant que de changer juge

bien mûrement jusques aux plus petites circonstances des raisons des

anciennes lois, les conférant aux siennes; que si elles balancent, en

demeure à l'antiquité, ou si le mal est supportable et ne dit mot, de

peur d'un plus grand, qu'il le laisse en repos et ne l'émeuve point, si

ce n'est qu'un évident et très-grand avantage, ou une extrême nécessité

de la chose publique, le forcent à ce faire: et encore alors, imitant

la nature au change des saisons, que ce soit doucement, de temps en

temps, et non à coup, courant aux deux extrémités. Donne à connoître

à ses sujets, par son gouvernement, qu'il les aime et l'État pour

l'amour d'eux, et n'a chère sa vie que pour leur conservation. Soit

clairvoyant et pourvoyant à toutes ses affaires, craignant d'être

surprins et méprisé, et que la perte et ce mépris ne lui fissent courir

fortune en sa personne ou son État, ou tous les deux ensemble; elle

en seroit beaucoup plus griève, advenant par sa faute. Et pour autant

que les enfans ce sont les bastions royaux et les fermes courtines de

la royale et souveraine autorité, il sera nécessaire, à mon avis, de

marier ce Prince dans son adolescence, sous l'espérance que Dieu lui

donnera une heureuse lignée, et se divertira d'infinies débauches par

trop communes à cet âge; il nous fera, s'il lui plaît, cette grâce

d'en voir Sa Majesté en la peine. Forme son port, sa contenance et

son accueil de douceur et de gravité, l'un étant propre pour régner,

et l'autre pour gagner et conserver les hommes, faisant si bien que

la seule rencontre le rende vénérable et aimable à chacun. Quand il

voudra la débander et prendre du relâche en son particulier, que ce

soit entre peu de ses plus familiers, et toutesfois en sorte qu'il se

souvienne qu'il est roi, et par ainsi doit mettre peine à ne dire,

à ne faire aucune chose indigne d'une si grande dignité. Soit ferme

en ses résolutions, sans varier légèrement, et toujours véritable;

maintienne ce qu'il promettra, comme étant promis en parole de roi,

et tel que l'on ajoute plus de foi à sa simple parole qu'aux sermens

plus étroits et solennels des autres, et la conserve inviolablement

en ses propres privées affaires, car le cœur et la bouche de la foi

d'un prince souverain doivent tenir ensemble. Mais par malheur la

nature des hommes se trouvant ennemie et si contraire à la vertu, qu'il

n'est presque possible de l'ensuivre du tout aux affaires publiques,

les princes sont aucunes fois contraints d'en relâcher, ayant connu

par longue expérience qu'il est expédient, pour la garde et conduite

de leurs États, de biaiser par fois; le nôtre le peut faire, mais

pourtant que ce soit toujours pour une bonne fin, qui est à tenir

sa personne assurée, maintenir et conserver l'État contre les ruses

et les dissimulations de ses ennemis. Que si les artifices et les

menées de telles gens lui donnent du sujet de leur rompre la foi,

contrefasse l'aveugle et marchande longtemps auparavant que de le

faire, pour se défendre seulement et non pour assaillir ne consentir

jamais à l'exécution d'une méchanceté énorme et exécrable. Ne laisse

toutesfois si avant accroître le mal pour fuir une guerre, laquelle il

jugera ne pouvoir éviter avec le temps, ne même reculer sans un grand

désavantage; en ce cas là s'il rompt la paix, la cause et la nécessité

en justifient la rupture, ayant de droit et de nature à préférer la foi

qu'il doit à la protection et défense de ses sujets; puis la guerre

est juste laquelle est nécessaire. Mais tout ainsi que la chose du

monde qui ravale plus bas l'autorité d'un roi et prince souverain,

c'est sa mauvaise et vicieuse vie, il n'y a rien aussi qui l'élève plus

haut qu'une vie contraire. Que notre petit Prince, donné du ciel pour

commander à tant de milliers d'hommes, commence par soi-même, sachant

que c'est du devoir d'un roi, non de se rendre esclave des délices

et du plaisir, ains d'asservir sous la puissance de la raison ses

folles, vaines et débordées passions, et, sous le joug des justes lois

maintenir ses sujets en son obéissance. Et qu'il ne croie pas que le

parfait contentement, le repos et l'honneur logent dedans l'oisiveté

et l'ordure des voluptés, lesquelles à la vérité de premier abord nous

appâtent d'une fausse douceur, mais qui nous saoulent tout aussitôt

de telle sorte qu'elles nous font enfin ouvrir de toutes parts de

repentance et de douleur, qui nous poursuivent inséparablement jusques

dedans la sépulture; les quête seulement dans les buissons pénibles

de la vertu. C'est là et non ailleurs que les plaisirs solides sont à

la reposée; qu'il ne se flatte et ne s'excuse point à prendre cette

peine, la chasse le mérite bien. Et certes j'estimerois les hommes

malheureux si, ayant inventé tant de divers moyens à dompter la fierté

des plus sauvages animaux pour s'en servir après, ils s'oublioient

eux-mêmes, en se montrant rétifs et moins industrieux à maîtriser les

amorces du vice, pour donner lieu à l'excellence et à l'usage de la

vertu. En usant de cette façon, quelque défaut qui se trouve en son

corps, il acquerra la réputation d'un prince très-prudent, l'amitié de

son peuple, et une telle autorité que son nom seul sera si redoutable

à tous ses ennemis découverts et couverts, que le plus grand, le plus

conjuré d'entre-eux n'osera pas seulement entreprendre de penser à

lui nuire et l'offenser ouvertement, ne l'essayer par trahisons ou

conjurations et secrètes menées faites sur son État ou sur sa vie. Mais

ce n'est pas assez d'avoir prévu et donné ordre, en temps de paix,

au dedans de l'État, pour l'assurance du repos de son peuple et le

maintien de son autorité; car il faut que le prince, obligé de veiller

pour la garde de ses sujets pendant qu'ils se reposent, comme élevé sur

une haute tour, fasse la ronde de ses yeux sur les États des princes

étrangers et surtout des voisins, pour en avoir la connoissance de même

que du sien et en apprendre la nature des nations, l'humeur des princes

dominans et de ceux qui feront leurs affaires, afin de s'assurer

contre les entreprises et les dangers du dehors. Qu'il tienne à cette

occasion, auprès des rois et autres princes éloignés ou voisins, et

près de chacun selon sa qualité, des fidèles agens et bons ambassadeurs

qui fassent sourdement et curieusement cette recherche, pour en être

par eux instruit, suivant les occurrences qui s'offriront durant le

temps de leur légation, et puis à leur retour pour lui en faire le

rapport si particulier qu'il y puisse fonder un jugement certain sur

les expédiens qu'il devra suivre pour durer avec eux, par leur moyen,

en bonne intelligence, ou pour se préparer ou se défendre contre leurs

machinations. Et pource que ces charges sont des plus importantes, et

de plus grand poids qu'aucunes de l'État, entretiendra près d'eux des

jeunes hommes d'honnête lieu, gentilshommes et autres reconnus propres,

qui se puissent instruire pour y servir à l'avenir, et devenir capables

de succéder à ceux qui les précéderont. Et pour autant qu'il n'y a

point de plus utile ne meilleure machine pour assurer la domination

d'un prince souverain, comme est le nombre de bons amis, qu'il se

maintienne en bonne paix avec les rois et princes ses égaux, s'il y en

a, s'efforçant de les vaincre en courtoisie convenable à sa dignité;

retienne l'amitié de ses inférieurs par sa protection et gratification,

mais que ce soit en sorte qu'il semble que c'est eux qui lui sont

asservis et non lui leur tributaire. Or, s'il advient que les peuples,

lassés de la douceur d'une profonde paix, méconnoissant la bonté de

leur prince, et méprisant ses équitables lois, faites pour leur servir

d'une règle à bien faire et non de piéges dressés à dessein de les

y attraper, comme bêtes échappées se précipitent aux conspirations,

aux trahisons, aux factions, séditions, et aux révoltes générales,

et que la révérence des lois divines, le respect des humaines et la

sacrée majesté de leur Roi ne les retienne plus; ou si les princes

étrangers, abusant de sa courtoisie, faveur et libéralité, ne laissent

d'entreprendre ou contre lui ou contre ses sujets, il faut venir aux

armes pour châtier et ranger les premiers, et faire ressentir les

autres de leur discourtoisie et déloyale ingratitude. Ceci dépend de la

prudence militaire, la partie de toutes la plus royale en la conduite

d'un État, laquelle notre petit Prince doit savoir pour être également

instruit aux moyens de la guerre comme en ceux de la paix. C'est une

science qu'il apprendra parfaitement de Sa Majesté, qui l'a acquise au

péril de sa vie exposée, cent mille fois, desireux de savoir le métier

de soldat et de bon capitaine, premier que d'être roi.

SOUVRÉ. Il est vrai, et bien que tout le monde reconnoisse Sa Majesté

pour accomplie en qualités et en perfections autant que l'on peut

souhaiter pour un souverain roi, si faut-il avouer qu'elle surpasse

particulièrement en celles de la guerre tout ce qui est vivant, ainsi

que le soleil de sa clarté fait les autres lumières. Or, pource qu'il

est près de midi, brisons sur cette vérité, le demeurant soit pour

demain matin en ce même lieu. Je me promets encore de vous cette

matinée, croyant qu'elle pourra suffire à ce qui reste pour cette

instruction.

L'AUTEUR. Monsieur, je le crois aussi; vous me trouverez ici pour

satisfaire au mieux que je pourrai en ce que vous desirez de mon

service.

Sixième matinée.

Aussitôt qu'il fut jour, ayant passé la nuit sans reposer pour un desir

extrême que j'avois d'ouïr parachever cette instruction, je me lève

et me rends soudain au portique de Neptune, où peu après arriva M. de

Souvré: Bonjour, me dit-il, vous m'avez aujourd'hui prévenu. Puis nous

promenant ainsi que le jour précédent, il parla en cette façon:

SOUVRÉ. Si les peuples avoient le jugement de reconnoître leur devoir

et le bonheur, quand Dieu leur donne des sages princes pour les

conduire et les garder; et si les rois et autres souverains avoient

la patience de se tenir dedans les bornes légitimes de leur autorité,

il est certain que plus communément on verroit les royaumes et les

États durer plus longuement, et plus paisibles, unis par le mastic

d'un équitable commandement, d'une juste submission et düe obéissance.

Mais les uns et les autres se ressentant en leur conduite de cette

contrariété, dont la masse du monde universel est composée, il ne se

faut point ébahir si l'on voit arriver souventes fois le trouble dans

la tranquillité des plus fermes empires, par le défaut ou de l'un ou de

l'autre. C'est aux rois toutesfois à commencer et à donner l'exemple de

bien faire, ayant, avec cette prérogative d'avoir été choisis par la

grâce de Dieu pour commander dessus toute la terre, à porter d'une main

le flambeau de droiture pour éclairer les hommes, comme ils portent

de l'autre le glaive de justice pour châtier leur désobéissance,

ne pouvant souhaiter une plus grande récompense des peines qu'ils

reçoivent pendant le temps de leur domination que de se voir volontiers

obéis, laquelle ne leur peut faillir quand ils règneront bien; d'autant

que les bons rois font les sujets de même.

Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628) · 第 29 / 37 段