gloire acquise par la douceur et la clémence qu'en élevant jusques au

ciel des superbes trophées par la voie des armes. Ce sont en somme les

rudimens, comme un projet général du métier de la guerre, que l'on

lui peut apprendre à cet âge. Je ne parlerai point pour cette fois de

l'ordre et façons des batailles qu'il faut donner selon les différences

de la nature et assiette des lieux, selon l'ordre et le nombre des

forces ennemies; quand et comment il faut mêler ou non les gens de pied

et les gens de cheval, et selon le mélinge des diverses nations qui

sont aux deux armées; de la façon d'entreprendre les siéges, comme il

les faut conduire; des finesses, des ruses dont on se peut servir, ne

de plusieurs autres enseignemens et considérations qui sont du corps

de cette connoissance. En voilà maintenant assez pour un commencement;

ce sera pour une autre fois, et cependant les livres, les discours,

et puis un jour l'expérience lui apprendront ce qui s'en peut savoir.

Or, il ne suffit pas au souverain d'avoir pourvu à former son État par

l'établissement des lois et de la force, il lui faut un Conseil par

les rênes duquel il manie l'empire; de qui le prince est l'âme et le

Conseil en est l'entendement. Et comme il ne se voit aucun de qualité

privée et moyenne fortune qui ait assez de suffisance ou puisse avoir

le soin et du loisir pour la conduire seul sans l'aide de quelqu'un,

tant il se trouve d'imperfection et peu d'arrêt au jugement humain,

journalier, variant, flottant douteusement en ses opinions, voire le

plus souvent sur un même sujet par défaut de nature ou de savoir, ou

de certaine expérience, il ne se faut point étonner si les plus grands

en ont plus de besoin pour maintenir la leur, les rois surtout et

seigneurs souverains, qui reconnoissent bien et se sentent eux-mêmes

tenir de la nature commune à tous les hommes, et ne différer d'eux

que de condition; et comme celle-ci à mesure qu'elle leur donne d'une

main plus de pouvoir et plus d'autorité, de l'autre elle les charge

de plus de soin et les oblige à des subjections et peines infinies,

pour aviser à la conduite et conservation de tant d'âmes qui vivent et

qui leur obéissent dessous cette assurance, et par ainsi à rechercher

avec beaucoup de curiosité, de prudence et de jugement, des personnes

capables, non pour régner avec eux, ains pour les soulager, faciliter

et les aider à soutenir la domination par leurs justes avis, en les

servant d'affection, de conseil et de main. Ce n'est pas une des plus

petites difficultés qui se rencontrent aux affaires des princes. Car,

que le souverain ouvre tant qu'il voudra en cette élection les yeux de

sa prudence, ce n'est rien fait s'il n'y a du bonheur, don gratuit du

Ciel et non ouvrage de l'industrie humaine. Qu'il le demande à Dieu

quand il en sera là, puis y emploie son jugement sans passion aucune,

que pour le bien de l'État, non à dessein de s'en servir à épauler

ses actions vicieuses, favoriser ses fâcheuses humeurs et les rendre

ministres exécutant à tort et à travers toutes ses fantaisies, c'est

à faire à tyrans et non à des rois et justes souverains. Or, d'autant

que notre petit Prince aura par aventure besoin un jour de faire cette

élite, apprenez-lui ceci, et que tout homme qui doit être appelé pour

le conseil d'un roi doit être homme de bien, aimant et craignant Dieu,

personne sans reproche, juste, avisé, fidèle, clairvoyant, et d'un

savoir universel aux affaires du monde et en particulier à celles de

l'État où il fait sa demeure; homme de sens rassis, d'un esprit modéré,

tempéré; homme toujours égal, de ferme entendement, arrêté, résolu, qui

ne succombe légèrement aux désastres publics, et s'il se peut, pour

le plus assurer, ait tâté et du bien et du mal, en éprouvant l'une et

l'autre fortune. Qu'il doit être équitable et rond en ses avis, ne les

déguisant point flatteusement pour les accommoder contre le droit aux

passions du souverain ou à celle d'autrui, ou à la sienne, ains qu'il

les doit donner librement et vertueusement, avec la révérence et le

respect qui se doivent porter en la présence du prince; lequel possible

à l'heure se piquera de cette liberté, mais peu après en estimera plus

et louera lui-même le conseil et le conseiller. Qu'il doit pareillement

être considéré et constant en iceux, non étourdi, opiniâtre et vain,

voulant faire valoir ses avis pour arrêts, ains toujours préparé de les

soumettre aux lois de la raison; d'une humeur reposée, respectueux,

gracieux et modeste, maniant les affaires de si douce façon que

ce faisant elle porte partout le témoignage de son obéissance. Se

contenter et de l'honneur et de la part qu'il reçoit des affaires,

sans se mêler trop curieusement à pénétrer le fond de ses intentions,

qui ne doit être su que du seul souverain. Ne s'ingérer jamais par

ostentation et vanité de parler à lui, ne sans être appelé, si ce

n'étoit qu'une affaire pressée, dépendant de sa charge ou autrement, le

forçât à ce faire; et doit surtout être secret; c'est le plus sûr et le

plus grand secret pour bien servir que puisse avoir le conseiller d'un

prince; et ne donner son âme à posséder au désir excessif d'amasser

des richesses, car cette avare passion abaisseroit la planche à la

corruption, et celle-ci sans doute infecteroit après sa prudhomie et

sa fidélité. Que s'il se peut trouver un homme avec ces qualités, ou

plus ou moins, doit être de tel âge qu'il ait passé tous les feux de

jeunesse; que si le corps en est un peu moins vigoureux, l'esprit se

trouvera plus renforcé d'expérience, de sagesse et de jugement. Il est

à présumer qu'à cet âge-là sa tête sera mûre et ses avis aussi, et tels

qu'on ne pourra dire de lui _qu'il apprend en gâtant_, ne penser que,

par outrecuidance, orgueil ou vanité, il les veuille fier à sa seule

prudence, méprisant ceux d'autrui. Ne les donner crus et mal digérés,

pleins de fougue, de feu et de précipitation, mère mortelle du bon

conseil, des louables desseins et justes entreprinses, ne tout aussitôt

qu'il les aura conçus en presser l'exécution avec impatience. Que notre

Prince donc procède en telle sorte à cette élection que, si pour les

avoir choisis, connus par lui ou de commune renommée, ils ne venoient à

réussir tels comme il les a prins, son jugement n'en soit point accusé,

mais le reproche fait à cette déloyale et marâtre fortune qu'il n'aura

méritée. Or ces hommes ici se trouveront dans les Cours souveraines, où

c'est qu'ils sont nourris entre les bras des lois, pour connoître des

mœurs et des affaires de leurs compatriotes, et tellement accoutumés

à rendre la justice que cette action semble avoir prins en eux une

habitude naturelle; plus recherchés pour ce conseil, même pour y tenir

des premiers rangs, s'ils ont acquis la connoissance des nations

et des États des princes étrangers, par l'entremise des affaires

publiques souventes fois traitées avec eux, ou pour avoir, en qualité

d'ambassadeurs, résidé près de leur personne. Le collége des chevaliers

en peut fournir, et bons, comme l'on dit, au poil et à la plume: ce

sont tous personnages qui ont acquis par leur vertu et mérite, au

péril de la vie plusieurs fois hasardée, ce collier honorable duquel

les rois ont signalé leur gloire. Les secrétaires assidus auprès des

souverains seront des plus capables; l'assiduelle sujétion qu'ils

rendent à leurs charges fait qu'ils savent les temps et les momens des

volontés du maître, la naissance, la suite et le fond des affaires, et

sont comme les clefs des mystères des princes. Parmi l'ordre puissant

et invincible corps de la noblesse, il s'en peut rencontrer encore

quelques-uns et des plus suffisans, et entre ceux qui ont usé la

meilleure partie de leur âge aux honorables professions, ou employée

auprès de ceux qui de leur temps ont manié les plus grandes affaires.

La grandeur de l'État, la multitude et la nature des affaires doivent

régler le prince pour ordonner du nombre qu'il lui faut de ces hommes

choisis. Le corps de ce Conseil, ainsi bâti des meilleures parties

prinses de ses sujets, fera reluire et estimer partout son jugement et

bon entendement, donnera poids à son autorité et très-grande réputation

à son empire. Mais ce n'est pas assez d'avoir un Conseil qui ne s'en

veut aider, ou ne s'en servir que de mine, inutile du tout au souverain

qui ne croit que sa tête; qu'il se dispose donc à l'écouter et à le

suivre en toutes ses affaires, qui ne se peuvent mûrement consulter

que sur le tapis vert; se conseille à propos et prenne garde que, pour

y être ou trop long ou trop prompt, l'occasion perdue ne perde aussi

ses affaires; écoute les conseils et les raisons paisiblement, avec

attention et ferme jugement, sans s'attacher opiniâtrément aux siennes;

n'use de brigue ne de force pour les faire approuver; trouve bon que

chacun y parle franchement; il se verroit souvent froidement conseillé

s'il faisoit le contraire, et d'un esprit indifférent remarque les

avis, les reçoive également, bons ou mauvais, faisant paroître qu'il

les prend de chacun comme donnés en bonne conscience. Et puis après,

d'autant que le secret est l'âme des affaires, sur le poids des raisons

plutôt que sur le nombre, prenne en privé lui-même avec deux ou trois

sa résolution pour être plus secrète, et aussitôt prête la main à

l'exécution. Que si elle ne reçoit pas toujours une fin espérée, il

y aura moins de regret que s'il l'avoit seulement prinse avec sa

fantaisie. Que jamais il ne juge par les événemens ne d'eux ne des avis

et ne les leur reproche point, mais, en considérant qu'il ne se trouve

rien qui soit plus épineux que de conseiller un roi ou autre souverain,

les tienne pour arrêts de la Fortune, qui préside séante dessus le

trône des affaires humaines. Qu'il assiste souvent en ce Conseil, car

sa présence les arrêtera tous dans le point du devoir; son œil et son

oreille tiendront le contrôle de leurs déportemens, du biais et de la

chute de leurs opinions, et son bon jugement donnera sonde jusques au

fond de leurs conceptions, sans toutesfois sous quelque préjugé ajouter

foi par trop légèrement, ne refuser obstinément à croire ce qu'il verra

ou qu'on lui dira d'eux, ne de tout autre que ce soit. Et, non content

de les ouïr opiner en Conseil, les interroge souvent chacun à part sur

ses affaires ou sur des autres qu'il imaginera; c'est un moyen pour

s'instruire sans peine et en savoir en peu de temps lui seul autant ou

plus que tous ensemble, et faire qu'un chacun d'eux approchant près de

lui ait toujours l'esprit en garde pour répondre à propos et satisfaire

sur le champ à ses intentions. Ne favorise ceux qui voudroient usurper

autorité dessus leurs compagnons; il y auroit à craindre que ce support

ne jetât à l'écart aucunement leur ancienne intégrité pour la mêler

aux passions particulières d'où naissent les cabales tant dommageables

au service des princes. Pour ce regard qu'il les tienne à l'égal;

l'égalité est mère de l'accord, et l'accord père de l'harmonie. Mais

hors de là chacun fasse sa charge, conspirant tous à une même fin,

c'est au bien de l'État et du souverain, lequel ainsi comme le grand

ressort doit faire aller d'un même temps les divers mouvemens de la

machine de l'empire, où, si les uns présument tant de les vouloir

conduire tous et entreprennent sur les charges des autres, c'est

tirer au bâton; tout y demeure court ou le désordre et la confusion

se pêle-mêlent aux affaires du prince. Pense pour eux lorsqu'ils n'y

pensent point, s'il les veut obliger à ne penser qu'à lui, et leur

donne du bien sans le demander: les services demandent; donner ainsi

c'est obliger et donner doublement; ou ne se fasse tirer par trop

l'oreille quand ils demanderont:

_D'un bienfait marchandé le mérite se perd._

Après avoir ainsi disposé toutes choses pour affermir la base de

son autorité, par l'assurance et l'honneur de l'État, pourvoie à

sa personne, sa maison et sa Cour, faisant un choix considéré de

serviteurs fidèles et discrets, sans yeux et sans oreilles, qui soient

de bonnes mœurs, de douce humeur, accoutumés au service des princes

et des grands, et d'âge convenable à bien faire les charges dont il

voudra les honorer diversement, selon les qualités, pour s'en servir

en sa maison et spécialement auprès de sa personne. Car il importe

extrêmement au prince d'être servi de telles gens, pour ce qu'ils sont

comme premiers dépositaires de sa vie, de tous ses mouvemens secrets

et actions privées. Or, à ce que l'on dit, Sa Majesté le relèvera de

cette peine, voulant elle-même faire sa maison lorsqu'elle se résoudra

de le mettre en vos mains, et lui donner, pour le servir en chacune

des charges, de l'élite des siens, sur le patron desquels il puisse

apprendre à les choisir ailleurs s'il en avoit besoin. En ceci il

ne recevra pas un petit avantage de les prendre du Roi, qui les a

éprouvés, d'autant que le hasard se rencontre à l'essai des choses

inconnues. Il est à présumer qu'il prendra des plus mûrs et des plus

gens de bien pour mettre près de sa personne; leur âge, leur prudhomie

et l'honneur d'être à Sa Majesté lui donneront je ne sais quelle

crainte qui pourra l'empêcher ou divertir de beaucoup de jeunesses

qu'il pourroit entreprendre, séduit par le conseil d'un inconnu et

mauvais serviteur, abusant à son dam, pour un profit particulier ou

passion privée, de la facilité et bonté de son âge. Après l'ordre

donné pour servir sa personne, qu'ayant le soin en même temps de son

instruction pour les mœurs et les lettres il choisira lui-même un

précepteur, et par ainsi capable d'une si grande charge. Puisque Sa

Majesté veut qu'il entre en son Conseil à l'âge de douze ans, et qu'il

se façonne et fasse son apprentissage dans cette école de la chose

publique, depuis cet âge jusqu'à celui qui le rendra majeur par les

lois du royaume, afin qu'en ce temps-là il se puisse trouver comme

maître passé, et suffisant d'en prendre la conduite; voulant en outre,

pour le rendre accompli, qu'elle le mettra alors entre les mains de

ses plus confidens qui l'instruiront du fond du secret et du fin de

toutes les affaires. L'on dit aussi que le Roi, lui permettant d'avoir

quelques heures à soi, pour y passer honnêtement le temps et l'employer

aux exercices vertueux qui soient de sa portée et convenables à sa

qualité, a résolu de lui donner pour compagnie une certaine troupe de

jeunes gentilshommes, de pareil âge ou sortable au sien, qu'il tirera

des plus grandes et meilleures maisons de toutes ses provinces, jugeant

que cette première nourriture fournira les semences d'une solide

affection à aimer la personne de ce jeune Prince qui germera dans ces

petites âmes, et, croissant peu à peu comme leurs corps, s'élevera si

forte que, parvenue à sa maturité, elle lui produira facilement les

fruits d'une fidèle subjection et ferme obéissance, et qu'un jour ce

seront ses tenans et les arcs-boutans de son autorité; que par leur

bon exemple, leur crédit et la force, ils maintiendront et feront

reconnoître par toutes les parties du royaume, et par même moyen la

rendront redoutable aux nations étrangères. Et comme Sa Majesté vous

a destiné pour gouverner ce Prince, façonner et conduire sa première

jeunesse, avec pouvoir sur toute sa maison, il sera nécessaire aussi

que vous ayez l'œil sur cette compagnie, et preniez garde à ce que pas

un d'eux, ne autre approchant près de lui, n'haleine dans ses yeux ou

souffle en ses oreilles l'infection du vice naturel que chacun porte de

naissance, car chacun a le sien; vous le verriez en peu de temps plus

vicieux lui seul surpasser tous les autres. Conduisez-le toujours des

yeux et de la main; tenez-en garde de tous côtés des espions fidèles et

retranchés contre ce mauvais vent, qui éteindroit en lui ces petites

bluettes du feu de la vertu, dont la nature a parsemé nos âmes. Et

pour autant qu'il semble que le mal et le bien, le vice et la vertu,

l'adversité et la prospérité que reçoit un État partent, ainsi que

d'une source, de la maison du prince souverain, il faut que le nôtre

sache que ce n'est pas une des dernières parties de sa prudence de

la bien ordonner; et pour ce faire, qu'il commence cet ordre par sa

personne propre, faisant reluire avec sa qualité, sa foi, sa piété, sa

probité, sa tempérance, sa justice et sa grâce; ses serviteurs, ses

courtisans, et puis tous ses sujets, des plus petits jusqu'aux plus

élevés, suivront cette lumière. Les peuples sont imitateurs des rois,

comme persuadés que leurs actions commandent à l'égal de la force

des lois. Qu'il donne les premières charges à personnages de grande

qualité, de mérite pareil et d'âge vénérable, et tels qu'il n'en puisse

jamais craindre le repentir, ne recevoir du blâme; car telles gens

lui feront de l'honneur, serviront par honneur et non par avarice.

Que chacun d'eux soit maintenu en son département et tous ensemble si

liés d'une commune intelligence que leurs affections conduisent celles

des moindres officiers qui serviront sous eux, pour ne viser pour

tout ailleurs qu'au service du prince. Qu'il reconnoisse aussi cette

fidélité par récompenses et bienfaits honorables, octroyant librement

ou prévenant dextrement leurs demandes: le service muet, continué,

demande de soi-même, et la façon dont se donne le bien ou gratification

oblige fort souvent autant ou plus que la valeur de la chose donnée. Ne

souffre point que les chefs de ces charges en oppressent les membres,

car ils sont tous à lui, et qu'abusant indignement de leur autorité ils

ne les privent de leurs droits et volent leurs salaires. Il seroit à

craindre que l'indigence et la nécessité n'abattît la foiblesse et la

fidélité de quelqu'un de ceux-là, au préjudice, possible, de sa vie; et

par ainsi qu'il s'enquerre soigneusement des mœurs et des actions de

tous ses domestiques, à celle fin de les tenir toujours en état de bien

faire, et pour y donner ordre s'il y a de la faute, la punissant en eux

plus rigoureusement pour l'exemple des autres. Que l'on voie souvent

autour de lui des hommes doctes et sages personnages, de toute qualité

et différentes professions, pour avoir en tout temps à qui communiquer,

de quoi prendre plaisir, et s'instruire parfois en leurs discours de

diverses sciences; tenant cette maxime de jamais n'approcher de soi,

pour y être ordinaires, que des gens de bien. D'autant que tout le

monde jugera qu'il est tel que sont ceux qui le servent et vivent en

faveur auprès de sa personne. Ne juge mal de la sincérité de leurs

affections, ne de ses autres serviteurs, pour ne louer toujours ses

conseils, ses desseins, ses faits ou ses paroles, ains trouve bon que,

selon leurs avis, ils les puissent sûrement réprouver avec modestie.

C'est un avant-coureur à la ruine de celui auquel on n'ose dire la

vérité en aucune façon, de peur de lui déplaire. Fasse distinction

des bons et des mauvais, de ceux qui l'aimeront d'âme et de cœur,

pour l'amour de lui-même, d'avec ces finets qui consentiront tout pour

faire leurs affaires, et cauteleusement le flatteront jusques à ses

pensées. Aime ceux-là, rejette ceux ici, comme peste des princes et

de la république; car ces flatteurs ce sont des affronteurs beaucoup

plus dangereux que ceux qui, parmi le commun et les particuliers, font

métier ordinaire et vertu d'user d'affronterie, étant par eux tout à la

fois le public affronté, affrontant la personne du prince. Plante la

paix en sa maison, en déracine la discorde; l'une donne l'accroissement

aux plus petites choses, l'autre ruine de tout point et détruit les

plus grandes et les mieux établies. Embrasse la vertu à bon escient

et déteste le vice, y établisse le premier et en bannisse l'autre; et

ne présume pas que la royale et souveraine qualité soit couverture

suffisante pour empêcher les mauvaises odeurs de sa mauvaise vie;

car, fût-il encavé au plus profond d'une caverne, l'on en sentira

l'air, étant des rois ainsi que du soleil, qui pour un temps peut

bien dissimuler, mais non pas dérober du tout les rais de sa lumière.

On verra lors toute sa Cour imiter à l'envi ses actions vertueuses,

chacun brûlant de passion et fidèle désir abandonner et les biens et

la vie pour le service de ce Prince, qui trouvera, en bien vivant et

bien régnant, sa personne assurée et son État aussi, en la vertu de

ses amis, l'amour de ses sujets, et sa propre prudence, les légitimes

et uniques moyens pour conserver et gagner les empires. Voilà en peu

de mots une partie des principales considérations qu'il doit avoir en

faisant sa maison. Il nous faut assurer que Sa Majesté ordonnant de

celle de notre jeune Prince la fera telle qu'elle servira de règle, non

à sa Cour et suite seulement, mais à tout le royaume.

Or, si la piété, la prudhomie, le savoir, les vertus héroïques, les

bonnes lois, les finances et les amis; et si les armes, le bon conseil,

la prudente conduite et vertueuse vie d'un roi et seigneur souverain

sont pièces qui suffisent pour assurer sa domination et empêcher que

son État et son autorité ne voient la ruine, notre Prince aura de

quoi bien espérer, ayant apprins et retenu vos bons avis et vertueux

enseignemens, et plusieurs autres qu'il apprendra pour cette même

fin, à mesure que l'âge augmentera les forces de son entendement.

Cependant qu'il sache que la preuve infaillible de la bonté de son

gouvernement, ce sera l'opulence de ses sujets et leur louable vie;

et quand la crainte de ressentir le déplaisir et l'ennui de sa mort

leur fera souhaiter que la leur la prévienne, et lorsque retirés

chez eux en leur particulier, ils admireront tous et feront admirer

à toutes leurs familles plus sa rare vertu que sa grande fortune. Et

possible Sa Majesté, pour couronner cette œuvre, prendra plaisir

aucunes fois d'employer en la personne de son Dauphin tout ce que le

long temps et la pénible expérience lui ont si chèrement apprins, et

plus par aventure qu'à nul autre des princes qui vivent sur la terre.

Mais pource que je sais qu'il n'y a rien dessous le ciel qui ne soit

périssable et sujet à sa fin, même que les grandeurs des plus puissans

empires ont leur point limité, je prie Dieu et le supplie de vouloir

différer le décret final préordonné sur cette monarchie, à ce que la

tempête n'en tombe sur ce Prince, et que jamais elle ne puisse choir

sur les rois de son nom, de le garder et conserver toujours sous

l'abri de ses ailes, gouverner et conduire toutes ses actions, et

lui permettre de régner après Sa Majesté paisiblement, heureusement

et à longues années, favorisé de sa bonté, aimé et craint de ses

sujets, honoré, estimé et redouté de tout le monde; et de pouvoir

enfin, suivant les traces du roi son père, laisser un jour la France

regorgeante en richesses au milieu de la paix, un doux ressouvenir

de ses bontés dans le cœur de ses peuples, puis en succession à

ses successeurs, du sujet de l'ensuivre et de faire comme lui, et de

la gloire du nom françois et de son renom remplir toute la terre.

Voilà, Monsieur, ce que votre désir et l'affection particulière que

j'ai au bien et au service de ce Prince m'ont fait concevoir pour son

instruction. Je m'estimerai très-heureux si vous et ceux qui le liront

jugez que j'ai satisfait aucunement à leur gré et à votre espérance;

sinon je vous somme à garant, en attendant que quelqu'un plus solvable

que moi vous dégage de cette obligation. J'aurai toujours fort agréable

une telle décharge.

SOUVRÉ. Pour moi j'en suis bien content et me sens obligé à vous de

cette conférence.

L'AUTEUR. Monsieur, je suis votre très-humble serviteur, je reçois ces

paroles de votre courtoisie.

FIN DES APPENDICES.

TABLE CHRONOLOGIQUE

DU JOURNAL

DE

JEAN HÉROARD.

Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628) · 第 31 / 37 段