première des fonctions royales, réglant en soi les appétits désordonnés
des passions de l'âme, afin qu'étant juste pour soi, il le soit pour
le peuple. Ce seroit entreprendre d'ôter au monde le soleil à celui
qui voudroit ôter au prince cette vertu que l'on reconnoît être d'une
telle importance qu'un roi en perd sa qualité, et souvent son État,
par faute de ce fondement, le fondement d'un État légitime. Ayant
donc à commencer en soi l'exercice de la justice, et la justice étant
l'effet et la fin de la loi, et la loi l'ouvrage du prince, fait par le
ministère de la raison, qui ne diffère de la justice que de nom, il se
doit rendre exactement soigneux de la bien conserver, en s'obligeant
lui-même à la loi, reine des hommes et des dieux, c'est-à-dire engager
toutes ses actions aux conditions d'icelle, sous les règles de la
raison, vertu particulière que Dieu a mise pour différence entre
nous et les bêtes. Ne fera point comme aucuns princes, par aventure
mal conseillés ou peu prudens, qui n'estiment souverain bien en leur
empire que de n'avoir rien par-dessus eux qui leur fasse la loi; sans
considérer que les bonnes lois ce sont les chaînes et les liens qui
retiennent en corps les parties de l'édifice du royaume, non plus un
royaume, mais un pur brigandage, quand on les voit anéantir ou se
lâcher sous l'effort du mépris ou de la violence. Cette submission
élevera son honneur et ses gloires, et rendra ses sujets plus souples,
voyant leur Prince tout le premier donner les mains à la raison, sous
laquelle il fera des justes lois pour faire vivre ses peuples en sûreté
sous ce couvert; et comme il en sera l'ouvrier, la garde aussi et
la direction lui demeureront propres en souveraineté, pour dominer,
en sorte qu'il ne soit fait aucune injure aux plus accommodés, et
empêcher que par faveur, par haine ou autre passion, les plus puissans
n'oppressent les débiles, ains en reçoivent tous, selon les lois, un
traitement égal; par ce moyen se rendant immortel, car il est bien
certain que ces deux grandes vertus, Piété et Justice, canonisent les
princes. Fasse peu de nouvelles lois, la multiplicité étant indubitable
marque d'une insigne corruption dans le corps d'un État; les vraies
lois ce sont les bonnes mœurs. Et puis un jour il doit entrer en la
possession d'un royaume comblé de bonnes lois, toutes fois accablé
dessous la pesanteur du tas de ces formalités qui en ont prins la
qualité et occupé la place, par la malice industrieuse de quelques-uns,
qui ont rendu vénale la poursuite de la justice, et convertie en un
métier de sordide déception. C'est un mal envieilli où il faudra qu'il
remédie à temps, avec prudence et bon conseil, faisant faire une
élection de toutes les meilleures lois, pour en garder l'usage.
SOUVRÉ. J'approuve fort cette doctrine; elle est de Dieu, tout juste,
et la justice même. Mais il n'est pas aussi tant rigoureux qu'il n'en
relâche aucune fois pour donner lieu à sa miséricorde; et m'est avis
que parfois notre Prince en doit user ainsi, y apportant quelque
adoucissement.
L'AUTEUR. C'est la vérité, et si cette clémence, bien qu'elle semble un
peu gauchir à la justice, ne donne pas moins de lumière et d'assurance
à la grandeur des princes quand ils en usent avec discrétion. Cette
vertu est des plus grandes, toute royale, et conforme à l'humanité,
et, mieux qu'à nul autre de tous les hommes, bienséante à un roi, qui
est, comme l'on dit, en plein drap pour la mettre en usage, tenant
de pouvoir souverain en sa disposition la vie et la mort de tant
de créatures. Il en usera donc avec jugement, selon les temps, les
personnes, les lieux, la nature des crimes et autres circonstances,
lesquelles par la diversité de leurs changemens peuvent rendre
coupables et faire châtier des hommes qui auront fait quelque chose
louable, et juger même être faute un fait advenu d'aventure. Qu'il
pardonne avec mesure, non point à chaque bout de champ, rendant sa
clémence commune; car faire grâce sans distinction considérable, c'est
introduire le désordre et la confusion, et faire planche à la foule des
vices. Ce n'est pas une plus grande cruauté de ne donner aucune grâce
que de l'octroyer indifféremment à chacun; si d'aventure la douceur et
l'aigreur balancent au forfait du coupable, qu'il frappe coup sur la
balance, la penchant à l'humanité. Ainsi qu'il soit humain; l'excessive
rigueur est mère de la haine, mauvaise gardienne non-seulement de la
principauté, mais de la propre vie du prince souverain, et recherche
plutôt de se faire obéir par amour que par crainte, comme Dieu le
demande de nous. Par ces moyens il se rendra aimé, et sous cette amitié
assurera sa vie, maintiendra d'une telle façon l'honneur de son État,
jusques à la vieillesse, qu'il pourra le consigner en mourant à sa
postérité, pour en jouir et le posséder en paix jusques à pareil âge:
enseigné par expérience qu'il n'y a point de citadelle plus forte
pour un roi que de n'en avoir que faire, comme sera celui qui fera sa
citadelle du cœur ses sujets, auquel les régimens de gens de pied
et les gardes du corps ne serviront que de parade. Fera punir à la
rigueur les fautes d'importance et préjudiciables à la chose publique;
pardonnera les siennes: car de venger ses injures, bon au particulier,
non à un roi, sans déroger à la grandeur de sa majesté. Il sera donc
_Prompt à merci, tardif à la vengeance_;
et se mire pour ce regard dedans les actions du Roi son père, lequel
donnant par préférence ses intérêts particuliers aux offenses
publiques, n'a point trouvé plus de secours en sa grande valeur qu'en
sa rare clémence; ayant par les rayons d'icelle, comme un puissant
soleil, dissipé les épaisses obscurités et profondes ténèbres où ce
pauvre royaume étoit enseveli, lui redonnant le jour et la sérénité
dont il jouit et s'éjouit par toutes ses parties. Il y contemplera
son infaillible Foi qui le fait triompher de tous ses ennemis. Cette
vertu est du tout nécessaire au prince aimant l'honneur, le bien public
et ses propres affaires; c'est la matière dont se fait le ciment du
fondement de la justice, le seul lien le plus étroit et plus commun
des conventions des hommes. Cette vertu qui se peut dire la source
des vertus, contient en soi le pouvoir et la force des autres, et
rend le prince très-assuré qui se trouve couvert de ce bouclier à
toute épreuve. Que notre Prince en fasse état, et pense mûrement
avant que de promettre et de donner sa foi, mais la maintienne après
inviolablement, demeurant ferme comme un rocher en ses paroles et
promesses; et ne tende l'oreille pour se la laisser empoisonner à ces
âmes perdues qui le voudroient persuader d'en pouvoir autrement user,
pour l'espérance de la douceur d'un intérêt particulier ou profit
déshonnête, ou pour autre sujet, dessous le masque de quelques faux
prétextes, qui, pour cachés qu'ils soient, se découvrent à la fin, à sa
honte et ruine. Un prince, voire un homme privé, sans cette vertu c'est
un corps privé d'âme. Dieu hait l'homme parjure et l'en punit; Dieu est
fidèle, le prince le doit être puisqu'il en est l'image. Et d'autant
que l'on voit faillir et se perdre le plus souvent les hommes élevés en
degré souverain de la bonne fortune, pour se laisser porter légèrement
à l'essor par le souffle des vents impétueux de la présomption, de
la superbe et de l'orgueil, dédaignant trop outrageusement ce qui se
trouve au-dessous d'eux, voire tout ce qui est égal à eux; que notre
Prince ne fasse pas ainsi, mais dressant ses actions au niveau de la
modestie, vertu gemelle de la clémence, bannisse de son âme et de sa
Cour cette peste de vanités tant ordinaire et comme domestique à la
suite des grands, des princes et des rois. Qu'il considère que si
Dieu l'a fait naître d'autre condition que le commun des hommes, que
la puissance qu'il a sur eux ne le rend pas moins homme, ni pétri
d'autre pâte; que le plus grand en dignité, ce n'est qu'un peu de
poudre haut élevée qui doit être dans peu de temps ravallée à l'égal
des plus viles; que Dieu surhausse les petits et abaisse les grands,
fait un sceptre d'une houlette et le change quand il lui plaît au soc
d'une charrue; qu'au monde il n'y a rien de si fragile que la vie de
l'homme; qu'un fier lion sert souvent de carnage aux moindres animaux
et qu'il n'y a dessous le ciel aucune chose de plus certaine comme
l'incertitude et la mobilité des affaires humaines. Fasse paroître sa
modestie extérieurement, se rendant doux et affable à chacun selon sa
condition, courtois à la noblesse, aux hommes d'âge mêmement et aux
vieux cavaliers; car plus un prince est grand en dignité, plus il élève
sa grandeur par cette courtoisie; il suffit de pouvoir. En son parler
fuie le trop et le trop peu, le composant de douceur et de gravité;
d'autant qu'il est bien plus séant de voir aux hommes les oreilles
ardentes à écouter les paroles d'un roi ou prince souverain que
languissantes et saoules de l'ouïr trop parler. Ne mente point, loue
le bien, blâme le mal aussi, sans toutesfois prendre plaisir à faire
profession d'injurier, de se moquer, ne vertu de médire. Cela tient
du faquin et du bouffon, et rien du souverain, qui ne doit retenir
en ses actions, ne même en sa pensée, aucune chose de l'obscur du
vulgaire; puis, d'en user ainsi, les courages se piquent, les volontés
s'égarent et s'aliènent sans retour aucunes fois les plus entières
affections. Soit accessible, mais non commun à ses sujets; soit prompt
et patient à donner audience; écoute tout, juge de tout sans passion et
soit considéré à faire ses réponses, et jamais n'offense personne de
fait, et ne rebute de parole fâcheuse ceux mêmement que la nature des
affaires contraindra de parler à lui, ains les écoute paisiblement, ne
permettant qu'ils se retirent de devant sa présence sans en recevoir
quelque contentement, afin que toute l'obligation et le bon en demeure
à lui seul, et le mécontentement, s'il en échet après, retombe sur le
dos de ceux qui feront ses affaires, croyant qu'il n'y a moucheron qui
ne porte son ombre, ne si petit chat qui ne porte sa griffe; et qu'il
ne se voit rien au monde de si ferme ne si bien établi qui ne puisse
être endommagé ou recevoir atteinte par chose plus débile; et que par
un dépit ou une indignité, aucunes fois, selon l'occasion,
_Un sujet courageux peut détruire un empire_.
Qu'il soit propre, non excessif en sa vêture, et laisse aux femmes
ces curiosités; la sienne principale soit l'ornement de son âme, la
préférant aux parures du corps. En usera de même au manger et au
boire, s'accoutumant à tout, mais sans participer aux dissolutions de
ceux qui en font ordinaire. Qu'il fasse règlement en sa maison une
honorable et splendide dépense, et soit toujours accompagné d'une
troupe choisie et magnifique suite. Bref, qu'il compose tellement sa
parole, son port, sa contenance, ses gestes et ses pas, et ses autres
actions, que sa naïve et naturelle majesté n'en puisse jamais recevoir
aucune flétrissure; car elle est très-puissante et nécessaire, autant
ou presque plus que la vertu, pour le chef d'un empire. Qu'il soit
libéral; la libéralité est vertu propre pour un roi; elle consiste en
une légitime dispensation des récompenses et bienfaits envers ceux qui
les ont mérités par services louables faits à l'État ou à sa personne.
C'est l'étai et l'appui d'une juste domination; que notre Prince en
use à la proportion de ses commodités, selon les hommes et le temps,
avec jugement et mesure, de peur que par l'excès et la profusion, la
libéralité ne s'épuise d'elle-même, et la source en tarisse, et soit
contraint après, pour y fournir, de recourir aux moyens illicites.
Par les mains de cette vertu, le prince garde et retient ceux qui
l'aiment, remet en voie les dévoyés et range aucunes fois les plus
fiers ennemis. Et pour autant qu'il n'y a rien aux actions des hommes
de plus brutal et odieux envers Dieu, que de les voir prostituer comme
en dépit de la raison, et se donner en proie à l'appétit des sens,
aux plaisirs de la chair, que notre jeune Prince, pour éviter leurs
douceurs trompeuses, suive la chasteté, comme l'une des tutrices de la
santé du corps, et l'un des contrepoisons des souillures de l'âme; et
d'un même temps ramène la colère et la dompte du tout; ou se garde du
moins que cette passion ne le transporte et le porte au péché. Qu'il
ne la couve point, ains plutôt la fasse paroître, pource que la colère
retenue et cachée se forme en haine, et cette haine avec le temps en
desir de vengeance, et ce desir enfin se convertit en cruauté. Et si
d'aventure vous remarquez en lui tant soit peu d'inclination à cette
humeur soudaine, il y faudra soigneusement veiller, à ce que par une
habitude continuée, sous la douceur de vos enseignemens, il se rende
le maître de cette passion, de conséquence très-dangereuse quand elle
trouve place dedans l'âme d'un roi, qui peut tout ce qu'il veut. Ne le
rudoyez point; il penche plus à la mansuétude qui procède du sang, que
vous embraseriez, et ce faisant par succession de temps se corromproit
tout ce qui est en lui de bonté naturelle. Roidissez continuellement
contre un homme colère, vous en ferez un furieux. Que si ce Prince
échappe aucunes fois, gauchissez souplement à ses promptitudes, les
arrêtant par une vive et gracieuse répréhension qui lui puisse donner
une appréhension honteuse de la faute commise, ou que ce soit par les
exemples des actions d'autrui, par les raisons ou par autres détours;
mais principalement comme en ses autres imperfections, par le respect
et la crainte du Roi, disposant doucement toutes ses volontés par le
point du devoir et de l'honneur, à faire joug dessous la révérence de
ce nom seul. Ainsi vous le rendrez à soi, vous le rendrez à la raison,
et à telle créance que vous voudrez qu'il ait, qui sera celle-ci:
Qu'un prince doit avoir touche franche dessus le vice, et ses actions
toutes frappées au coin de la vertu, et qu'en ceux de cette qualité,
il n'y a vice ne défaut aucun qui soit indifférent. Car les vices d'un
prince sont plus à craindre que ne sont pas les ennemis naturels de
l'État; ceux-ici peuvent être vaincus et déconfis entièrement en un
jour de bataille, les autres non, qui font ferme et demeurent en pied
aussi longtemps comme le prince en la lumière de la vie. Les ennemis
ne font qu'effleurer la campagne, mais les vices du prince, c'est en
camp clos une armée invincible, qui perd et qui corrompt les bonnes
mœurs, sape et détruit les lois, et à la fin renverse de fond en
comble et l'État et le prince. Pour faire tout ceci, il est besoin
d'avoir un magnanime et généreux courage, recommandable en tout, mais
non moins estimé à subjuguer les sales et vicieuses passions qu'à
vaincre et à surmonter les traverses du monde. Or cette magnanimité
est convenable à tout homme, pour abaissé qu'il soit de sa condition,
mais du tout à un prince, et paroissant plus à clair haut élevée sur
un trône royal, au milieu d'une Cour, où plus elle se trouve rare,
plus elle est admirable. Que notre Prince donc, qui la tient de sa
nature, ne s'en relâche point, pour s'empêcher de fondre dedans le
calme de ses prospérités, et de couler à fond durant les tourbillons
de ses mauvaises fortunes, et pouvoir essarter tout d'une main les
superfluités, jusques aux moindres, qui tiendront à son âme, s'il aime
Dieu, l'honneur du monde et la conservation d'une honorable renommée,
l'unique but des actions d'un prince, pour la garder sans tache durant
sa vie, et la laisser après en héritage à ses enfans, et en exemple
aux princes à venir, par les labeurs de quelques-uns qui auront prins
la peine d'enregistrer ses plus beaux faits pour les donner avec leur
nom à la postérité. Tels instrumens ne lui défaudront pas lorsqu'il
les aimera, donnant honnête récompense au mérite de leur vertu; et ce
faisant, n'aura que faire de souhaiter comme Alexandre; pour un Homère
il en trouvera cent qui sacreront son nom, son los et sa réputation à
l'immortalité.
SOUVRÉ. Il est certain que les princes doivent aimer donner du bien et
de l'honneur aux hommes qui font profession des Lettres, lesquels par
leur docte industrie rendent la vie à leur vertu, qui mourroit avec eux
ensevelie au fond d'une éternelle sépulture. N'ajouterez vous rien de
plus à ces derniers propos?
L'AUTEUR. Non, Monsieur, en voilà pour ce coup la dernière des fleurs
de lys dont nous avons semé le champ de son manteau royal, et en cet
équipage il nous le faut instruire et le rendre capable de pouvoir
dignement à l'avenir tenir le trône de ses pères, lui mettant en la
main le gouvernail pour lui apprendre à conduire l'empire. Or c'est
ici qu'il aura bon besoin de se laisser entièrement guider sous la
boussole de la Prudence, dont nous avons parlé, il y a quelques
jours, comme étant très-utile à tout homme aux actions privées, et du
tout nécessaire à celui-là qui tient en chef le timon des affaires
publiques, ayant à emprunter de cette vertu la connoissance des
détours et des voies par où l'on peut avec dextérité venir à bout ou
se garder de quelque dessein impossible à la force, et à faire comme
le bon pilote qui prend le vent de rumb en rumb pour entrer sûrement
dedans le port, n'ayant pu l'entreprendre par la plus courte route,
sans danger du naufrage. Mais d'autant qu'il est malaisé de donner des
préceptes et des règles particulières pour acquérir cette vertu, et
qu'un chacun s'en doit faire, prinses sur la nature de la diversité
des circonstances de tout cela qui peut tomber aux actions humaines
par l'expérience d'autrui, ou par la sienne propre; et par ainsi
étant très-difficile qu'un prince souverain puisse être de soi-même,
et par les seules forces de son entendement, assez capable de manier
les affaires de son État, comme il seroit à souhaiter tant pour le
repos de son esprit que le bien de son peuple, il sera nécessaire de
mettre de bonne heure auprès du nôtre des personnages de probité et
suffisance reconnue qui en aient le soin, les uns pour le conseil et
pour l'instruire aux affaires, et les autres pour le service et la
conservation d'une si chère tête, et tous ensemble si gens de bien,
qu'il ne se perde pour en être autrement, aucune chose en lui de
cette bonne et sainte nourriture qu'il a prinse jusques ici. Vous y
êtes déjà pour la personne, avec autorité de commander en sa maison et
en sa chambre; il vous faut un second en sa garderobe qui soit homme
de qualité, d'âge et de prudhommie, car c'est par ces deux portes que
le vice ordinairement fait son entrée, puis dans les cabinets, et de
là glisse son poison dessous les feuilles du plaisir dedans l'âme des
jeunes princes, quand ceux qui en portent les clés n'y font pas bonne
garde.
SOUVRÉ. Nous voilà maintenant sur un sujet de très-grande importance
pour l'honneur et le bien de notre petit Prince; mais nous entretenant,
allons vers le jardin pour y apprendre des nouvelles du Roi. Plût-il
à Dieu avoir pu reconnoître quelle en seroit sa volonté sur cette
élection; nous serions hors de peine, n'ayant plus qu'à la suivre. Il
n'y mettra rien en oubli, étant père qui aime si chèrement ce fils, et
roi si plein d'expériences qu'il ne s'en trouve aucun vivant, ni entre
ceux qui ont vécu, un autre de pareil, qui ait comme lui acquis une
plus grande connoissance en tout ce qui se peut des affaires du monde,
pour avoir, dès ses plus tendres ans, si souvent éprouvé et combattu
si vertueusement les inconstances de la fortune. Ce n'est pas une
chose des plus aisées à un prince de bien savoir faire le choix de ses
serviteurs, et de juger à quels usages ils peuvent être propres; il y
faut du jugement, de la prudence et de la dextérité, sa réputation, à
mon avis, étant beaucoup intéressée en la bonne ou mauvaise élection
d'iceux. Et pource je desirerois de faire remarquer au nôtre quelques
indices pour n'y être point abusé, mais principalement certaines
marques pour lui apprendre à reconnoître les flatteurs dessous le
masque d'affection; estimant que la flatterie entraîne avec soi toutes
les autres qualités de mauvais serviteurs, et qu'il n'y a aucune sorte
d'infection ne de peste plus dangereuse autour des princes comme
l'haleine de telles gens, suffisante de perdre et de corrompre les
meilleurs, les plus sains et plus fermes, et bien souvent de renverser,
rez pied rez terre, et eux et leurs empires.