SOUVRÉ. Faites-en le partage et me dites comment il les faut employer,

et les autres aussi que vous lui réservez hors de l'étude.

L'AUTEUR. C'est un ouvrage qui se doit conduire à l'œil; mais

puisqu'il en faut dire quelque chose, prenez quatre heures des

vingt-quatre, deux pour le matin et autant pour après midi.

SOUVRÉ. Que doit-il faire le matin?

L'AUTEUR. Qu'il soit vêtu et tout prêt à sept heures, et puis, suivant

l'avis sacré du Caton François:

_Avec le jour commence sa journée,

De l'Éternel le saint nom bénissant._

Puis se mette à l'étude jusques à neuf, aille après prier Dieu en

l'église, et, au sortir de là, soit libre jusques à onze, heure de son

dîner. A une après midi qu'il rentre en son étude jusques à trois, puis

soit libre jusques à six, heure de son souper, et son coucher à neuf.

SOUVRÉ. Avant que de se mettre au lit que doit-il faire?

L'AUTEUR.

_Le soir aussi, son labeur finissant,

Le loue encor, et passe ainsi l'année._

Voilà l'ordre de la première journée, le modèle des autres. Il n'y

aura rien à changer qu'en tant que son précepteur le jugera par le

progrès remarquable qu'il aura fait, l'avançant lors dans les écrits

du même auteur ou des autres choisis, enseignant les lettres humaines,

propres à duire les humeurs et les mœurs des hommes à la douceur et à

l'honnêteté.

SOUVRÉ. Vous n'avez point parlé de lui faire savoir la langue grecque,

que je vois en si grande estime entre les hommes doctes?

L'AUTEUR. Non, d'autant qu'elle n'est que pour ceux qui font

particulière profession des lettres et sans usage aujourd'hui, au

respect de la latine; mais on lui apprendra, au lieu de celle-là, les

langues vulgaires des nations voisines, avec lesquelles les affaires

de ce royaume se mêlent ordinairement le plus, y employant les

échantillons qui resteront des heures ordinaires, et d'abondant une

heure aux jours de repos.

SOUVRÉ. Vous ne dites rien des poëtes, desquels le monde fait si grand

cas?

L'AUTEUR. Je vous dirai d'eux ce qu'en dit un ancien: que le Prince ne

doit point ignorer ce qu'ont écrit les excellens poëtes et les grands

philosophes, mais qu'il se doit rendre tant seulement auditeur de

ceux-là et disciple de ceux-ci, jugeant que la solidité et vérité de la

doctrine de ces derniers étoit l'instruction des hommes à la vertu; les

vanités et fictions des autres n'étant que pour flatter et complaire

à nos sens, une voie douteuse à leur destruction. Non que je veuille

mettre au rang des destructeurs les premiers poëtes des anciens Grecs

qui lors étoient leurs théologiens, ne ceux qui parmi les Romains nous

ont laissé infinité de beaux enseignemens; car je suis d'avis qu'ils

lui soient interprétés aux heures que son précepteur estimera, sur

sa capacité, être des plus commodes, mais bien ceux-là, tant anciens

que modernes, qui ont perdu le temps pour le faire aussi perdre

misérablement aux autres, ne l'ayant employé qu'à choses vicieuses et

plus que suffisantes à détourner facilement l'homme de bien du droit

sentier des actions vertueuses, quand, se laissant piper et chatouiller

l'oreille aux cadences de leur mesure, ce poison emmiellé met en

désordre les proportions et doux accords que la vertu a formés dans son

âme. Et par ainsi il est très-nécessaire de rejeter au loin et tels

écrits et leurs auteurs de devant sa présence, comme pestes sans merci

de la simple jeunesse; suivant en cela l'avis du divin philosophe qui,

pour mêmes raisons, ne vouloit point qu'ils eussent part ne portion

aucune en sa République.

SOUVRÉ. Quand il saura le langage latin, êtes-vous pas d'avis que l'on

continue à lui montrer aussi, sommairement, les autres arts, comme vous

avez dit?

L'AUTEUR. Oui.

SOUVRÉ. Quels?

L'AUTEUR. Celui qui enseigne à parler avec ornement de langage; et lui

en apprendre seulement autant qu'il en est besoin pour former la façon

de parler et d'écrire d'un Prince comme lui, de telle sorte qu'elle

soit pleine, pure, propre, serrée, élevée en paroles et en conceptions,

et surtout en sa langue, sans y mêler en façon quelconque des artifices

déguisés et des afféteries de ceux qui parlent en public pour plaire

aux assistans, ou pour les induire, au lieu de vérité, à croire le

mensonge par l'obscurcissement du pur et du lustre d'icelle; étant

telles ou pareilles choses fort éloignées de la grandeur et gravité

d'un roi, qui pour tout but ne doit avoir devant les yeux que la

rondeur et la justice. Et d'autant que l'esprit humain est fort sujet

à s'abuser souvent en ses résolutions, il sera bon qu'il sache quelque

chose de l'art qui enseigne les hommes à bien raisonner, à nettoyer et

démêler la vérité d'avec son contraire, afin de ne se tromper point en

ses conceptions, pour former et affermir son jugement.

SOUVRÉ. Quant aux sciences, quelles lui peut-on apprendre?

L'AUTEUR. Quelques parties de celle qui nous donne à connoître les

choses de la nature, sans s'égarer dans les contentions. C'est celle-ci

qui fut jadis tant prisée par Alexandre qu'il l'estima ne devoir être

profanée, la rendant commune à chacun, en écrivit à Aristote, son

précepteur, se plaignant de lui pour l'avoir divulguée, ayant voulu

que la prérogative de cette connoissance lui demeurât particulière

par dessus tous les hommes, comme il l'avoit en grandeur de courage,

en puissance et autorité. Et quant à la science de ce qui est par

dessus la nature, d'autant qu'elle est toute contemplative, les

princes et les rois tous destinés pour l'action, et ceux de France

mêmement plus propres à gagner les batailles qu'à méditer ou faire des

harangues, laissons-la pour ceux qui sont voués à la contemplation,

et remplaçons des parties les plus utiles des sciences mathématiques.

Celle des nombres tienne le premier lieu, comme l'entrée pour pénétrer

à toutes; elle comprend des utilités sans nombre. Puis la géométrie,

qui fait connoître les proportions et les mesures de toutes choses,

avec leur usage; défectueuse sans la première et toutes deux tellement

nécessaires qu'il est fort malaisé que sans icelles un prince puisse

parfaitement savoir beaucoup de choses appartenant au devoir de sa

charge, en temps de guerre aux fonctions militaires, en temps paisible

à celles de la paix. Que la musique suive après, non pour chanter, mais

pour l'écouter et prendre plaisir à celle seulement qui instruise et

ne détruise point, et aye le pouvoir de ramener à son repos son esprit

ennuyé de déplaisir, ou travaillé du fardeau des affaires; essayant

par icelle, comme il le faut par tous autres moyens, d'entretenir la

consonnance naturelle que ses actions, en si petit âge, nous font

juger être dans son âme, et disposer également, par une düe proportion

de tons et contrepoids diversement égaux, les intervalles inégaux et

mouvemens divers de son esprit à l'exercice de la justice, qui n'est

rien qu'harmonie. Ayant en main le compas et la règle, faites lui

mesurer le globe de la terre, et reconnoître après, par le menu, les

pièces de ce grand héritage qui doit échoir au temps préordonné tout

entier en sa main; lui en apprendre, se promenant dans son cabinet,

les routes et les voies, afin qu'après avoir pareillement prins langue

de l'histoire sur la nature de tant de régions, des mœurs et des

humeurs, des lois et des coutumes de tant de sortes de nations qui

possèdent le monde, il puisse un jour, avec pleine science, bâtir ses

entreprinses et porter ses desseins sur toute l'étendue de la terre

habitable. Puis, élevant son étude plus haut, vers le lieu de son

origine, qu'il monte de degré en degré sur le globe céleste, tenant

au poing les mêmes instrumens, dont il mesurera l'immensité et la

construction de ce grand édifice, reconnoîtra les êtres de ce divin

palais, les demeures, les promenoirs des deux grands luminaires, les

domiciles des astres et des étoiles qui comme vice-rois et lieutenans

du souverain Monarque, à la mesure de leur autorité, selon leurs

différens regards ou diverses inclinations, gouvernent sans cesser tout

ce qui est sous eux au demeurant du monde. Il y remarquera la place du

Roi son père, qui reluira un jour au ciel comme un autre soleil, lui

servant lors de Nord aux actions de sa vie; et près de lui verra la

sienne, où tous les deux ensemble, et le père et le fils, après avoir

rendu les droits à la nature, chargés d'ans et de gloire, composeront

un astre flamboyant que la postérité nommera d'eux l'_Astre des Rois

de France_. La connoissance enfin de la mécanique lui sera nécessaire,

pour être la science qui donne les inventions de composer et fabriquer

toutes les sortes de machines, étant ici à remarquer l'inclination

extrême qu'il y a de la nature. Voilà le cercle raccourci des arts et

des sciences que l'on peut faire apprendre à notre jeune Prince en peu

d'années, pourvu que l'on en donne le loisir.

SOUVRÉ. Je le crois, et ne se trouvera par aventure aucun ou peu de

gens qui réprouvent cet ordre, ni à redire à mon avis; si ce n'est en

ce que du commencement vous avez mis l'histoire au rang des abrégés,

qui doit tenir le premier lieu en l'instruction des princes.

L'AUTEUR. Il est vrai, je l'ai fait; mais pour l'instruire de bonne

heure en gros aux affaires de sa maison, puis en celles des autres,

selon l'ordre des temps, avec intention de lui remettre en main

la pièce entière après l'échantillon. Car je tiens que l'histoire

est l'école des princes, et que le nôtre y doit être nourri pour y

apprendre à vivre et la manière de bien faire sa charge, et se rendre

meilleur par l'imitation ou dommage des autres. C'est où il trouvera

des yeux pour tous ceux qui seront sous son obéissance; c'est une

glace de cristal, le miroir de la vie, où il verra en la personne

d'autrui louer ses actions sans flatterie, et les blâmer sans crainte.

C'est un bon conseiller, sans passion, et ami très-fidèle, duquel

il apprendra les dits, les faits et les conseils des princes et des

grands personnages. Sa connoissance est si utile et nécessaire que,

la savoir parfaitement, c'est, vivant notre vie, vivre de celle des

autres qui ont vécu, et acquérir les siècles tout entiers par l'emploi

fait à la lecture d'un petit nombre d'heures, hâtant notre vieillesse

sans abréger la vie, en tant qu'elle est la vieillesse des jeunes gens;

et par ainsi il trouvera dans cette seule école la double face de la

prudence dont nous avons parlé, laquelle, tout ainsi comme elle voit,

lui fera voir les choses jà passées pour se savoir souplement gouverner

sur le train des présentes et pourvoir aux futures. Et de ce lieu il

tirera ce maître conducteur pour le tenir inséparablement auprès de

sa personne et lui donner à faire le ménage de ses actions et de ses

pensées, et en effet pour lui confier sa fortune et sa vie. C'est

en somme ce que je pense qui se peut proposer comme un projet pour

l'accomplissement de la première partie de cette instruction.

SOUVRÉ. Vous le laissez en bonne main; nous avons tous à prier Dieu

qu'assisté de sa grâce, il lui donne ce guide. Le voilà, ce me semble,

savant, instruit par la piété aux choses de la foi; aux bonnes mœurs

par la prudhommie; aux lettres par les arts qui lui ont apprins à

droitement et richement parler, et enseigné le droit usage de la

raison, donné par les sciences la connoissance des choses naturelles,

celle des nombres et de leurs effets, tant sur les corps solides que

sur l'entendement humain par leurs proportions et diverses mesures, et

fait, sans partir d'une place, courir toute la terre, puis écheller

les cieux et ouvert les moyens d'en faire les machines, pour à la fin

comprendre par l'histoire l'état et la nature des affaires du monde.

Mais ne pensez-vous pas que six ans de temps, continué par certaines

heures, puissent suffire à cette étude?

L'AUTEUR. Oui, et sera facile en un esprit docile comme le sien, étant

servi d'un précepteur soigneux, industrieux et docte, qui l'aime et

qui connoisse exactement son naturel et ses inclinations. Que si

l'on reconnoît être besoin encore de quelque temps, il y peut être

satisfait, l'empruntant sur les deux années suivantes.

SOUVRÉ. C'est lors aussi, à mon avis, qu'il faudra commencer à lui

montrer ce qui sera de sa vacation et à lui faire connoître les

affaires, le faisant souvent assister au Conseil, où il verra, selon

les occurrences, mettre en usage tous ses enseignemens. Et, pour ne

perdre aucun temps, que ferons-nous de ces heures-là que vous avez

mises en réserve pour ses autres actions?

L'AUTEUR. Qu'il les emploie à son plaisir et à passer honnêtement le

temps. Il est bien raisonnable de donner quelque relâche à son esprit,

et, ce faisant, avoir égard en même instant à sa santé, disposition et

force corporelle, laquelle se conservera et s'accroîtra par exercices

prins à propos, selon son âge, et qui soient si convenables qu'en

exerçant le corps ils égayent l'esprit, et égayant l'esprit ils

exercent le corps.

SOUVRÉ. Quels?

L'AUTEUR. Il y en a de diverses façons, comme est le promener, danser,

sauter, courir, jouer aux barres, à la paume et au pale-mail, se

promener à cheval, la chasse de l'oiseau, celle du lièvre avec des

lévriers; réservant les autres plus forts et violens à plus grand âge,

comme tenant aucunement de la nature de la guerre. Et tout ainsi que

d'un poison de lent et languissant effet, qu'il s'abstienne des jeux

oisifs et autres passe-temps où le hasard a plus de part que l'honnête

industrie, s'accoutumant à prendre plaisir à toutes sortes d'exercices

bienséans à sa qualité, selon les âges et la force du corps, par le

moyen desquels il puisse devenir plus habile et de paroître tel à

la face de tout le monde. Jusques ici nous avons recherché la voie

pour donner à ce Prince la façon d'un homme de bien. Je le vois tel

entre vos mains; mais ce sont vêtemens communs à plusieurs sortes

de personnes; il vous faut désormais de ce Prince homme de bien en

façonner un Roi. Or, d'autant que l'heure de son réveil approche, je

vous supplie de me donner congé. Je verrai cependant les boutiques

mieux assorties, où je prendrai des plus belles étoffes pour tailler à

mon retour ses ornemens royaux.

SOUVRÉ. J'en suis content, et, fort content de cette matinée, je m'en

irai trouver le Roi. Adieu donc jusques au revoir; je vous ferai savoir

de mes nouvelles.

Quatrième matinée.

L'aube du jour commençoit à paroître quand, travaillé d'inquiétude

pour la chaleur démesurée de la nuit, je me lève en intention d'aller

au parc prendre le frais et l'occasion de donner quelques heures tout

seul à mes pensées. Mais, sortant du château, je fais rencontre dessus

le pont-levis d'un honnête homme venant à moi me dire que M. de Souvré

m'attendoit dans la forêt, au même lieu auquel, deux jours auparavant,

il m'avoit laissé, avec promesse de me faire savoir de ses nouvelles.

Changeant donc de dessein et de chemin, j'arrive auprès de lui, qui

se promenoit, écarté de ses hommes, et l'ayant salué et informé de la

santé de notre jeune Prince: Monsieur, lui dis-je, vous me semblez plus

pensif que d'ordinaire.

SOUVRÉ. Il est vrai, je le suis; car depuis ne vous ai-je vu la

souvenance du sujet et des choses dont nous avons parlé, et le desir

extrême d'en entendre la suite me donnent tant d'impatience que j'en

perds le repos, et sans aucun relâche jusqu'à votre arrivée, sur

la créance que vous venez fourni d'outils et de matière propre pour

accomplir l'ouvrage. Continuons donc, je vous prie, et revêtons notre

Prince de sa robe royale.

L'AUTEUR. Vous me surprenez, car n'ayant point pensé à devoir venir

ici, je ne me suis pas préparé pour pouvoir à mon gré satisfaire

suffisamment à votre espérance ni à moi-même.

SOUVRÉ. C'est tout un; ne vous excusez point, employez ce qui est sur

vous et me dites quel est le fondement et quelles sont les principales

formes des États, les parties royales et vertus héroïques dont il nous

faut revêtir et orner notre Prince.

L'AUTEUR. Tous ceux qui considèrent l'ordre que Dieu a établi sous

soi, en la conduite du monde universel, y reconnoissent visiblement

toutes sortes de créatures sensibles et insensibles, encloses sous les

cieux, être obligées à obéir et sujettes à suivre les inclinations,

l'autorité et les puissances par lui données aux corps supérieurs,

et de cette juste correspondance de supériorité et de subjection qui

conserve cet univers, ils font ce jugement que c'est un exemplaire qui

doit être imité des hommes, pour l'union particulière et générale de

l'humaine société, qui se colle, se lie et s'entretient par le ciment

du COMMANDEMENT et de l'OBÉISSANCE; la base des États se déjoint et

dissout, se perd et se ruine quand l'injustice se couple à l'un et

le mépris à l'autre. Or les hommes des premiers siècles ayant connu,

ou par instinct, ou par discours, ou par expérience, le besoin de

cet ordre pour leur conservation, en ont élu et élevé aucuns d'entre

eux, avec pleine puissance de les régir et gouverner; et à ces fins,

selon la diversité des occasions, des temps et des affaires, les uns

en ont choisi un certain nombre des plus notables et signalés en

prouesse et vertus; les autres ont laissé en commun cette autorité.

Mais les plus sages l'ont confiée entre les mains d'un homme seul,

jugeant que cette forme de commander, la première de toutes, étoit

purement naturelle, la meilleure, la plus paisible, plus assurée, plus

légitime, et la plus approchante de la Divinité, ayant par succession

de temps quitté cette sorte d'élection au mérite des princes, donnant

à eux et à leurs successeurs en héritage et les biens et la vie. Et

d'autant que les peuples soumis aux princes de cette condition ont à

les recevoir tels que la nature les donne, c'est un crime sans nom à

ceux qui ont la charge de gouverner leur première jeunesse si, par

faute de soin et de louable nourriture, ils ne deviennent bons et

capables de leur vacation, la plus difficile certes, mais plus belle de

toutes, ne se trouvant entre Dieu et les hommes rien de si excellent

comme la royauté. C'est ici donc où il vous faut vivement travailler,

étant, par le vouloir de Dieu et le choix de Sa Majesté, nommé pour

instruire ce Prince, qui a porté conjointement avec sa naissance le

droit héréditaire de ce noble royaume, et l'heur ou le malheur qui lui

doit advenir, selon l'institution bonne ou mauvaise qu'il recevra, de

laquelle vous seul serez garant à tant de milliers d'âmes, surtout au

Roi, qui vous donne son fils, ainsi comme un bon père, pour le nourrir,

non tant pour soi et son plaisir particulier que pour le bien et le

profit commun de tous ses pauvres peuples. Puis donc que la façon de

commander à la royale nous représente la divine, et que le Roi est

l'image de Dieu gouvernant toutes choses, voire même un Dieu humain

en terre, jà n'advienne qu'en la personne de ce Prince si cher à cet

État, au lieu de cette image il se forme un fantôme ou quelque Roi

en apparence, semblable à ces grands colosses qui n'ont rien que la

morgue, ne fermeté que sous la pesanteur de cette masse oisive dont

il sont composés, et ne paroissent que par l'extérieur, ayant pour

contrepoids le creux de leur poitrine plein de vieille ferraille,

de bourriers et d'ordure, et qui pour n'avoir été plantés de droite

ligne dessus leur piédestal, grosses masses muettes, sans mouvement

ne sentiment aucun, penchent premièrement, puis tout-à-coup fondent

dessous leur propre faix. Mais vous n'aurez, à mon avis, à craindre

pour ce regard; car ce Prince étant déjà si sûrement planté dessus le

cube de la vertu, c'est-à-dire si bien instruit en la connoissance de

Dieu et de soi-même, et son âme héroïque tellement balancée d'une si

juste proportion par les préceptes de la piété et de la prudhommie,

il faut croire plutôt de lui que les appâts, les mouvemens et les

secousses des choses vicieuses n'auront jamais assez de force pour le

faire branler, et qu'ainsi faisant, il cueillera les fruits d'un prince

vertueux, ne se trouvant pas seulement homme de bien pour soi, mais

pour tous ceux qui tomberont en sa subjection, lesquels considérant

ses actions, se régleront eux-mêmes sur le patron de sa vertu et de sa

bonne vie:

_Car les rois sont toujours des peuples les objets,

Et tels comme ils seront, tels seront leurs sujets._

Cette imitation engendrera dedans leurs cœurs de l'amour envers sa

personne, l'affection, l'inclination et la facilité de ployer sous le

joug de son obéissance. Oh! que c'est une sûre et fidèle garde pour un

roi que son intégrité, l'une des causes principales d'un règne heureux,

paisible et perdurable!

SOUVRÉ. Dieu lui fera la grâce, s'il lui plaît, de voir ce que vous

dites; mais puisque notre Prince est ordonné du ciel pour commander à

l'avenir en Roi, quelle est la fin de sa vacation?

L'AUTEUR. C'est le bien du public; car ores que les rois soient nés

pour dominer en terre, de pouvoir souverain, si doivent-ils penser que

ce n'est point par eux, et reconnoître cette confession qu'ils font

au frontispice de leurs écrits publics, de tenir leurs royaumes de

la grâce de Dieu, qui les oblige par icelle d'avoir le soin du salut

et du bien et sûreté des peuples, et que c'est abuser de la charge

de préférer leur intérêt particulier à celui de la république, ne

jugeant pas que l'intérêt du peuple est le pur intérêt du roi, qui ne

diffère du tyran qu'en cette circonstance. Qu'il reçoive donc cette

loi venant du ciel pour première leçon, et la retienne tous les jours

de sa vie, en usant envers ses sujets ainsi que Dieu le fait comme bon

père envers ses créatures, prévoyant et pourvoyant entièrement à leurs

nécessités, et qui veut être par les hommes jalousement qualifié de

cette qualité, les nommer et tenir pour ses propres enfans, que notre

Prince ne la méprise point et en fasse les œuvres sur le partage qui

lui en sera fait par sa divine volonté; n'estimant pas moins honorable

le beau titre de père du pays que celui-là de roi; car comme un père

est naturellement le monarque d'une famille particulière, un roi l'est

d'un royaume composé de plusieurs. Sur quoi il considérera qu'étant

né, comme il est, dedans cette royale et ancienne famille qui domine

sur les François, c'est pour y être le maître un jour et commander

sur eux, non point en étranger, les gourmandant outrageusement pour

satisfaire à l'abandon de ses cupidités, mais en père et en roi, ayant

toujours devant les yeux ces paroles du peuple saint et celles de

son roi: _Nous sommes, Sire, vos os et votre chair, et vous êtes mes

frères et ma chair et mes os_; pour y apprendre que le devoir d'un bon

et sage roi, c'est de conduire et gouverner son peuple avec amour de

frère et charité de père, s'il en veut retirer une franche et prompte

obéissance. Nourrissant donc dedans son âme une si sainte intention, il

régira ses peuples, les contenant en leur devoir par une juste égalité,

mère, nourrice et gardienne de toutes choses, armé de la JUSTICE et

tenant en sa main cette balance qu'il a portée du ciel à sa nativité,

rendra et fera rendre sans fléchir à chacun le sien:

_Contregardant le bon, punissant le coupable_;

Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628) · 第 26 / 37 段