vu l'honneur que vous avez eu de le servir assiduellement depuis
l'heure de sa naissance, et employé tout votre temps à reconnoître la
nature de ce beau corps et les dispositions d'une âme si gentille; ce
seroient deux grands avantages s'ils se pouvoient trouver en celui
qui doit être appelé pour faire cette charge. Mais je vous prie de
commencer et me dites ce qui se doit apprendre à Monseigneur le
Dauphin, et quel ordre il y faut tenir, sans plus nous écarter hors de
cette carrière, si ce n'est que le peu de temps qui nous reste vous
dût empêcher d'assister à son lever et nous faire remettre la partie à
demain, comme il me semble être plus à propos de le faire ainsi. Pour
cet effet je vous attendrai en mon logis un peu plus matin; nous aurons
ce faisant plus de loisir d'en discourir et de jouir plus longuement du
plaisir de la matinée. Adieu, bonjour; vous allez voir si Monseigneur
le Dauphin est éveillé, et moi trouver le Roi, qui est encore au
promenoir.
L'AUTEUR. L'heure de son réveil approche voirement; je m'en irai donc
à son lever par votre congé, et demain je serai chez vous de meilleure
heure.
Troisième matinée.
Le jour ne faisoit que de poindre lorsque, m'éveillant en sursaut, il
me souvint de l'assignation que M. de Souvré m'avoit donnée; si bien
qu'étant prêt je pars pour y comparoître et, arrivé en son logis, je le
rencontre sur le point de sortir, n'attendant que ma venue.
SOUVRÉ. Vous êtes homme de promesse, à ce que je puis voir. Allons dans
la forêt; nous y serons plus à couvert des fâcheuses rencontres des
fainéans de cette Cour. Que vous en semble?
L'AUTEUR. Je n'avois garde de faillir à me trouver ici, puisque vous me
l'aviez commandé, et crois que vous avez très-bien jugé du lieu pour
employer sans destourbier le meilleur de la matinée.
SOUVRÉ. Entrons dans cette route qui côtoie le grand chemin. Voici
place marchande; étalez votre marchandise. J'écouterai fort volontiers,
avec cette réserve de pouvoir rompre aucune fois votre discours, pour
vous interroger selon les occurrences.
L'AUTEUR. Bien donc, je le ferai puisqu'il vous plaît ainsi, et de la
plus loyale, je prie Dieu du plus profond de mon âme de m'en donner la
grâce, puisque c'est à dessein d'en parer la personne de notre jeune
Prince, né pour régner un jour sur nos enfans. En voici la première
pièce: Dieu le créateur, après avoir démêlé la lumière d'avec les
ténèbres et mis en ordre tout ce bel univers, pétrissant de la boue,
fit son chef-d'œuvre, formant le premier homme sur le patron de son
image; puis animant de l'esprit de sa bouche cette matière brute, lui
donna la domination sur tout ce qu'il avoit créé sous l'enceinte des
cieux. Cet homme ingrat, déchu de sa perfection par désobéissance,
se fit esclave de la mort, engageant en sa chute la race entière de
tous les hommes à pareille sujétion; mais usant envers sa créature
de la douceur de sa miséricorde plutôt que de l'aigreur d'un juste
jugement, se contenta pour l'heure de le punir à vie, joignant à sa
condition le travail et la peine, se réservant d'envoyer en ce monde
son Fils unique, selon qu'il l'avoit ordonné en son conseil d'éternité,
pour satisfaire à la coulpe de son péché; et par cette satisfaction
le racheter de la peine éternelle. Par où nous apprenons qu'il n'y
a sorte d'homme qui se puisse prétendre aucunement exempt de cette
loi commune. Les grandeurs mêmes et les puissances qu'il a, de grâce
spéciale, donné aux princes et aux rois, n'ont pu les affranchir de la
rigueur de cette servitude; ayant, ainsi que le commun des hommes, à
naître, à vivre et à mourir, n'étant avantagés sur eux qu'en ce qu'il
lui a plu de les choisir pour leur mettre en main, avec autorité, la
conduite et la garde de ses plus chères créatures, les obligeant par
cette préférence à une plus étroite reconnoissance de sa bonté. Voilà
pourquoi ceux qui sont appelés pour instruire les princes doivent
en premier lieu leur apprendre cette doctrine, afin qu'ayant apprins
les foiblesses de leur nature, ils soyent admonestés d'élever à toute
heure le cœur au ciel pour demander la force et le secours qui sera
nécessaire, à celui seul qui le leur peut donner, comme il a fait la
vie et l'honneur qu'ils possèdent, et duquel, comme du roi des rois,
ils tiennent leurs empires à foi et à hommage. La connoissance de leurs
infirmités, la crainte et la révérence du supérieur, les rendra gens
de bien et par ainsi plus agréables devant sa face, plus honorés et
aimés, et obéis plus volontiers des peuples, qui deviendront meilleurs
à leur exemple. De ceci nous avons deux choses à recueillir, auxquelles
seules consiste, ce me semble, l'institution que nous voulons donner à
notre petit Prince: l'une est à lui montrer la voie qu'il faut suivre
pour devenir homme de bien; et l'autre la manière de bien faire sa
charge, pour l'exercer lorsque, selon la volonté de Dieu, il parviendra
à la royauté. A celle fin que, partant de ce monde, comme sujet aux
lois communes de la nature, il puisse être assuré de l'espérance du
salut éternel, promis et réservé au ciel aux gens de bien par le
Sauveur des hommes, et lui rendre en un même temps fidèle compte de son
administration. Or, recevant Monseigneur le Dauphin en l'âge de six
ans, si le Roi ne change d'avis, vous le prendrez sommairement instruit
de ces premiers enseignemens. Né d'une bonne et facile nature, et, si
je ne m'abuse, d'un esprit avancé, arrêté, doux et docile, et suffisant
de comprendre cette doctrine avec jugement, vous n'aurez point à y
perdre du temps; mais à si bien le ménager qu'il puisse être rendu
capable de commander en roi, quand il aura atteint l'âge requis pour
sa majorité. Et commencez par l'institution de sa personne, comme en
personne qui seroit de condition privée.
SOUVRÉ. Que faut-il faire pour ce commencement?
L'AUTEUR. Lui enseigner la parfaite vertu, cultivant ces premières
semences qu'il en a jà reçues. Cette vertu consiste en la piété et
en la prudhommie; et en ces deux jointes ensemble, la façon d'un
homme de bien, la piété lui apprendra à connoître et craindre Dieu,
et la manière dont il veut être servi des hommes. Et cette doctrine
de piété étant à plein fond traitée dedans les saintes Écritures
et les écrits de plusieurs saints docteurs et savans personnages,
qui ont vécu en divers temps en l'Église chrétienne, il sera, ce me
semble, bien à propos pour cette instruction, d'en dresser là-dessus
un petit _Catéchisme_ fort abrégé, et qui contienne seulement les
choses nécessaires, et celles que le long et légitime usage a fait
passer en nature de loi, ayant à prendre soigneuse garde de ne point
faire un superstitieux au lieu d'un homme pie et vraiment religieux;
ne se trouvant aucune chose plus contraire à la religion chrétienne
pure, sans fard et sans macule, comme est la superstition. Celle-là
forme l'homme doux, débonnaire, hardi et charitable, engendre en lui
l'amour, la révérence et la crainte de Dieu, et la paix en son âme; et
celle-ci le transforme en une bête brute, plein de félonie, de cruauté,
de lâcheté et bête impitoyable, lui laissant dedans sa conscience
l'inquiétude perpétuelle qui la remue par la peur et l'effroi qu'il va
s'imaginant de la seule justice et vengeance divine. Or, notre Prince
ayant vivement imprimée dedans le cœur la connoissance qu'il faut
avoir de Dieu, et de la sorte dont il veut que chacun le serve, il est
à présumer qu'il s'y engendrera du tronc de cette souche un provin de
science, tant du bien que du mal, pour savoir faire élection et de l'un
et de l'autre; et que de ce provin prendra naissance la prudhommie,
l'autre partie de la vertu, compagne inséparable de la naïve piété et
l'équerre de l'honneur sur laquelle il faudra qu'il aligne toutes ses
actions, ses mœurs et ses pensées, afin de vivre une vie honorable,
contente et vertueuse. L'on connoîtra qu'il aura retenu cette doctrine,
se rendant modéré, ferme, sage, fidèle et juste en ses déportemens,
de fait et de parole, avec desir de ne faire jamais envers autrui
ce qu'il ne voudroit point être fait à soi-même, le témoignant par
effet en ses bonnes œuvres à bon escient, non pas en apparence et
par feintise, à la façon des hypocrites; et n'y a point de doute que
s'adonnant à l'exercice de la piété et de la prudhommie, fortifié par
la grâce de Dieu, il ne devienne homme de bien autant qu'un homme le
peut être, ayant apprins à aimer Dieu parfaitement, et son prochain
comme soi-même. Mais tout ainsi que les viandes demeurent sans saveur
si elle ne leur est donnée par le sel ordinaire, nos actions aussi,
lorsqu'elles ne sont point assaisonnées du sel de la prudence, autre
partie de la vertu, voire la vertu même, et guide souveraine de ses
autres compagnes, qui nous donne l'intelligence pour savoir discerner
et faire choix selon les circonstances des choses souhaitables, et
de celles qui sont à rejeter tant en nos déportemens privés qu'aux
fonctions publiques, et l'œil de l'âme intelligente qui leur donne
le lustre. Et, comme il sert peu ou point du tout qu'un vaisseau soit
chargé de précieuses et riches marchandises, s'il n'est fourni d'un
vieux routier et suffisant pilote, sous la sûre conduite duquel il doit
franchir les dangers ordinaires et fréquents sur la mer, et arriver aux
côtes desirées, il est aussi très-malaisé qu'un homme, tant enrichi
qu'il soit de vertus singulières, se puisse garantir de faire jet
ou d'échouer, ou de faire naufrage au voyage de cette vie, s'il n'a
cette prudence pour le pilote de ses actions, tournant deçà, delà, ou
peu ou prou le gouvernail, faisant hausser ou caler les voiles selon
les vents des occasions qui le peuvent sauver ou perdre, porter ou
l'empêcher d'arriver à bon port, après tant de hasards et de périlleux
orages courus sur les gouffres du monde. Or d'autant que cette partie
de vertu est une bonne ménagère et plus active que les autres,
n'étant jamais oisive, mais ayant sa nature du tout en l'action,
il est très-nécessaire de faire prendre à notre jeune Prince cette
hôtesse chez soi, et pour lui confier le maniement en chef de tous ses
mouvemens, et l'assurer que tant qu'il la conservera en cette autorité,
il ne sauroit faillir, comme il advient le plus souvent à ceux qui la
méprisent et qui tombent par imprudence aux précipices de leur ruine,
et le persuader à croire fermement que quiconque est assisté de la
prudence est assisté de toutes sortes de déités.
SOUVRÉ. Vous avez, ce me semble, en peu de termes comprins beaucoup de
choses convenables à notre dessein; mais comment lui apprendrons-nous
cette partie de vertu en ce petit âge, puisqu'elle est toute en
l'action, et que les plus âgés, avec travail et soin continuels, à
peine y peuvent-ils atteindre?
L'AUTEUR. Bien que toute vertu en général soit une habitude que l'on
acquiert par l'ordinaire accoutumance, et que de toutes les vertus
cette prudence ait meilleure part en l'action que pas une des autres,
et cela de particulier qu'elle ne se peut acquérir par règles seules et
préceptes, ains par l'expérience que nous prenons des affaires humaines
passant devant nos yeux, et maniées par autrui ou par nous-même, pour y
avoir de l'intérêt, ou que ce soit par le récit de ceux qui les ont ou
conduites ou entendues, ou bien par la lecture des mémoires, des écrits
et des livres de ceux qui les ont recueillis pour le profit de la
postérité: si peut-on toutesfois, en retenant ce Prince assiduellement
dedans les bornes des œuvres vertueuses et comme en se jouant, lui
faire prendre connoissance avec cette prudente et utile maîtresse, la
lui faisant remarquer de bonne heure dans les succès bons ou mauvais
des actions de son âge, en attendant qu'il ait le jugement noué,
capable de comprendre et entreprendre lui-même ses affaires; car alors
à ses propres périls, avec plus de certitude il apprendra à devenir
prudent, étant, comme l'on dit, l'homme plus sage et avisé revenant de
plaider, ores qu'il soit expédient pour être tel, qu'il le devienne
plutôt par l'exemple des autres que par le sien, et son propre dommage,
suivant la voix de l'oracle françois qui prononce ces vers:
_Heureux celui qui pour devenir sage
Du mal d'autrui fait son apprentissage._
Pour cet effet, des moyens proposés celui de la lecture me semble être
plus commode et plus propre à cet âge, et nécessaire par aventure pour
les plus avancés; d'autant que la vue et la parole le plus souvent
trompent nos yeux et nos oreilles, et par ainsi le jugement, pour
n'avoir pas eu le loisir de bien considérer, n'ayant fait que couler:
là où lisant, l'esprit s'arrête tant et si peu que nous voulons, et,
ce faisant, il comprend mieux et juge plus solidement des causes, des
accidens et des conséquences des choses lues; et puis les digérant
tout à loisir avec plus de facilité, les convertit à son usage, qui
est le but où doit viser celui qui, faisant son profit de tout, desire
de se rendre homme prudent et d'acquérir cette vertu utile à des
particuliers, mais profitable et nécessaire comme un autre élément à
ceux qui ont du maniement en la chose publique.
SOUVRÉ. Je conjecture par vos discours que vous seriez d'avis de lui
faire savoir les Lettres?
L'AUTEUR. Il est ainsi, bien que l'on tienne communément qu'il
n'importe pas beaucoup que les princes soient doctes, étant assez
qu'ils fassent cas de ceux qui le sont. J'estime toutesfois que l'un
et l'autre lui sied bien; ayant les Lettres cette vertu de donner
l'embellissement, la vigueur et la force à l'esprit de l'homme, si
elles y rencontrent un bon sens naturel et la tête bien faite; et par
ainsi être besoin de l'en instruire autant qu'il se pourra, étant
très-raisonnable que celui qui doit un jour commander à tous, les
surpasse aussi trétous en suffisance. C'est un bien certes plus aisé
à souhaiter qu'à espérer pour notre jeune Prince, vu le siècle où
nous sommes, où la vieille rouillure d'une cuirasse est plus en prix
que l'excellence de la splendeur et lumière de la doctrine; ce sont
malheurs qui suivent à la queue des guerres intestines. Mais espérons
que le Roi son père appellera auprès de sa personne des pareilles
lumières à celles-là que nos pères ont vues reluire de leur temps
autour de celle de quelques-uns de ses prédécesseurs; et tout ainsi
comme il travaille incessamment pour le repos et la grandeur de son
empire, qu'il ne sera moins curieux d'épargner quelques heures pour les
donner à son Dauphin, et aviser à faire tout ce qu'on peut imaginer
pour élever ce fils au degré le plus haut de la perfection où l'homme
puisse atteindre par les voies humaines: pour, après infinis labeurs
soufferts en cette vie, remporter dans le ciel, pour le comble de
ses trophées, cette joie en son âme d'avoir remis entre les mains de
ce cher enfant un royaume assuré, florissant et paisible, et de tous
ses sujets l'obligation d'une étreinte éternelle de leur avoir laissé
son fils pour successeur, c'est-à-dire un Prince des plus parfaits et
accomplis, et rétabli en sa personne l'honneur des bonnes Lettres sur
le trône royal, leur estime à la Cour et par toute la France. C'est
toujours acte digne de gloire en un bon père de laisser un enfant
semblable à soi.
SOUVRÉ. Pensez-vous que les Lettres soient si fort nécessaires à former
l'homme à la vertu? Car j'en ai vu et en connois plusieurs, estimés des
plus doctes, aussi méchans, sots et impertinens que l'on en sauroit
voir.
L'AUTEUR. Il est vrai, mais ce n'est pas la faute des Lettres, ains
de ceux qui les savent et qui abusent malicieusement, imprudemment ou
sottement de cette grâce non commune. Le couteau est aiguisé pour en
trancher la viande et le pain, et l'employer après à notre nourriture,
et non pour en tuer aucun. L'on fait donner le fil à l'acier d'une
épée pour sa conservation ou la défense de son pays, et non pour en
commettre un homicide de guet-à-pens ou envahir injustement l'héritage
de ses voisins. Le sublimé et l'arsenic, poisons mortellement cruels,
n'ont point été donnés par la nature pour s'en servir à ces usages où
la déloyauté des hommes a détourné leur vertu naturelle. Le vin est
ordonné de Dieu pour donner la vigueur, le confort et la joie au cœur
de l'homme, non pour noyer et étouffer brutalement le sens et la raison
dans les excès de ce puissant breuvage. Ce n'est donc point le fer,
l'acier, le sublimé, l'arsenic, ne la grappe que l'on doit accuser;
ne détester les Lettres, mais la perversité de ceux qui convertissent
en pestilent poison l'aliment salutaire, et, faisant banqueroute à la
vertu et à leur conscience, changent en un contraire usage la nature
des choses. Que si les Lettres ne donnent d'elles-mêmes cette prudence
que nous cherchons pour notre jeune Prince, comme il se trouve beaucoup
de gens fort avisés qui n'en eurent jamais aucune ou bien petite
connoissance, si ont-elles cette propriété de donner la lumière à nos
entendemens, ainsi que l'air illuminé l'apporte à notre vue; d'être
les gardes des magasins où l'on emprunte les outils pour se faire la
voie à la conquête de cette toison d'or; c'est où l'on trouve le ciseau
propre pour ébaucher, et la varloppe pour aplanir le brut de notre
entendement; ce sont les garde-notes de toutes choses que l'homme peut
comprendre, le répertoire et le registre des actions humaines, dressés
pour soulager la foiblesse de la mémoire, et d'un usage incomparable à
ceux qui les possèdent, et qui en usent sans vanité et sans orgueil,
pour avoir acquis la possession d'une telle richesse.
SOUVRÉ. Il est certain que les hommes de lettres, tant pour l'utilité
que pour le grand contentement qui leur revient de telle connoissance,
ont beaucoup d'avantage, et je reconnois que c'est un très-riche
ornement en la tête d'un roi, et nécessaire extrêmement à l'homme
politique, apprenant par l'histoire les fondemens des plus puissans
et durables États avoir été jetés dessus la base des bonnes lois
construites par des hommes de cette profession, et depuis conservés
et maintenus en leur entier par leurs sages avis: et voyant telles
gens être appelés encore dans les conseils des princes et des rois,
et employés plus souvent que tous autres aux entreprises et décisions
des plus grandes affaires, et de paix et de guerre. Mais poursuivez et
me dites, je vous prie, par quelle procédure vous le voudriez rendre
savant.
L'AUTEUR. C'étoit anciennement une coutume entre les Perses d'avoir,
près du palais royal, un lieu nommé par eux _la place de Liberté_,
et dans son circuit trois grands départemens destinés à loger
diversement, suivant trois sortes d'âges, tous ceux qui vouloient être
instruits à la vertu, selon leur discipline. Elle étoit séparée des
autres habitations, de peur que par le mélinge de la multitude et du
commun des hommes, ils n'eussent à se ressentir des vapeurs de leur
corruption. Or le premier département étoit pour les jeunes enfans, où
l'on les intruisoit à rendre la justice, tout ainsi qu'aujourd'hui nous
les mettons dans les colléges pour y apprendre les lettres; ayant un
soin singulier à ce que du commencement leurs enfans fussent si bien
nourris qu'il ne leur print jamais envie de vouloir faire, penser, ne
dire ou consentir aucune chose déshonnête et mauvaise. Cyrus, lequel
par sa propre vertu se fit depuis monarque, y fut nourri jusques à
l'âge de douze ans. Pour ces raisons, laissant à part les rigueurs et
la façon de leur discipline, j'aurois à souhaiter un lieu particulier
comme eux, tel qu'il seroit choisi par Sa Majesté, pour y laisser ce
jeune Prince jusques à ce qu'il eût apprins ce que l'on peut savoir,
pour être aucunement capable d'apprendre de soi-même, et tant que l'âge
avec l'instruction eût un peu façonné ses actions, formé son jugement,
et du tout égoutté ces petites humeurs qui accompagnent communément
les premières années de la vie; ce qui seroit, à mon avis, fort à
considérer en cette nourriture. Car si le Roi trouvoit bon de ne le
voir que par fois, il n'en rapporteroit que le contentement du profit
remarquable qu'il y verroit de temps, et n'auroit pas le déplaisir des
mauvaises créances qui pourroient échapper aucune fois, en sa présence,
à la foiblesse de son âge. Et si toute la France, qui maintenant
jette les yeux sur ce cher nourrisson, mue d'espoir ou tremblante de
crainte pour ne savoir quel il doit être à l'avenir, n'en recevroit
aucune impression de mauvais augure, ne de volonté d'un sinistre
dessein; comme possible il se pourroit faire, le voyant en public,
par préjugé de ces défauts que l'industrie réforme en la nature.
J'estime toutesfois qu'il le voudra retenir auprès de sa personne,
là où j'espère que, pour l'amour extrême qu'il porte à Sa Majesté et
l'incroyable crainte qu'il a de lui déplaire, et sur la connoissance
que je puis avoir acquise de son bon naturel, de la portée et de la
force de son entendement, et assuré de votre vigilance, il réussira
selon nos vœux et nos espérances. Et pourtant, Monsieur, ne laissez
pas à renforcer vos gardes à ce que la bonne semence que vous aurez
jetée dans ce bon fond ne soit enlevée par les vents des débauches,
naturalisées aux Cours des grands, et emportée avant, possible, qu'elle
ait été couverte de la terre, ou ne soit étouffée par les mauvaises
herbes qu'auront produites les pois sucrés des flatteurs ordinaires qui
ne craindront pas de le perdre, pourvu qu'ils puissent du hasard de sa
perte élever leur fortune.
SOUVRÉ. Je le crois ainsi; mais de quelque façon que Sa Majesté en
veuille disposer, je vous prie de me dire ce qu'il vous semble qui se
doit faire.
L'AUTEUR. D'autant que le langage est l'instrument commun à tous les
hommes pour faire entendre les conceptions de leur entendement, et
que ceux-là, soyent anciens ou modernes, qui ont laissé par écrit les
sciences, les arts, leurs inventions, observations, les histoires
des nations et des hommes illustres, les ont écrites en leur propre
langage, et que les œuvres de la plupart sont ou se lisent traduites
en langage latin, le seul qui de tous les anciens est plus communément
connu et entendu par toute notre Europe, je suis d'avis de le lui faire
apprendre; et pour cet effet, n'étant plus des vulgaires, lui enseigner
sommairement les préceptes que l'on doit suivre pour le savoir
entendre, le parler et l'écrire, sans faire faute, et sans perdre le
temps sur ces principes par les longueurs, dont usent ceux qui ont
mis en trafic l'instruction de la jeunesse. Puis, étant assuré sur
ces premières règles, il sera bon de le jeter dans les auteurs, où il
l'apprenne par l'exercice assiduel d'icelles, et vous verrez que, par
l'usage ainsi continué, il l'apprendra en peu de temps insensiblement,
plutôt que par préceptes. Et comme nous voyons des honnêtes hommes de
ce temps qui envoyent leurs enfans aux pays étrangers pour apprendre
les langues, les faisant à ces fins séjourner dessus les lieux où
l'on estime se parler mieux le langage de la nation, jusques à ce
qu'ils l'aient suffisamment appris; croyant que l'eau des fontaines
est toujours plus pure, il faut aussi pour pareil effet l'abreuver
dans la pureté des sources de Cicéron, jugé des hommes doctes, sans
controverse, le plus pur et le plus élégant entre tous les Latins, et
sans en goûter d'autre jusques à ce qu'il ait apprins à imiter cet
excellent original. Alors, ayant en main ce passe-partout, de soi-même
il ouvrira les portes pour entrer chez les autres, empruntera des uns
les douceurs des lettres humaines, des autres les discours véritables
de leurs histoires, de ceux-ci les façons de faire la guerre, de
ceux-là l'industrie des arts, des autres les sciences. Bref, de chacun,
selon les différens sujets, il fera son emprunt à jamais rendre; car ce
sont créanciers autres que ceux du change, laissant au débiteur leur
fond, et le profit à grandissime usure.
SOUVRÉ. Vous l'avez, ce me semble, tranché bien court et clos en peu de
mots beaucoup de besogne.
L'AUTEUR. C'est l'imagination et mon desir qui m'ont fait abréger, me
l'ayant l'un et l'autre représenté déjà totalement instruit. Et à la
vérité, voyant que nous entreprenons d'endoctriner un Prince, non de
faire un docteur régent, et prévoyant qu'il seroit malaisé d'avoir un
lieu à part et du temps suffisant pour l'instruire parfaitement de
toutes choses, à quoi la vie entière d'un homme seul ne peut pas même
suffire, il le faut rendre universel, et à ces fins trouver quelque
sentier plus court que la voie commune. Ce sera donc par abrégés, lui
faisant en iceux apprendre les termes seuls et comprendre en général
les sujets des arts, des sciences et des histoires, à celle fin
qu'étant devenu grand il puisse avec intelligence prendre plaisir et
profiter aux beaux discours de toutes sortes d'excellens personnages,
tels qu'un Prince de sa qualité doit ordinairement tenir autour de sa
personne, qui lui seront alors autant de leçons, où il puisse s'égayer,
quand il voudra, sur les pièces entières. Et, pour ce faire, il sera
besoin d'y établir un ordre et le garder avec assiduité; l'un rendra la
facilité et l'autre la doctrine; l'ordre sera au partage qui se fera du
temps, en épargnant certaines heures pour les employer du tout à son
étude; le demeurant à ses autres actions, et l'assiduité en l'ordre
continué sans intermission.