et telles formes qu'il lui plaira; mais pour ce que naturellement nos
inclinations nous font pencher au vice plutôt qu'à la vertu, elle le
doit sur toutes choses duire à fort aimer ce que l'on nomme Bien, et
avoir en horreur pareillement ce qu'on appelle Mal; et lui donner la
teinture si bonne de ce premier que les impurités de l'autre ne la
puissent déteindre.
SOUVRÉ. Par quelle voie?
L'AUTEUR. Il faut, ce dit-on, bégayer avec les petits enfans,
c'est-à-dire s'accommoder à la délicatesse de leur âge, et les
instituer plutôt par la voie de la douceur et de la patience que par
celle de la rigueur et précipitation, car ici:
_Patience
Passe science_;
récompensant à propos le bien fait par quelque libéralité conforme à
son mérite, et châtiant le mal en telle sorte qu'elle leur donne une
petite honnête honte de l'avoir fait; plutôt que trop de crainte du
châtiment. Après, comme en jouant, il faut élever ces esprits plus
haut, leur faisant admirer les choses qui surpassent nos sens, parlant
souvent à eux de Dieu, et, leur montrant le ciel, leur faire entendre
que c'est lui qui l'a fait, et créé toutes les choses qui se présentent
à leurs yeux, et tout par le menu. Que Dieu est tout bon, tout sage,
le père, le maître et le roi de tout ce qui se voit au ciel et sur la
terre; qu'il nous a mis trétous au monde pour l'honorer et le servir
selon sa volonté et non à notre fantasie; nous y laisse tant qu'il lui
plaît, nous en retire quand bon lui semble; qu'il aime et donne tout
aux bons enfans et bien obéissans, et à la fin les met en paradis, où
il les loge avec les anges; châtie les mauvais et désobéissans, et
s'ils ne veulent s'amender, après la mort les envoie en enfer avec
les diables, qui les tourmentent éternellement. Que le ciel, où ils
voyent le soleil, la lune et les étoiles, est la maison et le palais où
Dieu habite; et que Dieu est si grand et notre esprit si petit qu'il
ne sauroit comprendre sa grandeur; qu'il est immortel et que le monde
doit finir. L'admiration de telles ou semblables choses engendrera en
leur entendement une certaine crainte, laquelle peu à peu fera prendre
racine à ces premières graines de piété que vous aurez semé en cette
nouvelle terre; si bien qu'en peu de temps elle se verra forte pour se
parer contre l'injure et l'inclémence des saisons, c'est-à-dire contre
les vices et la corruption naturelle des hommes. Il importe beaucoup à
ce que les vaisseaux encore neufs soient abreuvés tout du commencement
d'agréables liqueurs et de suave odeur, d'autant que les premières
impressions y demeurent aussi longtemps comme ils ont de durée; mais
plus encore faut-il avoir ce soin quand c'est pour élever les jeunes
princes, donnés du ciel pour servir de lumière et commander dessus
toute la terre.
SOUVRÉ. A ce que je puis voir, vous voulez de bonne heure en faire des
théologiens?
L'AUTEUR. Oui; il est bien raisonnable qu'ils connoissent et
reconnoissent tout le premier celui qui leur donne la vie et la
possession de tout cet univers fait et formé pour eux. Et pour ce faire
il me semble à propos de leur dresser certaine forme de prières, pour
les dire soir et matin, afin d'apprendre, par cette accoutumance, à se
ressouvenir de l'hommage qui lui est dû par eux, comme à leur Seigneur
dominant, et de les instruire en la créance qu'il faut avoir de lui et
de celle qu'ils ont à retenir de ses commandemens; à celle fin qu'étant
ainsi appris ils ne se puissent égarer de cette droite voie, laquelle
conduit les hommes à la vie éternelle.
SOUVRÉ. Ne faut-il pas en même temps leur apprendre à lire et à écrire?
L'AUTEUR. Il est vrai, et que ce soit par ceux-là même qui en ont le
gouvernement, ou telle autre personne qui sache bien prononcer et bien
écrire. Il faut en somme dresser toutes leurs actions à ce qu'elles
approchent de la perfection, autant que l'imperfection de leur nature
permettra d'y atteindre.
SOUVRÉ. Sachant lire et écrire, qu'en ferez-vous?
L'AUTEUR. Aussitôt qu'ils sauront tant soit peu lire, je suis
d'avis qu'on les exerce dans les Proverbes choisis de Salomon; car
s'instruisant à cette lecture, ils retiendront en la mémoire en même
temps la substance de tant de beaux enseignemens qui seront mieux reçus
et retenus par eux, quand ils sauront que c'est un grand et sage roi
qui en est l'auteur. On peut faire de même, les mettant sur les autres
livres historiaux contenus en la Bible, où ils liront avec plaisir et
profit tout ensemble, s'égayant par l'histoire et s'instruisant en
beaucoup de choses qui doivent être sues par des enfans chrétiens, tels
que nous les voulons faire.
SOUVRÉ. Ne trouvez-vous pas bon qu'ils lisent d'autres livres? Car il
me semble que la nature des enfans, comme elle est active et légère,
est d'aimer la variété.
L'AUTEUR. Excusez-moi, je ne suis point si rude, moi qui conseille la
douceur envers ce petit peuple. Bien je desire qu'ils n'en voient pas
un d'où ils ne puissent tirer quelque profit, ou lire aucune chose qui
ne soit véritable; comme sont en notre temps les Quatrains du sieur
de Pibrac, puis certains auteurs qui ont écrit des petits contes sous
des noms feints; mais qui portent leur sens moral, ayant eu intention,
par cette façon d'écrire, d'enseigner plaisamment ce qu'ils ont su
des bonnes mœurs. Tel a été, entre les autres, ce fort ancien Esope,
duquel les fables si joliment écrites sont parvenues jusques à nous.
Pour récréer ces esprits tendrelets, qu'on les leur donne à lire et
puis à réciter par cœur, avec le sens couvert dessous le voile de la
fable. Et tout ainsi comme l'on a de divers et honnêtes moyens pour
réjouir et contenter ces jeunes âmes, il ne faut pas faire si peu de
cas du corps, qui en est l'instrument, qu'il n'ait à part ses exercices
et ses ébattemens, pour en user en temps et lieu; de peur que, par
oisiveté, sa force et santé naturelle n'en diminue, s'abâtardisse et
se rende inutile ou mal propre à la fin aux fonctions et de l'un et
de l'autre. Et pour ce que les différences de passe-temps se doivent
prendre de celles de la nature des enfans, de leurs conditions, des
saisons et des lieux où ils font leur demeure, nous en laisserons
faire à ceux qui en auront la charge, jugeant que s'ils les aiment
comme je fais, il ne se passera aucune chose devant leurs yeux ni
en l'entendement qui puisse être à propos pour élever cet édifice,
qu'ils en perdent le temps ne l'occasion de satisfaire à leur devoir,
et à celui qui nous est ordonné par la commune charité, qui s'étend
principalement envers les plus infirmes. Voilà pourquoi je laisserai
faire le demeurant aux femmes, me suffisant pour cette fois d'avoir
tâché de satisfaire à votre desir, par la remarque en général de
certains points communs, et nécessaires à faire apprendre soigneusement
à toute sorte et condition d'enfans en leur enfance. Il y a quelque
temps aussi que l'horloge a frappé sept heures; je vous supplie de
trouver bon que je me rende à mon devoir, au lever de notre jeune
Prince, avec l'honneur non espéré d'avoir si doucement passé une partie
de cette matinée en votre compagnie. Et pour cette heure, laissons aux
femmes à faire les enfans; quand cette Dame, gouvernante de Monseigneur
le Dauphin, l'aura fait un enfant poli en la façon, ou encore meilleur
que celle-là que j'ai naguère dite, ce sera à vous, Monsieur, d'un
enfant fait en former un homme, et de cet homme Prince en façonner un
Roi.
SOUVRÉ. C'est là où j'en voulois venir; mon intention n'a pas été d'en
savoir davantage, bien de tirer votre discours à ce dernier sujet. Mais
d'autant que l'heure vous presse, je ne veux point vous retenir plus
longuement et divertir d'un service si nécessaire, pour satisfaire à
ma curiosité. Je me départirai de vous pour ce matin, remportant le
contentement d'avoir appris que Monseigneur le Dauphin est né fort
sain, et de corps et d'entendement, et qu'il est pour être à l'avenir
un Prince merveilleux par la bonté de sa nature et de la bonne
nourriture. Adieu donc jusques à demain, car je ne vous en quitte pas.
L'AUTEUR. Puisque c'est par votre congé, je ne puis faire faute de
m'en aller, vous suppliant de disposer de moi et de toutes mes heures
ainsi qu'il vous plaira, après m'avoir permis de réserver celles que je
dois au service de notre petit Prince.
Deuxième matinée.
Le matin ensuivant, sur les cinq à six heures, voici venir un honnête
homme à moi, me dire de la part de M. de Souvré qu'il m'attendoit au
même endroit où je l'avois vu le jour auparavant. Je pars pour y aller
et, m'ayant apperçu de loin, il commença de me dire tout haut: Je
vous attends ici en bonne dévotion, desireux de savoir quelque bonne
nouvelle de la santé de notre petit maître, et de vous faire après
quatre mots de prière. Disposez-vous à satisfaire maintenant et à l'un
et à l'autre.
L'AUTEUR. Monsieur, excusez-moi si j'ai si longuement tardé; je ne
m'étois pas préparé à ce voyage. Puis ayant cru, venant ici, que
j'aurois à vous rendre compte de ce qui s'est passé en ces lieux d'où
je viens, j'ai voulu faire un tour en la chambre de Monseigneur le
Dauphin, et m'informer comme il s'étoit porté durant la nuit, où j'ai
appris comme il avoit bien reposé; puis je l'ai vu dans son berceau,
dormant d'un aussi doux repos que celui dont un jour il fera, par
les labeurs du Roi son père, jouir la France sous la douceur de son
empire. Quant à cette prière dont vous m'avez parlé, je la reçois pour
un commandement; me voilà prêt d'y satisfaire en ce que je pourrai, et
de vous servir par tout et à toutes les fois qu'il vous plaira de m'en
mettre à l'épreuve.
SOUVRÉ. Je vous remercie pour les bonnes nouvelles et pour la bonne
volonté dont vous me voulez obliger. Souvenez-vous que le jour
précédent vous m'avez mis entre les mains un Prince né et enfant fait,
pour en former un homme et façonner un Roi; et que m'étant enquis
de vous de certains points propres et nécessaires pour instruire le
premier âge, j'ai désiré d'en savoir quelque chose de plus; et dès
hier même, sans le respect du service que vous devez à Monseigneur le
Dauphin, je vous en eusse fait la prière. Or maintenant, puisqu'il vous
reste un peu plus de loisir, je vous prie qu'il soit tout employé à cet
ouvrage, et là-dessus obligez-moi de votre bon avis.
L'AUTEUR. Ce n'est pas jeu de petits enfans, ne mon gibier.
Pardonnez-moi, Monsieur; vous me prenez possible pour un autre. Il
me seroit fort malséant, à moi qui n'ai l'expérience ne le savoir en
telles choses, de faire le docteur envers un personnage en qui le Roi
a reconnu toutes les qualités et circonstances propres pour le savoir
dextrement manier.
SOUVRÉ. Non certes, je le sens bien, ce n'est ici jeu de petits enfans.
Plus j'en discours en mon entendement, plus je ressens la pesanteur et
reconnois la grandeur de la charge.
L'AUTEUR. Ce n'est pas sans raison, car vous voilà maintenant
responsable, non-seulement au Roi, mais à toute la France, en ce que
les François tiennent toutes les espérances du repos et de l'aise de
leur postérité, jointes inséparablement à la personne de ce Prince
commis à votre prudhommie, pour en dresser un bon et sage Roi, et digne
successeur aux vertus de son père. Il y faut un soin merveilleux: si
un homme de condition privée n'oublie aucune chose pour faire bien
nourrir et instruire son fils, né pour lui succéder tant seulement à
quelque arpent de pré ou malotru demi-quartier d'une méchante vigne,
de combien plus le gouverneur d'un Prince le doit-il surpasser en
vigilance et industrie; et gouverneur d'un Prince à qui les lois et
la nature donnent la succession du royaume de France? Royaume riche
et opulent en toutes choses que l'on peut souhaiter pour l'usage des
hommes; orné de tant de grandes et puissantes cités; plein de noblesse
si valeureuse que le soleil n'en voit point de pareille et de peuple
infini, et peuple si redouté qu'il a porté et planté son nom sur les
bouts de la terre; et gouverneur d'un Prince auquel par aventure le
ciel réserve la Monarchie, si l'on peut faire jugement véritable de
l'avenir par la disposition et l'état présent des affaires du monde.
Ne doutez point que les yeux d'un chacun, de quelque condition, âge ou
sexe que ce puisse être, ne soient fichés entièrement sur vous comme
des sentinelles, pour prendre garde en cette occasion jusques aux
moindres de vos actions; voire les yeux des enfans innocens pendant à
la mamelle, d'où ils semblent parler à vous ainsi: _Nous suçons cette
douce liqueur pour donner nourriture et accroissance à notre petitesse,
sous l'espoir que nous verrons reluire en sa saison ce bonheur-là qui
se prépare maintenant par les mains de votre prudence. Que s'il en doit
advenir autrement, que ce doux aliment, tout à l'heure présente, se
convertisse en puante amertume et poison salutaire, pour nous porter,
à l'instant de nos premiers jours, du berceau dans la bière, à celle
fin de ne voir point le cours de notre vie accompagné sans fin d'une
longue traînée de misères._ Bref ils vous rendent redevable du bien, et
coupable du mal qui leur peut arriver de cette nourriture, croyant que
de vous seul dépend et l'un et l'autre.
SOUVRÉ. Tout ce que vous venez de dire, je le tiens véritable et
reconnois combien il importe à cet État d'avoir un Roi qui soit capable
de le bien gouverner et réparer les brèches que les guerres civiles y
ont ouvertes de toutes parts; si d'aventure la longue vie que nous
espérons et desirons tous au Roi son père, ne lui donne le loisir
de les refaire, et lui laisser après, par son décès, le corps de ce
royaume remis en son entier. C'est cette importance qui me rendra plus
vigilant et soigneux en la charge. Mais revenons au point, et me dites,
je vous prie, quel seroit votre avis sur l'institution de notre jeune
Prince, sans plus vous excuser disant que ce n'est point votre gibier
et que vous êtes peu versé aux affaires du monde; car le corps d'un
État ayant fort grande convenance avec celui de l'homme, j'estime que
ceux de votre profession se peuvent rendre des plus capables pour y
servir, quand il advient qu'ils se rencontrent de bonnes mœurs, issus
d'honnête lieu, institués aux bonnes lettres, ayant de leur nature le
timbre bon, et passé leur première jeunesse à la suite des Grands et
de la Cour. J'en ai connu autrefois un près du feu Roi, comme un autre
Nicomachus, ami fort familier et médecin de Philippe de Macédoine, père
d'Alexandre le Grand. Il est possible de vos amis, mais il faut avouer
que c'est un patronnage doué de très-grandes parties pour mériter à
servir près d'un Roi. Or vous, ayant vécu par l'espace de tant d'années
auprès des Grands et servi chez les Rois, et conversé avec aucuns de
ceux qui, en ces temps, ont eu du maniement aux plus grandes affaires,
il sera vraisemblable que vous aurez pu faire profit de plusieurs
choses remarquables qui nous pourront beaucoup servir à cet ouvrage.
L'AUTEUR. Vous obligez infiniment ceux de cette profession pour
l'honneur qu'ils reçoivent par votre jugement, qui leur sera un
préjugé contre certains empiriques d'État, qui les méprisent de
telle sorte, qu'à leur opinion ils ne sont bons qu'à l'exercice seul
de leur vocation. Car il est bien certain que tout ainsi comme le
corps humain est composé de contraires humeurs et de parties, les
unes simples et les autres mêlées, les unes principales, les autres
subalternes, et que de la légitime composition d'icelles s'engendre
la santé du corps, et que celle-ci venant à se démentir de cette
intégrité s'ensuit soudain la maladie, accompagnée de divers accidens,
selon la qualité ou grandeur de la cause: on voit pareillement que
le corps d'un État, quelque forme qu'il ait prinse, est composé de
même sorte et se conserve en son entier par une exacte observation
des bonnes et diverses lois, et déchoit aussitôt que par ambition,
par avarice ou prodigalité, ou par quelque autre pareille cause, l'on
reconnoît leur force défaillir et flétrir leur vigueur, et s'en aller
en décadence selon l'effort foible ou puissant d'icelle. Par cette nuë
conférence chacun pourra juger si ceux de cette profession, étant tels
que vous avez dit, peuvent être tenus si peu capables d'être appelés
aux charges de ce corps politique, quand ils seront instruits tant
seulement des formes ordinaires et du biais qu'on prend pour traiter
les affaires; puisqu'ils savent déjà avec quel artifice il faut garder
et maintenir le corps en parfaite santé, de quelle prévoyance il faut
user pour détourner de loin le mal qui le menace, et, quand il est
venu, les moyens de parer à la furie et violence des accidens qui lui
font compagnie, et de les mignarder, gagnant le temps pour empoigner
l'occasion après de se prendre à la cause; et à la fin, avec quelle
prudence, discrétion, douceur et patience, il faut refaire et relever
cette pauvre carcasse abattue et fondue par les efforts des tempêtes
passées.
SOUVRÉ. Je suis fort aise d'avoir entendu de vous ce que j'ai cru, il y
a fort longtemps, et reconnu l'honneur que peuvent mériter des hommes à
qui Dieu a donné la science du ciel pour l'employer à la conservation
de son chef-d'œuvre, qu'il leur a mis entre les mains, et qui sont
réputés être des plus savans entre les hommes doctes. Mais revenons à
nos premiers propos, employant le peu de temps que nous avons de reste
à ce sujet où je desire vous engager. Et pour vous ôter toute sorte
d'excuse et arrêter les termes de ce discours, je me veux obliger à
vous demander ce que j'en veux savoir; vous ne pourrez honnêtement
refuser de répondre et à m'en dire votre avis. Dites-moi donc, je vous
prie, de combien et de quelles personnes vous pensez qu'il sera besoin
pour instruire ce Prince.
L'AUTEUR. Vous me serrez maintenant de si près que je ne puis plus
échapper, et de courir fortune de mon honneur, j'en estimerai moindre
la perte puisque c'est pour vous obéir. Il me semble que pour cette
instruction il y en faut deux: un gouverneur et un précepteur, qui
ayent pour ce regard une mutuelle et réciproque intelligence, et que,
concurrens en dessein, ils le soient aussi en moyens pour parvenir au
but de leurs intentions.
SOUVRÉ. Quel doit être ce gouverneur, et quel le précepteur?
L'AUTEUR. Je n'ai que faire de vous décrire le premier, étant si
naïvement réprésenté dans votre personne, de laquelle Sa Majesté
faisant élection pour gouverner cette province, a fait choix d'un
personnage extrait d'une ancienne noblesse, honoré de qualités acquises
par la vertu et services recommandables faits à cette couronne; d'un
homme de bien, sage, prudent, de douce humeur et agréable compagnie;
d'un âge vénérable; considéré en ses actions, amateur du bien et
ennemi du vice; doué de sa nature d'une douce sévérité, et qui saura
très-bien prendre à propos le temps pour reprendre ce jeune Prince sans
le blâmer, et le louer sans apparence de flatterie; se faire aimer et
respecter de lui par le respect de ses bonnes mœurs et de sa bonne
vie. Quant à l'autre, il me seroit plus malaisé de le trouver que de le
peindre. Je desire pour cette charge un homme mûr d'âge et de sens, de
bonne vie et louable réputation; un homme sans reproche et droit en ses
actions, d'honnête extraction, instruit aux bonnes lettres, l'esprit
poli, de courage élevé, sans vanité, non pédant, et qui ait autre
dessein que de voler pour bénéfice dessus les mares de la Cour, ayant
rendu infâme son savoir et sa plume pour en avoir servi aux ministres
de l'impudicité; qui soit d'une agréable conversation, de bon et ferme
entendement; industrieux, après avoir bien su connoître le naturel,
l'inclination et la portée de l'esprit de ce Prince, à lui faire
goûter la douceur des semences de la piété, des bonnes mœurs et de la
doctrine; ayant fait naître dextrement en son âme le desir d'apprendre
et de bien retenir ce qu'il jugera propre; et en somme de telle vie
qu'elle prêche à l'égal de ses enseignemens.
SOUVRÉ. Quelles sont les fonctions et de l'un et de l'autre?
L'AUTEUR. Pour celle qui vous touche, je serois trop outrecuidé
de présumer la vous pouvoir apprendre; et si par aventure vous en
reconnoissez aucune pièce parmi les propos que nous aurons ensemble,
je vous supplie de le donner à la suite de nos discours plutôt qu'à
mon intention; car vous savez trop mieux que moi que la fonction du
gouverneur d'un prince est en la conduite de la personne; et comme un
bon pilote à conduire la barque, ayant son œil toujours veillant,
non-seulement sur lui, mais encore autant ou plus soigneusement sur
ceux à qui Sa Majesté aura fait l'honneur d'en approcher, ou à servir
auprès de sa personne, à ce que chacun se maintenant sous cette crainte
en son devoir, il ne voie, il n'entende et ne fasse chose quelconque
qui puisse tant soit peu laisser de la noirceur du vice sur cette
carte blanche. Les enfans, à ces premiers âges ici, pour n'avoir
pas assez de jugement pour discerner exactement le bien et le mal,
pensent que tout cela qu'ils voient qui se fait, oyent qui se dit,
est bien fait et bien dit; et apprennent, par coutume et imitation,
autant ou plus que par enseignemens. De faire cas du précepteur, qui
de soi-même étant recommandable, est comme l'un des outils principaux
de cette nourriture; d'autant que ce respect d'honneur fera que le
jeune Prince en concevra meilleure opinion et recevra de lui plus
volontiers l'instruction des mœurs et de la doctrine, en laquelle
consiste sa fonction. En outre vous savez que le gouverneur est en
cette charge comme le maître de la maison, qui se réserve, pour sa
part du ménage, le jardin et les arbres, ayant le soin et le couteau
en main pour y enter du meilleur plant qu'il puisse recouvrer, et la
sarpette au poing afin d'en ébrancher les sions superflus, lesquels les
empêchant de croître et de se fortifier, détourneroient ou feroient
avorter l'espérance conçue d'en recueillir un jour de très-bons fruits.
Il élève des palissades pour les mettre à couvert des mauvais vents,
jusques à ce qu'ils soient parvenus à leur juste grandeur, ayant alors
la force d'y résister eux-mêmes. Ainsi c'est à lui qu'appartient la
polissure des actions du Prince, et à prendre soigneuse garde qu'en
aucune façon elles ne se démentent de la vertu, jusques aux moindres
contenances que doit avoir, et bienséances que doit savoir un Prince,
pour s'en servir selon les qualités, grades, conditions, mérites,
nations et autres circonstances des temps, des lieux et des personnes.
Et pour ce, il doit, avec un soin extrême, tellement remparer par
vertueux exemples et saints enseignemens, et si bien, que l'orage et
la violence des mauvais vents des voluptés ne le puissent abattre, et
que les vents coulis de la flatterie n'aient point le pouvoir de le
gâter et corrompre en sa sève. Le précepteur en cette œconomie fera
comme le laboureur qui, ayant défriché et reconnu la nature de cette
terre, lui donnera toutes ses façons et chacune en sa saison, pour la
couvrir après de semence de sa portée; et l'un et l'autre trouvera
en la personne de ce Prince, selon mon jugement, une terre fertile
et fort aisée à manier, et par ainsi de plus grand soin; pource que
plus la terre est bonne, plus est elle sujette à produire des ronces
et des mauvaises herbes quand elle est négligée. Je lui fais offre
d'un journal d'où il pourra tirer, fil après autre, des conjectures
évidentes des complexions et des inclinations de notre jeune Prince;
et, si l'affection se pouvoit transporter, je lui en fournirois à
suffisance et autant que nul autre; voire de cette tendre et cordiale
passion que naturellement les pères ont pour leurs propres enfans.