_Le 12 septembre, dimanche._—Il part de Saint-Germain en Laye après

déjeuner pour aller à Paris, où il arrive à onze heures, va chez la

Reine sa mère, puis chez la Reine, à midi dîne en son cabinet, de sa

viande. A trois heures il rentre en carrosse à cause de la pluie, et

part de Paris pour retourner à Saint-Germain, où il arrive à six heures.

_Le 15, mercredi._—Il alloit mieux et, approuvé de tous les médecins

qu'on avoit appelés, il les renvoya, leur donnant congé et les

remerciant. Il va courir le cerf.

_Le 17, vendredi._—Il va en chassant de Saint-Germain à Versailles.

_Le 18, samedi, à Versailles._—Il va à l'église, puis fait faire

l'exercice à ses mousquetaires.

_Le 21, mardi._—Il part de Versailles, va dîner à Chevreuse, et après

va à Sainte-Maime.

_Le 25, samedi._—Il part pour Joinville.

_Le 9 octobre, samedi._—Il arrive à Niort[440].

[440] Le journal ne mentionne pas le départ du Roi. Depuis quelque

temps l'armée et la flotte menaçaient la Rochelle. Le duc d'Orléans

arriva au camp formé vers le mois d'août sur la ville, le 15

septembre.

_Le 13, jeudi, à Aitré[441]._—Il va au Plomb pour voir l'armée

angloise.

[441] Aytré, village à deux lieues de la ville, où était le quartier

général.—Le Roi arriva le 12, et prit son logement dans ce village;

l'armée le salua de toute son artillerie.

_Le 30, samedi._—Il va en sa chambre et au conseil, retenu par le

temps de vent et de pluie, il va à vêpres, fait collation, le soir se

couche, ne dort pas, se lève par la chambre par inquiétude des troupes

qui, sous la conduite de M. le maréchal de Schomberg, devoient passer

du port de Plomb à l'île de Ré. Il se remet au lit, s'endort jusqu'à

quatre heures.

_Le 1er novembre, lundi._—Il va à la messe, à confesse, n'a point

voulu déjeuner; va au jardin, où il touche quatre cents malades.

L'après-midi il va au sermon du père Suffren[442].

[442] Jean Suffren, jésuite, né en 1565; il suivit Marie de Médicis

en Angleterre, et mourut en 1641; ses sermons furent publiés en 1622.

_Le 5, vendredi._—Il monte à cheval, va au Plomb, où il fait porter

son dîner avec la viande de M. le maréchal de Bassompierre, et après

va au fort Louis[443], où il n'avoit pas encore été, y fait tirer cinq

ou six canonnades contre une barque qui alloit de l'île de Ré dans la

Rochelle.

[443] Construit à 2 kilom. de la place, au couchant.

_Le 6, samedi._—Il va au conseil avec M. le Cardinal.

_Le 17, mercredi._—Ce jour-là, à trois heures, les Anglois ont levé

les ancres et se sont du tout retirés.

_Le 23, mardi._—Il va au logis de M. le cardinal de Richelieu.

_Le 9 décembre, jeudi._—Il va plusieurs jours de suite à l'assemblée

à Cigoignes, et y dîne. Il va voir la digue[444] qui se faisoit pour

étroissir le port.

[444] La digue fut commencée le 28 novembre, par Louis Métezau et

Jean Tiriot; elle fut achevée au mois de mai suivant par Pompée

Targon.

_Le 17, vendredi._—Il va en sa chambre, botté; à une heure et demie

monte à cheval, va chez M. le cardinal de Richelieu.

ANNÉE 1628.

Danger du Roi en mer.—L'escadre rocheloise.—Le Roi est

souffrant.—Héroard mandé à Aytré.—Dernière journée écrite par

Héroard.—Mort d'Héroard.

_Le 1er janvier, samedi._—Confessé, communié, il touche les malades,

va au conseil.

_Le 11, mardi._—Il monte à cheval, va à Maran, où M. de la Musse prend

les notes.

_Le 12, mercredi._—Il va se mettre par eau dans le canal, à la pêche;

le vent le porte à la mer, fort en danger. Il revient à quatre heures.

_Le 19, mercredi._—A deux heures après minuit éveillé à l'alarme des

vaisseaux qui sortoient hors la ville, et au bruit de plus de cinquante

coups de canon[445]. Il est inquiet jusques à sept heures, s'endort

deux heures durant; éveillé à neuf heures, il n'a point déjeuné; à onze

heures il va en son cabinet, dîne.

[445] Les capitaines Bragneau et Gobert sortirent avec deux

brûlots et six navires pour gagner l'Angleterre, et ils passèrent

heureusement hors de la baie.

_Le 24, dimanche._—J'arrive à Aytré mandé en diligence; j'arrive à

neuf heures du soir; le Roi étoit couché. Il m'envoie commander de me

trouver le matin à son lever. J'ai l'honneur de le voir à sept heures;

MM. de Gorry, de Chiest, de Guillaume résolvent ensemble de lui tirer

du sang, ce qui fut exécuté à neuf heures, saigné au bras droit.

_Le 28, vendredi._—Le marquis de Spinola, allant de Flandre en

Espagne, le vient saluer. Il se retire dans le carrosse du Roi comme il

étoit venu.

_Le 29 janvier, samedi._—Éveillé à six heures après minuit, doucement

levé, bon visage, gai, pissé jaune, assez peigné, vêtu, prié Dieu,

altéré, ne veut point de bouillon, prend son julep d'eau d'orge et du

jus de citron; va à la messe, se va promener à pied à la digue, revient

à dix heures; dîné, deux pommes cuites sucrées, chapon pour potage et

pain bouilli, veau bouilli, la moelle d'un os, potage simple confit

et jus de citron, hachis de chapon avec pain émié, gelée, le dedans

d'une tarte à la pomme; une poire confite, trois cornets d'oublie,

pain assez, bu du vin clairet fort trempé, dragée de fenouil la petite

cuillerée. Va à sa chambre, et à midi va à pied à la Malmète; revient

à quatre heures, va en son cabinet; à six heures soupe, potage et

hachis de chapon, et jus de veau, potage confit avec jus de veau, veau

bouilli, la moëlle d'un os, les pilons[446].

[446] Nous avons reproduit cette dernière journée textuellement. Elle

peut faire juger de ce qu'est le journal d'Héroard dans ses dernières

années.

_Ici finit le journal de la vie active du Roi Louis treizième,

exactement décrit et contenant six volumes, dont le présent est le

dernier, depuis sa naissance jusqu'à ce jour, par Messire Jehan

Hérouard, seigneur de Vaugrineuse, son premier médecin, qui fut

saisi de maladie à Aitré, au camp devant la Rochelle, le samedi

vingt-neuvième janvier mil six cent vingt-huit, et y décéda le huitième

février en suivant, au service du Roi, son maître, à la santé duquel il

s'étoit entièrement dédié, âgé de soixante-dix-huit ans, moins curieux

de richesses que de gloire d'une incomparable affection et fidélité._

_Son corps repose dans l'église de Vaugrineuse._

APPENDICES.

I.

ÉPITRE DEDICATOIRE DE L'HIPPOSTOLOGIE[447].

[447] _Voy._ tome I, page 371.

AU ROI.

SIRE,

L'histoire ancienne et l'ordinaire expérience nous apprend que jamais

on n'a vu les arts ne les sciences être en valeur, sinon lorsque

les rois en ont fait cas eux-mêmes, étant à cette occasion chacun

aiguillonné du desir de bien faire et suivre la vertu pour complaire

à son prince, se promettant par ce même moyen rendre immortel son nom

à la postérité, et à la fin quelque honorable récompense acquise à

son mérite. Pour preuve de ceci, c'est l'ordinaire de mettre en jeu

le siècle heureux d'Auguste, qui de son temps a enfanté, comme d'une

ventrée, un fort grand nombre de savans personnages, pour raison

seulement qu'il se plaisoit aux choses vertueuses, et estimoit ceux

qui par leur savoir, labeur et industrie, avoient réputation entre les

hommes doctes. Notre histoire françoise nous en fournit encore plus en

la personne de ce grand empereur et grand roi Charlemagne, qui n'a pas

plus acquis d'honneur, de gloire et de louange par le nombre infini

de ses conquêtes, que par la seule et insigne victoire qu'il eut en

subjuguant l'extrême barbarie qui s'étoit engendrée sous la rouille des

armes durant l'espace de plusieurs ans, par l'établissement de cette

incomparable Université de Paris, l'un des trophées plus remarquables

et plus entiers qui nous demeure de sa mémoire. Et sous le roi

François, premier du nom, l'on a vu comme ressusciter et les arts et

les lettres, après avoir croupi par tant de siècles sous les ténèbres

de l'ignorance et presque anéanties pour le peu d'estime qu'en avoient

fait les Rois ses devanciers; ayant laissé à tout le monde une marque

certaine de ses bons mouvemens par la recherche et le ramas qu'il fit

en divers lieux des hommes excellens en toute sorte de doctrine, et

un exemple à tous ses successeurs pour les induire à suivre ou faire

encore mieux en si belle entreprinse. Et pour cette raison, le feu roi

Charles, lequel sur toutes choses prenoit un singulier plaisir à ce

qui est de l'art vétérinaire, duquel le sujet principal est le corps

du cheval, me commanda, quelques mois avant son décès, d'y employer

une partie de mon étude, pour en dresser après quelque instruction aux

maréchaux et autres qui travaillent, et sans raison et sans science,

aux maladies des chevaux, au grand regret le plus souvent de ceux qui

par leur ignorance perdent les leurs plus favoris. J'avois déjà conçu

le gros de l'œuvre et fait dessein de l'ordre que je devois tenir

pour élever cet édifice, quand il décéda; de telle sorte que je me vis

frustré par son trépas de l'espérance que j'avois de rendre témoignage

de mon ardent désir à satisfaire et obéir au vouloir de mon Roi.

Mais le feu Roi me commanda de le poursuivre, de façon que dès lors

j'en tirai les premiers traits par un recueil sommaire du nombre et

de la figure des os du cheval, leur donnant noms françois pour, puis

après, comme sur un premier crayon, représenter les vives couleurs,

non-seulement par le discours entier de l'anatomie, mais aussi de tout

l'art vétérinaire. C'est cette pièce, Sire, seule de reste du naufrage

que les autres ont fait en cette ville durant ces derniers troubles, et

réservée par ma bonne fortune à Votre Majesté, qui ne promet pas moins

que vos prédécesseurs de faveur et de grâce à ceux qui, travaillant

pour le public, s'efforceront en tout de faire choses qui vous soient

agréables; et maintenant avec plus d'assurance sous l'abri de la paix

tant honorable que la grâce de Dieu vous a donnée, ayant dompté,

par le moyen de votre vertu seule et du tranchant de votre épée, ce

monstre épouvantable de nos guerres civiles et rangé tellement à la

raison la cause principale, que l'on peut dire avec vérité que, non la

France seulement, mais tout le Monde entier est obligé de son repos à

Votre Majesté, à laquelle j'apporte, avec tout le respect, l'honneur

et révérence que je lui dois, ce peu de mon travail; petit de vrai

pour être offert à si grand Roi, mais non par aventure du tout à

rejeter, qui considérera l'utilité que le public peut rapporter d'un

tel ouvrage, pour la perfection duquel la vie d'un seul homme à peine

peut suffire. J'espère toutesfois d'en faire voir la besogne parfaite,

avant tout autre qui jamais ait traité cette matière en ce royaume,

ne possible ailleurs, selon l'ordre et la suite que je lui donnerai,

avec l'aide de Dieu et sous le bon plaisir de Votre Majesté; et sinon

tout, au moins une bonne partie, laquelle à mon avis pourra servir

d'une ouverture à ceux qui après moi voudront conduire à chef une telle

entreprinse. Or, Sire, ayant l'honneur et ce bonheur que d'être à

vous, je ne vous puis offrir aucune chose dont le fonds ne soit votre,

si est-ce que je m'estimerai des plus heureux, voyant ces premiers

fruits venus de ma culture être reçus de vous d'aussi bon œil qu'en

toute humilité je les présente, et autant agréables que de bon cœur je

le desire:

_Car ce n'est peu de cas pouvoir plaire à son prince._

Dieu par sa sainte grâce, Sire, veuille en très-parfaite santé,

très-longue et très-heureuse vie, continuer de plus en plus ses

bénédictions sur Votre Majesté.

A Paris ce I jour de janvier M. D. XCIX.

Votre très-humble, très-obéissant

et très-fidèle sujet et serviteur,

JEHAN HEROARD.

II.

DE L'INSTITUTION DU PRINCE[448].

[448] _Voy._ tome I, page 376. Ce livre a été traduit en latin

sous ce titre: _De institutione principis. Liber singularis. Ex

Gallico Joannis Heroardi, Ludovici XIII, filii Henrici Magni

et Galliarum regis consiliarii et archiatri, in latinum vertit

Joannes Degorris, consiliarius et medicus regius.—Ex typographia

Rob. Stephani. M. DC. XVII._

ÉPITRE A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.

MONSEIGNEUR,

_Je rends grâces à Dieu de celle qu'il me fait que je puis voir ce

premier jour de l'an borner si heureusement le cours de votre enfance,

et commencer à vous mettre en dépôt entre les mains de la vertu, pour

vous montrer et vous apprendre parfaitement à connoître ses voies; jour

souhaité et qui remplit déjà toute la France d'espoir et d'allégresse,

vous voyant, ce lui semble, renaissant à vous même, renaître encore

une fois pour son salut et sa conservation. Ce desir naturel de savoir

tout, qui est en vous, votre bon sens et ferme entendement reconnus

de chacun, et ces germes de piété, d'équité, de prudence, de valeur

et d'humanité, dont la nature a jeté la semence à pleine main dans

le fond de votre âme, font croire assurément qu'il vous sera facile

de satisfaire à cette espérance publique; et même quand en suite de

ces bons mouvemens vous aurez à toute heure devant les yeux, pour le

patron de votre vie, les actions vertueuses et faits illustres de

Sa Majesté, qui se promet aussi de vous qu'à l'avenir vous serez le

support de son âge, et à jamais, comme vous êtes maintenant, la joie

de son cœur et sa consolation, l'une des fins plus desirées de ses

travaux; et l'autre, de vous rendre si accompli qu'elle puisse recevoir

ce contentement de se voir en ses jours bénite en sa postérité; et

vous estimé, au jugement de tout le monde, un fils digne d'un si bon

père, digne et capable successeur des triomphes et des vertus d'un si

grand Roi. Sa Majesté vous a donné des personnages élus par elle-même

pour vous servir en cette action; et si elle n'a point désagréable,

ne vous aussi, le seul zèle de ceux qui tâcheront d'y prêter la main

et de contribuer ce qu'ils auront de plus exquis des acquêts de leur

industrie, j'oserai espérer que le mien ne sera pas désavoué, s'il est

jugé par ses qualités, ainsi que la nature et le devoir les ont gravées

bien avant en mon âme, depuis l'heure et le point de votre naissance

jusques à ce jour d'hui, que j'ai eu ce bonheur de rendre à votre

personne le très-humble service où je suis obligé par cette charge,

dont il a plu au Roi d'honorer ma fidélité. Et si ce petit ouvrage, que

je vous offre, peut trouver grâce devant vos yeux_, MONSEIGNEUR, _je

vous supplie très-humblement de me faire l'honneur qu'il soit reçu de

vous seulement pour un témoignage tissu par cette même affection qui

m'a fait du tout employer le temps à ce que j'en ai dû à la conduite de

votre santé, et puis le peu de reste à ce recueil de ce que j'ai pensé

qui pourroit être à l'aventure aucunement utile pour avancer ces vertus

héroïques qui font, en si bas âge, déjà reluire d'un si beau feu votre

esprit excellent, estimant que de vous servir en cette façon c'étoit

servir Sa Majesté, à laquelle, comme nés ses sujets, nous devons tous

notre première obéissance_.

_Or_, MONSEIGNEUR, _je prie Dieu qu'il lui plaise de tellement bénir

en vous ce jour de bon augure, que vous puissiez, croissant en âge,

croître pareillement en toutes sortes de perfections, et vous donnant

jusques au comble des largesses du ciel, de vous favoriser du cours

d'une très longue et très heureuse vie, pour le bonheur de votre

siècle, le bien de ce royaume, et l'assurance de l'empire chrétien_.

_A Paris, ce premier jour de janvier mil six cens neuf._

_Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur_,

HEROARD.

Première matinée.

Au temps que le Roi séjournoit à Saint-Germain-en-Laye, y prenant

quelques jours de ceux-là qu'il employe continuellement aux plus

grandes affaires de son État, pour les donner à sa santé, usant à cet

effet, par l'avis de ses médecins, des eaux portées des fontaines

de Pougues, il m'advint un matin de sortir plus tôt que je n'avois

accoutumé, hors du vieil château, où je logeois à l'heure, pour m'en

aller au parc prendre le frais de l'air, en attendant que Monseigneur

le Dauphin fût éveillé. Or, comme je fus arrivé à la chapelle de cette

belle et grande allée où est le jeu de pale-mail, j'avise le Roi qui

avoit achevé de boire et commencé de se promener; moi, ne voulant être

apperçu, desireux d'achever tout seul mon entreprise, je me glisse

à travers le bois, sur la main droite, dans un sentier qui côtoyoit

d'assez loin cette allée, où je pensois ne pouvoir être vu que des

arbres et des oiseaux. Mais ainsi comme la solitude et le silence de

ce chemin étroit, couvert de toutes parts, commençoit à ouvrir la

porte de mon imagination et à l'attirer sur la variété des sujets de

discours qui tombe d'ordinaire en celle des courtisans, j'entends sur

ma main gauche je ne sais quelle voix qui sembloit s'adresser à moi,

où, retournant ma face, je vois un chevalier des deux ordres du Roi,

et m'étant approché plus près de lui, je reconnus que c'étoit M. de

Souvré, lequel, m'appelant par mon nom: Où allez vous, dit-il, ainsi

vous égarer, en fuyant la rencontre de tant de gens d'honneur qui

eussent ce matin fort desiré la vôtre, pour entendre par votre bouche

des nouvelles de Monseigneur le Dauphin? C'est ce desir qui m'a fait

éloigner du Roi, qui se promène au pale-mail, pour vous trouver en

tête, vous ayant apperçu de loin prendre parti vers cet endroit; je

vous prie de m'en vouloir apprendre. Si en cela je romps ou retarde

votre dessein, la qualité de mon desir me servira d'excuse.

L'AUTEUR. Monsieur, je ne m'étois pas ce jour d'hui promis tant de

bonheur, comme j'en reçois à cette heure en votre compagnie, par ma

bonne fortune, que je fuyois sans y penser, ainsi que vous pouvez

connoître; et ne suis pas si mal appris de penser seulement que vous

ayez besoin d'excuse en une chose qui dépend nuëment de mon devoir,

puisque le Roi a fait choix de votre personne pour la conduite de son

Dauphin, lorsque sortant du joug des lois de la nature, l'âge l'aura

rendu capable de recevoir celui des bonnes mœurs et de la doctrine.

Il a dormi de bon repos toute la nuit, au rapport de ses femmes de

chambre, qui l'ont veillé. Je l'ai vu et laissé dormant fort doucement,

il n'y a qu'une demi-heure.

SOUVRÉ. Mais dites-moi, je vous prie, si vous en avez le loisir, que

jugez-vous de sa santé, et quelle est sa température? Pource que

j'ai autrefois entendu des médecins, qui discouroient ensemble de la

diversité des complexions des hommes, tenir pour maxime en leur art,

que celles de l'esprit suivent celles du corps, et qu'il est impossible

ou malaisé de les changer que par une longue, assiduelle et contraire

habitude.

L'AUTEUR. Il est vrai, on le tient ainsi en la médecine; j'aurai, à

mon avis, assez de temps pour y avoir là dessus peu de choses à dire.

Il est né de complexion sanguine, mêlée de colère, le sang surmontant

celle-ci, et d'un mélinge si proportionné qu'il nous fait espérer en

lui, avec la santé, la longueur de la vie. Quant à l'extérieur, son

corps est si parfaitement formé que si vous le considérez en toutes

ses parties, du sommet de la tête jusques aux pieds, il ne s'en peut

marquer aucune qui se démente; et, quant à moi, il faut que je

confesse de n'avoir jamais vu un corps si accompli, y ayant reconnu et

la vigueur de l'esprit et la force du corps, aller du pair ensemble.

SOUVRÉ. Je m'éjouis infiniment de l'assurance que je reçois de la santé

et force naturelle d'une personne si nécessaire à cet État, dès l'heure

et le moment de sa naissance, jugeant par tant de circonstances que

Dieu le nous a donné tel pour s'en vouloir servir longtemps à l'avenir

à notre bien, à la commune utilité et au repos de l'empire chrétien.

Mais vous l'avez jugé colère, cela ne me contente point.

L'AUTEUR. Lorsque j'ai dit qu'il est de nature colère, j'en ai parlé

en médecin, non en philosophe moral ou théologien. Les médecins

considèrent quatre parties en la masse du sang: l'aqueuse, la

mélancolique, la colérique, et celle-là qu'ils nomment proprement sang.

De telle sorte qu'ayant jugé Monseigneur le Dauphin être sanguin,

colère de sa température, j'ai voulu dire que le sang proprement dit

surmonte en quantité les autres, et la colère après; et entendre par la

colère, la partie de toutes la plus chaude, sèche et légère, laquelle

donne de sa nature la promptitude, et aiguise le sang, tout ainsi

que le sang sert de frein et de bride pour retenir, par une douce et

modérée qualité, les bouillons effrénés de cette briève et ardente

furie. Et par ainsi vous pouvez voir comme de cette couple de qualités

d'humeurs si différentes, il en sort une complexion telle que l'on peut

souhaiter pour l'entière santé d'un corps et la bonté d'un entendement;

le sang se trouvant en la masse le maître seul de ses autres parties,

ne faisant que des simples et des niais; l'humeur aqueuse seule, que

des stupides et des lourdauds; la mélancolique, que des tristes et des

sauvages, fuyant toute humaine société; et la colère que des fols,

des furieux et des insensés. C'est pourquoi vous devez prendre à bien

lorsque j'ai dit la colère avoir part en sa température.

SOUVRÉ. Me voilà plus satisfait que je n'étois, en ce que vous me

faites voir tout le contraire de ce que je tenois pour imperfection,

n'ayant représenté le naturel d'un Prince qui doit être doux et capable

de recevoir avec facilité les impressions telles qu'on lui voudra

donner en son bas âge, pour être à l'avenir, étant homme parfait, et

lors le sang se ressentant un peu de la mélancolie, un Prince bon et

doux, sage, prudent et courageux ensemble, ayant fortifié sa bonté

naturelle par bons et saints enseignemens. C'est en quoi je joindrai à

l'honneur que je tiens du Roi, de m'en donner la direction durant sa

première jeunesse, la grâce spéciale que je reçois de Dieu, d'avoir

à cultiver une si bonne terre, j'espère qu'il m'y assistera de telle

sorte que tout le monde connoîtra par mes déportemens que Sa Majesté

ne s'est point abusée d'avoir sû faire élection de ma fidélité,

et reconnoître que j'ai pu la servir en une charge de si grande

importance. Vous direz que je suis trop curieux de demander à quel âge

il sera sevré, et toutes fois je vous prie de me le dire, et ce que

vous en pensez, pour autant que je crois que votre opinion pourra être

reçue parmi celle des autres.

L'AUTEUR. J'estime que vingt mois ou deux ans au plus suffiront pour le

lait; son corps étant d'une telle venue que ce temps-là passé, il ne

feroit que se fondre et s'amaigrir, ayant besoin alors d'une plus forte

et plus solide nourriture.

SOUVRÉ. Quand il sera sevré, pensez-vous qu'il demeure longtemps entre

les mains des femmes?

L'AUTEUR. Je n'en sais rien; c'est chose qui dépend du bon plaisir du

Roi.

SOUVRÉ. Mais quel en seroit votre avis?

L'AUTEUR. L'âge à deux ans est par trop tendre pour lui ôter les

femmes, qui se connoissent mieux et sont beaucoup plus propres que les

hommes à traiter les enfans; voilà pourquoi il seroit nécessaire, ce

me semble, de l'en faire servir encore; et ayant dit ci-dessus que le

corps et l'esprit sont en lui d'une force égale, qu'il fût aussi donné

à ce dernier un aliment de sa portée, mettant auprès de sa personne

une Dame honorable et de qualité, instruite à la vertu, nourrie aux

bienséances de la Cour, et entendue aux autres qui s'observent entre

les Grands, et suffisante pour lui donner les premières façons jusques

à l'âge de six ans, car lors, ou je m'abuse extrêmement, vous lui ferez

goûter aisément les vôtres, se trouvant plus propre et la cire assez

molle pour les recevoir telles que bon vous semblera.

SOUVRÉ. Jugez-vous qu'à cet âge-là il soit d'entendement capable et de

corps assez fort pour supporter la peine et se donner la patience qu'il

faut avoir à recevoir l'instruction? Pour ce que j'ai toujours ouï dire

qu'il n'y falloit contraindre les enfans paravant l'âge de sept ans.

L'AUTEUR. Il n'est pas nécessaire de se tenir précisément à ce

terme-là; la capacité qui se trouve aux enfans en doit faire la

règle. Monseigneur le Dauphin à l'âge de six ans sera plus avancé

que plusieurs autres ne seront pas à sept, ne possible à huit. C'est

une opinion des folles mères, qui perdent leurs enfans en craignant

de les perdre, sous excuse de leur foiblesse; j'estime que dès lors

qu'un enfant sait parler, connoître et discerner tout ce que l'on

lui montre, il est capable d'instruction, et pourtant il lui faut

alors en premier lieu industrieusement apprendre à craindre et obéir;

car par l'obéissance on lui fera goûter avec plaisir la douceur des

enseignemens dont on voudra l'accompagner pour le conduire à la vertu,

et plus facilement on le détournera des choses contraires. Ce sera du

devoir de cette Dame qui aura charge de sa première enfance.

SOUVRÉ. Que lui peut-elle apprendre en ce commencement?

Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628) · 第 23 / 37 段