_Le 9, jeudi._—Il va chez la Reine, où, sur les huit heures, M. le

commandeur de Sillery revient d'Espagne, y porter le portrait du Roi et

un bracelet de diamants[222].

[222] _Voy._ la lettre de Malherbe du 23 mars 1615.

_Le 10, vendredi._—Il entre en carrosse à quatre heures pour aller au

faubourg Saint-Germain donner de l'eau bénite à la reine Marguerite;

MM. de Guise, de Mayenne et d'Elbeuf lui portoient la queue[223].

[223] Comme il fallait trois personnages portant la queue du Roi

et qu'il n'y avait que deux princes du sang, M. de Condé et M.

de Soissons, MM. de Guise et de Longueville se disputèrent la

troisième place; la Reine décida pour Guise; M. de Longueville

partit alors pour Amiens, et les deux princes se retirèrent; il

fallut les remplacer, et on choisit ceux dont on lit ici les noms.

_Le 19, dimanche, jour de Pâques._—Il va la messe aux Feuillants,

touche les malades, va à vêpres aux Chartreux; communié, confessé au P.

Coton.

_Le 26, dimanche._—Il va chez la Reine, où M. le prince de Candale

prête le serment de premier gentilhomme de la chambre. Il va au sermon

à Saint-Étienne-du-Mont, revient au petit jeu de paume à la rue

Champfleury. Rentré, il joue au billard.

_Le 28, mardi._—Il va au conseil, et ensuite au cabinet des livres, où

il s'arme d'une cuirasse, brassards et un habillement de tête, fait de

ferblanc. Il étudie ainsi armé.

_Le 5 mai, mardi._—Il va chez la Reine, au conseil, monte à la forge,

va chez M. de Verneuil, revient à quatre heures et demie par la

galerie, s'amuse, sur la balustre du bout de la première galerie, à

jeter des quarts d'écu, pour faire entre-battre de pauvres garçons qui

étoient en bas.

_Le 11, lundi._—La Reine avec lui tient conseil, et donne audience à

messieurs de la cour des aides et chambre des comptes, venant pour le

supplier de remettre le droit annuel que l'on appelle la paulette[224];

pendant l'audience le dessous près du siége de Leurs Majestés tout d'un

coup s'abaissa.

[224] Droit annuel payé au souverain pour rendre les charges

héréditaires: les parlements firent une grande opposition à la

vérification de l'édit d'institution de l'année 1605, et il fut

même d'abord publié seulement à la chancellerie. Louis XIV en

ordonna le rachat et l'amortissement par l'édit de décembre 1709.

On appela cet impôt la _Paulette_ du nom de Paulet, son premier

traitant et encore la _Palotte_ de celui de Palot, successeur

de Paulet.—M. le président de Nicolaï harangua pour la chambre

des comptes et M. le président Chevalier pour la cour des aides;

c'est pendant le discours du dernier que deux solives du plancher

s'écroulèrent.

_Le 12, mardi._—Il va chez la Reine au conseil, où par arrêt le droit

annuel de la palotte est rétabli.

_Le 26, mardi._—Il va au conseil à trois heures et demie, où vinrent

messieurs du parlement, en nombre d'environ quarante ou davantage,

porter quelques remontrances par écrit qu'ils avoient à faire,

lesquelles furent lues en présence de Leurs Majestés. A cinq heures et

demie, le conseil fini, il monte en sa forge, à dix heures prend son

habit de ratine, s'amuse à faire brandiller dans un lit de sauvage[225]

le petit chevalier de Souvré, le sieur de Blainville, de Montpouillant

et M. de Candale.

[225] Un hamac.

_Le 28, jeudi._—Il entre en carrosse avec la Reine, va au sermon et

aux vêpres à Saint-Nicolas-des-Champs, revient à cinq heures à la

galerie, au parterre. Le soir il fait jeter des fusées le long de la

rivière.

_Le 31, dimanche._—Il va chez la Reine, la voit saigner; elle le fut

des deux bras. Il faisoit grand chaud.

_Le 2 juin, mardi._—A quatre heures il entre en carrosse, va au

Pont-Neuf des Augustins, y met la première pierre de l'architecture qui

se faisoit pour la statue à cheval du feu Roi[226].

[226] Ce pont, commencé en mai 1578, fut achevé en 1604 sous la

direction de Guillaume Marchand. La statue, du socle de laquelle

Louis XIII posa la première pierre, fut faite, le Roi et les

bas-reliefs par Francheville de Cambray; le cheval, envoyé par

Cosme de Médicis, fut coulé par Jean de Bologne.

_Le 17, mercredi._—A sept heures il entre en carrosse et va à

Plaisance, maison de M. le Charron, trésorier de l'extraordinaire des

guerres, où il a dîné.

_Le 18, jeudi._—Il va à la messe à Bourbon et à la procession en la

cour du Louvre, va au sermon aux Jésuites de Saint-Louis.

_Le 21, dimanche._—Il entre en carrosse, va près de l'Hôtel-Dieu pour

voir passer la châsse de sainte Geneviève, descendue pour la trop

grande et trop longue sécheresse; les légumes, grains et blés brûlés.

Ce fut la première fois qu'il l'a vue descendue et en procession.

_Le 23, mardi._—Il va à l'hôtel de ville pour voir le feu de la

Saint-Jean.

_Le 6 juillet, lundi._—Il va par la galerie au-dessous, en l'endroit

du grand parterre, où M. de Pluvinel[227], l'un de ses écuyers,

très-excellent en cette science, lui montre à monter à cheval pour la

première fois, un petit cheval noir nommé _le Couchon_, va le pas, le

trot et courbettes, et passades, en rond, en battues, en avant, aussi

juste qu'il n'y avoit à redire; fit autant sur un cheval barbe de M. de

Guise, étant intelligent de la conduite, du talon et de la main, de la

houssine, et fermeté du corps, qu'un chacun en étoit en admiration. Je

dis ceci à la vérité et sans flatterie, et que tel s'en fût trouvé qui

en eût appris un an durant, qu'il n'eût si parfaitement fait, ayant la

grâce et prestance sur tout.

[227] Antoine de Pluvinel, gentilhomme dauphinois, est le premier

qui ouvrit en France des _académies_ selon la mode italienne.

Il fut d'abord écuyer du duc d'Anjou, qu'il suivit en Pologne;

Henri IV lui confia sa grande écurie, le nomma son chambellan,

sous-gouverneur du Dauphin et ambassadeur en Hollande. Il fut à

son retour gouverneur du duc de Vendôme, et il mourut à Paris,

le 24 août 1620, laissant des travaux très-curieux sur l'art de

l'équitation.

_Le 12, dimanche._—Il va chez la Reine à trois heures, entre en

carrosse, va en la place Royale, chez le sieur d'Escures, la Reine sa

mère aussi, pour voir la compagnie de gendarmes de Monsieur, qui se

trouva à la tête, et sur les quatre heures goûté de la collation du

sieur d'Escures.

_Le 13, lundi._—Ce jourd'hui, après dîner, Monsieur a été mis entre

les mains de M. de Brèves.

_Le 15, mercredi._—Il va par la galerie au manége, va en carrosse,

et la Reine aussi, à la Bastille, pour en tirer douze cent mille

livres[228], va par toute la Bastille, ne voit point M. le comte

d'Auvergne[229].

[228] La chambre des comptes ayant refusé cinq fois les lettres

patentes du Roi pour extraire cette somme de la Bastille, un

arrêt du conseil décida le 14 qu'on passerait outre, et le Roi y

alla en effet le 15 avec sa mère et tous les grands de la cour.

[229] «Le Roi ne vit point M. le comte d'Auvergne, il n'y eut que

la Reine. Comme il fut fait venir, on fit trouver bon au Roi de

s'aller promener; comme il revint, on avertit le prisonnier de se

retirer.» (Lettre de Malherbe du 17 juillet.) _Voy._ dans cette

lettre les détails sur la descente du Roi et de la Reine mère à

la Bastille.

_Le 18, samedi._—Il faisoit une des plus excessives et des plus

étouffantes chaleurs qu'on eût senties de mémoire d'homme. Il s'en

plaint, va au manége. On l'éventoit un peu, cependant il va chasser à

une heure.

_Le 21, mardi._—Il va à Champs, soudain au parc, monte sur une petite

butte, couverte en pavillon, où il fait porter son petit lit, le

fait monter et dresser et y aide lui-même, va trouver les seigneurs

qui l'avoient accompagné, qui dînoient, MM. les ducs d'Uzès[230],

de Montbazon, le maréchal de Souvré, les sieurs de Bassompierre, de

Saint-Géran, de Haillier[231], de Vitry et autres, se met à table parmi

eux. Ils boivent tous à sa santé. Il but à eux tous du vin clairet

fort trempé; retourne à sa butte, se couche dans son lit. Il se fait

entretenir par ces seigneurs de propos sérieux, s'amuse à ses fusées.

Il revient à Paris souper.

[230] Emmanuel de Crussol, chevalier d'honneur de la reine Anne

d'Autriche en 1615, chevalier des ordres du Roi en 1619, mort le

19 juillet 1657.

[231] François de l'Hôpital, seigneur du Hallier, frère du

maréchal de Vitry, fut nommé évêque de Meaux par Henri IV; mais

il prit la profession des armes, fut capitaine des gardes, et

devint maréchal de France en 1643; il mourut le 20 avril 1660,

aimé et estimé des rois Louis XIII et Louis XIV «pour sa fidélité

incorruptible».

_Le 22, mercredi._—Il court, pour la première fois, la bague sur la

place Royale: de deux courses, deux bonnes atteintes.

_Le 29, mercredi._—Au manége il court la bague et gagne le prix, qui

étoit une montre d'horloge.

_Le 6, août, jeudi._—Il va chez la Reine, au conseil, où MM. du

parlement et de l'hôtel de ville viennent par son commandement, pour

recevoir ses commandements durant son absence.

_Le 7, vendredi._—Tous les matins il va au manége. Il donne, après

son dîner, audience aux députés de province, envoyés par les états du

pays pour désavouer leurs députés envoyés aux états généraux, sur ce

qu'ils avoient demandé le concile de Trente[232]. M. Miron, prévôt des

marchands, et les colonels de la ville prirent congé de lui.

[232] Le mariage du Roi avait excité une vive sympathie en

France; les Réformés seuls s'y opposèrent de toutes leurs forces,

et obtinrent même qu'on retardât l'union jusque après la réunion

des états généraux, espérant qu'il en surgirait quelque obstacle.

Les états se séparèrent sans rien résoudre.

_Le 13, jeudi._—Ce matin le Roi étant encore au lit, et nous parlant

à lui, le tonnerre tomba dans la rue des Polies, devant l'hôtel de

Sipierne, où j'étois logé; ma nièce Claude du Val, encore couchée, vit

passer l'éclair et entendit comme le bruit d'une fusée.

_Le 15, samedi._—Il va à confesse, en son cabinet, au P. Coton, touche

trois cent cinq malades, va à la messe aux Feuillants, à vêpres à

Notre-Dame.

_Le 16, dimanche._—Il va avec la Reine à la Bastille tirer de l'argent

pour son voyage de Guyenne[233]. En se couchant, il fait mettre son

réveille-matin à trois heures et demie.

[233] Le Roi venait en tirer une somme de 1,300,000 livres pour

armer un nombre suffisant de troupes.

_Le 17, lundi._—A six heures et trois quarts il entre en carrosse, et

part de Paris pour le voyage de Bordeaux, va à Chartres dîner à dix

heures _au Dauphin_.

_Le 20, jeudi, à Orléans._—Il loge en la maison de M. de Beaumont,

bailli d'Orléans, la Reine logée à la grande maison.

_Le 24, lundi._—Il arrive à Amboise pour la première fois; M. de

Luynes, gouverneur de la place[234], lui donne à dîner. La Reine

arrive, il va au-devant, la mène en la salle où le sieur de Luynes lui

donne le festin. Le Roi dit qu'il ne veut pas souper, et cependant

mangea quelques grains de raisin. Il étoit assis au-dessous de Madame,

et la servoit.

[234] Il venait d'être pourvu de cette charge.

_Le 25, mardi._—Il va chez la Reine, donne audience à messieurs les

députés de la cour de parlement de Paris, sur la prison du président Le

Jay[235], et aux députés de l'assemblée tenue à Grenoble par ceux de

la Religion[236]. Le soir la Reine part pour aller souper et coucher à

Chenonceaux.

[235] Le président Le Jay avait été arrêté le 17, jour du départ

du Roi; on le conduisit au Louvre, et comme le Roi était parti,

on le mena à la suite du cortège; Mme Le Jay présenta aussitôt

requête au parlement, et une députation de quatre présidents

et six conseillers fut dépêchée vers la cour. Quand on sut le

départ de Louis XIII, l'agitation redoubla, le prince de Condé

écrivit pour l'exciter encore, et on expédia à Poitiers MM.

d'Ons-en-Bray, Courtois et Pelletier. Le président Le Jay fut

relâché presque aussitôt.

[236] Le 28 le Roi reçut les députés réformés de l'assemblée de

Grenoble, et souscrivit à leur demande, le 12 septembre.

_Le 27, jeudi._—Il va au Plessis, où M. de Lansac lui a donné la

collation, va le soir à l'abbaye Saint-Julien, où M. de Courtenvaux

lui a donné à souper, revient à onze heures à Tours. Il y voit M. du

Plessis-Mornay.

_Le 31, lundi._—Il arrive à Poitiers, où il dîne et soupe[237].

[237] Pendant son séjour à Poitiers, le Roi publia une

déclaration, datée du 10, par laquelle il privait le prince de

Condé et ses adhérents de tous biens et honneurs, comme criminels

de lèse-majesté. Le prince avait quitté la cour en juillet et

lancé, le 9 août, un violent manifeste contre les membres du

conseil du Roi.

_Le 2 septembre, mercredi._—Il se rend à Saint-Maure, et va en

carrosse aux Jésuites, où l'on représente devant lui des jeux dont le

sujet étoit _l'Assemblée des Dieux_ pour se réjouir de son mariage. Le

soir il va chez la Reine.

_Le 3, jeudi._—Le Roi va à Châtellerault, où M. de Sully le vient

saluer, et il regagne Poitiers.

_Le 14, lundi._—A deux heures chez la Reine, au conseil, puis à

Crotelles; il revient souper[238].

[238] Madame était malade de la petite vérole et la Reine

également. La cour demeura à Poitiers jusqu'au 28; mais le Roi

changea aussitôt de logis, et alla près de la porte de la ville.

_Le 21, lundi._—Il va chez la Reine, revient à deux heures, va en

carrosse à vêpres, à quatre heures en la grande place, où il monte à

cheval, et en fait manier, va au jeu de paume, puis chez la Reine à six

heures.

_Le 28, lundi._—Il va chez la Reine, se trouve un peu mal, a des

tranchées. J'étois parti, l'on me renvoie querir; il est fâché de ce

qu'il sait que ç'avoit été en son nom, s'en fâche contre M. de Souvré,

qui l'avoit fait, disant que tout le monde penseroit qu'il fût malade.

Il part de Poitiers avec la Reine à deux heures.

_Le 30, mercredi._—Il part de Couay avec la Reine, arrive à cheval à

Ruffay, au château, se promène aux jardins, soupe, va voir la Reine.

_Le 1er octobre, jeudi._—Il passe la Charente, et arrive à Angoulême à

sept heures trois quarts.

_Le 7, mercredi._—Il arrive à Bourg, où messieurs les députés de la

cour du parlement de Bordeaux viennent lui faire leur soumission.

Il entre en un bateau couvert que messieurs de la ville lui avoient

envoyé; la Reine, Madame et autres princesses dedans. Il dit qu'il veut

souper de ce qu'il avoit commandé lui-même; auprès du gouvernail il

accommode une serviette sur un petit ais, a soupé. Il arrive à Bordeaux

par la porte de Salinières, va en carrosse à l'église Saint-André et à

l'évêché, où il logea.

_Le 12, lundi._—La Reine vient au conseil; il va ensuite se promener,

et conduit la Reine en son logis chez le trésorier Martin, et déloge du

château du Haa; il s'amuse le soir à ses harquebuses.

_Le 16, vendredi._—Il va au manége de M. le cardinal de Sourdis, puis

chez la Reine.

_Le 17, samedi._—Madame a été fiancée en la galerie du logis du Roi,

devant la Reine et le Roi, en l'évêché, par M. de Sourdis, archevêque

de Bordeaux, et M. de Guise, par procuration du roi d'Espagne[239]. Le

Roi reconduit la Reine en son logis.

[239] L'infant d'Espagne, Philippe-Dominique-Victor, né le 8

avril 1605, était dans sa onzième année; et Madame (Élisabeth de

France), née le 22 novembre 1602, dans sa treizième année.

_Le 18, dimanche._—A trois heures il sort à pied, en cérémonie, va

accompagner Madame à l'église, où elle fut épousée par M. le cardinal

de Sourdis à M. de Guise, qui avoit la procuration du roi d'Espagne. Ce

même jour le Roi fut épousé à Burgos par M. le duc de Lerme[240].

[240] François de Roxas de Sandoval, duc de Lerme, etc., premier

ministre de Philippe III; devenu veuf, il se fit donner en 1618

le chapeau de cardinal; disgracié alors, il mourut en 1625.—Le

duc de Guise avait conduit Madame jusqu'au milieu de la Bidassoa

et y reçut l'Infante, qu'il amena à Saint-Jean de Luz, où M. de

Luynes lui remit une lettre du Roi.

_Le 20, mardi._—La Reine dit brusquement adieu à Madame, de peur des

larmes.

_Le 21, mercredi._—Le Roi va chez M. de Beaumont-Menardeau, conseiller

d'État, où Madame étoit logée pour lui dire adieu; cela ne fut pas

sans soupirs et sans larmes jusques aux cris. A onze heures elle entre

en carrosse, elle se met sur le devant auprès du Roi, accompagnée de

Mlle de Vendôme, de Mme de Conty, Mmes douairière de Guise et duchesse

de Guise, Mme de Montmorency; traversent ainsi toute la ville, non

sans faire paroître des larmes et des sanglots retenus, et sortent

par la porte Saint-Julien. A une demi-lieue de là il fut mis pied à

terre; ce fut lors que la nature fit jouer ses plus forts ressorts,

larmes, sanglots, soupirs, et cris mêlés avec les baisers et les

embrassements, tels qu'ils ne se pouvoient séparer; chacun faisant de

même, ému par les larmes de ces jeunes princes, hormis Don Inego de

Calderon, ambassadeur d'Espagne, qui avoit négocié le mariage, qui les

regardoit d'œil sec, tâchant de rompre ces accolades, criant à haute

et puissante voix: «Allons, allons, princesse d'Espagne.» Le Roi s'en

revint tout pleurant chez la Reine; il fut jusques à deux heures après

midi sans pouvoir apaiser son deuil ni ses larmes. Il revient à deux

heures et demie, se plaignant de douleur de tête, et me dit: _C'est

d'avoir pleuré_.

_Le 27, mardi._—Sur la nouvelle apportée par le sieur d'Adonville,

du quartier de M. de Luxembourg, par le maréchal de Bois-Dauphin, le

chevalier de Souvré lui demanda s'il y avoit eu beaucoup de morts?—_Il

y en a eu trois._—«Ce n'est guère!»—Le Roi dit: _C'est encore trop,

ils sont tous mes sujets; ils reviendront, et me feront service_.

_Le 31, samedi._—Il va chez la Reine, puis monte en son petit

carrosse, va en la maison du président de Lane, la Reine aussi; il y a

goûté.

_Le 1er novembre, dimanche, à Bordeaux._—Il va à la messe et à

confesse à Saint-André, y a communié, y touche les malades, va aux

vêpres, au sermon, aux canaux qui sont derrière l'archevêché, où il

avoit fait porter un esquif et une nacelle, se met dedans et tire à

l'aviron lui-même.

_Le 4, mercredi._—Il s'amuse à inventer des trébuchets de cartes pour

prendre les mouches.

_Le 9, lundi._—Ce jourd'hui fut fait l'échange des princesses à

Saint-Jean de Luz.

_Le 10, mardi._—Il écrit à la Reine-Infante, à Bayonne, par M. de

Luynes:

Madame, ne pouvant, selon mon desir, me treuver auprès de vous, à

votre arrivée en mon royaume, pour vous mettre en possession du

pouvoir que vous aurez ici, comme de mon affection à vous aimer

et servir, j'envoie vers vous Luynes, l'un de mes plus confidents

serviteurs pour, en mon nom, vous saluer et vous dire que de moi

vous êtes attendue avec impatience pour vous offrir moi-même l'un

et l'autre. Je vous prie donc de le recevoir favorablement et de

croire ce qu'il vous dira de la part,

Madame,

de votre plus cher ami et serviteur.

LOUIS.

A Bordeaux, le 9e novembre 1615.

Écrit dans son lit, en souffrant.

_Le 13, vendredi._—Le sieur de Luynes revient de Bayonne avec une

lettre de la Reine.

_Le 17, mardi._—En ce même temps M. le cardinal de Sourdis, archevêque

de Bordeaux, monté sur un cheval d'Espagne et la croix portée devant

lui, suivi de plusieurs seigneurs de qualité, gentilshommes et autres,

va à la Conciergerie, fait rompre à coups de gros marteaux les

ferrures, où le geôlier fut tué, et tire hors des prisons le sieur de

Vaucastels, condamné à perdre la tête, n'attendant que l'exécution,

ayant de gros fers aux pieds; il le fait mettre dans un carrosse,

l'accompagne jusques à la rivière, le fait mettre dans un bateau et le

fait sauver[241].

[241] M. de Hautcastel était condamné par la grand'chambre du

parlement pour «crimes énormes». On pria instamment le Roi

d'accorder l'abolition de la peine; mais le Parlement intervint

et obtint le maintien, et on décida que l'exécution aurait lieu

le soir même. Mis en chapelle, le jésuite qui lui fut donné pour

confesseur déclara qu'il avait tant de fautes sur la conscience

qu'il fallait attendre au lendemain; des amis avaient d'ailleurs

éloigné les deux bourreaux à prix d'argent. Force fut de céder,

et aussitôt l'archevêque arriva botté et éperonné avec une grosse

escorte; il fit enfoncer les portes, en tira Hautcastel, le mit

dans un bateau et le bénit. Le parlement alla se plaindre au Roi,

qui déclara se charger de l'affaire; la cour fulmina un arrêt

contre le cardinal, avec décret de prise de corps.

_Le 19, jeudi._—Il écrit à la Reine par le maréchal de Roquelaure.

_Le 21, samedi._—Il monte en carrosse pour aller incognito au-devant

de la Reine, arrive à Castres, distant de cinq lieues de Bordeaux, la

voit par une fenêtre, comme elle entroit en carrosse, assez longtemps;

elle part. Le Roi quelque temps après, et à deux lieues de la ville,

sur un beau chemin, fait arrêter son carrosse au droit du sien, et,

marchant doucement, la regardoit, puis peu après se prend à lui dire

gaiement, en se montrant du doigt et tout haut: _Io son incognito, io

son incognito, touche, cocher, touche_. A une lieue de là, il monte

à cheval, ses chevaux étant las, arrive à Bordeaux à sept heures.

La Reine infante arrive à huit heures; il va dans son antichambre

et monte sur un haut dais; il y avoit six à sept marches à reposoir

et trois chaises en haut. Mme la princesse de Conty reçut la Reine

infante au pied du degré; la Reine mère va à deux pas dans la salle

pour la recevoir, et la mène au Roi, qui descendit deux degrés et la

reçut; monté, il s'assied au milieu, la Reine mère à droite et la

jeune à gauche; après il reçut les dames espagnoles de la suite. On

fut un quart d'heure ensemble; puis à neuf heures le Roi et sa mère la

conduisent dans sa chambre, et il revient chez lui.

_Le 22, dimanche._—Vers une heure, il va chez la Reine qui

s'habilloit, lui présente M. de Souvré et puis moi, n'en peut sortir.

Elle eut besoin d'une plume incarnate pour mêler avec une blanche; le

Roi lui présente son chapeau, où il avoit des deux, lui disant qu'elle

en prît ce qu'elle en voudroit. Elle le fait, le lui rend, et soudain

il lui dit: _Il faut que vous me donniez aussi un de vos nœuds_, qui

étoient incarnats. Elle, se souriant, le lui donne, il l'applique en

façon d'enseigne au pied de sa plume.

_Le 25, mercredi._—A quatre heures il va à Saint-André, fait le tour

de l'église, entend la messe, et se fait la cérémonie accoutumée avec

la Reine; ils entendent la messe. Il revient à cinq heures et demie,

conduit la Reine en sa chambre; il étoit las, va en la sienne, se

couche et soupe au lit à six heures trois quarts. M. de Grammont et

quelques jeunes seigneurs lui faisoient des contes gras pour l'assurer;

il avoit de la honte et une haute crainte, enfin ils l'assurent. Il

demande ses pantoufles, et prend sa robe et va à la chambre de la Reine

à huit heures, où il fut mis au lit auprès de la Reine sa femme, en

présence de la Reine sa mère; à dix heures un quart il revient après

avoir dormi environ une heure et fait deux fois, à ce qu'il nous dit;

il y paroissoit, le g.... rouge[242].

[242] Héroard remplit scrupuleusement ses fonctions de premier

médecin du Roi en enregistrant ces détails, qui se retrouvent

dans un document intitulé: _Ce qui s'est passé lors de la

consommation du mariage du Roi_. Voy. _Revue rétrospective_, 1re

série, tome II, page 252.

_Le 29, dimanche._—Il fait son entrée à Bordeaux avec la Reine, sa

femme, à deux heures, sur un échafaud fait exprès au coin de la maison.

Il reçoit les harangues et le serment des corps de compagnies de

Bordeaux, puis fait son entrée, arrive à l'évêché, conduit la Reine en

sa chambre, et soupe après[243].

[243] Le Roi était magnifiquement vêtu et couvert d'un cappot

tout brodé en or. Le matin le Roi se leva de bonne heure, et

après la messe s'en alla avec une suite peu nombreuse sur le

port des Chartreux, où les jurats lui offrirent le bateau sur

lequel il s'embarqua, accompagné de quatre autres portant ses

gardes et alla débarquer devant une maison, près du théâtre,

où il dîna. A deux heures arriva la Reine, conduite par MM.

de Guise et d'Elbeuf; Malingre raconte très-longuement cette

magnifique réception. Le soir il y eut un splendide banquet

au Château-Trompette, d'où l'on revint en bateau à Bordeaux,

assister à un feu d'artifice.

_Le 30, lundi._—Il descend en la cour, où il voit vingt chevaux

d'Espagne, que le roi d'Espagne lui avoit envoyés pour présent, tous

caparaçonnés de toile d'or. Il n'y en avoit que dix-neuf, le vingtième

s'étoit noyé en chemin, disoit-on. Il en fait monter quelques-uns.

_Le 1er décembre, mardi._—Il va chez la Reine, où il voit danser un

ballet à l'espagnole par les filles de la Reine; elle en étoit aussi;

puis ils se mettent à jouer des petits jeux comme on fait en France, ce

qui étoit aussi d'Espagne. Puis il revient, et se met au lit.

Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628) · 第 13 / 37 段