de guitare chantants et un autre qui chantoit. On lui présente de la
part du duc de Pastrano vingt-quatre peaux de senteur et cinquante
paires de gants. Peu de temps après, M. le comte de la Rochefoucauld,
maître de sa garde-robe, lui dit qu'il falloit qu'il les fît garder
pour en donner aux étrangers qui le viendroient voir: _Oh! non, ce sera
pour en faire des colliers à mes chiens et des harnois à mes petits
chevaux_.
_Le 21, mardi._—Il s'amuse à faire des bataillons de ses petits
hommes de plomb; le sieur d'Auzeray, l'un de ses premiers valets de
chambre, lui présente une chaise, lui demandant s'il se vouloit pas
asseoir?—_Il faut pas être assis quand on est à la guerre et qu'on
met des armées en bataille._ Il va en la galerie, d'où il voit, en
la place, combattre des dogues avec un ours. Bu du vin clairet à son
souper, pource qu'il y avoit des Espagnols.
_Le 22, mercredi._—Jamais oisif, étant sur ses affaires en son petit
cabinet, il fait mettre une bougie allumée à la fenêtre, et tire d'une
arbalète à argelet, et tire la bougie sans l'abattre.
_Le 24, vendredi._—Mené à Gentilly chez M. le président Chevalier,
amusé diversement jusques à cinq heures et demie; il va en la chambre
où M. le président Chevalier donnoit à souper à la campagne, et dit:
_Monsieur de Souvré, je veux souper ici_. L'on fait retirer la viande
déjà servie, et fait-on porter la sienne; il s'assied, fait asseoir
M. de Souvré et autres qui y devoient manger. Le soir, M. de Souvré
parloit au sieur d'Auzeray pour l'ordre de la chambre du lendemain,
que le contrat du mariage du Roi se devoit signer. Le Roi lui demande:
_Monsieur de Souvré, qui signera?_—«Sire, ce sera vous, vous serez
marié demain ici, vous serez marié demain.» Le Roi, qui ne répondoit
mot, dit brusquement et froidement: _Parlons pas de cela, parlons pas
de cela_.
_Le 25, samedi._—A son lever exhorté sur Saint-Louis[138]. Il va en sa
chambre, aide à la faire accommoder pour la cérémonie du soir. A cinq
heures trois quarts, le duc de Pastrano arrive en sa chambre, où il
l'attendoit, accompagné de la Reine, de Monsieur, de Madame Christine,
du nonce, de MM. les princes du sang et officiers de la Cour; quand
Madame signoit, le Roi la poussoit doucement du coude pour la faire
faillir; il signe le contrat de mariage de Madame.
[138] Jour de la fête de Saint-Louis.
_Le 26, dimanche._—Mené chez la reine Marguerite, qui faisoit la
collation et le bal pour le duc de Pastrano; le Roi y mangea peu et but
un peu de vin. Il fit des merveilles à danser, encore que de sa nature
il ne s'y plaise pas. Il se fit admirer dans toutes sortes d'actions.
_Le 28, mardi._—Il va en la galerie pour voir mettre le feu à une
pyramide pleine de fusées, au manége de M. de Pluvinel, qui étoit une
grande place où il l'avoit fait mettre avec prévoyance depuis le jour
précédent, n'ayant point voulu qu'elle fût dans la cour du Louvre ni
celle des cuisiniers, de peur de faire du mal, ni sur le quai, de
peur du bois et du foin, comme plusieurs lui proposoient. Il va chez
la Reine, où arrive le duc de Pastrano, accompagné de son oncle et du
marquis de Treva, les entretient fort gentillement, et y est jusqu'à
onze heures.
_Le 1er septembre, samedi._—Il commence à apprendre à jouer du luth
par Ballard.
_Le 2, dimanche._—Mené en carrosse aux Bonshommes du bois de
Vincennes, il y entend vêpres; après, ne pouvant monter à cheval à
cause de la chaleur, il s'amuse dans le cloître, y languissant, voit un
broc plein de vin et un autre d'eau, des verres portés par des hommes
envoyés par les moines. Il prend le verre, fait verser du vin et de
l'eau, en donne à M. de Souvré, à M. de la Curée, à M. l'évêque de
Chartres, qui avoit dit vêpres, et à plusieurs autres gaiement et à la
soldade pour se désennuyer; et lui a goûté.
_Le 8, samedi._—Mené à trois heures à vêpres à
Saint-Germain-de-l'Auxerrois, il y reconnoît ma nièce du Val: _Velà
madame Hérouard et sa nièce du Val_. Il voit que l'on la pressoit,
s'écrie: _Hé mon Dieu, velà que l'on fera tomber la petite du Val!_ Il
y avoit plus de quatre ans qu'il ne l'avoit vue. Il eut le soin de la
faire mettre en sûreté.
_Le 9, dimanche._—A quatre heures, en sa chambre, accompagné de la
Reine sa mère, le duc de Pastrano prend congé de Leurs Majestés pour
s'en retourner en Espagne.
_Le 22, samedi._—A dix heures mené en carrosse à Notre-Dame;
l'éjouissance étoit incroyable et les acclamations à haute voix.
_Le 23, dimanche._—Sur le point de prendre un clystère, il demande à
prier Dieu; je lui demande ce qu'il avoit demandé à Dieu?—_Eh! que je
n'aye point de mal._ Il prend le clystère.
_Le 28, vendredi._—Achevé une lettre pour le duc d'York, ne l'ayant
point voulu remettre, quelque chose que lui en ait pu dire M. de Souvré.
_Le 29, samedi._—Mené à Argenteuil, il y voit des reliques, va à
Sanois en la maison d'un banquier italien nommé Lumagne.
_Le 2 octobre, mardi._—M. le duc de Mayenne revient d'Espagne[139].
[139] Il y avait été envoyé pour conclure le double mariage de
l'infant Philippe, depuis Philippe IV, avec Madame Élisabeth, et
de Louis XIII avec Anne d'Autriche.
_Le 7, dimanche._—Il va à Saint-Cloud voir M. d'Épernon, malade chez
M. de Gondi.
_Le 11, jeudi._—Il va chez la Reine, où se passoit le contrat de
mariage de Mlle de Mayenne avec le duc de Sforce[140]. L'on ne faisoit
que d'achever de lire le contrat lorsqu'il y arriva; on le lui présenta
à signer; il ne le voulut jamais signer qu'il ne l'eût ouï lire, et de
fait il fut lu du tout, puis signé.
[140] Renée de Lorraine, sœur de Henri, duc de Mayenne, mariée à
Marie Sforce, duc d'Ognano, comte de Santa-Fiore, morte à Rome,
le 23 septembre 1638.
_Le 12, vendredi._—Il reçoit fort bien M. le comte de Soissons
revenant de Normandie.
_Le 15, lundi._—Levé en robe et en bottines; Madame le vient voir;
Mlle de Vendôme et lui s'amusent à faire des confitures.
_Le 31, dimanche._—Il va dans son petit carrosse au parc; M. de Souvré
étoit devant avec son petit-fils le chevalier de Malte[141], et il
restoit en place. M. de Souvré lui demande qui lui plaisoit qui s'y
mît. Le Roi ne répond pas: interrogé par plusieurs fois, même silence.
M. de Souvré dit enfin: «Sire, voilà M. de la Force, capitaine de vos
gardes, vous plaît-il qu'il s'y mette?»—Le Roi ne dit mot.—«Sire, les
capitaines de vos gardes ont accoutumé d'y aller du temps du feu Roi
votre père.»—_Ils l'ont accoutumé peu à peu; je leur en ferai peu à
peu perdre la coutume._
[141] Jacques de Souvré, fils du marquis de Souvré, né en 1600,
reçu chevalier de Malte en 1605: il demeura près du Roi jusqu'en
1628, qu'il alla à Malte. Général des galères de Louis XIV, grand
prieur de France en 1667, mort le 22 mai 1670, à Paris, où il
avait fait construire l'hôtel du Temple.
_Le 1er novembre, jeudi._—Il apprend le décès de M. le comte de
Soissons, décédé le matin sur les trois heures, en sa maison de Blandy.
_Le 4, dimanche._—Il ne se veut point lever pour ne prendre point un
habit de deuil pour M. le comte de Soissons. Il le vouloit violet. Il
va au sermon, et fait courir un marcassin par ses petits chiens[142].
[142] Le même jour mourut Nicolas Le Febvre, précepteur du Roi;
il fut saisi d'un frisson dans le cabinet même du Roi, et ramené
chez lui, y mourut presque aussitôt.
_Le 8, jeudi._—Éveillé doucement, son visage changé par une médecine
qui lui a été présentée; la présence de la Reine par deux diverses
fois; menaces de M. de Souvré, par l'espace de deux heures; on ne l'eût
pu résoudre à la prendre, mais plutôt à endurer le fouet, et à dix
heures trois quarts fouetté bien, sans larmes.
_Le 9, vendredi._—Éveillé doucement, résolu de prendre sa médecine;
toutesfois depuis sept heures jusqu'à neuf heures et demie il a été
comme le jour précédent; ni la force, ni la douceur n'y ont servi de
rien, retenu seulement de l'appréhension du médicament, qui étoit d'une
once de casse infuse, de deux drachmes de séné et quatre scrupules
de rhubarbe, et demi-once de sirop de limon et décoction de chicorée
blanche, oseille, buglosse, agrimoine, raisins de corinthe, linnières
de fenouil, de citron et un peu de conserve de violette. Il l'a fallu
tromper; ç'a été avec six onces de lait d'amandes et deux drachmes
de diacarthami qu'il a prise, et en a demandé davantage. Le soir il
prend sa robe et ses bottines, va en sa chambre voir jouer une comédie
françoise et des farces.
_Le 11, dimanche._—Il va en la galerie à son lever; la Reine avoit
commandé qu'on lui fît la mine pour n'avoir point voulu prendre sa
médecine; il s'en aperçut ou il le sut, et s'adressant à Mlle de
Vendôme, lui dit tout bas: _La Reine ma mère a commandé que l'on me
fasse la mine, mais ils seroient bien tous étonnés si je la leur
faisois_. Soudain il va à Mme la douairière de Guise: _Eh bien, madame
de Guise, êtes-vous de celles qui me font la mine?_ et s'en va lui
faisant la moue et le hausse-bec.
_Le 17, samedi._—A une heure mené en carrosse au pont de Neuilly, où
il monte à cheval et court un lièvre avec les chiens de feu M. le comte
de Soissons, qui lui furent donnés.
_Le 5 décembre, mercredi._—On lui présente une gelinotte de bois; il
la repousse. Le sieur Parfait, contrôleur général, lui dit: «Sire,
c'est une gelinotte de bois.»—_Quand elle seroit de fer, je n'en veux
point._
_Le 9, dimanche._—Mené en carrosse au sermon et à vêpres à
Saint-Germain-de-l'Auxerrois, pour tenir à baptême M. le comte de
Soissons, âgé de sept ans, avec la Reine sa mère, en la chapelle de la
maison du comte, baptisé par M. l'évêque de Paris.
_Le 10, lundi._—Il reçoit chez la Reine le serment de la charge de
grand-maître de M. le comte de Soissons[143].
[143] «M. le comte fut baptisé dimanche dernier, habillé d'une
robe blanche, et nommé Louis par le Roi, qui fut parrain, et la
Reine marrine (_sic_). Le lendemain il prit le haut de chausses,
et vint faire le serment de grand-maître en présence de la Reine,
dans le cabinet du conseil.»—_Lettre de Malherbe_ du 15 décembre
1612.
_Le 16, dimanche._—Mené en carrosse à Saint-Benoît, où il entend le
sermon et vêpres; il y blêmit, y rougit, se plaint du ventre; remis
et ramené à quatre heures chez la Reine, où il reçoit des lettres de
Malte de M. le chevalier de Vendôme, et un laneret, qu'il porte sur son
poing, fort content.
_Le 18, mardi._—Il reçoit le serment de M. le comte de Soissons pour
le gouvernement du Dauphiné.
_Le 23, dimanche._—On lui met une emplâtre de diapalme sur la jambe
droite sous le genou, enflé par une chute sur la robe de Mlle de
Vendôme, garnie de jayet.
_Le 24, lundi._—Il va chez la Reine, en la salle, où il voit danser
sur la corde une petite fille de cinq ans et d'une corde à l'autre.
_Le 31, lundi._—Il s'amuse à faire des gâteaux au beurre chez Madame
et avec elle.
ANNÉE 1613.
Meurtre du baron de Lux.—Le Roi demande à sa mère la
grâce d'une femme condamnée à mort.—Ballet de Mme
de Guiercheville.—Tragédie d'_Emon_.—Les Rois sont
gentilshommes.—Trait de justice du Roi.—Le Roi touche
1,070 malades.—Son goût pour la comédie.—Voyage autour de
Paris.—Accident qu'une gazelle manque de causer.—Cadeau
du duc de Lorraine.—Mariage de M. de Montmorency et de
Marie des Ursins.—Pose de la première pierre de l'aqueduc
de Roungy.—Passage à Essone.—Le Roi commence à aller aux
assemblées.—Lettre à la Reine.—Le pauvre en sa maison de
gazon.—Serment de M. d'Ancre comme maréchal.—Les sauvages de M.
de Rasilly.
_Le 5 janvier, samedi._—Le baron de Lux tué par M. le chevalier de
Guise à l'entrée de la rue de Grenelle[144]. Le Roi fait jouer une
comédie françoise _De la Folie et de l'Amour aveugle_; il va en la
salle de la comédie.
[144] Ce meurtre provoqua l'édit du 28 janvier 1613, renouvelant
des peines sévères contre ceux qui se battaient en duel.—Edme de
Malain, baron de Lux, fils de Joachim et de Marguerite d'Espinas,
était conseiller d'État, lieutenant du Roi en Bourgogne,
capitaine de cinquante hommes de son ordonnance: une lettre de
Henri IV, alors roi de Navarre, à M. de Saint-Geniès, du 20
décembre 1585, porte en propres termes l'ordre de «tâcher de
l'attraper et de s'en défaire». Il fut cependant assez en faveur
sous son règne en France, et fut fait chevalier du Saint-Esprit
en 1597. Henri III l'aimait beaucoup, et il fut un des membres
du conseil dans lequel fut résolu le meurtre du duc de Guise à
Blois. M. de Lux eut l'imprudence de le dire au fils du duc de
Mayenne, en 1612; le chevalier de Guise le sut, et le tua le 5
janvier 1613, près de la barrière des Sergents. C'est à la suite
de ces événements que le fils du baron de Lux appela M. de Guise
en duel, et fut également tué.—_Voy._ les détails sur cette
affaire dans les lettres de Malherbe.
_Le 11, vendredi._—Il va chez la Reine, où il la supplie pour la grâce
d'une femme que, deux jours auparavant, il avoit rencontrée en revenant
de la chasse, sur le pavé de Saint-Denis, condamnée à Senlis pour
avoir fait mourir son enfant dont elle étoit grosse, laquelle s'étoit
jetée à ses pieds, demandant grâce. Elle étoit appelante de la mort au
Parlement, et laquelle le Roi avoit commandé qu'elle fût mise en un
lieu particulier jusqu'à ce qu'il eût parlé à la Reine, n'ayant pas
voulu qu'elle fût menée à la Conciergerie, disant: _Monsieur de Souvré,
ceux du Parlement la fairoient mourir_. Il parle de cette femme, dit à
M. de Souvré qu'il en parle à la Reine, autant à M. de Bassompierre,
pour la disposer à la grâce, en dit des raisons: _Les preuves de la
mort ne sont pas certaines, il étoit mort auparavant, elle n'a été
condamnée que sur des conjectures_, et, se retournant à sa nourrice:
_Doundoun, dites à la marquise d'Ancre qu'elle dispose la Reine ma
mère à lui donner sa grâce_. Avec les sus raisons, et tout cela avec
passion, et de l'inquiétude de peur que cette femme mourût; il demeure
pensif, et soudain dit à M. de Souvré, quasi la larme à l'œil: _Ceci
me met en peine_.
_Le 12, samedi._—Le matin il va chez la Reine, et demande la grâce
pour cette femme; il n'oublie pas à s'en ressouvenir; il raconte les
mêmes choses que dessus pour sa justification.
_Le 25, vendredi._—En soupant il raille M. de Souvré, qui le pressoit
de manger de quelque sauce: _Ho! ce sont des sauces à la Souvré;
allez-vous-en chez un rôtisseur, il vous dira: Monsieur, c'est une
sauce à la Souvré_.
_Le 26, samedi._—Il entre en mauvaise humeur avec M. de Souvré,
dit qu'il est en colère, prie M. le duc de Bouillon, maréchal de
France[145], de traiter l'accord et de faire lever la main et jurer
à M. de Souvré qu'il se mettra plus en colère et qu'il oublie tout le
passé. M. de Bouillon le fait, et en cette sorte: «Monsieur de Souvré,
levez la main: vous promettez de ne jamais vous mettre en colère tant
que le roi fera bien?»—«Oui.»—«Et vous, sire, levez la main: vous
promettez de faire toujours bien?»—_Oui._
[145] Henri de la Tour de Turenne, duc de Bouillon par son
mariage avec Charlotte de la Marck, héritière de cette maison,
mort le 25 mars 1623.
_Le 29, mardi._—Parlant de la jupe de chasse d'un de ses gentilshommes
servants, qui étoit rouge (la jupe), il dit: _Il y a cinquante ans
qu'elle est faite; c'est la jupe d'un vieux cocher de monsieur le
maréchal de Fervaques_. Il s'amuse souvent chez Madame à faire des
laits d'amandes, des massepains.
_Le 2 février, samedi._—M. de Souvré lui parloit d'aller au sermon
dans l'après-dînée; il y résistoit, et me fait l'honneur de me demander
s'il étoit pas vrai que lorsqu'on avoit mal aux dents il ne falloit
pas aller au sermon? M. de Souvré lui parle d'un prédicateur, nommé
Valadier[146], qui autrefois avoit été jésuite; il y songe un peu,
et dit soudain: _Non, monsieur de Souvré, je ne veux point aller à
Valadier; il ne fait que crier contre Pouillan et contre Beringuan et
les Huguenots_. Beringhen étoit l'un de ses premiers valets de chambre,
et Pouillan, nommé Mont-Pouillant[147], l'un de ses enfants d'honneur,
huguenots.
[146] Pierre Valladier, nommé prédicateur du roi le 26 octobre
1608; il prêcha l'avent de 1612 à Saint-Médéric, et en réunit les
sermons en un ouvrage: _La sainte philosophie de l'âme_, publié
l'année suivante.
[147] Jean de Caumont, marquis de Montpouillan, fils du duc de
la Force et de Charlotte de Gontaut, favori de Louis XIII, puis
rallié au parti protestant, dont son père était le chef, et tué
au siége de Tonneins.
_Le 4, lundi._—M. de Souvré lui avoit fort loué le cidre dont M. le
cardinal du Perron lui avoit envoyé une bouteille[148]; il en veut
tâter; il en goûte dans un verre une gorgée et demie pour la première
fois, et commande qu'on lui en serve à son dîner.
[148] On lit dans le _Perroniana_: «Le _citre_ est un excellent
brûvage, sain et délicieux; on m'en a envoyé de la basse
Normandie, en bouteilles, qui est le plus excellent que j'aie
jamais bû. Il passe en délices tous les vins et tous les muscats.»
_Le 11, lundi._—Il assiste au conseil chez la Reine, où il n'y avoit
que M. le chancelier de Villeroy et le président Jeannin avec la Reine;
il y opina, dont la Reine l'exempta de l'étude.
_Le 12, mardi._—Il monte à neuf heures en la chambre de la marquise de
Guiercheville, au-dessus de la sienne, où il voit danser le ballet des
joueurs de courte-boule, par M. le baron de Palluau.
_Le 17, dimanche._—La Reine le veut dissuader d'aller au ballet de M.
de Vendôme, qui se devoit danser au Louvre, au-dessus de sa chambre, où
logeoit Mme de Guiercheville, et pour ce qu'il n'aimoit pas à se parer
en cérémonie, elle lui dit que s'il y veut aller, il faudra qu'il se
pare: _Hé! Madame, ce ne seroit pas mon carême-prenant, ce seroit ma
semaine sainte_. Il va au ballet.
_Le 26, mardi._—Il fait jouer dans sa chambre la tragédie de _Emon_,
tirée de l'Arioste, par ses petits, la Reine présente.
_Le 28, jeudi._—Mené à deux heures en carrosse à la place Royale, chez
le sieur d'Escure pour y voir rompre en lice.
_Le 1er mars, vendredi._—Faisant des figures de géométrie, il conteste
contre M. de Fleurence, qui disoit que sa raison étoit juste: _Eh oui!
juste comme monsieur de Souvré à tirer de la harquebuse, qui donne à
deux pieds près du blanc_.
_Le 2, samedi._—La Reine l'envoie chercher pour aller à la comédie
françoise.
_Le 3, dimanche._—Il est entretenu par M. de Nevers sur la guerre de
Hongrie.
_Le 4, lundi._—La nuit précédente Mme la duchesse de Guise étoit
accouchée de deux garçons enveloppés d'une même peau et n'ayant qu'un
arrière-faix[149].
[149] Ces deux jumeaux moururent le 19 du même mois.
_Le 5, mardi._—Impatient de se lever pour aller à la chasse et dîner à
Courbevoie, près du pont de Neuilly, maison du sieur de Serres, l'un de
ses maîtres d'hôtel.
_Le 11, lundi._—Il va dehors, tire de cinquante pas à balle seule, au
blanc fait d'un morceau de papier mis au gant du sieur Seton, exempt de
la garde écossoise, tue dix ou douze petits oiseaux, vole et prend le
héron.
_Le 12, mardi._—Mené au cabinet des livres, M. de Fleurence, son
précepteur, le veut persuader de faire quelque figure de mathématique
avant que de s'aller promener. Il promet de le faire au retour; et
l'autre ne le voulant pas croire, le Roi lui dit: _Tendez la main_; il
y frappe, disant: _Foi de gentilhomme, je le ferai_; c'est la première
fois qu'il lui a ouï faire ce serment. Le chevalier de Souvré l'en
reprend, disant: «Sire, vous n'êtes pas gentilhomme.» Le Roi répond en
souriant: _Je ne suis pas gentilhomme!_—«Sire, vous êtes roi».—_Et
les rois sont-ils pas gentilshommes!_
_Le 13, mercredi._—Comme il dînoit, le sieur de Loïnes, qui avoit les
oiseaux de son cabinet, lui vient dire qu'il y avoit un homme qui avoit
des pigeons, mais qu'il ne les lui vouloit pas bailler, et s'il lui
plaisoit de commander à un archer de ses gardes pour les prendre. Il
ne dit mot, et écoutoit quelques-uns qui lui disoient qu'il y falloit
envoyer et que tout étoit à lui; quand il dit au sieur de Loïnes:
_Prenez un archer_, que le Roi lui commanda, _et dites à cet homme
qu'il m'apporte lui-même quatre pigeons; que je les lui paierai plus
qu'ils ne valent_. Il y va, l'homme apporte ses pigeons; le Roi lui
demande: _Combien voulez-vous de vos pigeons?_—«Sire, ils valent bien
dix sols la pièce». _Tenez, velà un écu_: en deux demi écus. Il va à
la comédie françoise, où il s'endormoit, ne se pouvoit éveiller tant
qu'on le mit sur l'échafaud.
_Le 16, samedi._—Botté à une heure, mis en carrosse au-dessous de
Montmartre, il y monte à cheval et fait voler ses oiseaux, va au moulin
à vent, où il prend et jette les gants et les mouchoirs de chacun,
et les voit emporter au vent. Il mange des œufs à la coque avec six
apprêtes de pain, mange dans sa cuillère pour ce qu'en devisant il
avoit froissé la coquille, dont il se prit à rire, disant: _Oh! oh! je
rêve_.
_Le 26, mardi._—Il va à l'hôtel de Guise voir Mme de Guise en couches.
_Le 31, dimanche._—Il va jouer en la galerie, puis chez la Reine,
après ensemble à la messe en Bourbon, et à la procession dans le Louvre.
_Le 2, avril, mardi._—Il va à deux heures chez la Reine; à deux heures
et demie il va chez M. de Saint-Luc et de là à Saint-Eustache, où il
tient son fils à baptême avec Madame; nommé Louis[150]. Goûté chez M.
de Saint-Luc.
[150] Louis d'Espinay Saint-Luc, fils du maréchal de Saint-Luc
et d'Henriette de Bassompierre, sa première femme, nommé à
l'archevêché de Bordeaux, mort en 1644.
_Le 4, jeudi._—A neuf heures, en la grande salle, au sermon de M.
Fenouillet, évêque de Montpellier, il lave les pieds aux pauvres; va à
la messe en Bourbon; aux Feuillants, il entend Ténèbres.
_Le 7, dimanche._—Il va à la messe en Bourbon, confessé, communié,
touché mil soixante-dix malades.
_Le 8, lundi._—A sept heures entré en carrosse, il va à Chantelou, la
première fois, passant par le Bourg-la-Reine; il y fait acheter des
échaudés encore tout chauds, en mange la moitié d'un.
_Le 11, jeudi._—Il va chez la Reine, la voit saigner, vient en
carrosse à Conflans, où il a vu M. de Villeroy.
_Le 12, vendredi._—Il va aux Capucins, où M. de Razilly[151] lui
présente huit Américains topinambous, qu'il amenoit de l'île de
Maragnon, l'un desquels et des principaux du pays lui dit en son
langage qu'ils étoient venus pour le remercier des prophètes (les
Capucins) et des bons hommes qu'il leur avoit envoyés, qu'ils les
défendroient bien contre leurs ennemis et pour le prier de leur en
envoyer davantage.
[151] François de Rasilly, seigneur des Aumetz, gentilhomme
ordinaire de la chambre, nommé lieutenant général au Brésil,
colonie dont il essaya vainement la fondation avec ses deux
frères, demeurés célèbres dans les annales de notre marine; il
devint ensuite maréchal de camp et ambassadeur en Savoie. A son
retour à Paris, il fut reçu magnifiquement. Ces Indiens furent
baptisés; trois moururent au bout de peu de temps, François,
Jacques et Antoine; trois autres survécurent, Louis-Marie,
Louis-Henri et Louis-Jean. _Voy._ Les lettres de Malherbe du 15
avril au 23 juin 1613.
_Le 13, samedi._—Mené à Berny, maison de M. le Chevalier.
_Le 25, jeudi._—A sept heures et demie, mis en carrosse, il
va à la messe aux Jésuites, en la rue Saint-Antoine et de là à
Champs-sur-Marne, maison appartenant à M. Faure[152], maître d'hôtel du
Roi, où il a dîné.
[152] Jean Faure, gouverneur de Mirambeau en Poitou, père de
l'évêque d'Amiens (1653).
_Le 28, dimanche._—Mené au cabinet de la Reine, il fait jouer une
comédie par ses enfants d'honneur; ce qui lui arrivoit souvent[153].
[153] Il ne se passe guère de jour où il n'assiste à une comédie,
soit française, soit italienne, presque toujours chez la Reine,
quelquefois ailleurs, et souvent il voit aussi danser un ballet.
D'ordinaire pour l'endormir on faisait jouer du luth par Bailly.
_Le 12 mai, dimanche, à Fontainebleau._—Étant au jardin des fruits,
une gazelle vint droit à lui de course pour le heurter; le Roi porte
promptement et à propos son chapeau au-devant du corps, qu'elle
l'enfourna du haut jusques au fond; il est certain que sans cela elle
lui donnoit dans le petit ventre et bien avant. Et Dieu en soit loué!
Ce fut un grand hasard.
_Le 22, mercredi._—Monsieur et Mesdames arrivent à six heures pour
souper.
_Le 23, jeudi._—Il va jouer à la paume; il pleuroit quand il perdoit:
c'est qu'il n'aimoit pas à être vaincu.
_Le 24, vendredi._—Il dîne, et la Reine aussi, chez M. Zamet, boit du
vin des Canaries, fort trempé, qu'il ne trouve pas bon.
_Le 25, samedi._—Il reçoit en présent par le sieur de Champvallon, de
la part de M. et de Mme de Lorraine, un échiquier d'ambre jaune, venu
du cabinet du duc de Juliers.