billard, à barres, va chez la Reine, où il voit M. le prince de Condé
parlant à elle avec action, dont elle rougissoit. Il part, et va dire
à M. le chancelier: _Monseu le chancelier, velà monseu le Prince qui
gourmande la Roine ma mère; il ne faut pas l'endurer, je le veux pas_.
_Le 22, jeudi._—Il ne désire point étudier les cartes des provinces
d'Ortelius[125], M. de Souvré l'en presse: _Vous êtes en colère_.—«Je
ne le suis point, mais, je vous prie, étudiez.»—_Vous êtes en colère;
levez-vous_; il étoit assis.—«La Reine m'a permis de m'asseoir.»—_Je
vous fairai bien lever_, dit le Roi, et il va prendre une chaise qu'il
apporte lui-même tout contre M. de Souvré, s'assied, sautant dedans et
disant ces mots: _Venez-vous maintenant accomparer à moi!_ M. de Souvré
se lève, et lui, soudain et en riant, s'en va étudier ses cartes. Il
y alla pource qu'il étoit contraint, et riant pource qu'il avoit fait
lever M. de Souvré.
[125] Abraham Ortelius, géographe; il s'agit sans doute de son
livre sur la France, publié à Anvers, en 1594.
_Le 23, vendredi._—Il va à la plaine de Grenelle, à la volerie, et
voit voler le milan, qui fut pris; c'est le premier qu'il a vu voler;
la Reine y étoit.
_Le 24, samedi._—A neuf heures et un quart, pour se garder de dormir,
il fait détacher l'une de ses guenons qui saute, qui court deçà, delà,
par la chambre; puis va chez la Reine, entend les trois messes de
minuit: c'est la première fois. A une heure après minuit déjeuné à la
salle du bal: un morceau de saucisse; pain trempé dans de l'hypocras
blanc, un peu, et autant dans du clairet.
_Le 25, dimanche._—Mené au sermon et à vêpres, à Saint-Jean en Grève.
_Le 26, lundi._—Exhorté à l'accoutumée par le sieur de Fleurence,
lequel, lui parlant de l'excellence de l'Être, lui dit qu'on disputoit
un problème aux Écoles à savoir s'il valoit mieux être et être damné,
que de n'être point et être sauvé; le Roi répond soudain: _J'aimerois
mieux n'être point_. Mené au sermon et à vêpres à Saint-Gervais.
_Le 27, mardi._—Exhorté à huit heures trois quarts; mené par la
galerie aux Feuillants, il va au jardin des Tuileries, fait voler
l'alouette par ses émerillons, voit voler le milan, delà l'eau et
lui deçà, qui fut pris. A deux heures et demie mené en carrosse au
Pré-aux-Clercs, où il monte à cheval et vole la corneille, jette son
oiseau qui la prit.
_Le 28, mercredi._—Exhorté; M. de Fleurence lui discourant de ceux
qui se mêlent de deviner, il demande: _Les faiseurs d'almanachs
disent-ils vrai?_ M. de Fleurence ne répond à la demande.—_Mais quand
ils disent que quelqu'un mourra?_ Il ne répond point encore, et le Roi
ne demande plus rien. Mené à la plaine de Grenelle, pour la volerie
pour corneille.
_Le 29, jeudi._—Mené à la verrerie, il fait faire des petites besognes.
_Le 30, vendredi._—Il étudie fort gaiement, examine lui-même sa leçon
latine, s'interroge et se répond sans faillir, y prend plaisir pource
qu'il entend ce qu'il sait et les raisons de ce que l'on lui demande,
ce qu'il ne faisoit pas auparavant qu'il ne les savoit pas. Il n'aime
pas à ignorer ne à le paroître; dansé, tiré des armes. Mené au bois
de Vincennes à la volerie, il faisoit un grand froid; ramené à cinq
heures, étudié fort bien, gaiement.
_Le 31, samedi._—Sur sa leçon, qui étoit que: _Justus princeps debet
semper habere in promptu clementiam pro delinquentibus_, M. Le Fèvre,
son précepteur, exagère cette vertu et la loue sur toutes, disant qu'un
prince doit toujours pardonner; il répond: _Et monsieur de Vatan?_
(prisonnier à la Conciergerie, pour crime de lèse-majesté). M. Le Fèvre
lui dit: «Sire, le prince doit toujours pardonner, mais il doit envoyer
aux magistrats le jugement des crimes.» Il songe, et pour faire voir
qu'il ne tenoit pas à lui que le sieur de Vastan[126] n'obtînt pardon,
il appelle: _Monsieur de Souvré que je vous die un mot à l'oreille_,
et il lui dit: _La Roine ma mère dit que si on lui pardonnoit, il y
en auroit beaucoup d'autres qui voudroient faire de même_.—«Vraiment,
Sire, lui dit M. de Souvré, voilà une parole fort notable.» Je demande
à M. de Souvré, tout haut, si le Roi auroit agréable que je l'écrive en
mon journal, il dit: _Monsieur de Souvré, dites-le lui à l'oreille_. Il
fait paroître sa discrétion au secret.—Mené aux Augustins, à vêpres,
puis au Palais, où il achète quantité de petites besognes d'argent.
[126] «Il y a en Berry, écrit Malherbe à la date du 25 novembre
1611, une petite rumeur d'un nommé Vaten, qui, pource que
l'on avoit pris quelques faux-sauniers en ses terres, a, par
représailles, arrêté le fils de M. Robin (fermier général des
gabelles) et le tient encore. Le conseil a donné arrêt contre
lui, par lequel il est dit que sa maison sera rasée. Pour moi,
je crois qu'il aura son pardon, pource que des principaux de la
Reine sont ses parents.»—Florimond Vastan, seigneur du Puy, fut
exécuté en Grève le 2 janvier 1612.
ANNÉE 1612.
Le Roi communie au jour de l'an.—Fête des Rois.—Son goût pour
la chasse de plus en plus développé.—Vers du Roi.—Ballet des
trois parties du monde.—Incendie au Louvre.—Sermon de M. de
Richelieu.—Demande de la main de Madame pour le roi Philippe IV
par l'ambassadeur d'Espagne.—Quintaine à la place Royale.—Mort
du duc de Mantoue.—Le Roi visite assez fréquemment la reine
Marguerite.—Voyage à Brie-Comte-Robert.—Accident.—Histoire
d'une guenon.—Mot à madame de Longueville.—Le duc de Pastrano,
ambassadeur d'Espagne.—Contrat de Madame.—Bal chez la reine
Marguerite.—Fête à ce sujet.—Le Roi ne veut pas se mettre en
deuil noir pour le comte de Soissons.—Le Roi fouetté.
_Le 1er janvier, dimanche._—Il ne veut point déjeuner, pource qu'il
avoit à communier; exhorté, à neuf heures et demie mené à la messe à
la chapelle de Bourbon; à dix heures trois quarts en la salle basse du
Louvre, il touche deux cents malades. Mené en carrosse au sermon et aux
vêpres à Saint-Louis, rue Saint-Antoine.
_Le 5, jeudi._—A six heures et un quart il va chez la Reine, fait
couper devant lui le gâteau des rois; il est le roi; j'eus l'honneur
d'en être.
_Le 7, samedi._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite et de là
voir M. le prince de Conty, où il a goûté.
_Le 10, mardi._—En dînant M. de Marsilly[127], maître d'hôtel, disoit
à M. le chevalier de Guise[128] que jamais hommes n'ont tant aimé les
oiseaux que feu M. le cardinal, son oncle, tué à Blois, et feu M. le
maréchal de Montmorency; le Roi dit soudain: _Oh! je ne leur en céderai
rien. Je me lève à quatre heures pour les panser_.
[127] Claude de Poulet ou Paulet, vicomte de Marcilly, seigneur
de Saint-Germain, capitaine des chevau-légers de la Reine, puis
maréchal de camp; il commanda, en 1636, le secours de Dourlens.
[128] François-Alexandre-Paris, chevalier de Malte, fils de Henri
Ier, duc de Guise, et de Catherine de Clèves, lieutenant général
en Provence, tué le 1er juin 1614 d'un éclat de canon au château
de Baux.
_Le 14, samedi._—En soupant il s'entretient de la volerie. M. de
la Vieuville fils[129], grand fauconnier, lui racontoit qu'un jour,
volant pour corneille, un faucon porte une corneille par terre, et
qu'une autre corneille fondit sur le faucon qui avoit lié la première
et la tenoit liée dessus; le Roi lui dit: _Que ne preniez-vous cette
corneille en vie pour lui faire voler le faucon!_
[129] Charles Ier, fils de Robert, marquis de la Vieuville, et de
Catherine d'O: il fut duc et pair, et mourut le 2 janvier 1653.
_Le 16, lundi._—Mené au Bourg, il prend un héron pour la première fois.
_Le 26, jeudi._—Chez la Reine, M. le prince de Condé lui dit à part
qu'il ne crût pas qu'eux, qui étoient princes de son sang, eussent
dessein de l'enlever, qu'ils n'en avoient point d'autres que d'exposer
leur vie pour lui.—_Je ne m'en soucie pas!_—Le soir la Reine lui
dit en se jouant, après souper: «Mon fils, je vous veux marier, le
voulez-vous bien?»—_Je le veux bien, Madame._—«Mais vous ne sauriez
pas faire des enfants.»—_Excusez-moi, Madame._—«Et comment le
savez-vous?»—«_M. de Souvré me l'a apprins._»—Le jour il avoit été
question au conseil de son mariage avec l'Infante.
_Le 27, vendredi._—Il étoit de fort gaie humeur, veut faire des vers,
et fait ceux-ci:
Il est aujourd'hui vendredi,
Dont je ne suis pas marry,
Car je mangerai du ris
En la ville de Paris.
J'ai vu un grenouillon
Qui aiguisoit un jon
Pour faire un bâton.
_Le 30, lundi._—Il donne audience à l'ambassadeur de Venise et à celui
de Savoie, chez la Reine.
_Le 2 février, jeudi._—Il va en la galerie, où il donne audience au
recteur de l'Université, qui lui apporte le cierge pour la procession
et par occasion le remercie pour la justice qui lui avoit été rendue
quelques jours auparavant par le Parlement contre les Jésuites.
_Le 7, mardi._—En soupant il s'entretient de la fauconnerie avec le
sieur de Marsilly, qui racontoit au Roi qu'il avoit mis son fils au
collége Montaigu, en la chambre du sieur Grassot, pour lui apprendre
les sciences. Le Roi reprend: _Comment parlera-t-il à lui toute la nuit
comme vous faites aux oiseaux!_
_Le 11, samedi._—Il demande à boire; le servant bronche en avançant le
verre, et renverse de la tisane sur la main et le bras du Roi voulant
prendre le verre; il s'en pique en souriant, et dit: _Je n'ai plus
soif, vous m'avez rafraîchi_, et cache ainsi son déplaisir.
_Le 17, vendredi._—Il va chez la Reine, où il se joue à faire ses
petits gentilshommes ambassadeurs de divers royaumes vers la Reine
pour se réjouir du mariage du Roi et de l'Infante; il y en avoit des
topinambours. En soupant l'on parloit de courir la bague et des bons
coureurs; quelqu'un dit que les Gascons y étoient excellents et qu'ils
couroient la bague dans le ventre de leur mère, il dit soudain: _Ils
naissent la lance au poing_.
_Le 25, samedi._—Il est servi par M. du Maine, levé en robe, la Reine
le vient voir; la reine Marguerite aussi; il étoit un peu malade.
_Le 27, lundi._—A deux heures il donne audience aux ambassadeurs
d'Angleterre et de Saxe.
_Le 29, mercredi._—Levé bon visage, gai, étudié, puis il va chez la
Reine; joue ensuite au billard, va à la volerie au bois de Vincennes,
se traîne sur le ventre pour tirer aux oiseaux de vivier qui étoient
dans une mare.
_Le 1er mars, jeudi._—Il voit danser le ballet de madame de
Puisieux[130], où il y avoit neuf demoiselles qui représentoient les
trois parties du monde.
[130] Madeleine de Neuville de Villeroy, première femme de Pierre
Brulart, fils aîné du chancelier de Villeroy et appelé du vivant
de son père, M. de Puisieux.
_Le 6, mardi._—Sur les deux heures il va chez la Reine, où il voit un
carrousel. Un officier des siens, sommier d'échansonnerie, tombe du
haut de la vieille montée, du côté du septentrion, et se tue, et le
feu se met aux combles de la tour, du côté du Pont-Neuf, en la chambre
de garçons de sa garde-robe. Le soir il voit danser un ballet à Madame
Christine.
_Le 7, mercredi._—En s'éveillant il dit qu'il a songé toute la nuit au
feu, qu'il aidoit à l'éteindre et qu'il voyoit rompre des lances, comme
il avoit fait au carrousel, la veille. Étudié; il n'a point déjeuné;
son précepteur, M. Le Fèvre, n'y étoit point. M. le marquis d'Ancre lui
dit que le sieur de Fleurence, sous-précepteur, n'étoit jamais malade,
comme étoit quelquefois M. Le Fèvre, et qu'il falloit que je fisse
prendre une médecine au sieur de Fleurence; le Roi dit: _Il faut donc
que ce soit le jour que monsieur Le Fèvre sera malade_.
_Le 9, vendredi._—Il se fait lire un livre de raillerie intitulé: _Le
voyage de maître Guillaume en l'autre monde vers Henry le Grand_.
_Le 17, samedi._—M. le grand écuyer arrive, revenant de son
gouvernement de Bourgogne; le Roi lui fait bonne chère avec transport.
_Le 18, dimanche._—Il va à Saint-André des Ards, au sermon de M. de
Richelieu, évêque de Luçon, puis à l'hôtel et parc du Luxembourg.
_Le 26, samedi._—Devant la Reine et Mesdames, l'ambassadeur d'Espagne
demande Madame en mariage pour le Roi son maître, parlant à la Reine,
puis à Madame, le genou en terre, en mêmes et semblables termes:
«Madame, l'honneur que j'ai reçu du Roi mon Seigneur, au commandement
qu'il m'a donné de recevoir de sa part les assurances de vos bonnes
volontés, surpasse de beaucoup tout ce que je pourrois espérer au
monde, et celui que vous lui faites est le plus grand bien, plus grand
contentement, plus grande félicité et la plus grande joie qui peut
arriver à l'Espagne. La gloire ne m'en est point due, mais il la faut
transporter au Saint-Esprit, qui a présidé en vos conseils.»
_Le 3 avril, mardi._—En soupant je lui dis la première nouvelle que
madame de Guise étoit accouchée d'un fils[131]. M. de la Curée me
l'envoya dire pour le lui dire; il fait contenance d'en être joyeux et
envoya bien peu après le faire dire de sa part à M. de Souvré par M. de
Humières; il me demande s'il y avoit bien neuf mois.
[131] François de Lorraine, prince de Joinville, né le 3 avril
1612, mort sans alliance, le 7 novembre 1639.
_Le 5, jeudi._—A une heure après midi il arrive en carrosse à la place
Royale, posé sur l'échafaud dressé devant la Quintaine pour voir les
entrées des tenants et assaillants, faites pour les réjouissances de
son mariage; il y a goûté, à quatre heures.
_Le 6, vendredi._—Mené à la place Royale, comme le jour précédent.
_Le 7, samedi._—A une heure trois quarts à la place Royale, il voit
courir la bague.
_Le 10, mardi._—A trois heures et demie il va chez la Reine, où il
donne audience au sieur Carlo di Rossi, venant de la part du duc de
Mantoue annoncer le décès de son père.
_Le 12, jeudi._—En lui donnant sa chemise à son coucher, on voit que
sa poitrine, son ventre, son dos, se trouvent couverts par-ci par-là de
pustules rouges de petite vérole.
_Le 14, samedi._—Fort gai; il s'amuse à tailler des doublures de toile
pour les chausses de son Robert[132], les coud, et lui taille aussi des
manches de taffetas, se fait jouer du luth par le Bailly, joue lui-même
dessus; il étoit au lit.
[132] Son singe.
_Le 15, dimanche._—Il prend plaisir à voir sauter son Robert tenant
un petit chien, lui fait donner à dîner de ce qu'il lui avoit fait
préparer lui-même dans ses plats d'ivoire; il taille des habits pour
son Robert, y travaille lui-même, il les dessine. A neuf heures un
quart levé, il fait le Pantalon par la chambre; l'on faisoit son lit,
il saute dessus pour faire recommencer, mais c'étoit pour donner le
temps à ceux qui travailloient à l'habit de Robert, et le finir.
_Le 17, mardi._—Il s'amuse à battre du tabar, puis à faire l'habit de
Robert, y coud lui-même du passement, y fait travailler Archambaud,
l'un de ses tailleurs, qu'il avoit envoyé querir, et l'attendoit avec
impatience, et lui disoit qu'il ne seroit plus tailleur des magots;
il se prend à le gausser doucement, lui reprochant qu'il étoit encore
couché avec sa femme. Ensuite il joue à l'oie. Il eut opinion que M. de
Marsilly lui racontoit quelque chose de non véritable: _Ah! Marsilly,
l'Écriture dit que Omnis homo mendax, et je vous assure que vous l'êtes
grandement_.
_Le 19, jeudi._—Il charge ses coffres sur des dogues, les fait aller,
se fait appeler Monsieur par Descluseaux, fait armer huit ou dix de ses
petits de ses harquebuses et de tronçons de pique; il est mousquetaire.
L'on parloit d'oiseaux; le jeune de Loïnes, qui avoit ceux de son
cabinet, dit que M. le marquis de Rosny en avoit un très-bon, et qu'il
le vouloit donner à Sa Majesté, mais qu'il le gardoit: _Oui, il me le
veut donner, mais il le garde_, dit le Roi.
_Le 19, jeudi._—Levé en robe, la Reine le vient voir. S'en retournant,
elle dit: «Demain vous n'aurez point de sermon.» M. de Souvré répond
que M. de Fleurence lui en fera un. La Reine sort, et n'entend point
ces paroles qu'il dit: _Oui, Fleurence me dira encore des sottises_.
Fleurence répond: «Sire, j'aime mieux que vous me haïez homme de bien
que si vous m'aimiez méchant; je gagnerai aussi bien ma vie en Turquie
qu'auprès de Votre Majesté.» Tancé aigrement par M. de Souvré, enfin il
s'apaise, ayant assurance de lui qu'il n'en parleroit point à la Reine.
_Le 22, dimanche._—Mené chez la Reine, elle dînoit. Quelqu'un lui vint
dire que M. l'évêque de Luçon ne prêcheroit pas, et s'il lui plaisoit
que l'on avertît le père Coton. La Reine répond: «Oui, mais il n'est
pas préparé.»—_J'en suis bien aise_, dit le Roi, _il ne sera pas si
long_. Il chante à la chapelle, et se fait entendre par-dessus tous.
_Le 23, lundi._—M. de Fleurence, par discours, récite l'histoire de
Silène, premier législateur des Locriens, qui avoit fait une loi que
les adultères auroient les yeux crevés. Son fils le premier enfreint la
loi; le peuple pour l'amour du père le veut dispenser de la peine. Il y
résiste; mais à la fin, éprouvant leur bonne volonté, veut que ce soit
à la charge que son fils auroit l'œil droit crevé et lui le gauche.
Le Roi demande à Fleurence: _Savez-vous bien pourquoi il se fit crever
l'œil gauche._—«Non Sire».—_Afin de mieux tirer de la harquebuse._
_Le 24 mardi._—Il va chez la Reine, et avoit envie de s'en aller à la
galerie; il en presse M. de Souvré, qui, causant avec la Reine, faisoit
la sourde oreille. Le Roi va dire à Mme la marquise d'Ancre: _Velà
Monsieur de Souvré qui fait premièrement ses affaires, puis il pensera
aux miennes_.
_Le 26, jeudi._—Il étoit toujours malade, mais gai; il joue à l'oie
avec MM. de Vendôme, le grand écuyer, et d'Épernon; la Reine lui donne
un petit coffre de jaspe pour présent, qu'elle lui avoit promis s'il
prenoit sa médecine.
_Le 29, dimanche._—Il va à la messe à Bourbon, confessé, communié.
Au sermon en la salle, le père Coton fut court, le Roi lui en faisoit
signe, claquant des mains, mais bas.
_Le 30, lundi._—Il part en carrosse, va à la place Royale pour y voir
courir la bague, dont la course avoit été remise. M. de Rouillat,
gentilhomme gascon, la gagne; il étoit neveu de M. d'Épernon.
_Le 3 mai, jeudi._—Mené à Issy, au jardin de la reine Marguerite, il
pêche à la ligne.
_Le 9, mercredi._—Il battoit le tambour contre la table avec sa
cuillère et sa fourchette; M. de Souvré l'en reprend; il s'en fâche,
et lui dit: _Vous ne m'aimez pas tant comme fait Galaty_: c'étoit le
colonel des Suisses, auquel il venoit de frapper dans les mains avant
déjeuner sur la protestation qu'il lui faisoit de son affection.
_Le 14, lundi._—Vêtu de deuil[133], il s'en fâchoit, touché du
souvenir du Roi son père. Il prie Dieu, ne déjeune point. Mme de
Montglat lui racontoit des actions de son enfance, comme il fut sevré
avec de la moutarde, ce qu'il disoit, et comme elle continuoit:
_Parlons plus de cela, mamanga, parlons de mes harquebuses; qu'on me
les apporte_, et envoye querir les moules et les clefs, et les lui
montre toutes. Il n'aimoit nullement entendre parler de ses enfances.
Il va à la place Royale, en carrosse, chez Chastillon, son topographe,
où il s'amuse à diverses inventions[134].
[133] Pour l'anniversaire de la mort de son père.
[134] Nicolas de Châtillon, d'une famille noble de Champagne,
encore existante, 1547-1616.—Il construisit la place Royale et
acheva le Pont-Neuf.
_Le 20, dimanche._—M. de Villeroy prend congé de lui pour aller
trouver MM. les prince de Condé et comte de Soissons. Il va chez la
Reine; il demande quand il partira?—«Quand le Parlement aura fait ce
que je leur ai commandé,» dit la Reine. Le Roi répond: _Madame, envoyez
leur dire qu'ils s'assemblent, et me y envoyez; ils ne me refuseront
point_.
_Le 23, mercredi._—Entré en carrosse, il est surpris de vents
et d'éclairs, de tonnerre et de pluie, qui se continue jusqu'à
Brie-Comte-Robert, où il arrive à sept heures; le carrossier voulant
rentrer par la ville dans le château, le carrosse s'accroche par
l'impériale contre les dents de fer de la herse, de telle façon qu'à
grand'peine on l'en peut arracher; les bras du carrosse en furent tout
rompus; cependant il pleuvoit extrêmement et fut-on contraint d'en
faire sortir le Roi par le devant du carrosse, qui étoit accroché,
et tous ceux qui étoient dedans en firent de même; c'étoient MM. de
Vendôme, de Verneuil, le chevalier de Guise, le marquis de la Valette,
M. de Souvré, le baron de Vitry, capitaine des gardes.
_Le 29, mardi._—Le marquis de Spinola arrive d'Espagne allant en
Flandre[135].
[135] Frédéric Spinola, général de galères de Hollande, frère
d'Ambroise, l'un des plus grands généraux de son temps: il mourut
en 1630 au siége de Casal.
_Le 30, mercredi._—Il donne audience au marquis de Spinola. Il se
fâche contre M. de Souvré, à cause d'une fraise empesée: il n'aimoit
pas à être contraint en ses habits. Il fait des chaperons à ses
pies-grièches avec du cuir rouge.
_Le 31, jeudi._—Le marquis de Spinola et le comte de Buquois[136]
prennent congé de lui.
[136] Bucquoy est un bourg avec titre de comté en Artois, près de
Bapaume.—Armand de Longueval, comte de Bucquoy, gagna avec le
duc de Bavière la fameuse bataille de Prague, en 1620, contre les
Bohémiens protestants révoltés. Le comte de Bucquoy était déjà
passé, allant de Flandre en Espagne, en octobre 1611, et avait
salué le Roi et la Reine.
_Le 2 juillet, lundi._—Ce jourd'hui, à sept heures du matin, part M.
le connétable pour s'en aller en Languedoc. Le Roi court après les
oiseaux à force et surtout après un auriol.
_Le 4, mercredi._—Revenant de Fontainebleau, il s'amuse dans le parc
à faire courir des cochons; il donne cinq écus à un paysan à qui ils
étoient, pour ce qu'il disoit que son cochon se mourroit pour ce qu'il
avoit été mordu à l'oreille. Quelqu'un lui dit que c'étoit trop: _Hé!
c'est un pauvre homme; à cette heure qu'il a cinq écus, son cochon ne
mourra plus_, dit le Roi se souriant.
_Le 13, vendredi._—Il va à Montfaucon pour voir éprouver des canons de
nouvelle invention.
_Le 22, dimanche._—Mené en carrosse le long de la rivière; il avoit
envie d'aller à pied et M. de Souvré ne le vouloit pas. Il avoit fait
mettre une de ses guenons dans le carrosse; il commande à Bagauld, son
artillier, de jeter des fusées. La guenon eut si grand peur, qu'elle
remplit tout d'ordure et particulièrement sur le Roi, et lors chacun de
sortir; l'on lave le Roi à la rivière, il fallut couper une manche de
sa chemise tant elle étoit gâtée, et lui bien aise pour aller à pied,
fait jeter des fusées contre les personnes qui passent au chemin à
cheval.
_Le 27, vendredi._—M. le grand écuyer, lui donnant le bonsoir, lui
demande permission d'aller le lendemain voir courir les chiens de M. de
Vendôme; Le Roi lui dit: _Si vous avez envie d'aller à la chasse, les
miens courront demain; je vous donne cet avis_.
_Le 31, mardi._—Mené à la chapelle Saint-Louis des Jésuites, au sermon
du cardinal de Sourdis; puis à la plaine de Grenelle, où il monte à
cheval, et revient à cheval.
_Le 1er août, mercredi._—Il dit à M. de Souvré qu'il étoit fête et
qu'il ne falloit pas étudier: «Oui, sire, mais ce n'est pas fête
d'apôtre.»—_Hé Mosseu de Souvré, excusez-moi, je m'en vas le vous
montrer_, et il lui récite l'histoire de saint Pierre-aux-liens.
M. de Souvré lui dit: «Vous l'avez apprinse dans la vie des
Saints».—_Excusez-moi, je l'ai apprinse en l'Évangile._
_Le 2, jeudi._—Il va chez la Reine, qui prenoit médecine; il lui
dit: _Courage, Madame; allons, Madame, courage; courage, Madame_, et
disant courage, il remplissait toujours ses pochettes de dragées, et de
cimires (_sic_) de melon, _courage, Madame; il faut qu'ouvrir la bouche
bien grande et jeter dedans_.
_Le 5, dimanche._—Il va à Rueil, où il dîne chez le sieur de
Mouisset[137].
[137] _Voy._ tome I, page 357, note 536.
_Le 9, jeudi._—Mme de Longueville prend congé de lui pour aller
en voyage avec son mari, à Notre-Dame de Montagne, lui disant
qu'elle faisoit beaucoup de miracles. Le Roi dit en souriant à M.
de Longueville: _Elle feroit un grand miracle, si de fol que vous
êtes, elle vous faisoit devenir sage_. Le Roi avoit opinion que M. de
Longueville avoit l'esprit un peu gaillard.
_Le 13, lundi._—Mené en carrosse au pont Notre-Dame pour voir passer
le duc de Pastrano, prince d'Evoly, ambassadeur d'Espagne, pour
demander Madame en mariage.
_Le 16, jeudi._—A sept heures et demie il donne audience à don Diego
de Selna, duc de Pastrano, qui le salue de la part du roi d'Espagne. Sa
réponse fut: _Je remercie le Roi de sa bonne volonté, assurés-le que
je l'honorerai toujours comme mon père et l'aimerai toujours comme mon
frère_. L'on y avoit ajouté: «Et que j'userai de ses bons conseils», ce
qu'il ne dit point, soit par oubli ou par dessein.