heures et demie à la comédie, en l'hôtel de Bourgogne.—Mis au lit, il
s'endort à la musique de Bailly, chantant et jouant de la lyre avec le
joueur de luth de la reine d'Angleterre, qui en jouoit et chantoit la
basse.
_Le 26, lundi._—Éveillé à une heure après minuit, il avoit de
l'inquiétude pour avoir ouï parler des esprits à son coucher; il les
craignoit.—En étudiant il entre en mauvaise humeur contre M. de
Souvré, qui le reprenoit de ce qu'il s'amusoit; il avoit le chapeau sur
la tête, le Roi lui dit: _Vous avez votre chapeau sur la tête!_—«Oui,
et si je le vous ôterai pas pour cette heure. Ce n'est pas que je sache
ce que je vous dois, qui est cent mille fois plus. Plaignez-vous en
à la Reine.»—_Je ne vous ôterai pas aussi le mien._ M. Le Fèvre, son
précepteur, le voulut aussi un peu presser sur la leçon; le Roi lui
dit: _Quoi! et du commencement vous étiez si doux que vous trembliez
tout; et maintenant vous êtes si rude!_ Tiré des armes à l'accoutumée
et dansé.—Peu après souper il entend les Comédiens françois en sa
chambre; la Reine y étoit.
_Le 27, mardi._—Après déjeuner il est exhorté à son corps défendant,
pource qu'il croyoit ne devoir point étudier, à cause que ce jour étoit
celui de sa naissance[99].—Mis au lit, il se fait apporter un petit
navire d'argent et se y amuse diversement, dit qu'il ne se veut point
endormir qu'à l'heure pareille de sa naissance.
[99] Le Roi entrait dans sa douzième année.
_Le 28, mercredi._—A dîner on lui sert une caille, qu'il avoit prise
le jour précédent à la chasse, et deux moineaux, que le matin il avoit
tués et frappés à l'œil, aux Tuileries, avec son arbalète à argelet:
_Portez_, dit-il, _cela à Mousseu de Souvré, et dites-lui que velà des
ortolans des Tuileries que je lui envoie_.
_Le 1er octobre, samedi, à Paris._—Mené en carrosse chez la reine
Marguerite.—A son souper il reprend un gentilhomme servant qui n'avoit
point encore servi: _Votre serviette n'est pas bien_; et ne la mettant
pas encore bien: _Non, non, il faut la mettre ainsi_, lui dit-il
doucement, comme le lui voulant apprendre.
_Le 3, lundi, voyage._—Il va à la messe en Bourbon; à sept heures il
est mis en carrosse et part de Paris pour aller à Fontainebleau. A
Villejuif il fait acheter un pain d'un sol, met pied à terre, chemine
assez bien en mangeant son pain; arrivé à dix heures et demie à
Sauvigny, il y a dîné. Il part de Sauvigny à deux heures, arrive à cinq
heures à Villeroy.
_Le 4, mardi._—A six heures déjeuné, puis mené en carrosse, il arrive
à neuf heures et demie à Cély, où il a dîné. Il part de Cély et arrive
à une heure et demie à Fontainebleau; il est toujours promené sur le
canal, dans la galerie, à cheval, à pied, dans les jardins jusques à
cinq heures.
_Le 8, samedi, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle près de la salle
du bal, puis chez la Reine.
_Le 11, mardi._—A deux heures botté, monté à cheval, mené à la chasse
au loup, par delà la rivière de Moret.
_Le 12, mercredi._—En soupant l'on parla d'Engoulevent[100] qui étoit
prince des sots; il dit: _Annibal_ (l'un de ses nains) _est de ses
sujets, et Danobis_ (l'un des garçons de sa chambre). _C'est le plus
grand royaume du monde._
[100] _Voy._ tome I, page 61, note 88.
_Le 13, jeudi._—Éveillé à deux heures après minuit, doucement, il a
peur; c'étoit depuis la mort du Roi son père, qu'il avoit vu dans le
lit[101]. Il fait passer un valet de chambre de chaque côté de son lit,
pour s'assurer, se rendort jusques à quatre; fait de même, se rendort
jusques à six et demie.
[101] _Voy._ au 15 août précédent.
_Le 16, dimanche._—En la chambre de la Reine, il donne le bonnet de
cardinal à M. l'évêque de Béziers, Florentin et grand aumônier de la
Reine, qui fut appelé cardinal de Bonzi; c'est le premier cardinal
qu'il a fait.
_Le 18, mardi._—Il fait venir Mme de Ragny, qui craignoit les singes
et les guenons, lui fait peur des siennes. M. le prince de Condé
revient de Guyenne; il le reçoit gaiement, et mettant sa main à son
bonnet de nuit, bridé par la bande de sa glande[102]: _Voyez_, dit-il,
_je ne saurois ôter mon bonnet, il est attaché_. Il l'entretient de
bonne façon, lui parle de toutes sortes de choses. A quatre heures
il se remet au lit; étudié; il me fait l'honneur de me demander si
j'écrivois toujours ce qu'il faisoit et me commande d'écrire comme, la
nuit précédente, il avoit songé que _Courtenvaux avoit une fille que
sa femme avoit faite, et que Haran_ (garçon de sa chambre et de ses
chiens) _en avoit été le compère_; et là-dessus il s'en prend à rire.
Il s'endort à la musique du luth et de la voix de Bailly.
[102] Le Roi avait depuis la veille une glande sous la mâchoire,
et gardait la chambre.
_Le 19, mercredi._—Il prend un clystère fait de lait, de fleurs de
camomille et de sucre blanc; il fait beaucoup de mystères plaisants
avant que de le prendre, dit à M. de Souvré: _Demandez à mousseur
Hérouard si ce qu'on fait prendre par force fait pas mal_. M. de Souvré
le menace du fouet; cette crainte le lui fait prendre, puis il menace
M. de Souvré: _Si j'avois des verges, aussi vrai je vous en fairois
prendre un_. A dîner il est servi par M. le chevalier de Guise.
_Le 20, jeudi._—A cinq heures il se lève en robe, se fait porter ses
harquebuses (il en avoit sept), me dit: _S'il venoit des ennemis, velà
bien pour leur faire un beau salve_ (sic). Il prend une des harquebuses
sur son épaule, se promène en soldat. A deux heures il a tiré une
harquebusade[103] d'harquebuse à rouet, chargée à balle, contre un
cyprès qui étoit au milieu d'un carré du parterre, sans s'ébranler
en façon du monde. Il en tire encore une autre sans balle; il ne fut
jamais si content; il avoit desiré d'en avoir permission de la Reine,
d'autant que M. de Verneuil en avoit tiré.
[103] Par la fenêtre de sa chambre.
_Le 21, vendredi._—Il prend du lait d'amandes et l'ayant pris, dit:
_Si tous les clystères étoient aussi bons que cela, j'en prendrois
souvent, comme madame de Ragny dit qu'on les prend en Bourgogne_[104].
Étudié, il entend la messe dans son lit; dîné. Levé, il se joue
doucement à son lapin et à ses deux petits chiens _Tinton_ et _Mourac_,
et à limer du fer. A deux heures tiré à balle, de sa harquebuse,
faite à Rouen par Timothée, laquelle lui avoit été donnée par M. de
Blainville[105], et il l'appeloit de son nom _la Blainville_. Il tire
au blanc, de cinquante pas, donne à un pouce près du blanc, puis sur un
geai qui étoit en une des premières et prochaines allées du jardin; il
tire de la fenêtre de sa chambre, de haut en bas, et le frappe en la
tête. Étudié, etc., il tire encore de la harquebuse et tue un geai tiré
de sa fenêtre dans le jardin.
[104] Par la bouche.
[105] _Voy._ au 31 octobre 1604.
_Le 22, samedi._—A douze heures et demie levé, vêtu, ôté son
bonnet, puis son chapeau, laissé la bande sous sa glande. Pendant
son dîner[106] M. le duc de Guise, qui le servoit, lui disoit qu'il
étoit venu un Anglois qui avoit des dogues fort furieux et des ours,
et que s'il plaisoit à Sa Majesté de lui donner une pension de mille
écus, il lui entretiendroit toute l'année vingt et cinq dogues qui
lui donneroient du plaisir, et quand il lui plairoit il les feroit
combattre à outrance; et il lui réitéra trois ou quatre fois ce mot
d'_outrance_. Le Roi écouta tout sans mot dire, jusqu'à ce qu'il dit:
_Non, non; point à outrance; non, je veux pas à outrance_; c'étoit par
débonnaireté, car il ne vouloit même pas que les dogues fussent menés
aux toiles, de crainte qu'ils ne fussent blessés. A trois heures il va
en la chambre ovale, pour voir combattre les dogues de l'Anglois contre
un ours.
[106] Avant de se lever.
_Le 23, dimanche._—Il prend médecine, sous la promesse de M. de
Souvré qu'il tirera quatre harquebusades; remis au lit, d'où il tire
deux harquebusades qui sortent par la fenêtre; il y étoit fort chaud.
Levé en sa robe et bottines, il tire par la fenêtre une harquebusade
et tue un geai au jardin; il couchoit en joue du côté droit et miroit
de l'œil gauche. Sa quatrième harquebusade il la tira du coin de son
cabinet, contre le pavillon du milieu de la galerie et donna dans un
autre trou où il y avoit un nid d'hirondelles, où il tiroit. A trois
heures et demie goûté; il fait prendre des oiseaux à la glu, fait
démonter et remonter des canons et des rouets de harquebuses, et en
régler les charges.
_Le 24, lundi, à Fontainebleau._—A huit heures, sous promesse que lui
fait M. de Souvré de n'étudier point, il prend un clystère.
_Le 25, mardi._—On lui apporte un petit pot de verre où il y avoit de
la crème avec de l'eau de rose pour frotter son nez[107]; il n'en veut
point, nous en fait manger et en donnant à M. de Blainville, guidon de
sa compagnie de gendarmes, qui étoit de la Religion: _Tenez, mangez;
velà qui vous faira devenir catholique_. Il s'amuse à clouer les tapis
du pied de son lit avec le tapissier, va chez la Reine.
[107] Où il avoit une inflammation.
_Le 26, mercredi._—Étudié, mené à la chapelle près de la salle du bal,
puis chez la Reine; dîné. Il donne audience à l'ambassadeur de Savoie;
à trois heures mené en carrosse aux toiles.
_Le 27, jeudi._—Étudié; on lui montroit la carte d'Espagne et les
avenues de la frontière, il l'étudioit fort attentivement. M. Le Fèvre
lui ayant dit que la France étoit bien un plus grand, plus beau et plus
riche royaume, le Roi dit: _Si[108] voudrois-je qu'elle fût à moi_.
[108] Pourtant.
_Le 28, vendredi._—A six heures levé, vêtu, botté; on lui dit que s'il
faisoit mauvais temps, il ne pourroit sortir: _Je fairai_, dit-il,
_fermer le carrosse_. On lui répond: «Votre Majesté n'y verra goutte
dedans.»—_Je fairai allumer des bougies plus tôt._ Il va à la messe,
puis entre en carrosse et va à Cély, où il a dîné. Il s'amuse à tirer
aux petits oiseaux à la harquebuse, puis est mené à la chasse au loup;
il y en avoit trois grands et quatre petits dans l'enceinte. Ramené
à quatre heures, à six devêtu, mis au lit, à huit heures et un quart
il s'endort, combattant en soi-même pour ne s'endormir point tout à
plein, d'autant qu'il n'avoit pas prié Dieu; il demande son aumônier,
et, se trouvant retiré, il prie Dieu de lui-même et s'endort à huit
heures trois quarts.
_Le 30, dimanche._—A trois heures il est parti en carrosse et la
Reine aussi, sur la route de Moret, pour aller à la rencontre de Mme
la duchesse de Lorraine[109], fille de M. le duc de Mantoue. Mme la
princesse de Conty descend pour aller vers elle, de la part du Roi
et de la Reine; le Roi dit: _Dites à madame de Lorraine qu'elle ne
descende pas, qu'elle ne s'incommode pas pour moi et je m'incommoderai
pas pour elle_. Toutesfois elle descend, va vingt-cinq pas à pied et
salue LL. MM., qui mirent pied à terre.
[109] Marguerite de Gonzague, seconde femme de Henri, duc de
Lorraine.
_Le 31, lundi._—Mené à la chapelle près de la salle du bal, puis chez
la Reine et après se jouer en la galerie lambrissée. Après souper il va
en sa chambre, joue à remue-ménage.
_Le 1er novembre, mardi, à Fontainebleau._—Mené au jardin du Tibre, il
tue de sa harquebuse une alouette puis un roitelet, ne tire jamais à
faute.
_Le 2, mercredi._—Il dit qu'il ne veut pas déjeuner, prie Dieu sous
promesse de n'étudier pas l'après-dînée.
_Le 3, jeudi._—Mené promener au canal et aux jardins, où la Reine mène
Mme de Lorraine pour les lui faire voir. Après souper il va chez la
Reine, tire à part, dans le grand cabinet de la Reine, Mme de Lorraine,
Mme la princesse de Conty, Mme de Guise sa mère, M. de Guise, et joue
à remue-ménage; y fait jouer M. de Lorme, premier médecin de la Reine.
Ramené, devêtu, M. de Vaudemont[110] lui donne sa chemise.
[110] François de Lorraine, duc de Lorraine, né en 1624, mort en
1632.
_Le 4, vendredi._—M. le cardinal Gonzague[111], neveu de la Reine,
arrive.
[111] Ferdinand de Gonzague, duc de Mantoue en 1612, mort en 1626.
_Le 5, samedi, à Fontainebleau._—Éveillé à cinq heures et demie après
minuit, il demande à quelle heure il s'étoit endormi[112] et, ayant
compté: _Il se faut lever, c'est assez dormi_. Ses valets de chambre
le veulent persuader de dormir encore, et disent que la Reine leur a
commandé de ne le lever point qu'il ne soit six heures: _Hé! comment
est-il possible de faire dormir par force, quand on n'a pas envie_;
levé, déjeuné, étudié, etc. Après souper il va chez la Reine, à sept
heures trois quarts est ramené, prie Dieu, puis descend son oratoire
pour le faire partir le lendemain. Mis au lit, il s'endort à neuf
heures et demie.
[112] Il s'était endormi à huit heures trois quarts.
_Le 6, dimanche, voyage._—Éveillé à quatre heures après minuit,
il fait lever ses valets de chambre, dit qu'il ne sauroit dormir
par force; levé, bon visage, gai. L'on avoit arrêté l'horloge par
commandement de la Reine, il le jugea. Il fait détendre son lit, aide
à faire ses coffres. A six heures déjeuné; il va chez M. de Souvré,
qu'il trouve au lit, lui parle de ses harquebuses, qu'il en tirera par
les chemins, lui demande s'il tire bien? «J'ai autrefois si bien tiré
dit M. de Souvré, que de trois coups je n'ai pas agrandi le trou.»—_Il
faudroit être bien sot pour le croire_, répond le Roi froidement. Il
est mené à la chapelle près de la salle du bal, puis à neuf heures au
parc, jusques au bout, et aux jardins, _pour_, ce dit-il, _leur baiser
les mains_. Il va chez la Reine, et à une heure part de Fontainebleau
en carrosse, d'où il descend trois fois dans la forêt pour tirer de
la harquebuse. A quatre heures il arrive à Melun, va droit au jeu
de paume, puis à un jardin près de là, y tire trois moineaux d'une
harquebusade. Soupé en son logis, il se fait débotter, puis lui-même se
met à nettoyer ses harquebuses qui avoient tiré.
_Le 7, lundi, voyage._—Il part de Melun; à Villeneuve Saint-George
dîné. A quatre heures et demie il arrive à Paris, va à la volerie. A
six heures et un quart soupé; pissé en un pot de verre, ses coffres
n'étoient point arrivés. Il va au-devant de la Reine, qui arrivoit à
sept heures.
_Le 8, mardi, à Paris._—Étudié, etc.; mené aux Feuillants, joué aux
Tuileries, il tire de la harquebuse aux petits oiseaux, en tue huit,
et deux d'un coup qui étoient sur le faîte du pavillon. Après dîner il
ne sort point, à cause du mauvais temps, ne veut point étudier; M. le
marquis d'Ancre y va de la part de la Reine; étudié jusques à quatre
heures; il n'en pouvoit sortir. A souper il raille M. le comte de la
Rochefoucauld pource qu'il s'étoit frisé, disant: _Hé! qui est ce
seigneur_ (le fer chaud) _qui a passé par ces cheveux? Hé! mon Dieu,
qu'il est beau!_
_Le 11, vendredi._—Après dîner il va chez la Reine, là où
l'ambassadeur d'Espagne annonce le décès de la reine d'Espagne[113].
[113] Marguerite d'Autriche, mariée en 1599 à Philippe III; elle
était mère d'Anne d'Autriche, future épouse de Louis XIII.
_Le 12, samedi._—Il envoie au cabinet des livres pour avoir des noëls
et chante.
_Le 13, dimanche, à Paris._—Exhorté, mené aux Tuileries par la galerie
et aux Feuillants. En soupant il voit des bateleurs qui faisoient
monter, descendre le long d'un bâton et pirouetter une chèvre sellée et
bridée, un singe dessus; il n'a cesse tant qu'il eût acheté la chèvre;
en donne vingt et six écus en or.
_Le 14, lundi._—Il me fait l'honneur de me dire: _Mes sœurs seront
bien aises de me voir tirer de la harquebuse; toutes ces femmes
crieront: Jésus! Mamanga[114] dira à Monsieur de Souvré pourquoi il me
laisse tirer, et l'ira dire à la Reine ma mère_. A une heure et demie
mené en carrosse à Saint-Germain-en-Laye; il y arrive à cinq heures,
à l'arrivée va visiter Monsieur, son frère[115], qui étoit malade d'un
endormissement avec quelques légères convulsions; il s'éveille, le
Roi lui dit: _Bonsoir, mon frère_.—«Bonsoir, mon petit papa; vous me
faites trop d'honneur de prendre la peine de me venir voir.» Le Roi se
prend à pleurer, s'en va, et depuis ne le vit plus; il va au bâtiment
neuf; soupé avec M. d'Anjou et Mesdames.
[114] Mme de Montglat, ancienne gouvernante de Louis XIII,
l'était encore de Mesdames.
[115] _Voy._ la note [394] du 16 avril 1607.
_Le 15, mardi, à Saint-Germain._—Étudié, etc.; il va au parc, tire de
la harquebuse, va chez la Reine.—Mis au lit, M. de Souvré lui parle
de la maladie de Monsieur; le Roi demande: _Ne y a-t-il point moyen
de le sauver?_—«Sire, les médecins y font ce qu'ils peuvent, mais il
faut que vous priiez Dieu pour lui.»—_Je le veux bien; ne faut-il
point faire autre chose?_—«Sire, il le faut vouer à Notre-Dame de
Lorette.»—_Je le veux bien; que faut-il faire? où est mon aumônier?_
L'aumônier vient, et dit au Roi: «Il faut faire une image d'argent
de sa hauteur.»—_Qu'on envoie à Paris tout à cette heure, qu'on se
dépêche_, dit le Roi avec ardeur, et puis il prie Dieu, la larme à
l'œil.
_Le 16, mercredi, à Saint-Germain._—Éveillé à une heure après
minuit, il demande des nouvelles de Monsieur, son frère, et se
rendort.—Monsieur d'Orléans, son frère, décède entre minuit et une
heure, d'un endormissement joint à quelques convulsions; quelque temps
auparavant il disoit qu'il avoit vu en songe un ange qui lui disoit que
son bon papa avoit envie de le voir et qu'il le verroit bientôt: «Je
l'embrasserai si fort», ce disoit-il gaiement.
_Le 17, jeudi._—Déjeûné, étudié, etc. M. le marquis d'Ancre lui dit
le décès de Monsieur, son frère; il en demeure saisi, blêmit, demeure
pensif, fait ce qu'il peut pour se divertir, dit à M. de Souvré qu'il
die à la Reine à ce qu'il ne lui allât point donner de l'eau bénite;
c'étoit par compassion, non par mépris. Il va à la chapelle, puis
chez la Reine. A une heure et demie il entre en carrosse et part de
Saint-Germain; vers la croix Nanterre il met pied à terre (il étoit
botté), entre dans les vignes, il y faisoit fort mol, tire de la
harquebuse, deux coups, à chaque coup abat un pinçon au haut d'un
noyer. Il arrive à Paris à cinq heures et un quart, va voir la Reine.
_Le 18, vendredi, à Paris._—Joué aux Tuileries, il tire de la
harquebuse; il en avoit la joue meurtrie, et me défend d'en dire mot.
Ramené il va chez la Reine.—Ce jourd'hui fut ouvert le corps de feu
Monsieur le duc d'Orléans, en présence de M. Antoine Petit, premier
médecin du feu Roi, et M. Jean Haultin, médecin de Paris, par Elie
Bardin, chirurgien à Paris, et Simon Berthelot, son chirurgien.
_Le 19, samedi._—Il va chez la Reine; elle lui dit: «Je vous veux
marier», et lui demande s'il aime mieux Espagne ou Angleterre? Le Roi
s'en sourit sans dire mot, et dit au sieur d'Auger: _Espagne, Espagne_,
pource qu'il y pense plus de grandeur.
_Le 22, mardi._—Il donne audience à quatre ambassadeurs. A quatre
heures il va à Notre-Dame, aux vêpres de la Sainte-Cécile. A six heures
et un quart soupé; il va en sa chambre, commande à faire un lait
d'amandes, va chez la Reine, à huit heures trois quarts est ramené,
prie Dieu, me demande si le lait d'amandes étoit fait. Je lui dis que
oui, mais que s'il lui plaisoit de le remettre au matin, à son réveil,
il seroit meilleur, d'autant qu'il n'avoit pas trop mal soupé[116]: _Je
n'ai point soupé ne trop, ne trop peu_.—«Il est vrai, Sire, mais il
ne y a pas longtemps, et si d'aventure Votre Majesté a soif, elle peut
boire à cette heure, et demain matin elle prendra un lait d'amandes
frais, fait à son réveil; elle en faira ce qu'il lui plaira.» Il songe
un peu: _Oui, je boirai astheure, et demain je le prendrai au saut du
lit_[117]. Devêtu, mis au lit, musique; il envoie querir ses jouets, on
continue la musique. M. le cardinal de Gonzague entre pour l'ouïr; il
en est marri, et a la discrétion de ne se jouer point à ses jouets en
sa présence. Comme il y eut quatre chansons de chantées, il commande de
lui apporter les jouets aussitôt que M. le cardinal sera sorti, et fait
semblant de dormir à neuf heures et demie; aussitôt on les lui apporte,
et il dit: _Ho! mon Dieu, que je suis aise; je ne feus jamais si aise_,
et il se met à promener son petit canon[118] sur la table que l'on
approcha de son lit, et s'y amuse jusques à dix heures trois quarts.
[116] Voici le détail du souper du Roi tel que le donne Héroard:
«L'eau rose des raisins de Corinthe; potage aux œufs et au jus
de citron 20 (cuillerées); potage simple, 4; crêtes de poulet, 8;
poulet bouilli, peu; veau bouilli, 4 (bouchées?); la moëlle d'un
os; poulet rôti rissolé de pain, deux pilons et la moitié d'une
aile; gelée, 13 (cuillerées); un cornet de sucre d'abricots; la
moitié d'un marron au sucre et à l'eau rose; cerises confites, 4;
pain peu; bu de la tisane; dragée de fenouil, assez.»
[117] Héroard a écrit en marge: «Son humeur quand on remet à sa
discrétion.»
[118] Que le Roi avait fait lui-même ainsi que l'affût, dit
Héroard aux 19 et 20 novembre précédents.
_Le 23, mercredi._—Il donne audience à cinq ambassadeurs sur le décès
de Monsieur, son frère.
_Le 24, jeudi._—En l'habillant il va deçà, delà, joue du quillebouquet
(_sic_), porte un chat-huant sur son poing, n'est jamais oisif et
trouve toujours à quoi passer le temps.—Mis au lit, il se joue de son
petit canon, puis fait apporter des noëls, chante et fait chanter tous
ceux qui étoient autour de lui.
_Le 26, samedi._—Je lui dis le commandement que j'avois de la Reine
d'aller à Saint-Germain-en-Laye pour faire venir ici Monsieur[119]; il
en fut bien aise, et dit qu'il vouloit envoyer son attelage tiré par
des dogues.
[119] _Voy._ la note [496] du 25 avril 1608.
_Le 27, dimanche._—Monsieur, frère du Roi, arrive à Paris à quatre
heures; le Roi lui fait bonne chère.
_Le 28, lundi._—Mené en carrosse au collége de Sorbonne; c'est
la première fois. M. de Harlay, abbé de Saint-Victor[120], âgé de
vingt-quatre ans, présidoit le répondant Irlandois qui avoit été
son précepteur en philosophie. Mis au lit à neuf heures et demie,
il s'endort jusques à onze, qu'il se prend à dire tout haut, à
demi endormi: _Ho! qu'il est beau, qu'il est beau le leurre, le
leurre; Loïnes, Loïnes_; c'étoit un gentilhomme qui gardoit de ses
émerillons[121].
[120] _Voy._ la note [83] du 29 juin précédent.
[121] Charles d'Albert, seigneur de Luynes, depuis connétable de
France. Né en 1578, il avait alors trente-trois ans.
_Le 29, mardi._—Étudié, etc.; mené chez la Reine, puis à la chapelle
de l'antichambre de la Reine, où Mme de Lorraine lui dit adieu et part
pour s'en retourner en Lorraine.
_Le 30, mercredi._—Mené en carrosse à vêpres, à Saint-Eustache, puis à
la comédie en l'hôtel de Bourgogne.
_Le 1er décembre, jeudi, à Paris._—Mené en carrosse aux Tuileries, il
y tire de la harquebuse et tue des petits oiseaux avec de la poudre de
plomb[122].
[122] De la cendrée.
_Le 2, vendredi._—Étudié gaiement; quand M. Le Fèvre lui demandoit le
cas d'un nom, il lui répondoit par les doigts, et ayant à répondre d'un
ablatif, il montre la paume de la main, ne trouvant point de sixième
doigt; dansé, tiré des armes.
_Le 3, samedi._—Il va à la galerie, où il travaille lui-même à un
jeu de billard que l'on dressoit.—Mis au lit, il s'endort au jeu de
l'épinette par le sieur de La Chapelle.
_Le 5, lundi._—Il va en la galerie, y joue au billard, va chez la
Reine. Mesdames arrivent de Saint-Germain.
_Le 6, mardi._—Il fait apporter des livres de noëls, en chante;
exhorté, mené par la galerie aux Feuillants, joué aux Tuileries, il y
fait voler ses émerillons. Après dîner il va à la volerie, à la plaine
de Grenelle.
_Le 8, jeudi._—Après souper il va en son cabinet, où M. le cardinal
de Gonzague fait faire des pastilles fort odorantes; faut ouvrir les
fenêtres; puis il va chez la Reine.
_Le 10, samedi._—Il va se promener chez les ouvriers de la
galerie[123].
[123] Les ouvriers ou artistes, logés au-dessous de la galerie du
Louvre.
_Le 16, vendredi._—M. le prince de Condé et M. de Nevers le viennent
voir en son étude; M. de Nevers[124] se met à l'entretenir d'une
certaine devise qu'il vouloit faire mettre sur quelque monnoie qu'il
vouloit faire battre; le Roi l'écoute patiemment, et répond froidement:
_Je veux pas qu'elle se dépende en France_. M. le Prince lui dit:
«Sire, il faut que Monsieur de Nevers vous donne mille écus pour en
avoir la permission;» le Roi lui répond sérieusement: _C'est pas à lui
à me donner, c'est à moi à lui donner!_ Joué, à la galerie, au billard
et à autres passetemps.
[124] Charles II de Gonzague, duc de Nevers, né en 1580, mort en
1631.
_Le 18, dimanche._—Il va au sermon en la salle du Louvre, et à vêpres
en la chapelle de l'antichambre de la Reine.