Les portes d’accès à la souffrance sont innombrables. René, quand par
hasard il y songeait, n’avait jamais redouté que les déceptions de
l’amour ou la fin d’un être cher. Or, tandis qu’il s’enfuyait ainsi, il
ne pensait plus à Annette, aucun des siens n’était menacé: cependant, il
sentait qu’endormi depuis de longues années au bord d’un gouffre, il
venait d’être happé par la pente et glissait, sans autre défense que des
cris d’appel inutiles.
En une seconde, la gêne de son âme, les pensées louches qui, telles des
créanciers que rien ne lasse, n’avaient cessé de guetter son
assentiment, tout ce que madame Manchon et lui-même avaient cru dissiper
au cours de leur dernière rencontre, tout cela, dis-je, reparaissait,
mais triomphant.
«Avant de m’accuser, interrogez donc votre frère!» Une phrase, rien de
plus... et l’indicible rejette ses voiles; ce qui échappait, éclate aux
yeux; là enfin où l’ombre régnait, il n’y a plus qu’évidences suivies de
volontés impérieuses.
Acceptons un instant que mademoiselle Lormier n’ait point menti:
l’attitude de l’abbé Manchon à l’égard de René, la froideur qui ne le
quittait pas, l’hostilité sourde dont il s’enveloppait dès qu’il
paraissait rue Monsieur, non seulement devenaient justifiables, mais on
aurait eu peine à les concevoir différentes. Vu sous cet angle, ce qu’il
y avait d’obscur dans les relations des deux frères, ou des fils avec la
mère, devenait logique, limpide, nécessaire. Tout s’était passé
jusqu’alors comme si la chose était vraie: de là à conclure qu’elle
devait l’être, la distance n’est pas grande, et René la franchit. Il ne
se disait déjà plus: «C’est possible», mais, parce que l’âme au choc de
certaines révélations va toujours à l’extrême, il se demandait:
«N’est-ce pas certain?» et sans attendre la réponse, courait aux
conséquences.
Une première convulsion égoïste suivit. Il se vit pauvre, dépouillé des
aisances dont le passé l’avait comblé, réduit aux médiocres ressources
de son effort et brusquement prit peur.
Il y eut d’ailleurs dans cette faiblesse une probité supérieure qui ne
devait point se démentir. Remarquez en effet qu’en dépit de ce qu’avait
affirmé mademoiselle Lormier, rien n’empêchait la vie de René de
continuer comme avant. René demeurait libre en somme d’ignorer l’origine
d’une fortune que ne menaçait aucun risque légal; le code était pour
lui. Cependant une possibilité de ce genre ne le retint à aucun moment.
L’obligation d’abandonner ce qui en fait appartenait à son frère, lui
apparut dès l’abord comme un postulat. Le nom même qu’il portait lui
semblait impossible à garder. Ainsi les conséquences étaient claires; la
nuit ne subsistait qu’au départ: mademoiselle Lormier avait-elle parlé
au hasard, guidée par des apparences, ou possédait-elle une preuve?
Question sans issue: ah! pourquoi le seul être capable d’y répondre,
était-il aussi le seul que René n’oserait jamais interroger! En même
temps l’image de sa mère se dressa devant lui: le reste s’effaça, la
vraie douleur commençait...
C’est un fait que, si convaincu soit-on de la faiblesse humaine, une
mère demeure à part et pour ainsi dire au-dessus des réalités de la
chair. Inviolée, inaccessible, elle plane dans un ciel qu’aucune tempête
n’a troublé ou obscurci. Il n’est pas de pire détresse que de renoncer à
ce sentiment auguste qui, au cours de l’existence et quelle que soit
celle-ci, permet toujours à l’homme de se retrouver enfant.
A la pensée que sa mère avait peut-être disposé de son cœur comme il
l’eût trouvé naturel chez n’importe quelle autre femme, René ressentit
une telle révolte que, brusquement, une voix cria au fond de lui:
--Impossible! ce n’est pas vrai!
Puis, une stupeur embruma son cerveau. Il prenait conscience de
l’offense mortelle faite à celle qui, malgré tout, était la raison
magnifique de sa vie, sa tendresse, son guide. Pour avoir osé soupçonner
sa mère, il se sentait l’âme souillée. Un relent de sacrilège empoisonna
sa bouche. Il se désespéra de ne pouvoir tout de suite en demander
pardon.
Soudain, devant lui, sa rue, sa maison... L’instinct venait de le
ramener au gîte ainsi qu’une bête pourchassée. Il monta, s’abattit sur
un siège et, épuisé par une souffrance qui n’était pas encore vieille de
dix minutes, murmura:
--Essayons de n’y plus penser: il n’y a rien, ou plutôt, je suis fou...
tout le monde est fou, ce matin...
Tout le monde, en effet: ce Chasseloup qui avait eu l’air de le
suspecter, cette Lormier dont on ne savait si elle prétendait encore
menacer ou si elle demandait grâce... Et de nouveau la phrase qui tinte,
suprême défense de l’âme:
--Impossible, je n’y crois pas!
Il la répéta. Il aurait voulu se créer par elle une conscience neuve,
assez haute pour qu’aucun doute ne pût l’atteindre: trop tard, le doute
était en lui...
Telle est la règle: plus on se débat pour arracher le trait, mieux on
déchire la plaie. Discuter avec l’idée, condamne à ne trouver de repos
qu’on n’ait cru découvrir la vérité. Y a-t-il au monde un être qui,
doutant, se soit arrêté en route?
René, dis-je, répétait: «Je n’y crois pas», et en même temps il
commençait de scruter ses souvenirs d’enfant! Oui, déjà il y cherchait
un visage étranger qui peut-être avait été le visage de son véritable
père! Effort inutile au surplus: si loin qu’il remontât, seuls
apparaissaient autour de lui son frère et sa mère... En revanche, la
vertu de celle-ci rayonnait. Jadis, à l’usine, avec quelle énergie
avait-elle, comme un homme, achevé l’œuvre que la mort menaçait
d’interrompre: se dévoue-t-on pareillement pour une mémoire devant
laquelle on rougit? Et quelle raison toujours, si continue que le poids
en semblait lourd parfois!...
Il le croyait, l’affirmait... Cependant et à mesure, loin de s’apaiser,
il percevait avec épouvante qu’une certitude contraire s’installait en
lui.
Pourquoi?... Soupçonne-t-on aussi pourquoi l’on _sent_, dans certains
cas, les choses avec une évidence supérieure à celle que donnerait la
vision même? C’est alors comme une invasion de l’être par une
réalité impalpable et souveraine. De toutes parts des voix
arrivent,--observations inconscientes, étonnements de trop courte durée
pour avoir paru valables, menus faits sans signification précise et
qu’on a dédaignés, faute d’y rien saisir. Éparses dans le temps, on ne
les avait pas entendues; réunies, elles assourdissent. L’âme humaine est
la seule grève où le flot passe sans effacer la trace du flot qui
précéda. Toujours le moment vient où, stupéfaits, nous lisons, d’un coup
d’œil sur le sable, ce que des années y tracèrent par petits points
indéchiffrables. Devant la certitude qui s’imposait ainsi, René pris
d’effroi se releva. Elle ou lui devait disparaître! Rapidement ensuite,
il jeta dans un sac un peu de linge, des instruments de toilette, puis
descendit, et de ce pas rythmé qui marque l’extrême désordre des nerfs,
gagna la gare. Sans hésiter, il allait tenter du moins ce qu’avait
recommandé mademoiselle Lormier, c’est-à-dire interroger son frère. Il y
allait, non comme on pourrait le croire pour éclaircir de simples
doutes, mais au contraire pour en tirer un démenti à sa propre
conviction: tant il est vrai que nous ne saurions étouffer nos
sentiments profonds et qu’il leur suffit d’affleurer au jour pour faire
de nous un jouet sans résistance.
Une demi-heure plus tard, René montait dans un train qui passait.
Bonnes ou mauvaises, les décisions sont le plus souvent suivies
d’anesthésie passagère. Entre l’instant où on les prend et celui de leur
exécution, le cours des événements paraît suspendu: et cela va de soi,
puisque rien de nouveau n’intervient dans la pensée. Une fois en route,
René mit la tête à la vitre et ne songea plus à rien. Les arbres aux
pousses verdissantes, les coteaux onduleux, les sillons tendus à leurs
flancs comme des cordes, toute la terre harmonieuse et calme qu’il avait
tant aimée, lui jetaient un adieu qu’il n’entendait pas. Un sourire figé
sur les lèvres, il se contentait de regarder la route fuir, cependant
qu’à chaque éclisse, les roues scandaient cette fuite de coups sourds et
cadencés.
Semur est sur une ligne locale à voie unique. Le train qui dessert la
ville fait la navette, tour à tour déversant aux Laumes les voyageurs à
destination de Paris et ramenant ceux qui en viennent.
Aux Laumes, René quitta son compartiment, prit l’express et, de nouveau,
contempla un paysage qui avait à peine changé, mais s’enfuyait plus
vite.
Le train qui emportait René s’était à peine mis en branle qu’une dame
descendit d’un autre arrivé de Paris et, guidée par une sorte
d’instinct, alla prendre dans la navette la place qu’y avait occupée
René. C’était madame Manchon...
Se sentant mieux le matin, dévorée de l’impatience d’agir, elle avait
jeté une dépêche au premier bureau rencontré et arrivait, le cœur tout
entier à l’ivresse de retrouver René.
Dès l’entrée en gare, elle pencha la tête à la portière, espérant le
découvrir sur le quai. Il n’y était pas.
--Voilà bien les règlements! songea-t-elle: il doit me guetter à la
sortie...
Mais à la sortie, personne. Ce fut le premier coup. Elle ne crut
d’ailleurs qu’à un retard et, posant à terre ses paquets, scruta
l’avenue qui mène au Bourg-Voisin.
A la vue d’une étrangère, le cocher de l’unique hôtel de Semur approcha
pour offrir ses services.
--Merci, dit-elle sèchement, j’attends quelqu’un.
L’omnibus vide démarra dans un cliquetis de ferraille. Puis, un à un,
les rares voyageurs s’égrenèrent vers la ville. Les bruits s’espaçaient.
On distinguait maintenant le rire d’un employé sur la voie, au loin des
abois de chien. Personne à l’horizon...
Madame Manchon se vit tout à coup perdue dans une campagne hostile et
inconnue. Son cœur battit follement. René n’était pas venu! Il ne
viendrait pas... Se serait-il trompé d’heure?... Justement un nouvel
horaire avait paru, modifiant les arrivées... Mais non: pourquoi se
leurrer? l’oubli commençait. Alors, un désespoir muet s’abattit sur
elle. Elle croyait traverser un des pires moments de sa vie: elle se
trompait. Elle se croyait seule aussi, désespérément seule: elle se
trompait encore. A défaut de René, la douleur ne la quitterait plus.
Raidie contre les perspectives qu’elle prévoyait, elle se résigna enfin
à déposer en consigne ses paquets et demanda son chemin:
--La rue Saint-Jean? C’est difficile... Droit jusqu’à l’église: après,
vous vous ferez indiquer...
--Bien, merci.
Il n’y avait plus qu’à remonter l’avenue, et l’église passée, à
s’informer encore. Elle soufflait un peu à cause de l’âge. Quand elle
aperçut la porte qui abritait son fils, on n’aurait pu dire si elle
éprouvait de la joie ou de la détresse, mais tandis qu’elle sonnait,
comme son cœur palpitait au rythme de la cloche!
Vous est-il arrivé jamais de faire un long voyage pour vous heurter à
une maison fermée? Madame Manchon tira la poignée une première fois,
puis une seconde... Elle se demandait si elle rêvait. En même temps,
elle avait envie de s’asseoir sur les marches du seuil, pareille à une
pauvresse...
--Madame cherche?...
Une voisine intriguée s’empressait à son secours.
--Non, M. de La Gilardière n’y est pas. La domestique aussi est au
dehors, mais elle ne doit pas se trouver loin. Attendez! je vais vous la
chercher.
--C’est cela, dit madame Manchon d’une voix éteinte.
Ce jour-là, toute personne qui tenterait d’approcher René était assurée
d’aide, puisqu’elle présentait une chance d’apprendre du nouveau.
La domestique bavardait chez l’épicier, au bout de la rue. Elle
accourut.
--Monsieur, dit-elle, est bien rentré, mais reparti.
--Peu importe: je l’attendrai chez lui, voilà tout, murmura madame
Manchon de la même voix blanche.
Et comme la domestique hésitait:
--Je suis sa mère.
Le premier objet qui frappa madame Manchon une fois entrée fut un
télégramme intact déposé sur une table. Elle l’ouvrit sans hésiter.
C’était le sien.
--Ah! murmura-t-elle, tout s’explique.
Ce ne devait être qu’une lueur dans la souffrance qui commençait; en
effet la domestique reprenait:
--Je ne comprends rien à ce qui se passe. Monsieur prévient toujours
quand il ne déjeune pas; ce matin, il n’a rien dit et Angèle, la voisine
qui était là tout à l’heure, prétend l’avoir vu sortir avec un sac,
comme pour un voyage.
--Hé bien, ma fille, vérifiez: c’est facile.
Et madame Manchon, assise devant la table, s’accouda, épuisée. Elle
s’efforçait de ne plus penser. Elle écoutait uniquement le va-et-vient
de la domestique en quête du sac. Les pas traînant ici et là avaient la
sonorité spéciale aux demeures vides.
Soudain, la domestique reparut:
--En effet, le sac n’y est plus.
Madame Manchon frissonna:
--Vous en êtes sûre?... S’il prévenait pour un repas, à plus forte
raison l’eût-il fait pour une absence.
La domestique glissa d’un ton niais:
--Peut-être s’en est-il allé, rapport à la banque...
Puis, sans insister:
--Madame veut-elle déjeuner? Le repas de monsieur est encore là.
Madame Manchon répondit comme en rêve:
--Soit, bien que je n’aie pas faim.
Et elle s’installa dans la salle à manger, se laissa servir. L’absence
de René dressait devant elle une énigme insoluble. Elle ne parvenait pas
à y croire tout à fait. Au pis aller, René reviendrait le soir. Un
instant la vérité l’effleura. Qui sait si, inquiet d’elle, il ne s’était
pas décidé brusquement à retourner à Paris? En effet, c’était cela;
seulement pouvait-elle imaginer la raison du voyage?
--Vous parliez de la banque, fit-elle enfin pour s’arracher à son
inquiétude; à quel propos?
Mais déjà la domestique, à qui en imposait le grand air de madame
Manchon, avait réfléchi:
--Oh! je ne sais pas, moi... des idées en l’air... Madame pourrait, en
tous cas, s’informer auprès de M. Chasseloup.
--M’informer de quoi?
--Si monsieur est parti.
--Que voulez-vous qu’il en sache?
--En effet.
Il n’y avait rien autre à en tirer. Alors, son déjeuner achevé du bout
des lèvres, madame Manchon commença de rôder à travers l’appartement.
Malgré la probabilité d’un départ de René, elle avait résolu d’attendre
au moins jusqu’au lendemain. Le silence de la ville, cauteleux, ouaté,
se glissant partout, lui jetait un vague effroi. A Notre-Dame, trois
heures sonnèrent...
Quoi! rien que trois heures? Que faire pour tuer le temps? Une lassitude
de vivre s’exhalait des meubles, des murailles, de la lumière même,
morne et grise. Revenue à la table de René, madame Manchon en inspecta
le désordre, remit en tas les papiers épars. Près du sous-main, une
photographie parut: Annette... Longuement madame Manchon interrogea ce
visage par lequel elle avait déjà tant souffert. Chose curieuse, c’était
l’ennemi, mais, à ce moment, elle ne s’en souvenait plus tant l’absence
de René posait d’autres problèmes.
--Ah! madame regarde?
Sans façon la domestique s’était aussi penchée vers l’image:
--C’est la petite Traversot...
Madame Manchon, que ces familiarités irritaient, déposa la photographie
et ne dit mot. Elle avait envie de fuir.
--La banque est-elle loin d’ici? interrogea-t-elle ensuite.
Ne pouvant se rendre à l’hôtel de Thil, l’idée lui venait d’aller chez
Chasseloup. Parler de René, fût-ce avec un inconnu, l’aiderait à
supporter mieux l’attente.
--La banque? Justement, j’allais proposer à madame de l’y conduire. Elle
est à deux pas.
--Vous alliez me proposer?... répéta madame Manchon, frappée cette fois
par l’insistance de cette fille.
Aucune réponse ne suivit. Qu’y avait-il encore de ce côté? Les
Chasseloup menaçaient-ils de sauter? Raison de plus pour aller voir sur
place. Madame Manchon se fit indiquer la route et descendit.
Dehors la nuit commençait. Projetant leur panse au-dessus du trottoir,
les vieilles maisons semblaient vouloir dévorer le peu de clarté qui
paraissait au ciel. Une bise aigre s’était levée et sifflait au coin des
rues. Madame Manchon, saisie par le froid, avait peine à marcher et ne
parvint à la banque que lorsque quatre heures allaient sonner,
c’est-à-dire quand celle-ci fermait.
Ayant pénétré au rez-de-chaussée, elle fut accueillie par Broquant en
train de balayer devant des guichets vides, et demanda M. Chasseloup.
Chasseloup était sorti. Tout le monde aujourd’hui avait donc pris la
fuite?
Elle insista:
--Peut-on savoir au moins quand il sera visible?
--Pas avant demain matin, bien sûr!
--Et M. de La Gilardière? reprit-elle d’un air d’autant plus indifférent
qu’elle n’avait pas dit qui elle était.
A ce nom, le visage de Broquant s’empourpra.
--Oh! pour celui-là! fit-il entre ses dents, fasse qu’on ne le rencontre
plus!
La voix de madame Manchon s’étrangla subitement:
--Que racontez-vous? Aurait-il pris le train pour ne jamais revenir?
Mais, au lieu de répondre, Broquant brandit son balai:
--Pas possible! Vous dites qu’il a pris le train?... Quand j’affirmais
qu’il a fait le coup!
Et sans laisser à madame Manchon le loisir d’interrompre:
--Mais oui, madame, c’est comme cela! Dix billets de mille, hier,
volatilisés, soufflés sur la table même du patron... Pour un rien,
j’étais collé entre les gendarmes. J’avais beau jurer: «Puisque ce n’est
pas moi, c’est lui!» personne pour me croire. Et puis, patatras! qui
est-ce qui retrouve les billets dans sa corbeille? Ils y étaient,
madame, aussi vrai que je suis devant vous!... Je n’ai eu qu’à fouiller
un peu pour les ramener au jour... Ah! il est parti? Hé bien! bon
voyage! On ne le rappellera pas! Si riche soit-il, on ne m’ôtera pas de
la tête...
--Taisez-vous! je suppose que vous êtes ivre!... parvint à dire enfin
madame Manchon et, plutôt que d’entendre plus, elle s’enfuit.
Elle se retrouva dans la nuit. Rêvait-elle? On accusait René d’un vol...
Était-ce donc à cela que pensait la domestique, en s’obstinant à parler
de la banque? Passe qu’on calomnie: encore faut-il respecter les
vraisemblances! Imbéciles qui ne savaient pas qu’à un certain niveau le
vol est un acte qui ne se peut concevoir!
Cependant, tout en marchant, elle apercevait derrière les comptoirs de
boutique, derrière chaque vitre éclairée, des silhouettes où ne vivait
qu’un regard. Après Broquant, la ville muette, hostile, la même qui,
parlant de vol aujourd’hui, avait auparavant affolé René en parlant de
sa naissance: on se sentait traqué par elle, dépouillé, chassé... Et
madame Manchon, saisie de panique, courut, rasant les murs, évitant les
lumières; elle courait sans savoir où ni pourquoi. Si, du moins, René
avait été là! Ah! ne pas même savoir où le retrouver! Il était possible
qu’à cet instant précis il fût déjà rentré chez lui, possible encore
que, révolté comme elle, il eût décidé brusquement de s’en aller sans
esprit de retour...
Soudain, les maisons cessèrent, une avenue s’ouvrit au bout de laquelle
paraissaient des lumières. La gare! l’oasis! Elle, du moins, est faite
pour les passants: on ne doit pas vous y regarder avec des yeux aigus
dont la malveillance effraye; qui sait même si on ne s’y souvient pas
d’avoir vu partir René et dans quelle direction? L’élan de madame
Manchon s’accrut. Elle était hors d’haleine...
Joie de retrouver l’unique escorte des arbres et cette campagne qui, le
matin pourtant, l’avait désespérée: joie d’atteindre enfin le hall
désert et d’y apercevoir, derrière son grillage, la femme aux billets en
train de tricoter... Et ce bref colloque suivit:
--M. de La Gilardière?... Attendez... oui... je connais. En effet, il a
pris un billet pour Paris.
--Oh! merci, madame. Quand aurai-je moi-même un départ pour la même
direction?
--Pas avant minuit.
--Pour arriver?
--Vers neuf heures.
--Ah! merci encore, madame.
Anéantie, mais délivrée, puisqu’elle savait René retourné près d’elle,
madame Manchon recula jusqu’au banc de chêne qui était accolé au mur, et
s’y laissa tomber. Ses jambes ne parvenaient plus à la soutenir.
Puisqu’il n’y avait pas d’autre train, c’était bien: elle resterait là
jusqu’à minuit. S’il eût fallu, plutôt que de rentrer dans la ville qui
calomniait son fils, elle serait restée jusqu’au lendemain. Hélas!
n’eût-il pas mieux valu y rester toujours, et ne jamais aller vers ce
qui l’attendait? A la même heure, en effet, René, sans passer rue
Monsieur, arrivait à Versailles et pénétrait chez son frère.
X
L’abbé Manchon occupait alors un petit appartement rue Saint-Louis. Une
gouvernante l’y servait, à demi impotente et d’autant plus autoritaire
qu’on exigeait moins d’elle.
La vue de René lui fit lever les bras au ciel:
--Grand Dieu! Monsieur viendrait-il pour dîner?
René dit rapidement:
--Rassurez-vous: je ne désire que voir mon frère. Je suppose que, s’il
est à Paris comme d’habitude, il ne rentrera pas plus tard que dix
heures. Dans ce cas, j’attendrai, voilà tout.
--Quoi, monsieur ne sait pas? Madame est en voyage, et monsieur l’abbé
allait se mettre à table.
--Alors je vais le rejoindre.
Et René gagna le cabinet de l’abbé. Il avait escompté un répit avant
l’explication qu’il venait chercher. Ce répit lui était refusé: tant
pis. Il acceptait tout avec une égale indifférence: depuis son départ,
il était moins une volonté qu’un rouage.
Au bruit de sa porte qu’on ouvrait, l’abbé, qui lisait devant une table,
tourna la tête. L’abat-jour de la lampe mettait en lumière le livre,
mais laissant le reste de la pièce dans l’obscurité, empêchait de
distinguer les arrivants.
--Qu’est-ce?
--C’est moi.
En reconnaissant la voix de René, l’abbé, pas plus que sa servante
auparavant, ne put maîtriser sa surprise.
--Quoi! pendant que notre mère est en route pour te rejoindre à Semur,
tu es ici?
--Il paraît en effet que maman est partie. Je l’ignorais. Peu importe
d’ailleurs, puisque c’est toi seul que je désirais voir.
--Ah! dit l’abbé, qui se leva ensuite sans hâte et vint poser la lampe
sur la cheminée.
Du coup la pièce s’éclaira ainsi que les visages. La pièce était nue
comme une cellule. A part un grand Christ d’ivoire dressé à la place
qu’occupe d’ordinaire la pendule, on n’y apercevait que de pauvres
meubles, deux fauteuils à dossier de bois, des chaises de paille,
quelques livres et un prie-Dieu. Quant aux visages, à quoi bon rappeler
le contraste qu’ils faisaient? Toutefois une telle émotion creusait les
traits de René que l’abbé, l’ayant regardé, avança l’un des fauteuils.
--Assieds-toi: tu n’as pas l’air bien.
Puis il s’assit à son tour et, les yeux à terre, attendit. Ni l’accent
ni le geste ne décelaient en lui la moindre curiosité. Si anormale que
dût lui sembler la visite de son frère à pareille heure et en pareil
lieu, on était assuré d’avance qu’il ne poserait aucune question.
--En effet, murmura René, le voyage m’a fatigué: c’est le moment qui
veut cela.
A l’inverse de l’abbé, il s’exprimait d’une manière saccadée: bien qu’il
fût au repos, il avait le souffle coupé comme après une longue course.
--Tu as laissé ta fiancée en bonne santé? reprit l’abbé.
René ne répondit que par un signe évasif. Sa fiancée? Qu’elle était loin
déjà! Les pauvres cœurs humains sont trop petits pour contenir à la fois
deux grands émois.
Voyant que René tardait à s’expliquer, l’abbé dit encore:
--Je pense que Marguerite va servir. Bien que je fasse maigre chère,
veux-tu partager mon repas?
Et il fit mine d’aller prévenir la domestique.
--Attends, dit René, du coup ramené au présent; j’aurais auparavant une
question à te poser.
--Eh bien, pose-la...
Placide, l’abbé revint s’adosser à la cheminée. Le dos tourné à la
lampe, et le visage replongé dans l’ombre, tandis que celui de René
demeurait éclairé, il s’était mis à contempler le parquet. Il devait
avoir la même expression neutre et attentive quand il écoutait un
pénitent.
--Pourquoi... commença René.
Puis au moment de s’exprimer, la peur des mots le saisit et il recourut
à un détour:
--Oui, pourquoi ne m’as-tu jamais traité comme un véritable frère?
--Oh! dit l’abbé avec lenteur, tu te trompes: j’ai toujours agi à ton
égard du mieux que j’ai pu.
--Alors ce que tu pouvais n’était pas grand’chose.
--Affaire d’appréciation. Est-ce pour me communiquer la tienne que tu es
venu?
--Je t’ai demandé pourquoi tu étais ainsi: tu n’as toujours pas répondu.
--N’étant pas d’accord avec toi sur le fond, je ne vois pas comment
t’éclairer, dit de nouveau l’abbé, tandis qu’il croisait les bras et,
plus que jamais, fixait le sol à ses pieds.
--Henri! reprit brusquement René, regarde-moi...
L’abbé leva les yeux vers son frère, sans hâte, toujours avec la même
apparente tranquillité...
--Henri! il n’est plus temps de nous rien cacher: je sais tout!
Un léger frisson agita le prêtre: pourtant le timbre de sa voix ne fut
pas modifié.
--Qu’est-ce que tu sais?
--Le passé.
--Le passé de qui?
René inclina la tête.
--Est-il nécessaire de m’obliger à le dire? murmura-t-il d’un air
accablé.
--Je ne t’y oblige pas, affirma l’abbé sans témoigner aucun désir de
poursuivre.
Et le silence s’abattit sur eux: un silence qui, pareil à un voile
épais, semblait séparer les temps révolus de celui qui s’amorçait.
Eux-mêmes avaient l’air attentif de carriers qui, le feu mis au cordeau,
attendent que la mine saute.
--Henri! recommença René.
L’abbé eut un geste nerveux.
--N’insiste plus.
--Impossible! Laisse de côté tes manières habituelles: à l’heure la plus
grave de ma vie, j’ai besoin de m’assurer que tu as compris.
--Je ne puis faire que je ne sois pas un prêtre, interrompit l’abbé.
--Je te supplie de me parler en frère!
--Je m’y efforce: est-ce une raison pour ne pas nous en remettre l’un et
l’autre à la volonté de Dieu?
René se redressa:
--Encore des phrases de sermon! De grâce, reviens sur terre. J’ai parlé
d’un passé, de tout un passé que je prétendais connaître: c’est inexact,
ou plutôt, je soupçonne... j’interroge... je me perds dans les
ténèbres... enfin j’en suis là que tout à l’heure je n’aurais pu
repasser chez nous, et moins encore, aborder...
Pour la seconde fois, l’abbé interrompit:
--N’achève pas: j’avais très bien saisi. De telles pensées ne servent
qu’à troubler inutilement. Écartons-les: et que Dieu nous garde!
Son impassibilité toutefois avait disparu. Les traits durcis, il
semblait défier un adversaire invisible, qui était peut-être lui-même.
René, auquel ce changement n’avait pas échappé, haussa les épaules:
--Non, dit-il, il n’est plus temps! Ne devines-tu pas que si je suis là,
c’est que je te sais instruit de ce que j’ignore et que j’ai besoin de
l’être à mon tour? Ainsi, plus de faux-fuyants! les yeux dans les yeux,
maintenant!... comme cela... et réponds: notre père... non... ton père
est-il le mien? Le nom que je porte est-il un nom qui m’appartienne?...
L’abbé ne bougea plus. Avait-il écouté? Il était probable, puisqu’un
rictus tordait sa bouche. Cependant, qui sait si celui-ci n’était pas
encore un défi à l’adversaire?
La voix de René alla en s’éteignant:
--Henri! n’as-tu pas entendu?... un mot suffit pour la réponse: oui, ou
non... moins que cela: un signe de tête... Tu restes immobile?... tu te
tais?... Cela aussi est une manière de s’exprimer: j’ai compris...
Et se cachant la tête dans les mains, René s’efforça d’accueillir enfin
la vérité.
Ce ne fut d’abord qu’un immense regret du passé qui s’effondrait.
Entraîné dans une chute vertigineuse, il voyait, comme des éclairs, ses
bonheurs d’autrefois passer et s’évanouir. Avait-il rêvé auparavant?
Tout alors était facile, beau, joyeux. Il pouvait rire, parler,
regarder, sans qu’aucune arrière-pensée troublât ni la gaîté de la voix,
ni la lumière du regard, ni la joie d’exister. Rien pour l’empêcher de
parer d’insouciance des lendemains abrités au foyer. Soudain plus de
foyer, plus d’abri. Il faut se lever, partir et disparaître...
Disparaître! un mot excessif, évidemment: mais n’oubliez pas que René
était un impulsif et un faible. Avec une telle nature, on se laisse
longtemps bercer par le flot, puis, brusquement, l’énergie se tend,
d’autant plus âpre qu’elle a été plus rare, et l’on saute à l’extrême.
Aurait-il pu d’ailleurs revenir auprès de sa mère? A la pensée de la
revoir, il blêmissait. Pourrait-il s’expliquer avec elle, sachant ce
qu’il savait? Plus tard, seulement,--oui, beaucoup plus tard--quand
l’apaisement serait venu et l’oubli, il aurait le courage de l’aborder,
ayant l’air d’ignorer: mais d’ici-là, où se réfugier? Quelle solitude
désormais!
Ah! voici bien la vraie douleur qui paraissait! Devenir pauvre, n’est
presque rien: la torture est de se trouver seul tout à coup, si
effroyablement seul qu’une fois mort, personne ne saura peut-être quel
nom inscrire sur votre fosse.
Jusque-là, René n’avait pas protesté contre la fatalité qui l’écrasait:
devant la solitude, l’injustice subie le révolta. En même temps, il
considérait son frère. Stupide ironie du sort: celui-là s’était par goût
détaché de la famille, n’aimait personne sous prétexte d’aimer Dieu:
cependant, il restait comblé de ces dons inutiles. Qu’avait-il fait pour
le mériter? Qu’avait fait René pour être frappé? Des rancunes,
accumulées depuis l’enfance, se réveillaient dans son cœur. Il eut
conscience de haïr son frère, puis la solitude effaça même cela, et ces
griefs allant rejoindre le passé, il cessa de les voir...
L’abbé, lui, toujours debout devant la cheminée, n’avait pas l’air de
soupçonner quel torrent de pensées bouleversait René. Il semblait
ignorer qu’il avait répondu tout à l’heure par son silence: on l’aurait
cru aveugle et sourd. Soudain, il fit un mouvement léger: René s’était
levé, se promenait un instant dans la pièce, et enfin arrêté devant lui,
demandait:
--Alors... qui est mon père?
Question qu’on s’étonnait qu’il n’eût pas posée plus tôt. Dans la
débâcle d’existence que l’heure inaugurait, une chance en effet
subsistait d’échapper à la solitude totale. René, maintenant, se
tournait vers elle.
Aucune réponse encore. Simplement le prêtre levait un peu les épaules,
en signe d’impuissance à fournir l’éclaircissement sollicité. Devant cet
aveu, René aurait dû désespérer: mais dès que l’homme tente d’échapper
au destin, la marche de sa pensée défie toute prévision.
--Comment! tu te dérobes?... tu ignores?... Cependant, ne viens-tu pas
d’affirmer que tu connaissais la vérité? Alors, quelles raisons de te
croire?... Qui me prouve que tu n’as pas menti?
--Je t’en conjure, soupira l’abbé d’une voix trouble, ne me contrains
pas à oublier l’habit que je porte!
Ne voyant là qu’une défaite, ressaisi par ses anciennes défiances, René
cependant continuait:
--Oublier qui tu es? Dieu m’en préserve! Je sais trop bien que tu m’as
toujours détesté. Oh! à ta façon... c’est-à-dire en te taisant!... Tout
à l’heure encore, tu me voyais désespéré et tu es resté muet, sans jeter
un regard de mon côté! ou plutôt, tu semblais satisfait... Quelle
chance, si me méprenant sur ton attitude, j’allais tenir pour assurée la
chimère qui me hantait! Par bonheur, ayant réfléchi, je réclame des
preuves... Alors seulement tu daignes enfin me faire un signe... «Des
preuves?... Voilà, il n’y en a pas!...» Tu avais espéré me voir mordre à
l’hameçon: cet espoir est déçu: quel dommage! Mais ne pourrai-je, au
moins une fois, entendre tes paroles? Ne serait-ce que pour apprendre
pourquoi tu as voulu me tromper et quel caprice te mène, te décideras-tu
à répondre?
Il s’exaltait: il ne calculait plus les termes qu’il employait. Il était
devenu pareil au nageur épuisé qui brasse l’eau, sans s’occuper de la
distance à la rive et persuadé que la seule violence suffira pour le
sauver. A mesure, un espoir irraisonné s’insinuait aussi dans son âme.
Pourquoi ne pas admettre qu’il fût victime d’un atroce malentendu? Il
n’avait interprété que des silences. On ne bouleverse pas sa vie sur la
foi d’un homme qui, en fait, refuse de s’expliquer, qui, même en
s’expliquant, peut ne chercher qu’à se venger?
Tout à coup, comme il allait poursuivre, une main rude s’abattit sur
lui.
--Il suffit: plus un mot! Ne détruis pas en un instant l’effort de toute
ma vie.
L’abbé cependant souriait: dédain pour ces injures, à moins que ce ne
fût la marque du triomphe sur l’adversaire que lui seul connaissait.
Ensuite son bras retomba, et un aveu suivit, prononcé très bas, ainsi
qu’il sied quand on reconnaît une faute dont on sollicite le pardon:
--En effet... je t’ai détesté... il y a longtemps... très longtemps... A
prétendre remonter le passé, tu risques vraiment trop de raviver des
plaies anciennes: crois-moi, oublions un sentiment dont je m’accuse, me
repens, et que j’espère avoir détruit dans ses racines.
--Oh! riposta René, toujours des mots de prêtre!
L’abbé frémit.
--Bénis le ciel que je me refuse à en prononcer d’autres.
--J’ai demandé des preuves: tu n’en as pas!
--J’en ai.
--Je te défie de les donner!
--A quoi bon si elles doivent anéantir le peu qui nous unit?
--Prétexte facile! Il dispense de justifier des assertions auxquelles je
ne crois plus!
--Encore?... Alors, écoute!...
Subitement, le prêtre venait de quitter le refuge de la cheminée; une
tempête transfigurait le masque impassible. Duclos a connu ce spectacle
une fois, chez Lormier: mais alors, c’était le prêtre dictant des ordres
au nom d’un Dieu: ici se révélait l’homme, rien que l’homme, d’autant
plus redoutable qu’il demeurait maître de sa colère.
--Alors, écoute!... Sais-tu seulement comment est mort _mon_ père? Non.
J’avais seize ans: tu en avais quatre. Naturellement, on ne t’a jamais
parlé de _cela_! _Cela_, d’ailleurs, est chose entre lui et moi. On l’a
ramené de la chasse, expirant... Tout le monde a déploré l’accident...
mais moi... oh! moi! pouvais-je ignorer que le matin, avant de partir,
il m’avait pris à part et fait jurer de t’arracher son nom et de te
chasser du foyer?...
René à ce moment ayant reculé, d’un geste souverain le prêtre le ramena
vers lui:
--Ah! il n’est plus temps! Tu as voulu m’entendre: désormais, nous irons
jusqu’au bout!... Dieu m’est témoin qu’à l’instant tragique dont je
parle, je n’hésitai pas à prononcer le serment qui m’était demandé: Dieu
m’est témoin aussi que je n’ai d’autres preuves que ce serment, et le
suicide de mon père, une heure après...! Qu’elles te satisfassent ou
non, elles ont suffi pour faire de l’adolescent que j’étais un vieillard
et ta victime!
Abandonnant ensuite René qui alla tomber sur un siège, le prêtre
commença de marcher.
--Je dis bien: ta victime! J’adorais mon père et tu l’as tué! Si je suis
devenu prêtre, c’est à toi que je le dois! Je ne supportais plus ta
présence dans ma maison: désespérant de t’en chasser, j’ai préféré m’en
chasser moi-même. Calcul vain: tu ne m’as pas quitté, je t’emportais en
moi!... Tant pis! j’avoue tout et il n’est pas mauvais qu’un jour au
moins, nous mesurions ensemble la souffrance que je te dois. Tu ne t’en
doutais pas, j’y consens: mais est-ce que les hommes ont besoin de
_vouloir_ pour faire souffrir: il leur suffit d’exister!... Donc, tu te
croyais loin, tu ne t’occupais pas de moi, et tu n’as cessé de me
torturer! car, prêtre, je me suis trouvé pris entre ma conscience et la
dette de mon serment. Désobéir à Dieu, ou renier mon père, voilà le
dilemme que ton existence a créé, et dont je n’ai pu sortir. Oh! je vois
clair en moi-même! j’ai louvoyé... J’avais la prétention d’être un vrai
prêtre, tout en ne pardonnant pas. Sur mes instances, tu es devenu La
Gilardière: à mon instigation, on a tenté de t’établir à Semur...
Demi-mesures qui ne satisfont ni le passé, ni Dieu. Je me flatte que tu
m’es devenu indifférent, et dès que j’évoque le cadavre de mon père, une
horreur me soulève, je ne puis plus te voir! C’est un duel au fond de
moi qui toujours recommence, que rien n’apaise... non, pas même ces
aveux que j’aurais dû retenir. Souffriras-tu moins pour les avoir reçus?
Qu’en rapporterai-je, sinon d’autres remords? Crois-moi, fût-ce en ce
moment, ne souhaite pas de changer avec moi: tu y perdrais. Il n’y a au
monde que douleur. Comme Abel paya pour Adam, nous payons, sans autre
raison qu’une volonté divine, contre laquelle notre raison se dresse...
ou plutôt, non, je blasphème, fermons les yeux, ne tentons pas de
comprendre et prions... si tu le peux... si je le puis moi-même...
Hors d’haleine, il s’écroula ensuite, plutôt qu’il ne s’agenouilla sur
le prie-Dieu. René, lui, depuis longtemps, ne semblait plus entendre. On
se demandait s’il respirait encore.
Admirez, en tout cas, le mensonge des apparences. Si, à ce moment
quelqu’un était entré, qu’aurait-il vu? Deux hommes, l’un agenouillé,
l’autre attendant la fin de l’oraison: entre les deux, un Christ,
symbole de paix. Si, plus curieux, il s’était enquis de la vie de ces
hommes, qu’aurait-il appris encore? qu’ils étaient frères, menaient des
existences séparées, et ne se témoignaient que peu d’intérêt. Or non
seulement chacun d’eux subissait alors une crise tragique, mais, amenés
à exprimer leurs souffrances, ils découvraient n’avoir jamais cessé
d’être leurs propres bourreaux. L’abbé, sans doute, venait de torturer
René, mais René, toute sa vie et sans le savoir, avait torturé l’abbé;
même René disparu, quelle absolution effacerait dans l’âme du prêtre le
remords d’avoir éclairé son frère? Ainsi, présents ou absents, ignorants
ou conscients, ils ne pouvaient que se faire du mal; et nous touchons
enfin au problème soulevé par Duclos. Je ne demande pas si René fut
grandi par la souffrance, si son frère y puisa les éléments d’une
sainteté nouvelle ou d’un désespoir sans consolation: la question que je
pose est autre. Pourquoi l’être humain ne saurait-il respirer sans créer
d’abominables conflits? Pourquoi l’essaimage automatique de la douleur
et la nécessité de toujours tuer pour vivre?
L’abbé sur son prie-Dieu, René, la tête dans ses mains, ont-ils songé à
la loi farouche, dont ils étaient victimes? Plus probablement, et comme
nous tous, se jugeaient-ils une exception? L’un en appelait à Dieu qui
gardait le silence, l’autre à la justice, qui ne paraît jamais. Des deux
côtés, même désastre, et point de secours.
Un long intervalle s’écoula avant que l’abbé ne se relevât. Quand il le
fit, le rictus de sa bouche avait disparu, la flamme du regard s’était
éteinte. Le prêtre était parvenu à reprendre la place que l’ennemi
intérieur un instant lui avait volée.
--Et maintenant, demanda-t-il d’une voix sourde, que comptes-tu décider?
René tressaillit. Il était écrit que ce jour-là, les moindres paroles de
son frère traqueraient sa souffrance.
--Pour décider, murmura-t-il, il faudrait avoir eu le temps de
réfléchir. Naturellement, avant de venir, je n’avais pensé à rien...
L’abbé se recueillit, puis, sans dissimuler le prodigieux effort qu’il
faisait:
--En ce cas, voici mon conseil. Retourne à Semur. J’ignorerai que tu es
venu.
René le considéra avec surprise.
--Mais moi, pourrai-je ne pas le savoir?
--Oh! fit l’abbé, si difficile que cela paraisse, la volonté parvient
toujours à dominer une pensée mauvaise. Pars donc: va rejoindre _notre_
mère. Elle t’attend là-bas.
Au nom de sa mère, il sembla que René découvrît de nouveau la réalité
que son frère s’efforçait d’effacer.
--Non, dit-il, ce serait au-dessus de mes forces.
Et quittant le fauteuil, il s’apprêta à sortir.
La voix du prêtre devint suppliante:
--Je te le demande... comme une grâce...
Un sourire navré passa sur les lèvres de René.
--Trop tard. D’ailleurs, si c’est le fruit de ta méditation, tu te fais
illusion. Avant une heure le passé te reprendra. Autant qu’il m’emporte
tout de suite!
Chose curieuse, les instances mêmes du prêtre aidaient à le chasser.
Figé sur place, l’abbé le vit approcher de la porte.
Il était devenu très pâle.
--Ainsi, conclut-il d’un ton défaillant, tu refuses?
René, au contraire, prenait une expression apaisée.
--Oui. J’ai pu te rendre malheureux, mais que ceci te console: je ne le
suis pas moins et je me demande pourquoi...
--On se demande toujours pourquoi: est-ce parce que nous sommes sourds,
l’explication ne vient pas, mais il semble chaque fois qu’on se penche
sur de l’éternité!
L’abbé, pour répondre, avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, René
n’était plus là.