IX

Les portes d’accès à la souffrance sont innombrables. René, quand par

hasard il y songeait, n’avait jamais redouté que les déceptions de

l’amour ou la fin d’un être cher. Or, tandis qu’il s’enfuyait ainsi, il

ne pensait plus à Annette, aucun des siens n’était menacé: cependant, il

sentait qu’endormi depuis de longues années au bord d’un gouffre, il

venait d’être happé par la pente et glissait, sans autre défense que des

cris d’appel inutiles.

En une seconde, la gêne de son âme, les pensées louches qui, telles des

créanciers que rien ne lasse, n’avaient cessé de guetter son

assentiment, tout ce que madame Manchon et lui-même avaient cru dissiper

au cours de leur dernière rencontre, tout cela, dis-je, reparaissait,

mais triomphant.

«Avant de m’accuser, interrogez donc votre frère!» Une phrase, rien de

plus... et l’indicible rejette ses voiles; ce qui échappait, éclate aux

yeux; là enfin où l’ombre régnait, il n’y a plus qu’évidences suivies de

volontés impérieuses.

Acceptons un instant que mademoiselle Lormier n’ait point menti:

l’attitude de l’abbé Manchon à l’égard de René, la froideur qui ne le

quittait pas, l’hostilité sourde dont il s’enveloppait dès qu’il

paraissait rue Monsieur, non seulement devenaient justifiables, mais on

aurait eu peine à les concevoir différentes. Vu sous cet angle, ce qu’il

y avait d’obscur dans les relations des deux frères, ou des fils avec la

mère, devenait logique, limpide, nécessaire. Tout s’était passé

jusqu’alors comme si la chose était vraie: de là à conclure qu’elle

devait l’être, la distance n’est pas grande, et René la franchit. Il ne

se disait déjà plus: «C’est possible», mais, parce que l’âme au choc de

certaines révélations va toujours à l’extrême, il se demandait:

«N’est-ce pas certain?» et sans attendre la réponse, courait aux

conséquences.

Une première convulsion égoïste suivit. Il se vit pauvre, dépouillé des

aisances dont le passé l’avait comblé, réduit aux médiocres ressources

de son effort et brusquement prit peur.

Il y eut d’ailleurs dans cette faiblesse une probité supérieure qui ne

devait point se démentir. Remarquez en effet qu’en dépit de ce qu’avait

affirmé mademoiselle Lormier, rien n’empêchait la vie de René de

continuer comme avant. René demeurait libre en somme d’ignorer l’origine

d’une fortune que ne menaçait aucun risque légal; le code était pour

lui. Cependant une possibilité de ce genre ne le retint à aucun moment.

L’obligation d’abandonner ce qui en fait appartenait à son frère, lui

apparut dès l’abord comme un postulat. Le nom même qu’il portait lui

semblait impossible à garder. Ainsi les conséquences étaient claires; la

nuit ne subsistait qu’au départ: mademoiselle Lormier avait-elle parlé

au hasard, guidée par des apparences, ou possédait-elle une preuve?

Question sans issue: ah! pourquoi le seul être capable d’y répondre,

était-il aussi le seul que René n’oserait jamais interroger! En même

temps l’image de sa mère se dressa devant lui: le reste s’effaça, la

vraie douleur commençait...

C’est un fait que, si convaincu soit-on de la faiblesse humaine, une

mère demeure à part et pour ainsi dire au-dessus des réalités de la

chair. Inviolée, inaccessible, elle plane dans un ciel qu’aucune tempête

n’a troublé ou obscurci. Il n’est pas de pire détresse que de renoncer à

ce sentiment auguste qui, au cours de l’existence et quelle que soit

celle-ci, permet toujours à l’homme de se retrouver enfant.

A la pensée que sa mère avait peut-être disposé de son cœur comme il

l’eût trouvé naturel chez n’importe quelle autre femme, René ressentit

une telle révolte que, brusquement, une voix cria au fond de lui:

--Impossible! ce n’est pas vrai!

Puis, une stupeur embruma son cerveau. Il prenait conscience de

l’offense mortelle faite à celle qui, malgré tout, était la raison

magnifique de sa vie, sa tendresse, son guide. Pour avoir osé soupçonner

sa mère, il se sentait l’âme souillée. Un relent de sacrilège empoisonna

sa bouche. Il se désespéra de ne pouvoir tout de suite en demander

pardon.

Soudain, devant lui, sa rue, sa maison... L’instinct venait de le

ramener au gîte ainsi qu’une bête pourchassée. Il monta, s’abattit sur

un siège et, épuisé par une souffrance qui n’était pas encore vieille de

dix minutes, murmura:

--Essayons de n’y plus penser: il n’y a rien, ou plutôt, je suis fou...

tout le monde est fou, ce matin...

Tout le monde, en effet: ce Chasseloup qui avait eu l’air de le

suspecter, cette Lormier dont on ne savait si elle prétendait encore

menacer ou si elle demandait grâce... Et de nouveau la phrase qui tinte,

suprême défense de l’âme:

--Impossible, je n’y crois pas!

Il la répéta. Il aurait voulu se créer par elle une conscience neuve,

assez haute pour qu’aucun doute ne pût l’atteindre: trop tard, le doute

était en lui...

Telle est la règle: plus on se débat pour arracher le trait, mieux on

déchire la plaie. Discuter avec l’idée, condamne à ne trouver de repos

qu’on n’ait cru découvrir la vérité. Y a-t-il au monde un être qui,

doutant, se soit arrêté en route?

René, dis-je, répétait: «Je n’y crois pas», et en même temps il

commençait de scruter ses souvenirs d’enfant! Oui, déjà il y cherchait

un visage étranger qui peut-être avait été le visage de son véritable

père! Effort inutile au surplus: si loin qu’il remontât, seuls

apparaissaient autour de lui son frère et sa mère... En revanche, la

vertu de celle-ci rayonnait. Jadis, à l’usine, avec quelle énergie

avait-elle, comme un homme, achevé l’œuvre que la mort menaçait

d’interrompre: se dévoue-t-on pareillement pour une mémoire devant

laquelle on rougit? Et quelle raison toujours, si continue que le poids

en semblait lourd parfois!...

Il le croyait, l’affirmait... Cependant et à mesure, loin de s’apaiser,

il percevait avec épouvante qu’une certitude contraire s’installait en

lui.

Pourquoi?... Soupçonne-t-on aussi pourquoi l’on _sent_, dans certains

cas, les choses avec une évidence supérieure à celle que donnerait la

vision même? C’est alors comme une invasion de l’être par une

réalité impalpable et souveraine. De toutes parts des voix

arrivent,--observations inconscientes, étonnements de trop courte durée

pour avoir paru valables, menus faits sans signification précise et

qu’on a dédaignés, faute d’y rien saisir. Éparses dans le temps, on ne

les avait pas entendues; réunies, elles assourdissent. L’âme humaine est

la seule grève où le flot passe sans effacer la trace du flot qui

précéda. Toujours le moment vient où, stupéfaits, nous lisons, d’un coup

d’œil sur le sable, ce que des années y tracèrent par petits points

indéchiffrables. Devant la certitude qui s’imposait ainsi, René pris

d’effroi se releva. Elle ou lui devait disparaître! Rapidement ensuite,

il jeta dans un sac un peu de linge, des instruments de toilette, puis

descendit, et de ce pas rythmé qui marque l’extrême désordre des nerfs,

gagna la gare. Sans hésiter, il allait tenter du moins ce qu’avait

recommandé mademoiselle Lormier, c’est-à-dire interroger son frère. Il y

allait, non comme on pourrait le croire pour éclaircir de simples

doutes, mais au contraire pour en tirer un démenti à sa propre

conviction: tant il est vrai que nous ne saurions étouffer nos

sentiments profonds et qu’il leur suffit d’affleurer au jour pour faire

de nous un jouet sans résistance.

Une demi-heure plus tard, René montait dans un train qui passait.

Bonnes ou mauvaises, les décisions sont le plus souvent suivies

d’anesthésie passagère. Entre l’instant où on les prend et celui de leur

exécution, le cours des événements paraît suspendu: et cela va de soi,

puisque rien de nouveau n’intervient dans la pensée. Une fois en route,

René mit la tête à la vitre et ne songea plus à rien. Les arbres aux

pousses verdissantes, les coteaux onduleux, les sillons tendus à leurs

flancs comme des cordes, toute la terre harmonieuse et calme qu’il avait

tant aimée, lui jetaient un adieu qu’il n’entendait pas. Un sourire figé

sur les lèvres, il se contentait de regarder la route fuir, cependant

qu’à chaque éclisse, les roues scandaient cette fuite de coups sourds et

cadencés.

Semur est sur une ligne locale à voie unique. Le train qui dessert la

ville fait la navette, tour à tour déversant aux Laumes les voyageurs à

destination de Paris et ramenant ceux qui en viennent.

Aux Laumes, René quitta son compartiment, prit l’express et, de nouveau,

contempla un paysage qui avait à peine changé, mais s’enfuyait plus

vite.

Le train qui emportait René s’était à peine mis en branle qu’une dame

descendit d’un autre arrivé de Paris et, guidée par une sorte

d’instinct, alla prendre dans la navette la place qu’y avait occupée

René. C’était madame Manchon...

Se sentant mieux le matin, dévorée de l’impatience d’agir, elle avait

jeté une dépêche au premier bureau rencontré et arrivait, le cœur tout

entier à l’ivresse de retrouver René.

Dès l’entrée en gare, elle pencha la tête à la portière, espérant le

découvrir sur le quai. Il n’y était pas.

--Voilà bien les règlements! songea-t-elle: il doit me guetter à la

sortie...

Mais à la sortie, personne. Ce fut le premier coup. Elle ne crut

d’ailleurs qu’à un retard et, posant à terre ses paquets, scruta

l’avenue qui mène au Bourg-Voisin.

A la vue d’une étrangère, le cocher de l’unique hôtel de Semur approcha

pour offrir ses services.

--Merci, dit-elle sèchement, j’attends quelqu’un.

L’omnibus vide démarra dans un cliquetis de ferraille. Puis, un à un,

les rares voyageurs s’égrenèrent vers la ville. Les bruits s’espaçaient.

On distinguait maintenant le rire d’un employé sur la voie, au loin des

abois de chien. Personne à l’horizon...

Madame Manchon se vit tout à coup perdue dans une campagne hostile et

inconnue. Son cœur battit follement. René n’était pas venu! Il ne

viendrait pas... Se serait-il trompé d’heure?... Justement un nouvel

horaire avait paru, modifiant les arrivées... Mais non: pourquoi se

leurrer? l’oubli commençait. Alors, un désespoir muet s’abattit sur

elle. Elle croyait traverser un des pires moments de sa vie: elle se

trompait. Elle se croyait seule aussi, désespérément seule: elle se

trompait encore. A défaut de René, la douleur ne la quitterait plus.

Raidie contre les perspectives qu’elle prévoyait, elle se résigna enfin

à déposer en consigne ses paquets et demanda son chemin:

--La rue Saint-Jean? C’est difficile... Droit jusqu’à l’église: après,

vous vous ferez indiquer...

--Bien, merci.

Il n’y avait plus qu’à remonter l’avenue, et l’église passée, à

s’informer encore. Elle soufflait un peu à cause de l’âge. Quand elle

aperçut la porte qui abritait son fils, on n’aurait pu dire si elle

éprouvait de la joie ou de la détresse, mais tandis qu’elle sonnait,

comme son cœur palpitait au rythme de la cloche!

Vous est-il arrivé jamais de faire un long voyage pour vous heurter à

une maison fermée? Madame Manchon tira la poignée une première fois,

puis une seconde... Elle se demandait si elle rêvait. En même temps,

elle avait envie de s’asseoir sur les marches du seuil, pareille à une

pauvresse...

--Madame cherche?...

Une voisine intriguée s’empressait à son secours.

--Non, M. de La Gilardière n’y est pas. La domestique aussi est au

dehors, mais elle ne doit pas se trouver loin. Attendez! je vais vous la

chercher.

--C’est cela, dit madame Manchon d’une voix éteinte.

Ce jour-là, toute personne qui tenterait d’approcher René était assurée

d’aide, puisqu’elle présentait une chance d’apprendre du nouveau.

La domestique bavardait chez l’épicier, au bout de la rue. Elle

accourut.

--Monsieur, dit-elle, est bien rentré, mais reparti.

--Peu importe: je l’attendrai chez lui, voilà tout, murmura madame

Manchon de la même voix blanche.

Et comme la domestique hésitait:

--Je suis sa mère.

Le premier objet qui frappa madame Manchon une fois entrée fut un

télégramme intact déposé sur une table. Elle l’ouvrit sans hésiter.

C’était le sien.

--Ah! murmura-t-elle, tout s’explique.

Ce ne devait être qu’une lueur dans la souffrance qui commençait; en

effet la domestique reprenait:

--Je ne comprends rien à ce qui se passe. Monsieur prévient toujours

quand il ne déjeune pas; ce matin, il n’a rien dit et Angèle, la voisine

qui était là tout à l’heure, prétend l’avoir vu sortir avec un sac,

comme pour un voyage.

--Hé bien, ma fille, vérifiez: c’est facile.

Et madame Manchon, assise devant la table, s’accouda, épuisée. Elle

s’efforçait de ne plus penser. Elle écoutait uniquement le va-et-vient

de la domestique en quête du sac. Les pas traînant ici et là avaient la

sonorité spéciale aux demeures vides.

Soudain, la domestique reparut:

--En effet, le sac n’y est plus.

Madame Manchon frissonna:

--Vous en êtes sûre?... S’il prévenait pour un repas, à plus forte

raison l’eût-il fait pour une absence.

La domestique glissa d’un ton niais:

--Peut-être s’en est-il allé, rapport à la banque...

Puis, sans insister:

--Madame veut-elle déjeuner? Le repas de monsieur est encore là.

Madame Manchon répondit comme en rêve:

--Soit, bien que je n’aie pas faim.

Et elle s’installa dans la salle à manger, se laissa servir. L’absence

de René dressait devant elle une énigme insoluble. Elle ne parvenait pas

à y croire tout à fait. Au pis aller, René reviendrait le soir. Un

instant la vérité l’effleura. Qui sait si, inquiet d’elle, il ne s’était

pas décidé brusquement à retourner à Paris? En effet, c’était cela;

seulement pouvait-elle imaginer la raison du voyage?

--Vous parliez de la banque, fit-elle enfin pour s’arracher à son

inquiétude; à quel propos?

Mais déjà la domestique, à qui en imposait le grand air de madame

Manchon, avait réfléchi:

--Oh! je ne sais pas, moi... des idées en l’air... Madame pourrait, en

tous cas, s’informer auprès de M. Chasseloup.

--M’informer de quoi?

--Si monsieur est parti.

--Que voulez-vous qu’il en sache?

--En effet.

Il n’y avait rien autre à en tirer. Alors, son déjeuner achevé du bout

des lèvres, madame Manchon commença de rôder à travers l’appartement.

Malgré la probabilité d’un départ de René, elle avait résolu d’attendre

au moins jusqu’au lendemain. Le silence de la ville, cauteleux, ouaté,

se glissant partout, lui jetait un vague effroi. A Notre-Dame, trois

heures sonnèrent...

Quoi! rien que trois heures? Que faire pour tuer le temps? Une lassitude

de vivre s’exhalait des meubles, des murailles, de la lumière même,

morne et grise. Revenue à la table de René, madame Manchon en inspecta

le désordre, remit en tas les papiers épars. Près du sous-main, une

photographie parut: Annette... Longuement madame Manchon interrogea ce

visage par lequel elle avait déjà tant souffert. Chose curieuse, c’était

l’ennemi, mais, à ce moment, elle ne s’en souvenait plus tant l’absence

de René posait d’autres problèmes.

--Ah! madame regarde?

Sans façon la domestique s’était aussi penchée vers l’image:

--C’est la petite Traversot...

Madame Manchon, que ces familiarités irritaient, déposa la photographie

et ne dit mot. Elle avait envie de fuir.

--La banque est-elle loin d’ici? interrogea-t-elle ensuite.

Ne pouvant se rendre à l’hôtel de Thil, l’idée lui venait d’aller chez

Chasseloup. Parler de René, fût-ce avec un inconnu, l’aiderait à

supporter mieux l’attente.

--La banque? Justement, j’allais proposer à madame de l’y conduire. Elle

est à deux pas.

--Vous alliez me proposer?... répéta madame Manchon, frappée cette fois

par l’insistance de cette fille.

Aucune réponse ne suivit. Qu’y avait-il encore de ce côté? Les

Chasseloup menaçaient-ils de sauter? Raison de plus pour aller voir sur

place. Madame Manchon se fit indiquer la route et descendit.

Dehors la nuit commençait. Projetant leur panse au-dessus du trottoir,

les vieilles maisons semblaient vouloir dévorer le peu de clarté qui

paraissait au ciel. Une bise aigre s’était levée et sifflait au coin des

rues. Madame Manchon, saisie par le froid, avait peine à marcher et ne

parvint à la banque que lorsque quatre heures allaient sonner,

c’est-à-dire quand celle-ci fermait.

Ayant pénétré au rez-de-chaussée, elle fut accueillie par Broquant en

train de balayer devant des guichets vides, et demanda M. Chasseloup.

Chasseloup était sorti. Tout le monde aujourd’hui avait donc pris la

fuite?

Elle insista:

--Peut-on savoir au moins quand il sera visible?

--Pas avant demain matin, bien sûr!

--Et M. de La Gilardière? reprit-elle d’un air d’autant plus indifférent

qu’elle n’avait pas dit qui elle était.

A ce nom, le visage de Broquant s’empourpra.

--Oh! pour celui-là! fit-il entre ses dents, fasse qu’on ne le rencontre

plus!

La voix de madame Manchon s’étrangla subitement:

--Que racontez-vous? Aurait-il pris le train pour ne jamais revenir?

Mais, au lieu de répondre, Broquant brandit son balai:

--Pas possible! Vous dites qu’il a pris le train?... Quand j’affirmais

qu’il a fait le coup!

Et sans laisser à madame Manchon le loisir d’interrompre:

--Mais oui, madame, c’est comme cela! Dix billets de mille, hier,

volatilisés, soufflés sur la table même du patron... Pour un rien,

j’étais collé entre les gendarmes. J’avais beau jurer: «Puisque ce n’est

pas moi, c’est lui!» personne pour me croire. Et puis, patatras! qui

est-ce qui retrouve les billets dans sa corbeille? Ils y étaient,

madame, aussi vrai que je suis devant vous!... Je n’ai eu qu’à fouiller

un peu pour les ramener au jour... Ah! il est parti? Hé bien! bon

voyage! On ne le rappellera pas! Si riche soit-il, on ne m’ôtera pas de

la tête...

--Taisez-vous! je suppose que vous êtes ivre!... parvint à dire enfin

madame Manchon et, plutôt que d’entendre plus, elle s’enfuit.

Elle se retrouva dans la nuit. Rêvait-elle? On accusait René d’un vol...

Était-ce donc à cela que pensait la domestique, en s’obstinant à parler

de la banque? Passe qu’on calomnie: encore faut-il respecter les

vraisemblances! Imbéciles qui ne savaient pas qu’à un certain niveau le

vol est un acte qui ne se peut concevoir!

Cependant, tout en marchant, elle apercevait derrière les comptoirs de

boutique, derrière chaque vitre éclairée, des silhouettes où ne vivait

qu’un regard. Après Broquant, la ville muette, hostile, la même qui,

parlant de vol aujourd’hui, avait auparavant affolé René en parlant de

sa naissance: on se sentait traqué par elle, dépouillé, chassé... Et

madame Manchon, saisie de panique, courut, rasant les murs, évitant les

lumières; elle courait sans savoir où ni pourquoi. Si, du moins, René

avait été là! Ah! ne pas même savoir où le retrouver! Il était possible

qu’à cet instant précis il fût déjà rentré chez lui, possible encore

que, révolté comme elle, il eût décidé brusquement de s’en aller sans

esprit de retour...

Soudain, les maisons cessèrent, une avenue s’ouvrit au bout de laquelle

paraissaient des lumières. La gare! l’oasis! Elle, du moins, est faite

pour les passants: on ne doit pas vous y regarder avec des yeux aigus

dont la malveillance effraye; qui sait même si on ne s’y souvient pas

d’avoir vu partir René et dans quelle direction? L’élan de madame

Manchon s’accrut. Elle était hors d’haleine...

Joie de retrouver l’unique escorte des arbres et cette campagne qui, le

matin pourtant, l’avait désespérée: joie d’atteindre enfin le hall

désert et d’y apercevoir, derrière son grillage, la femme aux billets en

train de tricoter... Et ce bref colloque suivit:

--M. de La Gilardière?... Attendez... oui... je connais. En effet, il a

pris un billet pour Paris.

--Oh! merci, madame. Quand aurai-je moi-même un départ pour la même

direction?

--Pas avant minuit.

--Pour arriver?

--Vers neuf heures.

--Ah! merci encore, madame.

Anéantie, mais délivrée, puisqu’elle savait René retourné près d’elle,

madame Manchon recula jusqu’au banc de chêne qui était accolé au mur, et

s’y laissa tomber. Ses jambes ne parvenaient plus à la soutenir.

Puisqu’il n’y avait pas d’autre train, c’était bien: elle resterait là

jusqu’à minuit. S’il eût fallu, plutôt que de rentrer dans la ville qui

calomniait son fils, elle serait restée jusqu’au lendemain. Hélas!

n’eût-il pas mieux valu y rester toujours, et ne jamais aller vers ce

qui l’attendait? A la même heure, en effet, René, sans passer rue

Monsieur, arrivait à Versailles et pénétrait chez son frère.

X

L’abbé Manchon occupait alors un petit appartement rue Saint-Louis. Une

gouvernante l’y servait, à demi impotente et d’autant plus autoritaire

qu’on exigeait moins d’elle.

La vue de René lui fit lever les bras au ciel:

--Grand Dieu! Monsieur viendrait-il pour dîner?

René dit rapidement:

--Rassurez-vous: je ne désire que voir mon frère. Je suppose que, s’il

est à Paris comme d’habitude, il ne rentrera pas plus tard que dix

heures. Dans ce cas, j’attendrai, voilà tout.

--Quoi, monsieur ne sait pas? Madame est en voyage, et monsieur l’abbé

allait se mettre à table.

--Alors je vais le rejoindre.

Et René gagna le cabinet de l’abbé. Il avait escompté un répit avant

l’explication qu’il venait chercher. Ce répit lui était refusé: tant

pis. Il acceptait tout avec une égale indifférence: depuis son départ,

il était moins une volonté qu’un rouage.

Au bruit de sa porte qu’on ouvrait, l’abbé, qui lisait devant une table,

tourna la tête. L’abat-jour de la lampe mettait en lumière le livre,

mais laissant le reste de la pièce dans l’obscurité, empêchait de

distinguer les arrivants.

--Qu’est-ce?

--C’est moi.

En reconnaissant la voix de René, l’abbé, pas plus que sa servante

auparavant, ne put maîtriser sa surprise.

--Quoi! pendant que notre mère est en route pour te rejoindre à Semur,

tu es ici?

--Il paraît en effet que maman est partie. Je l’ignorais. Peu importe

d’ailleurs, puisque c’est toi seul que je désirais voir.

--Ah! dit l’abbé, qui se leva ensuite sans hâte et vint poser la lampe

sur la cheminée.

Du coup la pièce s’éclaira ainsi que les visages. La pièce était nue

comme une cellule. A part un grand Christ d’ivoire dressé à la place

qu’occupe d’ordinaire la pendule, on n’y apercevait que de pauvres

meubles, deux fauteuils à dossier de bois, des chaises de paille,

quelques livres et un prie-Dieu. Quant aux visages, à quoi bon rappeler

le contraste qu’ils faisaient? Toutefois une telle émotion creusait les

traits de René que l’abbé, l’ayant regardé, avança l’un des fauteuils.

--Assieds-toi: tu n’as pas l’air bien.

Puis il s’assit à son tour et, les yeux à terre, attendit. Ni l’accent

ni le geste ne décelaient en lui la moindre curiosité. Si anormale que

dût lui sembler la visite de son frère à pareille heure et en pareil

lieu, on était assuré d’avance qu’il ne poserait aucune question.

--En effet, murmura René, le voyage m’a fatigué: c’est le moment qui

veut cela.

A l’inverse de l’abbé, il s’exprimait d’une manière saccadée: bien qu’il

fût au repos, il avait le souffle coupé comme après une longue course.

--Tu as laissé ta fiancée en bonne santé? reprit l’abbé.

René ne répondit que par un signe évasif. Sa fiancée? Qu’elle était loin

déjà! Les pauvres cœurs humains sont trop petits pour contenir à la fois

deux grands émois.

Voyant que René tardait à s’expliquer, l’abbé dit encore:

--Je pense que Marguerite va servir. Bien que je fasse maigre chère,

veux-tu partager mon repas?

Et il fit mine d’aller prévenir la domestique.

--Attends, dit René, du coup ramené au présent; j’aurais auparavant une

question à te poser.

--Eh bien, pose-la...

Placide, l’abbé revint s’adosser à la cheminée. Le dos tourné à la

lampe, et le visage replongé dans l’ombre, tandis que celui de René

demeurait éclairé, il s’était mis à contempler le parquet. Il devait

avoir la même expression neutre et attentive quand il écoutait un

pénitent.

--Pourquoi... commença René.

Puis au moment de s’exprimer, la peur des mots le saisit et il recourut

à un détour:

--Oui, pourquoi ne m’as-tu jamais traité comme un véritable frère?

--Oh! dit l’abbé avec lenteur, tu te trompes: j’ai toujours agi à ton

égard du mieux que j’ai pu.

--Alors ce que tu pouvais n’était pas grand’chose.

--Affaire d’appréciation. Est-ce pour me communiquer la tienne que tu es

venu?

--Je t’ai demandé pourquoi tu étais ainsi: tu n’as toujours pas répondu.

--N’étant pas d’accord avec toi sur le fond, je ne vois pas comment

t’éclairer, dit de nouveau l’abbé, tandis qu’il croisait les bras et,

plus que jamais, fixait le sol à ses pieds.

--Henri! reprit brusquement René, regarde-moi...

L’abbé leva les yeux vers son frère, sans hâte, toujours avec la même

apparente tranquillité...

--Henri! il n’est plus temps de nous rien cacher: je sais tout!

Un léger frisson agita le prêtre: pourtant le timbre de sa voix ne fut

pas modifié.

--Qu’est-ce que tu sais?

--Le passé.

--Le passé de qui?

René inclina la tête.

--Est-il nécessaire de m’obliger à le dire? murmura-t-il d’un air

accablé.

--Je ne t’y oblige pas, affirma l’abbé sans témoigner aucun désir de

poursuivre.

Et le silence s’abattit sur eux: un silence qui, pareil à un voile

épais, semblait séparer les temps révolus de celui qui s’amorçait.

Eux-mêmes avaient l’air attentif de carriers qui, le feu mis au cordeau,

attendent que la mine saute.

--Henri! recommença René.

L’abbé eut un geste nerveux.

--N’insiste plus.

--Impossible! Laisse de côté tes manières habituelles: à l’heure la plus

grave de ma vie, j’ai besoin de m’assurer que tu as compris.

--Je ne puis faire que je ne sois pas un prêtre, interrompit l’abbé.

--Je te supplie de me parler en frère!

--Je m’y efforce: est-ce une raison pour ne pas nous en remettre l’un et

l’autre à la volonté de Dieu?

René se redressa:

--Encore des phrases de sermon! De grâce, reviens sur terre. J’ai parlé

d’un passé, de tout un passé que je prétendais connaître: c’est inexact,

ou plutôt, je soupçonne... j’interroge... je me perds dans les

ténèbres... enfin j’en suis là que tout à l’heure je n’aurais pu

repasser chez nous, et moins encore, aborder...

Pour la seconde fois, l’abbé interrompit:

--N’achève pas: j’avais très bien saisi. De telles pensées ne servent

qu’à troubler inutilement. Écartons-les: et que Dieu nous garde!

Son impassibilité toutefois avait disparu. Les traits durcis, il

semblait défier un adversaire invisible, qui était peut-être lui-même.

René, auquel ce changement n’avait pas échappé, haussa les épaules:

--Non, dit-il, il n’est plus temps! Ne devines-tu pas que si je suis là,

c’est que je te sais instruit de ce que j’ignore et que j’ai besoin de

l’être à mon tour? Ainsi, plus de faux-fuyants! les yeux dans les yeux,

maintenant!... comme cela... et réponds: notre père... non... ton père

est-il le mien? Le nom que je porte est-il un nom qui m’appartienne?...

L’abbé ne bougea plus. Avait-il écouté? Il était probable, puisqu’un

rictus tordait sa bouche. Cependant, qui sait si celui-ci n’était pas

encore un défi à l’adversaire?

La voix de René alla en s’éteignant:

--Henri! n’as-tu pas entendu?... un mot suffit pour la réponse: oui, ou

non... moins que cela: un signe de tête... Tu restes immobile?... tu te

tais?... Cela aussi est une manière de s’exprimer: j’ai compris...

Et se cachant la tête dans les mains, René s’efforça d’accueillir enfin

la vérité.

Ce ne fut d’abord qu’un immense regret du passé qui s’effondrait.

Entraîné dans une chute vertigineuse, il voyait, comme des éclairs, ses

bonheurs d’autrefois passer et s’évanouir. Avait-il rêvé auparavant?

Tout alors était facile, beau, joyeux. Il pouvait rire, parler,

regarder, sans qu’aucune arrière-pensée troublât ni la gaîté de la voix,

ni la lumière du regard, ni la joie d’exister. Rien pour l’empêcher de

parer d’insouciance des lendemains abrités au foyer. Soudain plus de

foyer, plus d’abri. Il faut se lever, partir et disparaître...

Disparaître! un mot excessif, évidemment: mais n’oubliez pas que René

était un impulsif et un faible. Avec une telle nature, on se laisse

longtemps bercer par le flot, puis, brusquement, l’énergie se tend,

d’autant plus âpre qu’elle a été plus rare, et l’on saute à l’extrême.

Aurait-il pu d’ailleurs revenir auprès de sa mère? A la pensée de la

revoir, il blêmissait. Pourrait-il s’expliquer avec elle, sachant ce

qu’il savait? Plus tard, seulement,--oui, beaucoup plus tard--quand

l’apaisement serait venu et l’oubli, il aurait le courage de l’aborder,

ayant l’air d’ignorer: mais d’ici-là, où se réfugier? Quelle solitude

désormais!

Ah! voici bien la vraie douleur qui paraissait! Devenir pauvre, n’est

presque rien: la torture est de se trouver seul tout à coup, si

effroyablement seul qu’une fois mort, personne ne saura peut-être quel

nom inscrire sur votre fosse.

Jusque-là, René n’avait pas protesté contre la fatalité qui l’écrasait:

devant la solitude, l’injustice subie le révolta. En même temps, il

considérait son frère. Stupide ironie du sort: celui-là s’était par goût

détaché de la famille, n’aimait personne sous prétexte d’aimer Dieu:

cependant, il restait comblé de ces dons inutiles. Qu’avait-il fait pour

le mériter? Qu’avait fait René pour être frappé? Des rancunes,

accumulées depuis l’enfance, se réveillaient dans son cœur. Il eut

conscience de haïr son frère, puis la solitude effaça même cela, et ces

griefs allant rejoindre le passé, il cessa de les voir...

L’abbé, lui, toujours debout devant la cheminée, n’avait pas l’air de

soupçonner quel torrent de pensées bouleversait René. Il semblait

ignorer qu’il avait répondu tout à l’heure par son silence: on l’aurait

cru aveugle et sourd. Soudain, il fit un mouvement léger: René s’était

levé, se promenait un instant dans la pièce, et enfin arrêté devant lui,

demandait:

--Alors... qui est mon père?

Question qu’on s’étonnait qu’il n’eût pas posée plus tôt. Dans la

débâcle d’existence que l’heure inaugurait, une chance en effet

subsistait d’échapper à la solitude totale. René, maintenant, se

tournait vers elle.

Aucune réponse encore. Simplement le prêtre levait un peu les épaules,

en signe d’impuissance à fournir l’éclaircissement sollicité. Devant cet

aveu, René aurait dû désespérer: mais dès que l’homme tente d’échapper

au destin, la marche de sa pensée défie toute prévision.

--Comment! tu te dérobes?... tu ignores?... Cependant, ne viens-tu pas

d’affirmer que tu connaissais la vérité? Alors, quelles raisons de te

croire?... Qui me prouve que tu n’as pas menti?

--Je t’en conjure, soupira l’abbé d’une voix trouble, ne me contrains

pas à oublier l’habit que je porte!

Ne voyant là qu’une défaite, ressaisi par ses anciennes défiances, René

cependant continuait:

--Oublier qui tu es? Dieu m’en préserve! Je sais trop bien que tu m’as

toujours détesté. Oh! à ta façon... c’est-à-dire en te taisant!... Tout

à l’heure encore, tu me voyais désespéré et tu es resté muet, sans jeter

un regard de mon côté! ou plutôt, tu semblais satisfait... Quelle

chance, si me méprenant sur ton attitude, j’allais tenir pour assurée la

chimère qui me hantait! Par bonheur, ayant réfléchi, je réclame des

preuves... Alors seulement tu daignes enfin me faire un signe... «Des

preuves?... Voilà, il n’y en a pas!...» Tu avais espéré me voir mordre à

l’hameçon: cet espoir est déçu: quel dommage! Mais ne pourrai-je, au

moins une fois, entendre tes paroles? Ne serait-ce que pour apprendre

pourquoi tu as voulu me tromper et quel caprice te mène, te décideras-tu

à répondre?

Il s’exaltait: il ne calculait plus les termes qu’il employait. Il était

devenu pareil au nageur épuisé qui brasse l’eau, sans s’occuper de la

distance à la rive et persuadé que la seule violence suffira pour le

sauver. A mesure, un espoir irraisonné s’insinuait aussi dans son âme.

Pourquoi ne pas admettre qu’il fût victime d’un atroce malentendu? Il

n’avait interprété que des silences. On ne bouleverse pas sa vie sur la

foi d’un homme qui, en fait, refuse de s’expliquer, qui, même en

s’expliquant, peut ne chercher qu’à se venger?

Tout à coup, comme il allait poursuivre, une main rude s’abattit sur

lui.

--Il suffit: plus un mot! Ne détruis pas en un instant l’effort de toute

ma vie.

L’abbé cependant souriait: dédain pour ces injures, à moins que ce ne

fût la marque du triomphe sur l’adversaire que lui seul connaissait.

Ensuite son bras retomba, et un aveu suivit, prononcé très bas, ainsi

qu’il sied quand on reconnaît une faute dont on sollicite le pardon:

--En effet... je t’ai détesté... il y a longtemps... très longtemps... A

prétendre remonter le passé, tu risques vraiment trop de raviver des

plaies anciennes: crois-moi, oublions un sentiment dont je m’accuse, me

repens, et que j’espère avoir détruit dans ses racines.

--Oh! riposta René, toujours des mots de prêtre!

L’abbé frémit.

--Bénis le ciel que je me refuse à en prononcer d’autres.

--J’ai demandé des preuves: tu n’en as pas!

--J’en ai.

--Je te défie de les donner!

--A quoi bon si elles doivent anéantir le peu qui nous unit?

--Prétexte facile! Il dispense de justifier des assertions auxquelles je

ne crois plus!

--Encore?... Alors, écoute!...

Subitement, le prêtre venait de quitter le refuge de la cheminée; une

tempête transfigurait le masque impassible. Duclos a connu ce spectacle

une fois, chez Lormier: mais alors, c’était le prêtre dictant des ordres

au nom d’un Dieu: ici se révélait l’homme, rien que l’homme, d’autant

plus redoutable qu’il demeurait maître de sa colère.

--Alors, écoute!... Sais-tu seulement comment est mort _mon_ père? Non.

J’avais seize ans: tu en avais quatre. Naturellement, on ne t’a jamais

parlé de _cela_! _Cela_, d’ailleurs, est chose entre lui et moi. On l’a

ramené de la chasse, expirant... Tout le monde a déploré l’accident...

mais moi... oh! moi! pouvais-je ignorer que le matin, avant de partir,

il m’avait pris à part et fait jurer de t’arracher son nom et de te

chasser du foyer?...

René à ce moment ayant reculé, d’un geste souverain le prêtre le ramena

vers lui:

--Ah! il n’est plus temps! Tu as voulu m’entendre: désormais, nous irons

jusqu’au bout!... Dieu m’est témoin qu’à l’instant tragique dont je

parle, je n’hésitai pas à prononcer le serment qui m’était demandé: Dieu

m’est témoin aussi que je n’ai d’autres preuves que ce serment, et le

suicide de mon père, une heure après...! Qu’elles te satisfassent ou

non, elles ont suffi pour faire de l’adolescent que j’étais un vieillard

et ta victime!

Abandonnant ensuite René qui alla tomber sur un siège, le prêtre

commença de marcher.

--Je dis bien: ta victime! J’adorais mon père et tu l’as tué! Si je suis

devenu prêtre, c’est à toi que je le dois! Je ne supportais plus ta

présence dans ma maison: désespérant de t’en chasser, j’ai préféré m’en

chasser moi-même. Calcul vain: tu ne m’as pas quitté, je t’emportais en

moi!... Tant pis! j’avoue tout et il n’est pas mauvais qu’un jour au

moins, nous mesurions ensemble la souffrance que je te dois. Tu ne t’en

doutais pas, j’y consens: mais est-ce que les hommes ont besoin de

_vouloir_ pour faire souffrir: il leur suffit d’exister!... Donc, tu te

croyais loin, tu ne t’occupais pas de moi, et tu n’as cessé de me

torturer! car, prêtre, je me suis trouvé pris entre ma conscience et la

dette de mon serment. Désobéir à Dieu, ou renier mon père, voilà le

dilemme que ton existence a créé, et dont je n’ai pu sortir. Oh! je vois

clair en moi-même! j’ai louvoyé... J’avais la prétention d’être un vrai

prêtre, tout en ne pardonnant pas. Sur mes instances, tu es devenu La

Gilardière: à mon instigation, on a tenté de t’établir à Semur...

Demi-mesures qui ne satisfont ni le passé, ni Dieu. Je me flatte que tu

m’es devenu indifférent, et dès que j’évoque le cadavre de mon père, une

horreur me soulève, je ne puis plus te voir! C’est un duel au fond de

moi qui toujours recommence, que rien n’apaise... non, pas même ces

aveux que j’aurais dû retenir. Souffriras-tu moins pour les avoir reçus?

Qu’en rapporterai-je, sinon d’autres remords? Crois-moi, fût-ce en ce

moment, ne souhaite pas de changer avec moi: tu y perdrais. Il n’y a au

monde que douleur. Comme Abel paya pour Adam, nous payons, sans autre

raison qu’une volonté divine, contre laquelle notre raison se dresse...

ou plutôt, non, je blasphème, fermons les yeux, ne tentons pas de

comprendre et prions... si tu le peux... si je le puis moi-même...

Hors d’haleine, il s’écroula ensuite, plutôt qu’il ne s’agenouilla sur

le prie-Dieu. René, lui, depuis longtemps, ne semblait plus entendre. On

se demandait s’il respirait encore.

Admirez, en tout cas, le mensonge des apparences. Si, à ce moment

quelqu’un était entré, qu’aurait-il vu? Deux hommes, l’un agenouillé,

l’autre attendant la fin de l’oraison: entre les deux, un Christ,

symbole de paix. Si, plus curieux, il s’était enquis de la vie de ces

hommes, qu’aurait-il appris encore? qu’ils étaient frères, menaient des

existences séparées, et ne se témoignaient que peu d’intérêt. Or non

seulement chacun d’eux subissait alors une crise tragique, mais, amenés

à exprimer leurs souffrances, ils découvraient n’avoir jamais cessé

d’être leurs propres bourreaux. L’abbé, sans doute, venait de torturer

René, mais René, toute sa vie et sans le savoir, avait torturé l’abbé;

même René disparu, quelle absolution effacerait dans l’âme du prêtre le

remords d’avoir éclairé son frère? Ainsi, présents ou absents, ignorants

ou conscients, ils ne pouvaient que se faire du mal; et nous touchons

enfin au problème soulevé par Duclos. Je ne demande pas si René fut

grandi par la souffrance, si son frère y puisa les éléments d’une

sainteté nouvelle ou d’un désespoir sans consolation: la question que je

pose est autre. Pourquoi l’être humain ne saurait-il respirer sans créer

d’abominables conflits? Pourquoi l’essaimage automatique de la douleur

et la nécessité de toujours tuer pour vivre?

L’abbé sur son prie-Dieu, René, la tête dans ses mains, ont-ils songé à

la loi farouche, dont ils étaient victimes? Plus probablement, et comme

nous tous, se jugeaient-ils une exception? L’un en appelait à Dieu qui

gardait le silence, l’autre à la justice, qui ne paraît jamais. Des deux

côtés, même désastre, et point de secours.

Un long intervalle s’écoula avant que l’abbé ne se relevât. Quand il le

fit, le rictus de sa bouche avait disparu, la flamme du regard s’était

éteinte. Le prêtre était parvenu à reprendre la place que l’ennemi

intérieur un instant lui avait volée.

--Et maintenant, demanda-t-il d’une voix sourde, que comptes-tu décider?

René tressaillit. Il était écrit que ce jour-là, les moindres paroles de

son frère traqueraient sa souffrance.

--Pour décider, murmura-t-il, il faudrait avoir eu le temps de

réfléchir. Naturellement, avant de venir, je n’avais pensé à rien...

L’abbé se recueillit, puis, sans dissimuler le prodigieux effort qu’il

faisait:

--En ce cas, voici mon conseil. Retourne à Semur. J’ignorerai que tu es

venu.

René le considéra avec surprise.

--Mais moi, pourrai-je ne pas le savoir?

--Oh! fit l’abbé, si difficile que cela paraisse, la volonté parvient

toujours à dominer une pensée mauvaise. Pars donc: va rejoindre _notre_

mère. Elle t’attend là-bas.

Au nom de sa mère, il sembla que René découvrît de nouveau la réalité

que son frère s’efforçait d’effacer.

--Non, dit-il, ce serait au-dessus de mes forces.

Et quittant le fauteuil, il s’apprêta à sortir.

La voix du prêtre devint suppliante:

--Je te le demande... comme une grâce...

Un sourire navré passa sur les lèvres de René.

--Trop tard. D’ailleurs, si c’est le fruit de ta méditation, tu te fais

illusion. Avant une heure le passé te reprendra. Autant qu’il m’emporte

tout de suite!

Chose curieuse, les instances mêmes du prêtre aidaient à le chasser.

Figé sur place, l’abbé le vit approcher de la porte.

Il était devenu très pâle.

--Ainsi, conclut-il d’un ton défaillant, tu refuses?

René, au contraire, prenait une expression apaisée.

--Oui. J’ai pu te rendre malheureux, mais que ceci te console: je ne le

suis pas moins et je me demande pourquoi...

--On se demande toujours pourquoi: est-ce parce que nous sommes sourds,

l’explication ne vient pas, mais il semble chaque fois qu’on se penche

sur de l’éternité!

L’abbé, pour répondre, avait fermé les yeux. Quand il les rouvrit, René

n’était plus là.

L'appel de la route · 第 32 / 41 题