Dans la même nuit, on sonna chez moi vers deux heures. Je me levai en
sursaut et, stupéfait, me trouvai devant René.
--C’est moi, dit-il, qui viens dormir chez vous. L’hôtel m’a fait peur:
j’avais besoin d’un toit ami.
Cinq minutes plus tard, il me racontait tout. J’écoutai son récit,
détaillé avec une simplicité parfaite et le calme tendu qui, chez les
nerveux, marque l’extrême limite de l’émotion. A l’inverse de ce que
vous devez supposer, le rôle de mademoiselle Lormier y paraissait réduit
à rien. Cette fille, aux yeux de René, n’avait été que l’occasion du
destin. Il ne lui en voulait pas: il l’ignorait. On ne s’occupe pas non
plus de la pierre qui a provoqué un déraillement. De mon côté, je ne
songeai que plus tard à ce qu’il y avait de singulier dans les attitudes
successives de l’auteur, volontaire ou non, de la catastrophe. J’avais à
ce moment, un bien autre souci!
--En quittant mon frère, acheva René, j’ignorais à quoi me résoudre,
mais il y a des grâces d’état. J’ai réfléchi, j’ai vu, et j’arrive avec
une décision prise. Elle tient compte de tous, de ma mère que je ne puis
me décider à aborder en ce moment, de mon frère qui sera débarrassé de
ses scrupules pieux, enfin de moi-même qui tiens à laisser derrière moi
le souvenir d’un homme probe.
Je tremblai: il s’en aperçut.
--Oh! rassurez-vous: aucune tragédie en perspective. Si compliquée que
soit une situation, il existe toujours une solution pour la dénouer et
la plus simple est la meilleure. Dès ce matin, je gagne Marseille: après
quoi, départ pour le Maroc. La légion étrangère est, dit-on, un asile
parfait pour qui prétend se passer d’état civil. J’espère y trouver
l’anonymat auquel je tiens, l’oubli, à tout le moins le pouvoir de
vivre, bref ce que je cherche...
C’était bien, comme il l’avait annoncé, une volonté définitive: mes
objections échouèrent devant elle.
Il me demanda ensuite la permission d’écrire et fit trois lettres. A son
frère, il expliquait en détail son projet. A sa mère, il adressa un bref
adieu, sans donner d’autres motifs de son départ que la soudaine rupture
de son mariage et le besoin d’étourdir une déception cruelle. La
dernière, la plus longue, était pour Annette. J’ignore ce qu’elle
contenait: on peut l’imaginer.
Quand il acheva, l’aube pointait. Nous échangeâmes ensuite des promesses
de revoir et de fréquentes correspondances. Nous avions l’air d’y
croire, sans parvenir à être dupes. Pareillement les grands malades se
livrent au jeu des projets avec d’autant plus d’ardeur qu’ils savent ne
devoir jamais les réaliser.
A sept heures, enfin, René me quitta sans me permettre de l’accompagner.
Je revois son geste de main au bas de la rampe. J’entends encore son
adieu:
--A bientôt des nouvelles!
Il avait à la main le petit sac de voyage pris à Semur. C’est la seule
chose, je crois, qu’il emportait de sa vie passée. Le bruit de son pas
s’évanouit. Je le guettais encore qu’il n’était déjà plus. Et le rideau
tomba sur lui, sur madame Manchon, sur tout ce groupe d’êtres qui
avaient connu le bonheur, qui désormais ne connaîtraient plus que la
détresse.
L’après-midi en effet, m’étant présenté rue Monsieur, je me heurtai à
une Lapirotte munie de la consigne de ne recevoir qui que ce fût. En
m’expliquant qu’à son retour madame Manchon avait eu un évanouissement
et que le docteur redoutait une congestion cérébrale, elle gardait son
sourire neutre, mais ses yeux luisaient de plaisir. Elle ne donnait
aucune explication et elle avait l’air de crier: «Voyez quel prophète je
suis: rien de ce qui arrive ne m’a surprise!»
Au cours d’une seconde tentative, l’abbé m’accueillit en personne.
Madame Manchon était très malade: lui-même avait décidé de quitter
Versailles et renoncé au ministère paroissial afin de ne pas la quitter
durant une convalescence qui--si elle venait--serait fort longue. Comme
j’annonçais mon intention de repasser aux nouvelles, il m’arrêta:
--Non, ne vous dérangez plus. Si l’état de ma mère s’aggravait, vous en
seriez averti. Sinon... je crois meilleur qu’elle ne vous revoie pas, du
moins pour un temps. Tous ceux qui ont beaucoup connu mon frère ne
peuvent que lui apporter des émotions inutiles.
Devant ce congé en règle, il n’y avait qu’à s’incliner: je ne revins
plus.
Que se passa-t-il ensuite durant trois mois? Je le répète, le rideau
était tiré: libre à moi d’imaginer, mais l’imagination, croyez-le, est
toujours, dans ce cas, inférieure à la réalité. J’étais devenu comme
Duclos après la disparition des Lormier: pas tout à fait pourtant, car
je suivais encore René.
«Suivre», me semble aujourd’hui une expression étrange. Est-ce en effet
suivre quelqu’un que de percevoir chaque jour un peu plus sa disparition
progressive au fond de terres mystérieuses? Sans doute, il ne cesse pas
d’être vivant, on ne peut affirmer qu’on ne le reverra pas: cependant
chaque jour aussi le rend plus difficile à atteindre, plus impossible à
ramener et l’on sent bien qu’il ne reparaîtra jamais!
Deux billets brefs comme des dépêches: voilà tout le lien me rattachant
à mon ami. Le premier parlait de hâte à quitter la vie du camp: le
second annonçait un départ en colonne, vers le Sud; les deux répétaient:
«Qu’on ne s’inquiète pas si la correspondance se fait plus difficile».
Pauvres courts billets! les derniers... Comment rendre l’extraordinaire
sensation d’effacement qu’ils m’apportèrent? Je me représentais le
désert, l’immensité mouvante des espaces couverts de sable, et à la
limite de l’horizon, la silhouette évanouissante de celui qui me
quittait. Vous connaissez cette impression: on se dit: «Le voilà
encore!» Les yeux se troublent, les plans se mêlent: «C’est lui: je ne
cesse pas de l’apercevoir!» Le point dès longtemps n’est plus visible:
on se flatte de le distinguer quand même.
Que de fois, dans cette période, me suis-je reproché de n’avoir pas su
retenir René! Un autre, moins impulsif, aurait au moins pesé les
conséquences d’une disparition mille fois pire que la situation à
laquelle elle prétendait remédier. Après tout, l’aventure, jugée de
sang-froid, ne méritait pas d’être prise avec un tel emportement. La
plupart à la place de René s’en seraient à peine soucié. Hélas! de tels
regrets ne menaient qu’à me faire sentir mieux la fierté de mon ami.
Jugez, d’après ce que j’éprouvais, du supplice que dût être celui de
madame Manchon!
Je vous ai dit que fidèle à la consigne reçue, je m’abstins de tenter de
la revoir: mais à diverses reprises, il m’arriva de passer devant son
hôtel. J’entrais alors chez la concierge:
--Comment va madame?
--Mieux, monsieur.
--Monsieur l’abbé est toujours là?
--Oui monsieur.
--Et mademoiselle Lapirotte?
--Toujours aussi.
Rien d’autre. La façade avec son air habituel. Les volets arrêtés aux
crans de jadis. Et derrière les murailles, quelles agonies! quelle
frénésie peut-être! Car enfin, n’oublions pas que madame Manchon
ignorait pourquoi son fils était parti, que l’abbé ne pouvait douter
d’avoir condamné son frère, que le sourire de Lapirotte enfin, si stable
qu’on le suppose, devait bien refléter un peu de cette douleur et de ce
remords vivants...
Mais à quoi bon insister, puisque je n’ai pas vu, puisque les murs
gardent le même visage, qu’ils abritent l’extase de deux amants ou
étouffent les cris tragiques d’une mère? Arrivons au dénouement, ou
plutôt à ce que je tiens pour tel, faute de terme meilleur.