M. Valfour haussa les épaules:

--A Dieu ne plaise! mais, croyez-moi, il y a contre vous je ne sais qui

ou je ne sais quoi, dont l’action est à rechercher et à supprimer au

plus tôt.

--Peut-être avez-vous raison, répondit René sans s’expliquer plus.

Je passe sur la soirée,--la dernière,--chez les Traversot. A l’hôtel de

Thil, rien n’avait encore pénétré et la paix régnait.

Rentré chez lui, René voulut en vain dormir. On n’est jamais plus

clairvoyant qu’au sein de l’ombre et quand, les yeux fermés, on

s’efforce de ne point raisonner. Aiguillé par les propos de l’abbé

Valfour, il ne cessait de réfléchir à des choses qui auraient dû le

frapper dès le début, et qui, alors seulement, lui apparaissaient.

Si mademoiselle Lormier n’avait pas renouvelé sa démarche du matin,

qu’en conclure sinon qu’elle avait achevé son œuvre? Dans quelle mesure

l’histoire des billets s’y trouvait liée, peu importe; les heures

prochaines sauraient bien le dire: mais ne fallait-il pas remonter plus

haut, et attribuer à la même origine les calomnies atroces sur la

naissance douteuse?

A cette pensée, René ressentit un trouble extraordinaire, puis une

colère rétrospective, enfin le besoin de démasquer, coûte que coûte,

l’adversaire auquel il devait la première angoisse profonde de sa vie.

Assez de manœuvres obliques; le seul mode assuré de lutter contre elles,

n’était-il pas justement de briser l’anonymat de leur auteur? Ainsi vont

et viennent les volontés humaines; après avoir souhaité ardemment éviter

toute rencontre avec mademoiselle Lormier, René allait se lever,

souhaitant non moins ardemment de la rencontrer. D’ailleurs, si

contradictoires que soient les solutions successives adoptées, on ne

cesse point de marcher au destin.

Mais où trouver mademoiselle Lormier?

Ici, point de difficulté. Il suffirait de consulter son compte chez

Chasseloup, l’adresse y figurait. Et là encore, sans qu’on le sût,

c’était la marche au destin.

Au matin, René quitta ainsi sa maison, avec deux décisions prises:

s’informer à la banque, forcer ensuite l’ennemi, où que soit son

domicile... A l’avance, la lutte lui donnait des ailes; il se sentait en

vue de la mer libre, et humait la brise qui apporte la victoire.

Je vous demande pardon de courir à travers les événements: je les donne

aussi sans justifications, tels qu’ils parurent alors se présenter à un

simple témoin: dans quelques instants, une part au moins des mobiles

intérieurs se dévoilera, mais, en ce moment, que l’_extérieur_ suffise:

et comme les acteurs du drame, sans en savoir plus qu’eux, laissons-nous

rouler par le torrent...

Un quart d’heure plus tard, René, muni de l’adresse désirée, quittait

son bureau quand il se heurta contre Chasseloup:

--Quoi, vous repartez?

--Oui, je reviens dans un instant.

--J’aurais voulu auparavant...

--Me raconter ce qui s’est passé hier? Nous avons le temps. D’ailleurs

on m’a mis au courant, dès l’arrivée.

--Ainsi, vous savez que c’est dans votre panier...

--Hé, cher monsieur, mon panier ou le vôtre, voilà qui est indifférent,

dès lors que les billets sont retournés à la caisse!

--A moi, en revanche, il ne serait pas inutile de savoir par quelle

voie...

--Vous ne comptez pas sur moi, je pense, pour vous la révéler?

--Au contraire; je pensais être sûr qu’en rassemblant vos souvenirs,

vous éclairciriez tout.

A tort ou à raison, René crut en même temps lire dans les yeux du

bonhomme que sa certitude n’était pas feinte.

--Vous êtes fou! s’écria-t-il; mais pour le moment, j’ai autre chose à

faire. Bonsoir.

Et il descendit exaspéré, se dirigeant vers le Rempart, non plus cette

fois pour gagner l’hôtel de Thil, mais pour joindre enfin celle qu’il

jugeait responsable de toutes les traverses qu’il venait de subir, y

compris ce dernier et ridicule incident. Si mademoiselle Lormier avait

jamais rêvé pareille venue, à coup sûr, ce n’était pas pour cette cause

ni avec de tels sentiments. Il était écrit aussi que la visite n’aurait

pas lieu, car à la même heure, les yeux lourds d’insomnie, la face

ravagée par un désespoir inexplicable, mademoiselle Lormier quittait

également sa tour, et soi-disant pour une course nécessaire, gagnait la

ville.

A l’entrée du Rempart, il y eut alors deux ombres hâtives allant l’une

vers l’autre, cependant qu’alentour le reste était désert, silence, et

calme des matins provinciaux. Elles allaient, escortées chacune par

l’écho sonore de son pas, plus solitaires au sein de leurs pensées que

la rue même: et tout à coup, elles s’aperçurent!

Chose inattendue, on aurait cru les rôles changés. Mademoiselle Lormier

parut décidée à fuir: René, au contraire, eut un élan pour la joindre.

Mademoiselle Lormier, qui occupait le centre du trottoir, voulut céder

la place et obliqua vers le mur: René agit de même, mais pour barrer le

chemin. Inversement, il ne s’aperçut pas qu’une détresse sans nom

paralysait les traits de mademoiselle Lormier, tandis qu’avant qu’il eût

rien dit, elle avait déjà lu dans son regard l’arrêt qu’il lui

apportait.

--Je pense, commença-t-il aussitôt, que vous ne vous plaindrez pas de

mon exactitude: ayant manqué hier votre visite, je me rendais chez vous.

L’accent qu’il avait pris était comme le regard: âpre au point que, sans

répondre et s’acculant au mur, elle joignit les mains. Quelle qu’en fût

la raison inconnue, l’orgueil de cette fille n’existait plus: loin de

menacer comme l’autre jour, elle implorait. Malheureusement, la colère

de René l’empêchait de rien voir.

--Il est vrai, poursuivit-il ironique, que je vous trouve sur le chemin

de la banque... Si vous ne souhaitiez que savoir quelles traces y a

laissées votre passage, inutile d’aller plus loin, j’en viens.

Elle pâlit sous se voilette noire, mais toujours sans répondre.

--Allons, reprit-il, d’autant moins maître de ses mots qu’aucune

réplique ne l’arrêtait. Ayez le courage de vos actes: c’est vous,

n’est-ce pas?

Ce qui suivit fut rapide comme toutes les catastrophes où sombrent des

vies humaines. Le récit que j’en donne ne peut qu’en atténuer l’allure

foudroyante.

Subitement redressée, mademoiselle Lormier se décidait à parler enfin et

d’une voix nette:

--Je ne renie jamais ce que j’ai fait: c’est moi.

--Aviez-vous par hasard l’illusion que je serais pris pour un voleur?

--Mes intentions m’appartiennent.

--C’est vous aussi, n’est-ce pas, l’inventeur du bruit qui a couru sur

ma naissance?...

De nouveau, un silence.

--Ah! plus de faux-fuyants! J’ai juré, ce matin, que les masques

tomberaient. Ce roman vient de vous?

--Non.

--Par vous?

--Il est possible.

--Enfin! les aveux commencent! Ne vous arrêtez plus: pourquoi ce

mensonge?

--Je n’ai non plus jamais menti!

--Pourquoi ces inventions démentes?

--Je n’ai rien inventé!

--Vous osez...

René s’interrompit. Tout à coup, il s’apercevait que, loin de nier,

chaque réplique affirmait. A travers chaque mot, ce qu’il avait cru

définitivement aboli, ressuscitait!

Une riposte siffla:

--Mais qu’ai-je à faire de vous écouter? Vous espérez naturellement que

je discuterai ces folies: elles ne me touchent pas.

--Peu importe en effet, pourvu que vous gardiez l’argent avec le nom!

Et défaillante, mademoiselle Lormier, les yeux baissés, attendit le coup

qui l’abattrait, qu’elle avait cherché peut-être.

Un instant suivit si prodigieusement riche en mouvements intérieurs

qu’aucun temps ne l’aurait mesuré, et qu’à sa suite tout pouvait

paraître, même la folie. Puis les bras de René qui, tout d’abord,

s’étaient bien levés pour frapper, retombèrent:

--Il suffit, dit-il. Vous êtes une misérable. Ayez soin que je ne vous

retrouve jamais sur ma route. Une autre fois, je vous tuerais!

--Avant de me condamner, vous feriez mieux peut-être d’interroger votre

frère..., répliqua encore la voix désespérée de mademoiselle Lormier,

mais si bas qu’on avait peine à l’entendre.

René, qui allait s’éloigner, s’arrêta net, cloué au sol.

--Mon frère... pourquoi mon frère?...

Si, à ce moment, mademoiselle Lormier avait relevé les paupières, elle

aurait vu sans doute ce qu’est l’invasion d’une lumière mortelle sur un

visage: de tous les mots possibles, un seul pouvait faire cela; il était

dit. Ah! croyez-m’en, le destin ne se trompe pas dans ses choix! Ne

prétendant sans doute que se justifier, mademoiselle Lormier venait de

tuer René et de se tuer elle-même.

Tout à coup ébloui par la clarté que le mot lui apportait, René

rassembla ses forces et, oubliant jusqu’à l’existence de mademoiselle

Lormier, repartit pour la ville.

Il allait, sans détourner la tête, uniquement occupé de suivre jusqu’au

bout l’effroyable route qui s’ouvrait.

Quand, étonnée du silence persistant qui l’enveloppait, mademoiselle

Lormier, de son côté, rouvrit les yeux, elle s’aperçut qu’elle était

seule.

Ensuite, il n’y eut plus qu’une chaussée déserte, paisible comme avant

et, contre le mur, la tache noire d’une femme immobilisée par la

stupeur. Deux âmes venaient ici de se frapper à mort: mais quelles

traces laisse un mot jeté dans l’air dansant au soleil de mai, et

vaut-il de s’émouvoir parce que, grâce à lui, la souffrance a pu

atteindre enfin les victimes de son choix?

L'appel de la route · 第 31 / 41 题