IV

Il faut maintenant quitter l’oasis et revenir à Paris où le drame

commençait. Au cours de mon récit, d’ailleurs, je ne cesserai d’osciller

entre Paris et Semur, les événements, ici et là, tendant à se joindre et

n’y parvenant que lorsqu’il sera trop tard.

Quand je dis que le drame commençait alors à Paris, j’exprime mal ma

pensée. Le début en remontait au départ de René pour Semur, mais ce

début avait été soigneusement masqué par les intéressés.

Extérieurement, en effet, René parti, la vie avait repris rue Monsieur

un cours normal. Aucun changement, soit dans les habitudes, soit dans

les propos. Comme avant, l’abbé venait dîner chaque soir, Lapirotte

obéissait aux ordres du tyran, madame Manchon décidait et grondait...

Presque aussitôt, cependant, un œil averti eût déjà découvert certains

gestes mal surveillés, telle attitude momentanée et qu’on ne reverra

plus, toutes choses qui sont les craquements sourds par lesquels

s’annonce le bouleversement proche.

En fait, madame Manchon était sans cesse à la limite d’impatiences sans

cause visible. On constatait qu’elle faisait tout avec la même

attention: elle ne se plaignait de personne, et l’on humait autour

d’elle une mauvaise humeur continue, une perpétuelle irritation contre

la vie et les gens qui l’approchaient.

Pareillement, l’abbé ne paraissait pas moins taciturne que de coutume.

Sa parole demeurait rare, toujours marquée au coin d’une hostilité

latente. Toutefois, on lui voyait parfois un air interrogateur, comme

s’il avait espéré des nouvelles importantes qui ne venaient pas.

En revanche, jamais Lapirotte n’avait montré résignation plus enjouée.

Arrêtons-nous un instant sur cette fille. J’ai esquissé tout à l’heure

sa silhouette, telle qu’elle m’apparut d’abord. Plus tard, je l’ai revue

assez souvent, car, soit effet du hasard, soit calcul, on ne parvenait

guère auprès de madame Manchon qu’à travers elle et par son entremise.

Or, à chaque occasion, mes impressions premières se sont modifiées.

Après l’avoir supposée sotte, j’ai dû reconnaître qu’elle avait des

parties d’intelligence supérieure; après l’avoir crue neutre, j’ai

pressenti en elle des abîmes à faire trembler. D’une curiosité qui,

depuis son entrée dans la famille, n’avait jamais désarmé, elle avait

enfin tout vu et tout retenu ou tout compris. Ne doutez donc pas

qu’elle, au moins, dès l’origine, ait perçu la raison profonde de ce qui

commençait.

Elle disait, par exemple:

--Je me demande si M. René nous confie vraiment les aventures qui ne

manquent pas de lui arriver là-bas.

Madame Manchon répliquait sèchement:

--Mon fils m’a toujours fait part de tout, même de ses sottises.

Ou bien, c’était un soliloque à mi-voix:

--Ah! à votre place, il me semble que je n’aurais jamais eu le courage

de jeter un si beau garçon dans le tourbillon de l’existence, car il est

beau, madame!

--Un tourbillon! s’exclamait madame Manchon: Semur est une mare.

N’importe, chaque fois le trait portait: et satisfaite de ce que

l’accent lui avait révélé, Lapirotte se sentait assurée de rester un

témoin qui voit juste.

Je viens de trouver le terme exact... Elle et l’abbé étaient devenus des

témoins,--les témoins de madame Manchon qui, sans en rien dire, ne

songeait, elle, qu’à une chose, ne souffrait que d’une chose:

l’absence...

L’absence de René, telle est la cellule initiale, la nébuleuse au noyau

de laquelle vont peu à peu s’agglomérer les éléments du drame.

Auparavant, René avait souvent quitté la maison, fait des voyages: ce

n’étaient pas des absences. Pour qu’il y ait absence réelle, il faut que

la vie s’établisse ailleurs, c’est-à-dire se détache de celle qui

précédait. Pour la première fois, René avait ainsi une maison à lui, des

occupations à lui, et la possibilité d’engager son existence sans

avertir: tout cela, madame Manchon l’avait voulu, désiré, préparé, mais

en aveugle et sans comprendre qu’elle préparait aussi son désastre. A

peine la maison vidée, ses yeux s’étaient ouverts; maintenant elle en

mourait d’angoisse.

Avant l’absence, madame Manchon avait pu aussi se croire une mère comme

la plupart. Elle trouvait alors normal que René habitât près d’elle, lui

obéît, et, inconsciente de la tutelle qu’elle exerçait, ne l’était pas

moins de la passion maternelle qui la dévorait. René ne s’était pas

éloigné depuis une semaine qu’une lumière l’éblouissait: comprenant

l’impossibilité totale de vivre sans lui, elle n’apercevait plus à

travers le monde que des ennemis décidés à le lui voler.

Tout à l’heure Duclos nous a montré la jalousie paternelle d’un Lormier:

celle de madame Manchon, aussi exclusive, aussi violente, était pire.

Non seulement, elle se refusait à un partage quel qu’il fût, mais elle

prétendait commander. Toutefois, jusqu’au départ de René, ces sentiments

avaient conduit madame Manchon sans qu’elle le sût: désormais, elle ne

les ignorait plus. L’absence, encore, en lui montrant ce qu’elle pouvait

perdre, du même coup, lui en avait révélé la valeur.

Vous me direz: «Si madame Manchon en était là, quoi de plus simple que

de rappeler son fils? De même qu’elle avait décrété l’apprentissage à

Semur, ne pouvait-elle y renoncer?»

D’accord: comptez cependant qu’avouer son erreur en une matière si

grave, la seule à vrai dire où la soumission de René eût manifesté des

résistances, était un risque redoutable. Quand on a pris le parti d’être

infaillible, on n’a plus le pouvoir de revenir sur ses arrêts,

c’est-à-dire de reconnaître qu’on se trompe autant qu’un autre. Cela,

madame Manchon le sentait à l’évidence: de là, son malaise et

l’irritation latente qui ne cessait de la dresser contre le présent. La

ponctualité même de René à revenir, chaque dimanche, ne parvenait pas à

les calmer. Parce qu’il était las de sa vie à Semur, il la racontait le

moins possible: on en pouvait conclure aussi qu’il en tenait à dessein

des parties cachées. D’une semaine à l’autre, madame Manchon en doutait

moins. Et, convaincue d’avoir de ses propres mains creusé l’abîme, elle

se sentait y courir, sans soupçonner par quels chemins, sans oser non

plus revenir en arrière.

Trois jours après la réception Traversot, René, désireux de présenter

son remerciement à l’hôtel de Thil, apprit que le jour de madame

Traversot était précisément le dimanche et jugea nécessaire de renoncer

pour une fois au voyage coutumier. Déjà, et sans qu’il le soupçonnât,

Annette dominait sa vie. De plus, et par un scrupule explicable en

somme, avisant sa mère de ce grave changement dans une habitude prise,

il s’abstint d’en donner la raison véritable, car lui-même la trouvait

futile autant qu’impérieuse.

Ceci suffit: le drame qui, jusqu’alors et comme une eau souterraine,

avait miné les âmes, rue Monsieur, était libre d’affleurer à la lumière:

désormais, rien n’allait plus en endiguer la marche.

Au reçu de la nouvelle, madame Manchon blêmit, avertit la femme de

chambre qu’il était inutile de préparer la chambre de M. René et ne

souffla mot ni à Lapirotte ni à l’abbé. Simplement, quand l’abbé parut

le dimanche soir, et pour qu’il ne s’étonnât pas, madame Manchon dit:

--J’ai prié René de ne pas venir aujourd’hui: je ne le trouvais pas

bien. Trop d’allées et venues fatiguent.

Elle mentait hardiment, résolue de laisser aux choses l’aspect qu’elle

leur voulait. Lapirotte approuva, plus souriante que jamais. L’abbé fit

de même, et chacun s’enferma dans une indifférence affectée. Il n’était

pas jusqu’aux domestiques qui n’eussent l’air de trouver naturelle

l’explication donnée.

Toute la semaine qui suivit, madame Manchon se demanda par quelles voies

confesser son fils, quand il paraîtrait, sur la cause véritable qui

l’avait retenu. Tour à tour, elle imaginait des questions captieuses,

une explication directe, une scène attendrie. Incapable de se résoudre,

mais guidée par un instinct sûr, elle demeurait persuadée que le danger

redouté venait de paraître, cherchait en vain à le concevoir, et s’en

désespérait.

Le samedi, dépêche de René annonçant encore une remise de voyage; cette

fois, il donnait pour excuse un rhume violent.

Ce fut Lapirotte qui reçut le télégramme des mains du facteur, elle qui

en donna lecture à madame Manchon. Probablement touchée par l’air de

celle-ci, elle jugea même nécessaire d’ajouter une remarque:

--Les rhumes de M. René sont toujours sans gravité. Je doute qu’il soit

obligé de garder la chambre.

--Si mon fils pouvait sortir, il serait ici, répartit madame Manchon.

D’ailleurs, je vais l’inviter à venir se reposer près de moi dès qu’il

sera mieux. C’est un retard de quarante-huit heures au plus...

--Espérons-le, soupira Lapirotte.

Il faut croire qu’elle voyait juste: quatre nouveaux jours s’écoulèrent

sans autres nouvelles de René, que des bulletins de santé, aussi brefs

que rassurants. Il s’agissait bien de santé! l’inquiétude de madame

Manchon était ailleurs.

On atteignit ainsi le vendredi. Si René ne s’était pas décidé à avancer

son voyage, comme sa mère l’en avait prié, du moins s’était-il abstenu,

jusque-là, d’annoncer un nouveau délai.

Ce même vendredi, l’abbé Manchon, venu dîner suivant l’usage, pénétra

dans le salon de la rue Monsieur, avec l’air interrogateur qui lui était

habituel depuis quelque temps. Une fois assis, il se tint coi en se

frottant les mains.

--Avez-vous froid, Henri? demanda madame Manchon.

Il répondit non, d’un signe de tête. Mais, et bien que ce ne fût pas sa

coutume, il s’informa le premier de René:

--Mon frère vient-il enfin?

Madame Manchon étouffa un soupir:

--Vous savez bien que le courrier n’est pas encore passé: je n’aurai pas

de nouvelles avant huit heures.

L’abbé répliqua:

--En tout cas, rassurez-vous: il est tout à fait bien.

--Vous aurait-il écrit?

--Non.

--Alors d’où le tenez-vous?

--De mon ami, M. l’abbé Valfour.

Madame Manchon haussa les épaules:

--Les indifférents trouvent toujours excellent l’état du voisin.

Apercevant ensuite Lapirotte à côté d’elle, elle lui fit signe de s’en

aller. Docile, Lapirotte obéit.

--L’abbé Valfour ne vous communique-t-il rien d’autre? reprit madame

Manchon, dès que la porte se fut refermée.

L’abbé Manchon continuait de se frotter les mains.

--Non, fit-il encore d’un ton détaché; du moins rien de précis...

--Rien de précis? Il dit donc quelque chose?

--En effet... ou plutôt, pour être exact, il me fait part de certaines

pensées personnelles... qui d’ailleurs concordent avec les miennes.

--Je goûte peu qu’un inconnu se mêle de nos affaires.

--M. Valfour n’en est pas un pour moi.

--Enfin, à quoi songe-t-il?

--A marier René.

Madame Manchon, qui mettait en ordre des livres sur une console, se

retourna violemment:

--Votre ami est fou, je pense?

--Pas plus que moi, puisque je partage son avis.

--Et pourquoi, s’il vous plaît?

--René est à l’âge où, sous peine de faire des sottises, un jeune homme

doit s’établir. Il est naturel que je préfère un nœud légitime à des...

expériences momentanées, aussi dangereuses pour le corps que pour

l’esprit.

Madame Manchon eut un sourire dédaigneux, puis laissa tomber:

--Je n’entends rien pour mon compte aux raisons théologiques: il me

suffira que René se marie quand je le jugerai utile, et avec une femme

que j’aurai choisie. J’en suis fâchée pour votre ami Valfour,

avertissez-le que, m’estimant le meilleur juge en la circonstance, je

l’invite à pratiquer désormais une réserve dont il n’aurait pas dû

sortir.

--Cependant, répliqua l’abbé avec une nuance d’irritation, si René avait

trouvé à Semur une personne...

--Je le saurais.

--Vous serez, je le crains, la dernière informée.

--Ne calomniez donc pas votre frère!

Et madame Manchon, cette fois, couvrit d’un regard dur son fils aîné,

avant d’achever pour elle-même:

--D’ailleurs, je suis sûre de mon fils.

Une ride légère barra le front de l’abbé. Sans doute ne supportait-il

pas sans impatience la manière dont madame Manchon prononçait «mon

fils», en parlant de René. Ce sont le plus souvent de très petites

choses qui irritent, de préférence aux grandes.

--Vos avis, ma mère... commença-t-il sur un ton singulièrement raffermi.

Mais Lapirotte rentrait, annonçant le repas.

--Tout à l’heure, s’interrompit l’abbé, nous reprendrons ce sujet.

--Je ne le crois pas, répliqua madame Manchon.

--J’en ai pourtant le désir.

Madame Manchon affecta de ne pas entendre. Elle se dirigeait déjà vers

la salle à manger, suivie par Lapirotte.

Dîner rapide, inquiet et silencieux. Depuis le départ de René, des ondes

n’avaient cessé de glisser dans la demeure, donnant le même frisson

qu’une approche d’orage. Fréquemment aussi, on y subissait une sorte

d’appréhension muette, telle qu’on avait envie de tourner la tête pour

voir si quelque malfaiteur n’avait point profité d’une porte ouverte.

Malgré cela, les apparences restaient paisibles. Ce soir-là, au

contraire, il eût été impossible de méconnaître la tension dont

souffraient les convives. Les gestes étaient saccadés, les visages clos,

les pensées absentes.

On achevait le dessert quand enfin le courrier vint.

--Dieu merci! déclara madame Manchon, apercevant de loin le plateau

qu’on apportait, je commençais à craindre que le facteur n’eût rien

laissé!

--Il ne faudrait pas s’étonner pourtant si M. René n’avait pas écrit,

dit Lapirotte. Qui sait s’il n’hésite pas encore à se mettre en route

demain?

Elle se trompait. Il y avait deux lettres, dont l’une de René, mise

soigneusement en évidence. Madame Manchon se saisit du tout. Elle

s’aperçut ensuite que la seconde était pour Lapirotte, mais avant de la

remettre, en examina par habitude la suscription et le timbre.

--Tiens, dit-elle, vous avez aussi des correspondants à Semur?

--Moi?... non... du moins je n’en connais pas, s’exclama Lapirotte.

--Il paraît que si, puisque ce papier en vient.

--En effet... voilà qui est curieux.

--S’il s’agit d’une conquête imprévue, poursuivit madame Manchon

satisfaite de lâcher bride à son humeur, avisez-moi. Sans tenir à vos

secrets, je prétends ne pas vous perdre à l’improviste.

Lapirotte ne répondit que par un de ces regards où madame Manchon était

libre de lire un reproche attendri pour ses rigueurs, mais où d’autres

auraient découvert peut-être une rancune effrayante.

On entendit, après cela, le double bruit des papiers que déchiraient des

mains pareillement fiévreuses. Parties le même jour et de la même ville,

écrites par des êtres qui ne se soupçonnaient guère occupés des mêmes

choses, les deux missives venaient échouer simultanément sur cette

table, chacune apportant sa part au destin de tous qui commençait. Dès

les premières lignes, madame Manchon et Lapirotte semblèrent évadées du

présent. Le silence n’était pas plus grand qu’auparavant, mais le

froissement des feuillets tournés y ajoutait on ne sait quoi de

tragique, en même temps qu’il mesurait l’avidité avec laquelle on

lisait.

Soudain madame Manchon rejeta la serviette sur la table, et se leva.

Elle avait terminé. La lettre adressée à Lapirotte devait être plus

courte que celle de René, ou avait été lue plus vite, ou encore n’avait

pas été lue tout entière: quoi qu’il en soit, elle avait disparu depuis

un instant dans la poche de son destinataire.

A l’exemple de madame Manchon, Lapirotte et l’abbé s’apprêtaient à

retourner au salon, quand un ordre arrêta celle-ci:

--Lapirotte, je n’ai plus besoin de vous et j’ai à m’entretenir avec

Henri. Ainsi, laissez-nous, bonne nuit, et à demain.

Le ton était impérieux comme de coutume, mais une chose nouvelle y

paraissait: la colère,--une colère qui, pour la première fois, agitait

les syllabes, comme eût fait un grand vent fouettant les feuilles d’un

arbre.

Lapirotte, la main dans une poche, pour bien s’assurer sans doute

qu’elle n’égarait pas le précieux écrit qu’elle venait d’y mettre, lança

sur madame Manchon un regard perçant.

--J’espère que Madame n’est pas souffrante?

--Nullement, dit l’abbé. Allez en repos, mademoiselle Éva.

Il acheva, décidé à se montrer gracieux autant que sa mère avait été

sèche:

--Surtout ne rêvez pas du tentateur!

Elle rougit violemment:

--Je ne saisis pas.

--Auriez-vous déjà oublié votre conquête de Semur?

--Quoi! vous aussi, monsieur l’abbé?...

Les yeux de Lapirotte exprimaient cette fois une surprise douloureuse:

--Ne puis-je avoir, comme tout le monde, une amie de passage à Semur?...

--Je ne vous demande point de confidences! interrompit le prêtre, étonné

pourtant du trouble qu’avait provoqué sa plaisanterie.

--Henri, j’attends! appela madame Manchon.

Et le tête-à-tête qu’avait interrompu le dîner, recommença: toutefois,

tandis que l’abbé, plus effacé que jamais, reprenait sa place et le

frottement des mains d’auparavant, madame Manchon, la face contractée,

les yeux mi-clos, allait et venait à travers la pièce. Elle ne semblait

plus s’apercevoir que son fils était présent: absorbée par son étrange

promenade, elle paraissait résolue à ne rien dire, comme à ne rien

écouter.

--C’est bien une lettre de René que vous avez reçue? dit enfin l’abbé,

las d’attendre.

Sur un signe affirmatif de sa mère, il reprit:

--Vous semblez mécontente. Auriez-vous de mauvaises nouvelles?

Un certain temps s’écoula avant la réponse. Madame Manchon, prise de

crainte à la pensée de traiter René trop rudement, recueillait ses

forces pour mieux se maîtriser.

--En effet, reconnut-elle d’une voix sourde: les racontars de votre abbé

n’étaient que trop vrais. On a eu le tort,--je dis _on_ ne sachant qui,

mais je compte bien l’apprendre,--on a eu le tort de mettre sur le

chemin de votre frère une fille, probablement à court d’épouseurs, et

désireuse de se conquérir un état sans regarder aux moyens. René, qui

est plein de candeur, se laisse prendre, parle mariage, et m’invite à me

rendre à Semur pour faire la demande... Oh! tout lui paraît simple! Elle

me plaît, je l’adore, tu l’aimeras, marions-nous... Heureusement pour

lui qu’à mon âge et avec mon expérience, on est moins romanesque. Quatre

mots suffiront pour ramener l’idylle aux proportions véritables,

c’est-à-dire une flambée sans lendemain.

Visiblement, elle s’efforçait de réduire les événements à la dimension

d’une petite chose, à la fois ridicule et sans conséquences dignes qu’on

s’y arrêtât. Mais sentez-vous quel bouleversement d’âme se cachait sous

ces apparences détachées? Il y a un monde entre la peur d’un vol et le

vol lui-même. Jusqu’à hier, jusqu’à tout à l’heure, elle avait tremblé

qu’on ne lui prît René; mais elle tremblait dans le vide. Entre deux

hypothèses qui la faisaient blêmir, elle trouvait le temps de se dire:

«Peut-être qu’il n’y a rien», et du coup, un peu d’espoir rafraîchissait

son âme. Désormais l’incertain n’était plus: l’abîme était devant elle!

--Serait-il indiscret de connaître le nom de cette... demoiselle, comme

vous dites? fit l’abbé sans quitter son air de parfaite tranquillité.

--Traversin... non... Traversot... enfin un nom quelconque.

--Hé bien! ma mère, ainsi que vous deviez le prévoir, je me permets de

n’être pas de votre avis, et même d’insister pour que vous reveniez sur

le vôtre. Il s’agit de l’avenir de mon frère, j’entends son avenir

moral, le seul qui compte à mes yeux: puisque l’occasion s’est

présentée, puisque lui-même s’y offre, il me paraît excellent qu’il

fasse une fin satisfaisante.

L’abbé, je le répète, affectait de garder un calme parfait, ses mains ne

cessaient pas d’aller et venir l’une contre l’autre, son dos demeurait

courbé et pourtant les mots semblaient maintenant prendre

progressivement dans sa bouche une autorité dont l’origine ne

s’expliquait pas. Elle était due peut-être aux seules idées qu’il

exprimait, peut-être encore au ton devenu plus ferme.

--Pour faire une fin, il serait bon qu’il y ait eu un commencement,

coupa rudement madame Manchon.

L’abbé négligea de relever l’interruption et poursuivit:

--J’ai eu de mon côté des renseignements excellents sur les Traversot.

La famille est honorable, la jeune fille est accomplie. Je ne

mentionnerai pas les sentiments des intéressés qui sont, m’assure-t-on,

fort vifs: cette question m’échappe. Mais du moment qu’ils existent, je

suis heureux de constater qu’ils peuvent concorder avec les vues de

parents chrétiens, et cela suffit pour me les faire approuver.

--D’où savez-vous tant de choses? interrompit encore madame Manchon,

sans parvenir à cacher son étonnement.

L’abbé eut un vague haussement d’épaules.

--Vous croyez toujours que je ne m’intéresse pas à mon frère:

reconnaissez que vous êtes injuste, puisque me voici à prendre la

défense d’un projet qui lui est cher et que vous auriez tort de vouloir

entraver.

--Tort? répéta madame Manchon, dont l’étonnement croissait.

Elle fit deux ou trois pas, puis s’arrêtant devant l’abbé:

--Voici un mot auquel vous ne m’avez pas habituée; j’aime à croire qu’il

a dépassé votre pensée. De toutes manières, Henri, vous allez

l’expliquer.

L’abbé plongea dans son siège de l’air d’un homme qui quitte enfin les

sujets inutiles.

--C’est en effet d’autant plus nécessaire, que, malgré tout mon respect,

je ne pourrais le retirer, répondit-il froidement.

Une expression indéfinissable mit ensuite des lueurs inaccoutumées sur

son visage émacié. Il y paraissait à la fois le respect dont il parlait,

du dédain et une subite hauteur.

--Excusez-moi, reprit-il, si, pour arriver au but, je dois faire d’abord

un bref retour sur le passé: il est nécessaire, ce soir... Je ne vous ai

jamais reproché, je pense, des préférences dont je ne veux pas apprécier

les raisons...

Madame Manchon eut un sursaut:

--Henri! je ne puis non plus accepter cela!

L’abbé fit un geste évasif.

--Mettons, si vous y tenez, que vous ne nous avez pas aimés de la même

manière et passons... Ce n’est pas d’ailleurs en fils que je me permets

de parler en ce moment. Le prêtre seul a le droit d’évoquer ce que le

fils ignore, et, puisqu’il s’agit d’âmes, pour ceci comme pour le reste,

acceptez que, prêtre, je continue de m’exprimer en prêtre.

Un second sursaut secoua madame Manchon.

--Henri, ne mêlez donc pas vos rancunes de famille à ce qui n’a rien à y

voir!

--Je vous demande pardon, ma mère: je tiens beaucoup au contraire à

oublier que je fais partie de la famille. De grâce, ne m’obligez pas à

quitter un terrain que j’ai choisi: il est le seul possible... et le

meilleur... pour tout le monde.

--Je ne comprends pas.

--Préciser mes raisons serait inutile ou encore... déplacé, répartit

l’abbé d’un ton détaché.

Toutefois, ses yeux s’étaient levés en même temps vers sa mère et la

regardaient fixement. Il y eut un choc silencieux, suivi d’un de ces

arrêts imperceptibles à l’oreille mais durant lesquels l’inexprimable

passe en trombe, laissant derrière lui l’épouvante d’une chose dont on

n’a point parlé, que l’un a crue cachée, que l’autre sait, peut-être!...

Et soudain madame Manchon, lasse de marcher, regagna son fauteuil, au

coin de la cheminée. Accoudée dans la même attitude que son fils, elle

inclina la tête et contempla le feu.

--Je reprends... dit paisiblement l’abbé. En traitant René comme vous

fîtes, je ne doute pas que vous n’ayez désiré son bonheur. Sans le

vouloir pourtant, vous n’aviez cessé auparavant de favoriser en lui un

penchant à s’en remettre à des volontés étrangères qui, pour un homme,

est le pire des dangers. C’est avec regret que je vous voyais vous

obstiner à le garder près de vous. C’est avec joie que j’ai considéré la

première séparation temporaire dont vous souffrez. L’occasion se

présente aujourd’hui d’une... émancipation définitive. Épargnez-vous les

risques d’un avenir que le passé rendait problématique et puisque, pour

une fois, l’intéressé fait preuve de décision... que Dieu le bénisse et

qu’il épouse!

La fin de la dernière phrase parut jetée avec violence, bien que la voix

n’eût pris aucun éclat. Madame Manchon s’aperçut qu’après avoir entendu

parler son fils, elle n’entendait plus que le tic-tac de la pendule.

Elle ne cessait point de considérer les flammes.

--Et si j’ai, moi, le désir de ne pas laisser mon fils s’établir loin de

moi? dit-elle soudain, comme si elle s’éveillait d’un rêve.

--Justement, ma mère, vous m’obligez à aller au fond d’une pensée que

j’espérais déjà comprise. En envoyant René à Semur, pour quelques mois,

vous avez accompli, je crois, le _commencement_ du devoir. Je vous

demande d’aller au bout et de rendre stable ce que vous aviez cru

passager. Non seulement vous rendrez à René la conscience de sa

destinée, mais le sacrifice,--si grand qu’il vous paraisse,--sera pour

vous un élément de salut... nécessaire... C’est tout ce que j’avais à

dire.

Vers la fin, madame Manchon avait peu à peu tourné de nouveau la tête

pour examiner son fils. Une seconde fois, les yeux se rencontrèrent.

Après le choc, le duel: en silence, ces deux êtres également passionnés

et volontaires affrontaient leurs secrets. On n’évalue pas la durée de

tels instants: ils abolissent la réalité.

L’abbé baissa le premier les paupières. Il tira sa montre.

--Neuf heures: je dois partir, sous peine de manquer mon train.

Madame Manchon parut, à son tour, revenir à elle:

--Henri!... commença-t-elle.

Mais elle n’ajouta rien.

--Bonsoir, ma mère.

Et ayant ramassé sur la cheminée son bréviaire qu’il y avait déposé

avant le dîner, l’abbé sortit.

Immobile, madame Manchon se remit à surveiller les braises. Elle

revoyait des figures disparues. Une émotion inexprimable faisait battre

son cœur. Elle avait aussi la sensation qu’une dalle s’abattait sur ses

épaules, tandis qu’elle s’efforçait de se rappeler exactement une parole

de son fils: «Ce sera pour vous un élément de salut... nécessaire...»;

mais brusquement, la pensée de René balaya ces fantômes.

--Bah! murmura-t-elle, des phrases de prêtre!

Reprise ensuite par la conscience du seul péril immédiat qui survenait,

elle alla vers son bureau, et d’une écriture appuyée, débuta:

«Mon cher enfant, je ne viendrai pas. Je ne te laisserai pas non plus

consommer une sottise...»

La plume courait. On aurait dit qu’elle prétendait aller plus vite que

le cœur qui dictait. C’est qu’aussi, après s’être longtemps dissimulé,

le destin entamait au grand jour son œuvre. Des deux fils de madame

Manchon, l’un menaçait de lui être volé: l’autre... Au fait,

qu’arrivait-il avec l’autre, et pourquoi cette question suffisait-elle

pour troubler l’image même du premier?

V

Le lendemain, la réponse de madame Manchon partit pour Semur. Avec elle,

Lapirotte jeta dans la boîte une seconde enveloppe également adressée à

Semur, puis, au retour, s’enquit auprès du tyran si elle ne pourrait

exceptionnellement disposer de quarante-huit heures pour aller à la fin

de la semaine rendre service à une parente. Madame Manchon, qui était

dans ces moments de trouble profond où l’on consent à tout, ne fit point

d’opposition.

Trois jours plus tard, à Semur, les Traversot disparaissaient, et le

principal acteur du drame,--quoique le plus caché,--entrait en scène.

Mais avant d’y venir, quelques mots sur ce qui précéda.

L’abbé Valfour, dans sa lettre à son confrère, n’avait rien exagéré et

même était resté un peu en arrière. Dès leur seconde entrevue, Annette

et René, éblouis, avaient senti leurs vies fixées.

En réalité, il y avait de l’un à l’autre la distance de la mer profonde

au clair bassin d’un beau parc. La première joue mal avec la lumière,

mais porte en elle une force latente et continue qui use le roc: le

second a la beauté d’un miroir, chauffe au moindre rayon et se refroidit

à la première gelée blanche. Toutefois, le propre de l’amour et de la

passion est d’obliger à marcher les yeux bandés. Aucun d’eux ne songea

donc à analyser les nuances qui les séparaient; et le torrent les

emporta...

Du soir au lendemain, Annette Traversot cessa d’être une jeune fille,

c’est-à-dire une matière plastique qui attend du hasard sa forme

définitive de conscience. Auparavant, elle obéissait et, faute de mieux,

acceptait le présent sans s’y attacher ni s’en plaindre: subitement,

elle aperçut dans un éclair le seul bonheur qui lui convînt et, dressée

contre les siens, n’admit plus qu’un autre qu’elle-même en décidât: elle

aimait.

René, de son côté, sentant passer sur lui l’émoi ineffable de la

première tendresse véritable, subit l’ivresse de la découverte, crut

sincèrement que ce qu’il éprouvait n’avait été éprouvé par aucun autre,

et convaincu d’obéir à des forces divines, n’admit pas un instant que sa

mère tentât de leur résister. Lui aussi, dressé d’avance contre les

siens, aimait ou plutôt croyait aimer.

Peu importent maintenant les voies suivies pour en arriver aux aveux.

L’essentiel pour vous est de savoir que, le jeudi de la deuxième semaine

où René s’abstint d’aller à Paris, l’abbé Valfour parut en ambassade à

l’Hôtel de Thil. Sa démarche, toute personnelle, assurait-il, n’avait

d’autre objet que de s’informer si une demande de son protégé serait

accueillie. Or, en réalité, depuis la veille, Annette et René étaient

fiancés. L’amour se moque des barrières; s’il se plie à la comédie des

usages, c’est par-dessus le marché et parfaitement résolu à les compter

pour rien.

Il n’est pas inutile de relater une partie de l’entretien de M. Valfour

avec madame Traversot; il projette en effet des lueurs sur la suite et

déjà eût permis, pour qui sait voir, d’augurer des incidents prochains.

Soit par tenue mondaine, soit qu’elle fût réellement hésitante, madame

Traversot ne reçut qu’avec réserve les ouvertures de l’abbé.

--Avant de consulter ma fille, déclara-t-elle, ne serait-il pas prudent

de savoir si madame de La Gilardière est consentante?

--Avisée par lettre, soyez sûre qu’elle paraîtra aussitôt, s’écria

l’abbé.

--Parfait. Du coup, bien des obscurités s’éclairciront.

--Des obscurités! Lesquelles, grand Dieu!... Douteriez-vous de la

fortune?

--Non.

--De la famille?

--Vous vous en êtes porté garant.

--Alors?

--Alors, attendons cette dame...

En revanche, comme l’abbé sortait, Annette, qui avait dû faire le guet,

le rejoignit dans la cour d’honneur.

--Monsieur l’abbé, dit-elle rapidement, je tenais à vous remercier

d’être venu. Il est bon que vous sachiez aussi que, quoi qu’il arrive,

ma décision est prise. Je ne m’en remettrai à personne du soin de

choisir mon bonheur.

--Pas même à votre mère? répliqua l’abbé interloqué.

--Pas plus à elle qu’à d’autres.

A peine sur le Rempart, autre rencontre et même chanson.

--Hé bien? demanda René qui accourait aux nouvelles.

--Hé bien, avertissez votre mère: il importe qu’elle arrive bientôt.

--Soit, elle débarquera dans la semaine.

--Si elle tardait...

--A quoi songez-vous, l’abbé? Oubliez-vous que je suis majeur?

--Ainsi, vous aussi!...

Et M. Valfour revint de son ambassade, assez rêveur. Après s’être étonné

que l’amour dressât si vite les enfants contre les parents, il

réfléchissait qu’on ne voit guère le moyen qu’il en soit autrement,

puisque sa fin naturelle est justement de séparer les uns des autres...

Ce même soir, la lettre de René partait pour Paris.

Vous voyez à quel point jusque-là tout avait été rapide et simple. Une

marche sous le ciel bleu, des cœurs qui rêvent, nulle appréhension. On

devrait frémir quand le bonheur est ainsi à portée du désir. N’est-ce

pas toujours aux approches de l’orage que nous goûtons le mieux

l’enchantement des jours d’été?

La réponse de madame Manchon arriva en coup de foudre. Les sentiments de

René en la lisant furent un mélange de stupeur et de colère. La légèreté

avec laquelle sa mère traitait ce qu’il imaginait être la plus grande

aventure de sa vie lui parut sacrilège. Pour la première fois, il eut

une révolte d’homme et répliqua sur l’heure. Rappelant qu’il n’était

plus un enfant, il affirmait son droit de choisir à son gré la femme

qu’il épouserait, ne priait plus, mais exigeait. Mieux informée, madame

Manchon lui devait de venir; il l’attendait: il ne quitterait pas Semur

qu’elle ne se fût décidée à l’y rejoindre.

De telles choses, écrites, prennent une valeur énorme, car on les relit

et elles subsistent. Il est probable que si René, au contraire, avait

pris le train, tout en prononçant les mêmes mots, il aurait obtenu gain

de cause. C’est le propre de certaines situations que, fausses dès le

début, elles ne cessent pas de s’alimenter à contre-temps.

Sa réplique lancée, restait à René d’aviser l’hôtel de Thil du retard de

sa mère: mais il s’abstint d’en donner la raison véritable.

--Une indisposition légère en est la cause, déclara-t-il.

--Avant-hier, pourtant, vous ne sembliez pas inquiet? répondit madame

Traversot avec une défiance à peine dissimulée.

--Avant-hier, je l’ignorais: ma mère tait souvent ce qui pourrait me

donner du souci. Je conclus d’ailleurs de son silence que ce ne doit pas

être grave.

--Espérons-le, répliqua madame Traversot; quoi qu’il en soit, pour ne

pas prêter aux commérages, je vous serai obligée, d’ici l’arrivée de

madame de La Gilardière, d’espacer vos visites. Vous êtes-vous aperçu

que, depuis quelque temps, vous venez chaque jour?

Il parut accepter la leçon, s’inclina... et se présenta le lendemain.

Seulement, le lendemain, en mère prudente, madame Traversot avait pris

le train du matin et emmené sa fille: par un heureux hasard, une cousine

de Dijon s’était trouvée assez malade pour que la présence de ces dames

fût exigée d’urgence...

Ce même jour, à Paris, Lapirotte prenait aussi le train pour rendre

service à sa parente, et à Semur le chœur entrait en scène.

Je dis: le chœur. Où découvrir, en effet, sinon dans la tragédie

antique, l’analogue de ce personnage insaisissable, omniscient et

malfaisant, qui discute, commente, au besoin souffle le conseil perfide

ou la nouvelle qui égare, tour à tour s’indigne, persifle, rit, et,

victorieux en fin de compte, reste seul debout au dénouement? Police

anonyme, affirmait Duclos: oui, sans doute, mais aussi beaucoup plus,

car dans le cas de René se manifestèrent une continuité d’effort, une

sûreté de direction telles que n’en comportent pas d’ordinaire des

groupements fortuits ou des voix dispersées. Quelqu’un, dans l’ombre,

marquait la mesure,--quelqu’un, renseigné mieux que les intéressés

eux-mêmes, sur le présent, qu’il se déroulât rue Monsieur ou à Semur, et

même sur le passé. Seulement, qui aurait eu l’idée de le chercher là où

il était, et comment supposer qu’en remontant plus loin encore on

trouverait une Lapirotte à la source?

Bien entendu, je ne vais pas recommencer le récit de Duclos que je

rejoins ici; je voudrais cependant marquer ce qu’il semble n’avoir pas

suffisamment observé, et c’est la gradation savante, l’art souverain que

mit ainsi le chœur à détruire à l’avance les projets de René, dès qu’ils

furent soupçonnés au dehors. On ne mit en doute tout d’abord que la

fortune; puis on parla vaguement des noms différents portés par les deux

frères, et l’honorabilité passa au premier plan. Le titre usurpé

semblait ne pouvoir que couvrir une tare; la famille prit couleur

d’aventurière. Enfin, de proche en proche, l’opinion étant préparée

d’avance à tout admettre, on put en venir à l’essentiel qui, pensait-on,

allait arrêter les Traversot; et l’histoire courut de la naissance

illégitime de René... Tout cela, je le répète, mesuré, distillé avec une

méthode et une sûreté marquées au coin de l’intelligence supérieure. Au

départ des Traversot, il n’y avait rien encore contre René ou à peine

l’hostilité de rigueur dès qu’il s’agit d’un étranger; quand ils

revinrent, la partie était jouée sans que René en eût seulement le

soupçon, et les précautions si bien prises, qu’à peine débarquée, madame

Traversot courait chez son notaire où l’appelait une convocation

d’urgence.

Saisissez-vous qu’un tel enchaînement ne pouvait être le produit

inconscient de quelques-uns, mais, au contraire, résultait d’une volonté

unique? Commencez-vous de soupçonner, derrière le chœur, et dirigeant sa

marche, l’acteur principal dont je parlais tout à l’heure? Plus tard, il

se découvrira de lui-même; pour le moment, contentons-nous d’admirer

l’œuvre et arrivons au résultat, imprévu de tous comme il convient.

Madame Traversot, après s’être rendue en toute hâte chez son notaire,

rentra chez elle, le visage décomposé. Elle était de ces femmes qui ne

cessent d’envisager les difficultés, quand un projet leur tient au cœur,

car elles imaginent de la sorte et par avance désarmer la mauvaise

chance. Hélas! parmi les obstacles prévus, celui qu’on venait de lui

révéler n’avait point figuré: il n’en était que plus infranchissable. Le

mariage d’Annette était perdu: ajoutez que l’année s’annonçait avec des

récoltes mauvaises, que l’abandon d’Annette risquait de troubler la

confiance des créanciers: ainsi tout croulait, présent et avenir.

A la vue de sa mère bouleversée, Annette tenta en vain de l’interroger.

--Il n’y a rien, ou peu de chose, répondit celle-ci, évasive et

redoutant d’aborder tout de suite le conflit qu’elle pressentait

inévitable.

En prétendant séparer Annette de celui qu’elle aimait, on n’était

parvenu en effet qu’à mieux l’attacher à lui.

Une heure plus tard, René, qui ne cessait de surveiller l’hôtel de Thil,

informé du retour des Traversot, accourait. Annette parut aussitôt.

--Enfin! vous voici!

Mais elle ne put en dire plus. Madame Traversot s’était également

précipitée, et sans laisser à René le loisir de se reconnaître:

--Votre visite, cher monsieur, tombe à merveille: j’avais hâte de

m’entretenir avec vous.

Elle l’entraîna vers le salon. Annette voulut suivre. Un geste l’arrêta.

--Non, pas toi. Ta présence ne pourrait que nous gêner.

Alors, interdite, elle se pencha vers sa mère:

--Quoi qu’il arrive, rappelle-toi que je serai sa femme.

Elle ne s’était jamais expliquée avec pareille franchise. Madame

Traversot lui jeta un regard angoissé:

--Qui peut répondre de ce que l’avenir réserve?

--Quoi qu’il y ait, mon choix est fait.

René, lui, s’étonnait qu’on le reçût au salon. Il n’y était plus entré

depuis le soir du premier dîner; quelle différence d’aspect et

d’accueil! Aujourd’hui les meubles gisaient sous des housses. Une partie

d’entre eux, groupés sous un drap, érigeait dans la pénombre un

catafalque; aucun feu ne brûlait dans la cheminée.

--Quelles nouvelles de votre mère? demanda madame Traversot dès qu’elle

eut fermé la porte derrière elle.

--Hélas! balbutia René, interdit par cette brusque entrée en matière.

--Toujours souffrante?

--Je le crains. Pour ne pas m’inquiéter, elle me laisse sans détails. Le

principal suffit, puisqu’elle n’est pas en état de se mettre en route.

--Ah! c’est fâcheux... tout à fait fâcheux...

Et le visage de madame Traversot acheva de se fermer. René rougit:

--Bien que ce soit une affaire de quelques jours au plus, attendre ainsi

ne m’est pas moins pénible qu’à vous, mais voyez-vous autre chose à

tenter?

Il comptait qu’on lui répondrait non; il n’en fut rien.

--Autre chose?... En effet, à défaut du voyage, votre mère ne

pourrait-elle écrire? Nous entendre serait au plus l’affaire de trois

courriers.

Posant ses yeux sur ceux de René, madame Traversot attendit ensuite la

réponse, comme assurée d’avance d’un refus.

Il fallut à René un petit instant pour maîtriser l’embarras où le jetait

pareille proposition.

--Vous n’y songez pas, fit-il; si grande que soit la confiance que

m’accorde ma mère, elle souhaite connaître Annette avant que

d’acquiescer à des projets qui lui paraissent engager un avenir dont

elle se tient,--bien à tort,--pour responsable.

On ne sait pourquoi, cette phrase longue et mal tournée eut l’air de

tomber dans un air raréfié. Les mots en tintaient comme du bois sec.

Madame Traversot parut se recueillir, bien qu’elle ne pût ignorer ce qui

devait suivre.

--Alors, cher monsieur, reprit-elle d’un air incertain, je n’aperçois

plus très bien où nous allons. Dès lors que madame votre mère ne peut ni

venir, ni écrire...

--Mais elle viendra! interrompit vivement René.

--Quand?

--Bientôt!

Madame Traversot eut un hochement de tête entendu:

--Et si je vous disais, moi, que je ne crois pas à ce voyage?

René sursauta: aurait-elle appris l’opposition de sa mère et qu’il

mentait en parlant de maladie?

--En vérité, madame, balbutia-t-il, je ne vois pas pour quelles

raisons...

Madame Traversot, encore, l’interrompit nerveusement:

--Pour quelles raisons?... Mon Dieu! je me ferais scrupule de vous les

communiquer, et même je m’en garderai: mais elles courent les rues,

semble-t-il: je n’étais pas de retour depuis une heure qu’on me les

donnait, comme à tout le monde. Vous n’aurez donc aucune peine à les

apprendre, à supposer que vous y teniez. Interrogez, renseignez-vous, et

si vous n’êtes point convaincu, attendez du moins, pour nous en

informer, que les faits donnent tort à mon sentiment présent.

Elle s’était levée, le visage devenu de glace. René sentit passer le

souffle avant-coureur de la catastrophe. Il répliqua d’une voix

tremblante:

--Je comprends, madame... il s’agit d’une mise en demeure. Sans

m’attacher outre mesure à ce qu’elle peut avoir de blessant, me

permettez-vous de demander si vous parlez ainsi au nom d’Annette?

--Ceci, monsieur, est affaire entre ma fille et moi et ne vous concerne

pas.

Il respira.

--Ce qui revient à dire qu’elle, pas plus que moi, n’est au courant des

appréhensions que vous donne le retard de ma mère. Oserai-je aussi faire

remarquer que, si je n’étais pas entièrement d’accord avec les miens,

j’ai l’âge de passer outre à des volontés mal informées?

Madame Traversot riposta sèchement:

--Je n’ai point dit que madame votre mère s’opposait au mariage: je suis

même convaincue du contraire. J’estime simplement qu’elle ne se soucie

pas de venir s’entretenir avec moi de certaines choses... qui importent

entre familles honorables. Quant à votre liberté d’action vis-à-vis

d’elle, j’en doute aujourd’hui moins que jamais...

René, cette fois, ne comprenait plus. Puisqu’on croyait toujours sa mère

d’accord avec lui, que signifiaient ces phrases énigmatiques? Plutôt que

de prononcer des paroles peut-être ineffaçables, il domina sa colère et

s’inclinant:

--Il suffit, madame; avant demain, j’aurai percé le mystère auquel je me

heurte ici: je ne doute pas à mon tour que vous ne m’exprimiez alors des

regrets pour un traitement que je ne méritais pas.

--C’est tout ce que je souhaite, conclut madame Traversot.

Et elle l’accompagna jusqu’à la cour d’honneur, ne se souciant pas d’une

nouvelle rencontre avec Annette: mais celle-ci ne parut pas. Quant à

René, il ne songeait plus qu’à foncer sur l’obstacle inconnu inopinément

surgi sur sa route. Il n’avait encore aucune crainte et croyait bien,

ainsi qu’il l’avait annoncé, revenir le lendemain.

Il est curieux de constater comme les événements avancent par

soubresauts. Durant des jours rien n’arrive, les heures traînent, on a

l’air d’attendre sur un banc la venue d’un passant qui ne passera

jamais: soudain, le tumulte succède au silence, la foule à la solitude;

on est happé, roulé, on n’a plus le loisir de se reconnaître et moins

encore celui de se défendre...

En quittant l’hôtel du Thil, René se disait: «Je vais me renseigner.»

Mais où? Auprès de qui? Les raisons mystérieuses qui motivaient la mise

en demeure de madame Traversot couraient les rues, soit: encore

fallait-il s’adresser à quelqu’un pour les connaître.

Or, c’était l’heure où, chaque après-midi, M. Valfour s’en retournait

par le Rempart après sa visite d’hôpital. René n’avait pas fait cent

mètres qu’il aperçut devant lui l’abbé en train de regagner la ville. La

rencontre de cet homme lui parut providentielle. Aussitôt, doublant

l’allure, il le rejoignit.

--Hé quoi! monsieur l’abbé, s’écria-t-il en affectant la gaîté, vous ne

regardez même pas si des amis vous suivent?

Tels mouvements imperceptibles se sentent, à défaut de les voir. Tout de

suite, avant que d’achever, René comprit ainsi qu’il tombait mal, ou

encore que sa compagnie, dans la rue et à cette heure, ne procurait pas

d’agrément. Raison de plus pour s’obstiner.

L’abbé, pourtant, toujours poli, répondait déjà:

--Je ne demande pas, mon cher enfant, d’où vous venez. Nous avons,

chacun, nos occupations dans ce quartier... pas les mêmes...

évidemment... Puisse Dieu les bénir avec une pareille indulgence!...

Toutefois les miennes m’ont mis en retard: vous m’excusez, n’est-ce pas,

de ne pas m’arrêter? On m’attend à Notre-Dame.

Pour mieux marquer sa hâte, non seulement il ne ralentit pas, mais parut

prendre un élan supplémentaire. En même temps son calme visage avait

rougi et ses yeux trahissaient un désarroi.

René, sans se démonter, lui prit le bras.

--Pressé, je le veux bien, murmura-t-il: serait-ce au point de ne

pouvoir m’accorder audience?

--Pas dans la rue, je pense? s’écria l’abbé visiblement effrayé.

--Dans la rue, à Notre-Dame, où il vous plaira enfin, pourvu que ce soit

sur l’heure!

--Impossible! D’ailleurs de quoi s’agit-il?

--D’une chose importante à laquelle sont suspendus tous nos projets.

--Vos projets, mon cher enfant: ce n’est qu’une nuance, toutefois bonne

à rappeler, fût-ce au passage.

René le considéra, interdit:

--Bigre! vous aussi?...

Il n’acheva pas, mais serrant de plus près l’abbé pour bien marquer

qu’il se refuserait à lâcher prise:

--Raison de plus: cela prouve que vous êtes au courant.

--Vous me désolez. Je vous sens résolu d’obtenir satisfaction, et

pourtant... Enfin, soit... à la sacristie... rien qu’un instant...

--Parfait. Du coup, pour vous témoigner ma reconnaissance, je cesse de

vous compromettre.

René en même temps lâcha l’abbé: ceci encore le frappait que son dernier

mot n’attirait aucune protestation.

A grands pas et en silence, ils poursuivirent leur route. M. Valfour

donnait vraiment l’idée qu’il ignorait son compagnon: il semblait, à

force de serrer les épaules, devenu une chose noire, toute ronde, sur

laquelle les yeux n’ont pas de prise. Dans Notre-Dame, il choisit pour

monter au chœur le bas-côté opposé à son confessionnal et, après une

courte révérence au maître-autel, gagna la sacristie. René ne cessait

pas de suivre.

Une sacristie est un lieu propice aux entretiens rapides, car on s’y

tient debout. Nul doute que M. Valfour n’eût escompté cette incommodité

pour abréger des propos dont la perspective l’importunait. A peine

entré, il déposa son bréviaire sur l’armoire aux ornements et, adossé à

celle-ci, les deux mains dans ses manches, les yeux à terre:

--Qu’y a-t-il? je vous écoute, reprit-il d’une voix terne.

René, que l’attitude imprévue de l’abbé achevait d’irriter, lança son

chapeau près du bréviaire.

--Il y a, déclara-t-il, que je reviens de l’hôtel de Thil.

--Ah! fit l’abbé comme s’il apprenait une nouvelle extraordinaire, ces

dames sont de retour?... Mademoiselle Annette toujours satisfaite?

--Je l’espère: je ne l’ai pas vue.

--Ah!... répéta l’abbé, un demi-ton plus bas.

--Madame Traversot seule a consenti à me recevoir: recevoir est

d’ailleurs une manière de s’exprimer, puisque je suis sommé de ne plus

reparaître tant que ma mère ne sera pas venue.

--Oh! soupira l’abbé, continuant de descendre la gamme.

Son visage cependant n’exprimait pas de surprise.

--On dirait que vous le trouvez naturel?

--Naturel, non... explicable plutôt...

L’abbé Valfour poussa ensuite un nouveau soupir, sans cesser de

contempler le sol. Tout dans son attitude ajoutait: «Que voulez-vous que

j’y fasse?»

René répéta d’un ton rude:

--Explicable... c’est bien vous qui l’affirmez... donc il y a des

raisons, et vous les connaissez. Il ne reste plus qu’à me les dire:

après quoi, je vous tiendrai quitte et vous serez libre de retourner à

vos ouailles.

Cette fois plus de réponse, mais un bruit de pas s’étant fait entendre

dans l’église, l’abbé Valfour jeta un regard vers la porte: il espérait

l’entrée d’un importun. Fausse alerte: personne ne parut.

--Hé bien? reprit René, décidément exaspéré.

--Eh bien, en vérité, je me demande... Il est possible que des sottises

aient couru... mais sont-ce les mêmes? et quel besoin avez-vous...

--Quel besoin!

--Plus bas, jeta vivement l’abbé, n’oubliez pas dans quel endroit nous

sommes!

Et soudain il abandonna l’appui de l’armoire. Ses mains libérées des

manches esquissèrent ensuite un geste de retraite:

--Je comprends d’ailleurs votre état, poursuivit-il: oui, je

comprends... Moi-même, vous l’avouerai-je, et vous l’avez dû voir, je me

sens troublé... extrêmement... par une lettre de madame Traversot reçue

ce matin.

--Que dit-elle?

--Oh! mon cher enfant, les femmes n’expliquent jamais à fond leur

pensée.

--Dans ce cas, c’est à vous, l’abbé, de m’expliquer la vôtre! Après quoi

j’aviserai.

--En effet... en effet... Notez avant tout que madame Traversot, pas

plus que moi, ne croit... Seulement, voilà: il est de certaines

questions qui ne devraient jamais être posées. Cela ne les empêche pas

d’exister, certes! et même les gens sont libres de s’en entretenir,

s’ils le veulent, pour l’agrément; mais enfin, tant qu’on ne s’est pas

avisé de demander officiellement: «Cela existe-t-il?» on est libre

d’agir comme si elles n’étaient pas.

--Allez donc au fait! interrompit de nouveau René, impuissant à

maîtriser la colère que tant de précautions achevaient de déchaîner au

fond de lui.

--J’y viens... j’y suis déjà!

Puis, secouant les épaules, comme un homme décidé à brûler ses

vaisseaux, l’abbé reprit très vite:

--Justement, dès le début de nos relations, madame Traversot m’avait

exprimé à diverses reprises son désir de mieux connaître votre famille.

Simple souhait d’elle à moi: satisfaction facile à obtenir et qui

n’intéressait que nous... Qui, hélas! à Dijon ou ailleurs, s’est avisé

ces jours derniers de lui dire... ou encore de lui suggérer?... bref, la

question qui n’existait pas, brusquement a pris corps et, du coup,

madame Traversot, devenue inquiète, a pensé... enfin elle se demande

dans quelle mesure vous avez droit au titre que vous portez.

René abasourdi recula:

--Quel titre? je n’en ai pas, que je sache!

--Oh! poursuivait maintenant l’abbé définitivement lancé, je sais bien

qu’il s’agit là de puérilités! Qu’importe au bonheur de ma charmante

petite Annette, que vous soyez La Gilardière, tandis que votre frère

n’est que Manchon? Curiosités de province, scrupules de vieille

bourgeoisie: rien de plus. Il est probable d’ailleurs, je suis même

assuré que les deux noms appartiennent à chacun, et encore qu’ils

figurent l’un et l’autre sur le registre d’état civil... Au fait

avez-vous jamais eu seulement l’occasion de lire votre acte de

naissance?

Enfin arrivés là, les yeux de l’abbé, qui jusqu’alors n’avaient cessé de

contempler le sol, s’étaient levés: tout ce qui précédait, tant

d’hésitations, de détours, simples manœuvres pour aboutir à poser,--et

de quel ton détaché!--cette unique question, la seule utile.

Déconcerté par le jeu, mais incapable d’en soupçonner les dessous, René

ne put que répliquer:

--Quelle est cette plaisanterie, et pourquoi n’aurais-je pas lu mon acte

de naissance? En souhaitez-vous un double?

L'appel de la route · 第 25 / 41 题