M. Valfour ne répondit pas.

--J’aimerais avoir des précisions, reprit madame Traversot après un

silence.

--Oh! soupira M. Valfour, laissons d’abord agir la Providence.

Il éprouvait un plaisir soudain à s’en remettre à Dieu, dès lors que,

malgré ses craintes, madame Traversot en était à demander des

précisions.

--Voyez plutôt, reprit-il, n’est-ce pas elle déjà qui opère?

Sans bouger, il désignait du regard sur la glace une double image qui

s’y reflétait: Annette et René.

Tandis qu’au coin de la cheminée du grand salon s’échangeaient ces

propos solides, d’autres, en effet, commençaient là-bas, combien moins

raisonnables, combien plus décisifs!

Tête-à-tête inattendu. Tout à l’heure, M. Traversot, à propos d’une

miniature, avait entamé un long récit des recherches faites pour

identifier le personnage. Sans la découverte d’un document

extraordinaire, probablement n’y serait-il jamais parvenu. Quant au

document...

Il s’était interrompu:

--Mais rien ne vaut de le voir, et si j’osais...

--Osez, monsieur, avait répondu René.

Annette, qui offrait à ce moment des liqueurs, avait protesté; mais,

tout à sa marotte, M. Traversot s’était empressé de courir à la

recherche du précieux papier.

--Trois minutes... Je reviens...

Si bien que, face à face, Annette et René demeuraient là maintenant,

embarrassés d’une chance qu’ils n’avaient point cherchée, ne trouvant

pour l’accueillir qu’un même sourire niais, qui immobilisait leurs

lèvres à l’image de leurs pensées.

Ils se regardaient aussi. Pour s’apercevoir, on doit n’être séparés ni

par une table, ni par des témoins.

--Votre père semble très attaché à ses souvenirs de famille, prononça

enfin René après avoir cherché avec angoisse la banalité qui couvrirait,

ne fût-ce qu’un instant, la timidité soudaine qu’il ressentait.

--Mon père vit beaucoup avec le passé, dit-elle de même avec une légère

hésitation: par bonheur, ma mère est là pour s’occuper du présent.

--Avec votre aide, cela va de soi.

--Oh! je ne suis qu’une jeune fille, et les jeunes filles ne font jamais

grand’chose.

Les yeux levés, elle continuait d’examiner René. Cendrillon découvrant

le Prince Charmant a-t-elle compris tout de suite qu’elle deviendrait

son esclave, ou seulement ressenti une grande inquiétude?

Lui, de son côté, s’étonnait de n’oser rien lui dire; tout à l’heure,

quand il l’apercevait de loin, elle lui paraissait comme tout le monde.

De près, il découvrait à son visage des lignes ignorées, et une gravité

qui l’obligeait, lui d’habitude si entreprenant, à se réfugier derrière

des politesses vagues.

Il y eut un petit silence gêné, à travers lequel toutefois s’insinuait

on ne sait quel plaisir inexprimé. On goûte le bien-être d’une présence

avant de soupçonner qu’elle deviendra chère.

Et René reprit:

--Vous devez beaucoup aimer cette maison?

--J’y ai toujours vécu.

--Pourtant, il faudra bien la quitter un jour...

--Voilà une chose à laquelle j’avoue n’avoir jamais pensé. Je me sens

d’ailleurs capable d’être heureuse, où que je sois, pourvu que mon

bonheur existe.

Puis, haussent les épaules après une courte réflexion:

--Ce que je dis semble une sottise, bien que cela corresponde à quelque

chose...

--Non, dit René, je le comprends, et ne saurais non plus le rendre

mieux.

Comme leurs âmes, les mots qu’ils prononçaient avaient l’air enveloppés

de brume. Déjà, ils ne souhaitaient plus le retour de M. Traversot.

--Votre père ne revient pas, reprit hypocritement René.

--Il a souvent peine à se retrouver dans ses papiers.

--Il paraît avoir pour vous une grande affection. Comme vous lui

manquerez, quand vous vous marierez!

--... Si je me marie...

--Pourquoi non?

--Le mariage est chose effrayante. Je me demande comment on peut s’y

décider.

--Beaucoup assurent que c’est facile.

Annette sourit de nouveau:

--Ils se vantent; je ne les crois pas.

--Il suffit de s’aimer.

--On le dit, mais à quoi reconnaître qu’on s’aime?

--Oh! cela, c’est encore plus aisé...

Cependant, au lieu de poursuivre, René baissa les yeux. Une pudeur,

qu’il ignorait en lui, venait de retenir la suite. On hésite parfois à

parler devant un miroir, crainte de le ternir de son haleine.

--Oui, à quoi le reconnaître? redit Annette pensive.

En même temps, ses yeux interrogeaient René. Il n’y passait aucune

coquetterie, mais une extraordinaire expression de confiance.

--Le jour où cela sera, vous ne poserez sans doute plus la question,

répondit enfin René.

--Cela vous est-il arrivé?

--Non, certes!

Et subitement, René comprit qu’en effet cela ne lui était jamais arrivé.

Il l’avait cru: il s’était trompé. Jusqu’à ce moment, où aurait-il

appris que l’amour,--le seul dont pût parler Annette,--est un sentiment

très pur, doux comme le miel, profond comme la mer, ivresse de l’âme

devant laquelle s’efface l’autre, fusion que le temps n’atteint pas,

car, dès le premier instant, elle s’est promis l’éternité?

--Alors, reprit Annette, qu’en savez-vous?

--On imagine...

--On peut se tromper.

--Pas dans ce cas-là... Seulement j’aurais peine à l’expliquer. Moi, par

exemple...

Il n’acheva pas. Une chose nouvelle lui apparaissait encore. Autant ce

«Moi, par exemple...» était acceptable et même naturel dans certains

cas, en particulier quand on revient d’une gare sous le parapluie d’une

inconnue, autant il sonnait mal ici. Mais pourquoi le besoin d’écarter

d’ici pareils souvenirs, pourquoi surtout ce désir brusque d’un vent

salubre qui rafraîchirait ses phrases et rendrait à toutes ses pensées

une innocence enfantine?

--Hé bien? fit Annette, désireuse qu’il poursuivît jusqu’au bout.

--Hé bien! reprit-il, un peu hésitant, supposez que je vous aime...

--Ne raillez pas.

--Croyez-vous que je ne m’en apercevrais pas aussitôt? Ce serait en moi

le désir constant de ne plus vous quitter, de devenir la petite ombre

qui escorte sans bruit celle que le soleil vous fait... Et je serais

triste quand vous seriez loin, joyeux dès que vous paraîtriez, toujours

jaloux du temps qui vous prendrait à moi... Quelle attente passionnée,

avant de vous rejoindre! Quel élan dès que vous approcheriez! Surtout,

comment savoir si l’univers est beau ou laid, puisque, suivant que vous

seriez ou non présente, il s’illuminerait ou plongerait dans la nuit?

--Allons, fit Annette pensive, je crains, si vous avez dit vrai, qu’il

ne faille beaucoup de temps pour découvrir en soi tant de belles choses.

--N’en croyez rien, s’écria vivement René: une seconde parfois suffit.

Pendant des années on se posait des questions... tout à coup, on n’a

plus besoin d’interroger.

A son tour il la regardait. En vérité, il ne savait plus très bien s’il

disait cela d’une manière générale ou si la tempête ne soufflait pas

déjà au fond de son cœur. On ignore aussi toujours pourquoi les choses

viennent. En commençant, il n’avait voulu qu’entretenir poliment une

petite fille de province qui ne l’intéressait guère: dix minutes à peine

de causerie, et déjà, par la puissance d’une grâce ingénue, Annette se

trouvait installée dans sa vie, comme après une longue amitié...

Près de la cheminée du grand salon, les voix de l’abbé et de madame

Traversot gonflèrent soudain:

--Le troisième dimanche de carême me paraît en effet le plus

convenable...

--Mais, grand Dieu! monsieur l’abbé, on ne vous a pas offert de liqueur!

Annette est la coupable: où a-t-elle passé?... Annette!...

--Je crois qu’on vous appelle, dit René.

Elle ne répondit pas: peut-être se demandait-elle à son tour: «Quand il

sera parti tout à l’heure, aurai-je envie de penser à lui plutôt qu’à

d’autres?»

René reprit vivement:

--Toute leçon mérite salaire: le jour où l’élu aura paru, ne pourrai-je

apprendre si mes... suppositions étaient justes?

--Annette! appela de nouveau madame Traversot, M. l’abbé Valfour qui est

sans liqueur!

--Oh! dit la jeune fille à mi-voix, je pense que tout ce que vous avez

dit doit être exact...

Quittant René, elle s’empressa auprès du prêtre.

Demeuré seul dans le petit salon, sous prétexte d’attendre M. Traversot

qui ne revenait toujours pas, René ne quitta pas des yeux la jeune

fille.

--Ce n’est rien, mademoiselle, disait M. Valfour, tandis qu’Annette lui

versait la chartreuse en balbutiant des excuses, je vous attendais sans

impatience en la compagnie de votre excellente mère... Ah! voilà qui est

un excès! presque un verre plein... Pour boire à la santé de madame

Traversot et à votre bonheur, ce ne sera jamais trop... Mais oui... à

votre bonheur, pourquoi pas? Le bon Dieu, qui n’est pas un méchant

homme, le mettra bien un jour ou l’autre sur votre route, n’en doutez

pas!

--Je vous assure, monsieur l’abbé, répliquait Annette, que je ne doute

pas: le tout est de savoir quand il se présentera.

--Enfin! je l’ai trouvé!

Triomphant, M. Traversot reprit le bras de René qui tressaillit comme au

sortir d’un rêve.

Puis ce fut une sorte de reprise automatique de la soirée. Les propos,

les attitudes, le genre même de plaisir ne différaient plus de ceux du

repas. Il en était des deux entretiens que je viens de raconter comme

des paysages fantastiques qui surgissent parfois en montagne dans une

déchirure de brouillard. Ils apparaissent, ils s’effacent, on se demande

s’ils sont vrais ou si c’est à l’éternelle brume qu’il faut croire: et

la brume n’est que fumée, eux seuls comptent...

A dix heures, M. Valfour prit congé. Le cérémonial de sortie fut un peu

différent de celui d’arrivée, car à défaut de l’extra, déjà reparti, les

Traversot accompagnèrent leurs hôtes jusqu’à la cour d’honneur.

La bourrasque passée, le ciel redevenu limpide, on avait envie de

s’attarder sur le perron, mais par convenance on s’en abstint. Annette

tendit à René la main:

--Au revoir, monsieur.

Il répliqua:

--Savez-vous qu’«au revoir» signifie qu’on revient, et même bientôt?

Elle répondit sans embarras:

--Évidemment, je ne voulais pas dire autre chose.

Ceci se perdit d’ailleurs dans le brouhaha des autres adieux. Ensuite

l’abbé Valfour prit le bras de René:

--Allons, déclara-t-il, j’emmène coucher les enfants sages.

Il paraissait enchanté. Sûr d’avoir pour lui les Manchon, il ne doutait

plus des Traversot. Quand on a mis les parents d’accord et vu le reste

dans une glace, il ne reste qu’à bénir les voies de la Providence.

Trop préoccupé de ses propres impressions pour observer son compagnon,

René de son côté songeait. Il semblait qu’une brise du large eût passé

sur son âme, et balayé comme des feuilles mortes ses aventures de jeune

homme, les plaisirs qu’il avait pris pour de la passion, jusqu’au nom

des femmes qu’il avait cru aimer. Quelles raisons inconnues rendaient

donc Annette Traversot si différente des autres? Non seulement elle

s’éloignait de tous, mais elle entraînait à sa suite ceux qui

l’approchaient, puisqu’auprès d’elle il s’était découvert une âme et des

pensée insoupçonnées...

Soudain l’abbé dit dans la nuit:

--Hé bien?... à propos... que pensez-vous d’Annette?

René tressaillit: puis jaloux de ne rien livrer de lui-même:

--Mon Dieu! murmura-t-il, que pourrais-je en dire? C’est une jeune

fille...

Il arrive ainsi qu’on trouve par hasard et sans la chercher, la réponse

à une question insoluble: René qui, de sa vie, n’avait approché une

jeune fille, venait d’en rencontrer une. Il ignorait encore s’il

l’aimerait; mais aurait-il été plus heureux, le sachant, et n’est-ce pas

à l’heure où naît la fleur bleue que l’on se sent le mieux monter vers

les étoiles?

L'appel de la route · 第 24 / 41 题