M. Lormier regarda machinalement la pendule.

--Ce n’est personne: c’est la femme de service; elle passe à cette

heure-ci.

Et précisément parce qu’il s’agissait d’une chose habituelle, il trouva

naturel de s’interrompre pour aller ouvrir: tant, aux instants les plus

tragiques, nous demeurons serviteurs du geste coutumier.

Laissé seul dans la pièce, j’aspirai l’air comme on boit un verre d’eau.

Si l’arrivée d’une femme de service n’était point la diversion espérée,

elle apportait du moins un répit. Quand, dans quelques instants, le

débat reprendrait, nous aurions eu le temps l’un et l’autre de nous

ressaisir. Les emportements soudains risquent seuls de déchirer les

voiles.

Cependant M. Lormier, ayant passé dans l’antichambre, approchait de la

porte. Je perçus le gémissement de la serrure qui tournait sous sa main

irritée. J’attendis ensuite le renvoi de l’importune. Un dialogue bref,

au contraire, me parvint:

--Vous, monsieur!

--Au moins, ne suis-je pas indiscret?

--Si... non... enfin, peu importe. Entrez.

Puis des pas qui piétinent, s’emmêlent, semblent traîner comme la pensée

qui les dirige... Avez-vous noté avec quelle précision des pas,

s’agît-il de traverser un couloir, révèlent un accueil, l’embarras de

celui qui tombe mal, l’impatience de celui qu’on dérange?

--Passez, monsieur.

--Après vous.

Et M. Lormier reparut. Un prêtre le suivait.

Il entra, timide, petit, les épaules effacées, son corps maigre perdu

dans une soutane trop vaste, sans autre souci visible que celui d’éviter

les meubles et de trouver un coin obscur où s’abriter. Bien qu’il ait dû

m’apercevoir dès le seuil, il ne parut remarquer ma présence qu’une fois

arrivé à la place qu’il s’était choisie, et, alors, son embarras

redoubla. Tout en m’adressant une salutation suppliante, il balbutia:

--Ah! voilà qui confirme mes craintes... je dérange...

--Point du tout, répliqua M. Lormier; monsieur est un ami d’autrefois,

notre médecin, à Semur.

Puis, me désignant le prêtre:

--Je vous présente monsieur l’aumônier... Aumônier du Carmel, bien

entendu...

Je repris ma chaise; l’abbé s’installa de l’autre côté de la table; M.

Lormier, lui, venu devant la cheminée, resta debout, et aucun n’ayant

envie de commencer, nous attendîmes...

Brusquement l’irruption de ce tiers, si humble, modifiait tout. M.

Lormier, l’air absent comme au début de notre rencontre, semblait avoir

oublié ses projets. L’abbé souriait ingénument pour se donner une

contenance. Moi-même, je savourais l’imprévu d’une accalmie, qui, si

brève fût-elle, nous rendait au sang-froid. La pièce où nous étions

ressemblait à ces maisons où un malade agonise: les voix se taisent, les

pas se font discrets, et les cœurs battent affolés...

Je profitai de l’arrêt pour examiner l’abbé plus à loisir. A y mieux

regarder, il me parut un personnage singulier: des yeux pâles, des joues

couperosées, un nez volontaire qui descendait en flèche vers une bouche

morne et encadrée de lèvres sereines, le tout faisant l’exacte

contre-épreuve de M. Lormier. Au repos, on oubliait l’incertitude du

geste pour l’ascétisme du visage; l’expression d’anxiété peureuse se

muait en immobilité réfléchie.

M. Lormier et moi nous obstinant à ne rien dire, il fallut bien pourtant

que le troisième se décidât.

Prenant donc son parti et roulant d’un air gêné son chapeau dans ses

mains, l’aumônier débuta:

--Je tenais d’autant plus, monsieur, à vous rendre mes devoirs que ma

première visite ne comptait pas, étant uniquement consacrée à une

fonction de fidèle commissionnaire.

Ainsi, il n’était pas revenu depuis le jour de l’enterrement.

--Puis-je espérer, poursuivit-il avec effort, qu’aujourd’hui votre cœur

est un peu moins meurtri, sinon en voie d’apaisement? Le désespoir où je

vous ai trouvé, n’a pu qu’être adouci par la certitude que votre chère

fille est au ciel. Je compte beaucoup sur l’intercession de sœur

Thérèse. Priez-la souvent, comme je le fais moi-même... et vous

verrez...

Le silence reprit, accablant. Les yeux du prêtre erraient avec angoisse

autour de la chambre, en quête d’une réponse qui ne venait pas. On le

sentait découragé de poursuivre. Il ne parlait que par devoir.

--Qu’est-ce que je verrai? reprit enfin M. Lormier.

Lui aussi contemplait les murailles: évidemment, il posait la question

sans se soucier d’une réponse.

--Peu à peu, le fardeau s’allégera: Dieu aidant, vous vous résignerez.

--Oh! pour cela, monsieur l’abbé, je n’ai besoin de personne. Comment ne

pas se résigner à ce que l’on _sait_ ne pouvoir changer? riposta M.

Lormier.

Il s’était tourné vers le prêtre avec une sorte d’irritation. J’en avais

fait autant, comme pour m’associer à des paroles qui résumaient si bien

ma propre pensée: seule compte la douleur qui _se sait_ définitive. Sans

paraître remarquer notre mouvement, l’aumônier hocha la tête:

--Je me fais mal comprendre. J’ai entendu par «se résigner» accepter

avec reconnaissance le don divin qui nous est accordé sous les espèces

de la souffrance.

M. Lormier eut l’air de balancer entre l’étonnement d’un pareil propos

et le découragement de parvenir à être compris à son tour:

--En ce cas, en effet, monsieur l’abbé, n’attendez pas de moi pareil

effort.

--La foi, pourtant...

--La foi est un don que je n’ai jamais eu beaucoup, mais qui m’échappe

entièrement aujourd’hui.

--Votre chère fille m’avait dit cependant... j’avais cru... c’est un

malheur, monsieur... oui... le plus grand de tous!

--J’en supporte tant d’autres, que, dans le nombre, celui-là ne compte

pas, dit encore M. Lormier.

Et l’on eut la certitude qu’il n’ajouterait rien. Désormais, il avait

résolu d’ignorer cet homme qui, ayant renoncé à la paternité et ne

risquant pas d’être dépouillé, affichait sans grâce une intolérable

sécurité. Je ressentis au contraire une impression inverse. Il me

semblait que grâce à lui,--qui en avait parlé pourtant si peu,--le

souvenir de la morte tendait à s’installer au milieu de nous, d’une

manière concrète. Sans doute nous nous trompions l’un et l’autre; cela

suffisait pourtant à nous donner l’apparence absorbée de gens qui,

écoutant leurs pensées, se détachent de toute conversation.

Un nouveau silence ayant suivi, dont rien ne permettait d’entrevoir la

fin, l’abbé, de plus en plus gêné, et toujours roulant son chapeau, se

pencha cette fois de mon côté:

--Monsieur habite encore Semur?

--En effet.

--Bien agréable ville, dit-on.

--Charmante.

--Vous y étiez déjà, naturellement, du temps de M. Lormier?

--J’étais même son médecin, comme il le rappelait tout à l’heure.

--Alors, vous avez connu aussi sœur Thérèse du Sacré-Cœur, quand elle

était dans le monde?

Vous suivez, n’est-ce pas? ces questions et ces réponses que nous

jetions dans le vide de la pièce. Rien de plus inoffensif, en apparence.

A moins de gémir sur le temps, quels autres propos tenir? Cependant,

grâce à eux, nous courions à l’abîme!

L’abbé n’avait pas terminé sa phrase que déjà M. Lormier intervenait:

--En effet, le docteur a connu ma fille, beaucoup plus que vous ne le

pensez: il sait même qui est l’_autre_!

Incertain, l’abbé releva la tête pour considérer M. Lormier. Il

cherchait à comprendre.

--C’est vrai, dis-je à mi-voix, j’oublie que vous ignorez... M. Lormier

désigne ainsi la personne à laquelle sœur Thérèse fait allusion dans ses

dernières confidences; mais, contrairement à ce qu’il suppose, je ne

pourrais lui fournir aucun renseignement à ce sujet.

--Ah! répondit l’abbé, du moment que vous êtes au courant des

confidences de sœur Thérèse, je me permettrai de remarquer qu’il y faut

moins voir l’expression d’une réalité positive que celle d’une admirable

humilité et de touchants scrupules.

Il s’adressait à moi; néanmoins, il s’exprimait comme si son conseil

devait aller ailleurs, et sa voix avait pris une assurance qui m’étonna.

--Compris, dit M. Lormier; si bien que, venus l’un et l’autre m’offrir

des consolations dont je n’ai que faire, vous êtes résolus à ne point

répondre à la seule question qui m’intéresse!

Une double exclamation suivit:

--Quoi, monsieur! vous cherchez...

--Allons-nous recommencer?

--Si je ne prétendais pourtant connaître enfin la vérité, vous aurais-je

laissés entrer chez moi? s’écriait de son côté M. Lormier.

Puis, tragique, tant son ironie demeurait glacée:

--Avouez, poursuivit-il, que la situation est pour le moins piquante.

Nous sommes trois ici, dont deux étrangers. Un drame intime a ruiné la

vie de ma fille et la mienne. Qui devrait être au courant, sinon moi, le

père? Point! Seuls, les étrangers possèdent ce privilège. Le docteur,

j’en ai la conviction, sait tout. Quant à vous...

--Moi? interrompit l’abbé.

--Oui, vous... osez nier que vous ayez été le confident de ma fille!

Bien mieux, du jour où elle devint votre pénitente, ai-je rien connu

d’autre que ce qu’il vous a plu de l’autoriser à me dire?

Durant une seconde ensuite, on n’entendit rien d’autre que le bruit

léger de nos souffles. A nous voir ainsi, muets et immobiles, il

semblait que nous attendissions l’arrivée d’un être chargé de dissiper

les ténèbres au sein desquelles nous étouffions. Et, tout à coup, je

crus en effet qu’il entrait! L’abbé enfin se levait. Une volonté

contenue redressait son corps peureux. Il commença d’une voix sourde,

bien que libérée déjà des incertitudes antérieures:

--Avant tout, monsieur, permettez-moi de relever une erreur que votre

ignorance de nos règles suffit à excuser, mais qu’il importe de chasser

de votre esprit. Si j’ai bien saisi le sens de vos dernières paroles,

vous supposez que j’ai demandé à ma pénitente le nom de celui qui...

avait pu jadis l’intéresser. C’est là une assertion gratuite. C’est

aussi croire qu’un confesseur, digne de ce nom, s’intéresse à autre

chose qu’au seul pénitent dont il reçoit les aveux. Au risque de vous

surprendre, j’atteste devant Dieu que si votre fille avait été tentée de

prononcer un nom, je lui aurais imposé silence. Au tribunal de la

pénitence, chacun s’occupe de soi: la Providence s’avise du reste!...

Dès le début, je le répète, si les mots marquaient encore une certaine

hésitation, l’accent, tour à tour âpre et mollissant, oscillait déjà

entre la timidité qui s’efface et une ardeur profonde qui brise son

lien. Mais à ce point, que dire de ce que nos yeux aperçurent? Rejetant

le masque, un homme nouveau, le véritable à coup sûr, venait de

paraître. Plus de mièvreries, plus de douceurs: un front altier, des

lèvres impérieuses, un regard dont le poids obligeait les nôtres à

baisser, un ton de maître... C’était une transformation telle qu’on

hésitait à en admettre la réalité, telle encore qu’il eût été impossible

d’interrompre ou de ne pas écouter. On se demandait: «Est-ce toujours

lui?» On ne pouvait y croire, et déjà on savait qu’on devrait obéir.

Il poursuivit:

--Au risque de vous surprendre une seconde fois, j’atteste aussi que si

l’idée de chercher à votre tour le nom de cet homme vous est venue, vous

y renoncerez aujourd’hui, demain peut-être, d’ici peu à coup sûr... Ceci

pour une raison bien simple, et qui, si elle ne vous touche aussitôt,

l’emportera quelque jour et malgré vous. Si je vous en priais au nom de

votre fille, dont je fus, c’est exact, le suprême confident,

oseriez-vous me résister? Hé bien! je vais plus loin: assuré de

remplacer ici une morte qui ne peut se défendre, et certain de rester

l’exécutant fidèle de sa volonté, je vous intime l’ordre de laisser

intact un mystère qui doit vous être sacré, comme la mémoire même de

celle qui l’a gardé!

Entamée dans le silence, l’injonction s’éteignit de même. Prononcées par

un autre, je venais d’entendre précisément les raisons qui, auparavant

et dans l’intime de mon être, m’avaient obligé à me taire. Mais avec

quelle puissance elles avaient retenti! Après cela, qu’ajouter? M.

Lormier, lui-même, devait avoir compris que la lueur à laquelle il

tentait de raccrocher sa vie, allait s’éteindre et je le vis quitter sa

place pour errer indécis, un long moment. Toutefois, de tels désirs ne

meurent pas sans soubresauts.

--Ainsi, murmura-t-il enfin, il vous paraît naturel, monsieur l’abbé,

que je sois devenu ce que je suis et que j’ignore, pour jamais, à qui je

le dois?

Il y eut dans la réponse le même accent d’autorité:

--Peu importe, monsieur, d’où vient la souffrance. Le plus souvent,

celui qui la provoque est irresponsable et ne soupçonne pas ce qu’il a

fait. Une seule chose compte: la souffrance en elle-même, et le mérite

qu’elle nous acquiert.

Une dernière colère souleva M. Lormier contre la formule implacable.

--Dites tout de suite que la souffrance est un bienfait!

--Une semence divine, oui, monsieur.

--Parce que vous croyez en Dieu!

--Parce que j’ai toujours vu la vie naître, grandir, et ne subsister que

par la souffrance.

--Il suffit, monsieur l’abbé: contemplez donc une fois au moins un homme

en qui la semence divine a fait germer le goût du néant et la haine de

la vie. Du sommet où je suis, on juge la réalité à sa mesure. Ma fille

s’est sacrifiée pour rien. Ma douleur ne sert à rien. Un temps de

douleurs entre deux riens, voilà l’histoire de tous, la mienne

aujourd’hui, la vôtre demain...

L’abbé interrompit doucement:

--Non, monsieur, puisque je crois à la vie éternelle.

--Tant mieux pour vous! Chimère ou mensonge sont en effet les seuls

refuges de l’homme. Au surplus, et quoi que je décide au sujet de

_l’autre_, je vous supplie de ne plus revenir. Vous êtes ici... et je

suis là... (il montrait les angles opposés de la pièce). Alors,

n’essayons pas de nous rejoindre... et quittons-nous.

L'appel de la route · 第 19 / 41 题