--Et vous aussi, docteur, allez-vous-en. Vous avez préféré mentir, ou
vous taire, ou peut-être tous les deux. Je ne vous en veux pas. Le rôle
normal des bêtes humaines est de se torturer, même par pitié. Je ne me
plains pas non plus; simplement, pareil au chien qui va mourir, je
demande à rendre le dernier souffle à l’abri des regards, et
solitaire...
Après cela, il se tut. De nouveau, il y eut un grand silence. L’abbé,
immobile, semblait redevenu le pauvre homme du début, timide et
incertain. Moi, je m’étais levé, hésitant à obéir, et percevant avec
découragement l’inanité de nouvelles paroles.
Je ne me rappelle plus ensuite quels furent nos adieux. Il est possible
que l’abbé ait dit:
--N’importe! je reviendrai.
A quoi M. Lormier dut répondre avec effroi:
--Que m’apporteriez-vous?
Puis, je me revois tenant la rampe de l’escalier. En avant de moi,
l’abbé, qui descend, balaye les marches avec sa soutane flottante.
Derrière, la porte de M. Lormier est demeurée entr’ouverte, probablement
pour permettre à la fille de service, quand elle viendra, d’entrer sans
déranger. On ne voit plus M. Lormier; mais ce qui paraît du garni devenu
son refuge, clame la détresse. J’ai l’impression de laisser derrière moi
la plus grande douleur humaine que j’aie encore connue, et je me
demande: «A quoi sert-elle?»
Oui, à quoi bon tant de souffrance? Où mène-t-elle? Vous prétendiez en
commençant qu’elle épure et perfectionne: par elle M. Lormier n’a appris
que la révolte, l’envie et l’incrédulité. Singulière moisson, si la
semence est divine! Pourquoi d’ailleurs Lormier plutôt que vous, ou moi,
ou n’importe qui? Le dieu qui préside au choix est-il le hasard aveugle
ou un roi cruel qui s’ennuie? Maintenant que le temps est écoulé, comme
je comprends aussi qu’au naufrage d’une pareille existence une seule
pensée ait d’abord survécu: vérifier ce qu’était devenu _l’autre_. Le
bonheur de _l’autre_! voilà bien le corollaire attendu, qui eût complété
l’injustice universelle... Mais n’ai-je pas, moi-même, et le premier,
contribué à priver Lormier d’une satisfaction si dérisoire? Quand
j’affirmais que tous, spontanément et sans volonté de mal faire, nous
fabriquons de la douleur pour ce qui nous approche!
Si maintenant vous souhaitez apprendre ce qu’est devenu M. Lormier, je
dois avouer que je l’ignore. Est-il mort comme il souhaitait «à l’abri
des regards et solitaire»? Peut-être. Vit-il toujours? Il est
possible... Et ceci aussi m’est un remords: des deux hommes qui le
quittèrent ce jour-là, n’étais-je pas celui qui devait dire: «Je
reviendrai», plutôt que l’abbé?
Au fait, j’oublie que je n’en ai pas fini avec lui.
Sur le trottoir, et au moment de nous séparer, je l’entendis murmurer de
sa voix tremblotante et gênée:
--Croyez-moi: sa fille le gardera demain comme elle le fit aujourd’hui;
le dernier mot n’en est pas dit...
--Quel dernier mot?
Il ne répondit pas. Alors, cédant malgré moi à une curiosité absurde:
--En tout cas, monsieur l’abbé, très intéressé par notre rencontre,
pourrais-je apprendre à qui j’ai eu l’honneur...
Il m’interrompit précipitamment:
--Abbé Manchon... aumônier du Carmel.
Puis reprenant son idée interrompue:
--Le dernier mot, le voici: le malade crie sous le bistouri, mais après,
longtemps après parfois, le mieux commence et la guérison suit. Au
revoir, monsieur.
Je ne tentai pas de le rappeler pour l’interroger: tout à coup cette
idée venait de me clouer au sol que le confident de sœur Thérèse du
Sacré-Cœur, le prêtre résolu à sauver M. Lormier, était le frère de La
Gilardière! Calcul suprême d’une amoureuse devenue sainte? vaine
coïncidence, ou jeu encore d’un destin avide de préparer de nouvelles
souffrances? A vous de choisir: on ne saura jamais!