M. Lormier ne parut pas le lendemain, malgré sa promesse. Une semaine
s’écoula. J’avais cessé de l’attendre et ne songeais plus à sa visite,
quand j’eus la surprise de l’entendre annoncer. En l’apercevant, je me
rappelle avoir éprouvé même un peu d’humeur, ayant, je ne sais pour
quelle raison, besoin de ma fin d’après-midi. Je ne me doutais guère en
revanche que, grâce à lui, j’allais découvrir un aspect de la vie, et me
heurter pour la première fois à des idées qui, depuis lors, n’ont plus
cessé de me hanter.
Il entra, l’air résolu, et sans montrer l’hésitation habituelle.
--Me voici, dit-il; me portant à merveille, je ne viens pas consulter,
mais remercier l’ami que vous avez été pour nous. Il y a longtemps déjà
que j’avais décidé de le faire. Si ma démarche est tardive, cela tient à
ce que personne n’est jamais tout à fait maître d’agir comme il le
voudrait.
Je répondis:
--J’espère que vous ne vous êtes pas dérangé pour si peu, et je compte
bien que vous satisferez, par-dessus le marché, ma curiosité.
--Votre curiosité?
--Ne deviez-vous pas me parler des Traversot?
J’allais ainsi droit au but. J’ai toujours trouvé que la méthode est
bonne. Il prit, au contraire, un air évasif:
--Ah! oui, j’oubliais... seulement cela n’a plus d’importance.
--Que comptiez-vous m’en dire?
--Rien en vérité. Je croyais l’autre jour avoir besoin d’un conseil. Il
se trouve qu’il arriverait trop tard, la décision étant prise et...
exécutée.
--Et moi qui rêvais de révélations sensationnelles! m’écriai-je.
--J’hésitais précisément à les porter à qui de droit. Partagé entre le
scrupule de me mêler de choses qui ne me concernent pas, et le désir de
ne pas laisser duper des gens honorables, je comptais vous soumettre mon
embarras. Mais hier, conversant avec mon notaire, j’eus l’idée de lui
sortir mon cas. Jugez de ma chance: il gère aussi les intérêts des
Traversot, chose que j’ignorais. Sans que je l’aie voulu, ma conscience
s’est donc trouvée libérée, et le cas qui me troublait a cessé
d’exister.
Je répliquai, désireux d’en tirer au moins le peu que je pourrais:
--Tant pis: cela prouve du moins que vous connaissez M. de La
Gilardière.
--Moi?... pas du tout.
--Alors comment étiez-vous renseigné sur lui... car il s’agissait de
lui, n’est-ce pas?
--Oh! un hasard trop long à expliquer... Une compagne de couvent de ma
femme qui, devenue dame de compagnie chez la mère du jeune homme, a
voulu s’informer près de nous des Traversot et qui, du même coup... bref
des histoires; fort heureusement, elles ne m’intéressent plus.
--Allons! fis-je déçu, il reste que vous aviez songé à moi pour vous
éclairer dans une circonstance délicate: je vous en remercie.
Tout ceci, échangé sans qu’il prît seulement la peine de choisir un
siège. Je crus qu’il allait repartir aussitôt; mais non, après avoir
regardé l’heure, il reprenait:
--Si je ne dérange pas, puis-je m’asseoir? Depuis quelque temps, je me
sens vite las.
Sans attendre la réponse, il s’affala ensuite sur un fauteuil. Du même
coup, l’air du début fit place à un autre, accablé. Ainsi qu’il arrive
fréquemment aux nerveux, après avoir paru prêt à tout renverser sur son
passage, il ne semblait plus capable que de crier grâce, comme un
coureur à bout d’étape.
--Est-il bien sûr, demandai-je, que votre fille ait tort quand elle vous
pousse à vous soigner?
--Oh! murmura-t-il, ma fille ne s’inquiète pas de moi autant que vous le
croyez...
Et sa main, qui avait tenté de se soulever, retomba lourdement sur
l’accoudoir.
--Je suis témoin pourtant du souci que lui donne votre état.
--On parle, les mots s’envolent, l’âme est ailleurs...
--Vous n’allez pas prétendre que votre fille soit indifférente à ce qui
vous concerne?
Il releva la tête, me considéra un instant:
--Non, soupira-t-il, je crois qu’elle m’aime encore.
--Vous n’en êtes pas sûr?
Il ne répondit pas. Je n’osai insister: j’attendais qu’il lui plût de
reprendre la conversation, là où il voudrait. Et ce fut alors un silence
d’autant plus pesant qu’à Semur, et sur la place que j’habite, il n’y a
jamais de bruits au dehors: les seuls que je connaisse sont au moment
des offices ou quand l’heure sonne à Notre-Dame.
En même temps que j’attendais, j’eus aussi l’étonnement de m’apercevoir
que le visage de M. Lormier avait repris exactement l’expression de la
première nuit, au chevet de la mourante. Même aspect de relâchement
total, souligné par la torpeur du regard fixe. Il faut croire que les
traits humains disposent de bien peu d’éléments pour extérioriser l’âme:
ils ne diffèrent pas, qu’il s’agisse d’escompter la fin d’une
catastrophe ou d’en appréhender la venue!
Soudain, il parut prendre une résolution définitive. Le regard redevint
net, se fixant sur le mien. Je compris que le sujet véritable de la
visite, encore inexpliqué, allait paraître.
--Docteur, recommença-t-il d’une voix qui s’efforçait d’être posée, y
a-t-il des cas où l’on soit fou, tout en gardant la conscience nette de
sa folie?
--Ouais! m’écriai-je, à quel propos ces balivernes?
--Parce qu’obsédé par une pensée que la raison des autres jugerait
démente et qui doit l’être par conséquent, je ne la discute plus et
l’accepte.
--Et peut-on connaître de laquelle il s’agit?
--Entre ma fille et moi, il y a quelqu’un.
--Qui?
--J’ai dit _quelqu’un_: si je savais qui, je ne serais pas ici.
De nouveau, son visage changeait. J’y déchiffrai une telle angoisse que
brusquement une pensée m’étreignit. Le drame--que, l’autre jour,
candide, j’attendais seulement pour des temps à venir,--aurait-il déjà
paru?
Ne sachant plus très bien si je voulais le confesser ou le consoler, je
pris ses mains dans les deux miennes, et m’efforçant de ne rien laisser
voir de mes appréhensions:
--Vous êtes fou, en effet, cher monsieur, mais d’une folie sans fièvre
et dont je vous ai donné le nom, quand nous étions au Rempart: la
jalousie.
Il secoua les épaules.
--Je vous affirme que je ne me trompe pas.
--Je vous affirme aussi que la jalousie est un état dans lequel on
s’épuise à interpréter le réel à la lueur d’une chimère. Qu’on écarte
celle-ci, tout redevient clair. Dès qu’on se sait jaloux, d’ailleurs, la
moitié de la cure est réalisée: la seule difficulté est de le
reconnaître. Essayez.
Il avait paru m’écouter attentivement: cependant, à peine eus-je achevé
qu’arrachant ses mains prisonnières, il répéta:
--Non, je ne me trompe pas...
Puis martelant les mots, comme s’il prétendait les graver mieux dans mon
cerveau:
--Aucune chimère ne me trouble; j’ai des yeux et ils voient. Ma fille
n’est plus à moi: quelqu’un me l’a prise. Nous avons l’air encore de
vivre en tête-à-tête: ce n’est pas vrai, entre elle et moi, il y a
_lui_!
Convaincu que plus je garderais de ménagements et plus il s’entêterait
dans ses affirmations sans les éclairer d’aucune manière, je ripostai
alors rudement:
--Pour prendre votre fille, il faudrait d’abord pouvoir en approcher!
Vous ne vous quittez pas. Elle sort si vous sortez, et rentre quand vous
rentrez. Et qui connaissez-vous ici? Quelques prêtres, des voisins,
personne... Nulle maison plus fermée que la vôtre! Songez que, lorsque
vous m’avez appelé, j’avais à peine entendu prononcer votre nom! Ma
venue a été un fait tellement extraordinaire que vous en avez conçu, un
instant, les pires craintes; celles-ci se sont dissipées, soit, mais
jugez des autres! Le voilà, le réel! Y ajouter quoi que ce soit est
inductions et sottises. Quant au traitement, il dépend de vous seul. La
jalousie n’est pas une maladie: elle est un vice. On ne s’en guérit pas
avec des drogues: on s’en corrige. A vous de la dompter, comme on y
arrive pour la morphine ou le vin.
Il s’était remis à m’écouter avec l’avidité de l’enfant qui tente de se
rassurer auprès d’une grande personne. Peut-être aurait-il été déçu si
je ne lui avais pas dit ces choses qu’il s’était déjà dites, et
précisément de cette manière; mais, comme auparavant, je sentais aussi
que mes paroles glissaient sur lui sans l’atteindre, telle une averse
sur des ardoises. Quand il comprit que j’avais fini, ce fut cette fois
sur un ton rectiligne qu’il reprit:
--Vous avez raison, le réel est cela: deux êtres qui _matériellement_ ne
se quittent pas, que jamais ou très rarement un tiers _visible_ ne
distrait; deux êtres encore qui mangent à la même table, sont abrités
par le même toit, échangent des _apparences_ de confidences avec une
_apparence_ d’abandon... Seulement, est-ce tout?... Quand ma fille ne
croit pas que je la surveille, avez-vous _vu_ ses yeux?... des yeux
d’absente!... Quand, après un long silence, je m’avise de lui parler,
avez-vous _vu_ l’effort de son visage pour revenir au présent? Quand
nous sommes à table, avez-vous _vu_ avec quelle attention elle surveille
le moindre bruit de rue, et, si par hasard quelqu’un passe, avec quel
art elle invente un prétexte pour approcher de la fenêtre et vérifier si
par bonheur ce serait _lui_? Pas de tiers visible, c’est exact: mais à
quel moment celui dont je parle consent-il à nous quitter? A lui, les
seuls vrais sourires de ma fille! Essaie-t-elle de livrer un peu
d’elle-même, comme elle s’adresse à lui! Pas une phrase qui ne passe
alors par-dessus moi, pour l’aller retrouver, je ne sais où! Il est là,
vous dis-je, sans répit, dans nos silences douloureux, nos causeries
importunes; non seulement il a violé la demeure, mais il s’étonne de m’y
trouver: avant longtemps, il tentera de m’en chasser!
Il conclut:
--Et puis, qu’ai-je besoin de _voir_? Si par hasard vous avez jamais
aimé, ce dont je vous plaindrais, fallait-il que vous _vissiez_ pour
apprendre quand on était las de votre présence? Vous le _sentiez_! Ce
que l’on sent est autrement certain que ce que l’on voit. Sentir, c’est
happer l’impondérable, tâter l’invisible, atteindre là où le regard ne
pénètre pas. Dans un doute poignant, je vous le demande, est-ce vos yeux
que vous consultez ou la perception intime, continue, que la raison
méprise et qui, heureusement, veille à sa place pour notre garde?
Tandis qu’il parlait ainsi, j’avoue qu’une partie de son discours
m’échappait; j’étais trop à la découverte de l’homme nouveau qui se
révélait. Je ne savais pas encore que l’âme s’abrite toujours derrière
de fausses apparences, comme l’amande derrière une coque et qu’il faut
le marteau de la souffrance pour les briser. J’avais connu jusqu’alors
un Lormier un peu falot, un peu rêveur, et dont l’unique originalité
consistait dans une tendresse paternelle qui confinait à l’état maladif:
c’était un autre que j’écoutais, certainement le seul vrai, un autre,
maître de sa pensée et de sa parole, soulevé par la passion et
l’analysant comme si elle lui demeurait étrangère, tour à tour
s’exprimant avec la monotonie d’un greffier et plongeant brusquement
dans le détail subtil de sentiments inexprimés, mais toujours avec une
telle force logique que je commençais à subir l’entraînement de ses
raisons. Se trompait-il d’ailleurs? Sans aller jusqu’à le croire tout à
fait, je me sentais ébranlé. Déjà, je ne criais plus à l’impossible.
Après tout, qu’il fît erreur ou non, le fait de deux êtres amenés à
vivre ainsi l’un près de l’autre, en simulant une confiance qui n’existe
plus, n’était-il pas déjà par lui-même un drame certain?
--Admettons, répondis-je enfin après une courte réflexion. Il est
entendu que le cœur de votre fille ne vous appartient plus, ou plutôt
qu’il se partage entre vous et un autre. Il existe, semble-t-il, un
moyen assuré d’obliger _l’autre_ à découvrir son visage et,--très
probablement,--de l’écarter. Votre fille a l’audace de la vérité:
interrogée, elle répondra. Ayez le courage d’aller droit à l’ennemi,
demandez le nom, et après..., après, suivant ce qu’il sera, vous
chasserez l’homme, ou, s’il est digne d’elle, donnez-le lui!
--Inutile. J’ai posé la question: Geneviève s’est tue.
--Ah! murmurai-je, voilà qui est plus grave; il y aurait donc un
obstacle qui vient d’elle ou de lui. Le soupçonnez-vous?
--Il n’y en a pas. J’ai osé aussi tout dire à ma fille, même qu’elle
était riche, même que je pardonnais à cet homme!
--Et s’il aimait ailleurs?
--Allons donc! Croyez-vous ma fille de taille à se contenter des restes
d’une autre?
--Dans ce cas, j’en suis fâché pour votre clairvoyance: le sentiment
vous trompe, votre fille n’aime pas, et je reviens au premier
diagnostic: des chimères!
--Chimères étrangement réelles, puisque nous en serons bientôt à ne plus
nous connaître sous un même toit!
--De grâce, pas de grands mots: vous n’en êtes pas là.
--Croyez-vous?
Il me considérait avec un air de défi. Je pensai qu’il allait entrer
dans de nouveaux détails, mais non: ses paupières s’abaissèrent, et
comme, pressentant la discussion sans issue, je ne répliquai rien, nous
eûmes la sensation que tout s’arrêterait à ce point.
Quelques secondes s’écoulèrent dans une indécision pénible. Je
m’attendais à la voir tranchée par un départ. De fait, M. Lormier se
leva: seulement, ce fut pour se promener à travers mon cabinet. Nous
imaginions n’avoir plus rien à nous dire, et ce qui allait suivre devait
nous plonger au cœur même des questions que je vous ai posées tout à
l’heure...
Oublieux de ma présence, M. Lormier, à ce moment, était en effet en
train de se replier sur sa propre vie, pour découvrir quelles lois la
conduisaient.
L’homme est toujours ainsi, rebelle au cas particulier. Parce qu’il
place en lui-même le centre de l’univers, il prétend ne subir que des
lois universelles, et s’indigne de ne pouvoir conclure de son aventure
misérable à la destinée de tous.
Quand il eut marché un assez long temps, M. Lormier s’arrêta brusquement
devant moi:
--Si je savais au moins pourquoi je souffre! s’écria-t-il. Il y a des
gens pour croire en Dieu: sérieusement, que penseriez-vous d’un homme
apportant à ses rigueurs la dixième partie de l’incohérence qui préside
à nos vies et que ces gens taxent de providentielle?
J’allais tenter de répondre; il m’arrêta d’un geste rude.
--De grâce, ne m’interrompez pas! J’ai besoin de crier. Je ne suis même
venu que pour cela. Dans une heure d’abandon, j’ai commencé l’autre jour
de me livrer à vous: autant continuer jusqu’au bout. De cette façon, il
n’y en aura jamais qu’un à être informé!... Oui, qui décide du lot de
bonheur ou de malheur attribué à chacun? Au nom de quelle justice y
a-t-il des êtres comblés, et d’autres toujours broyés? Tenez, moi, par
exemple...
Il jeta autour de nous un coup d’œil circulaire, comme s’il dominait une
foule suspendue à son récit:
--Voulez-vous le compte de ce qui me fut octroyé? Dès mon enfance, gêne,
misère et maladie. Mes parents étaient de pauvres vanniers qui allaient
de village en village, gagnant au jour le jour de quoi manger. Encore,
si humble soit-elle, pareille origine pouvait-elle rester honorable?
Point: mon père, faussement accusé de grivèlerie, est mort en prison.
Quant à ma mère, j’ignore comment elle a fini: personne, cela va de soi,
n’a paru autour de moi pour entretenir son souvenir. Ainsi, un début de
gueux, et l’aurore d’une vie que je n’avais point sollicitée, tarée
avant même que j’aie pu m’en rendre compte. Où est mon délit jusque-là?
Pour quelle dette suis-je déjà recherché par le sort?... Mais
continuons... Donc, on me recueille dans une ferme pour garder les
bêtes; je vais à l’école; le curé fait de moi un enfant de chœur;
finalement, je suis expédié au petit séminaire, tant on me trouve
intelligent. L’intelligence! Ah! cette fois, vais-je me plaindre? Je
pouvais n’être qu’un berger idiot, et grâce à une cervelle que je n’ai
pas plus choisie que je n’avais désiré l’existence, je vais devenir
apprenti curé! Je suis honnête aussi,--le sort, vous le voyez, me
prodigue les dons de qualité supérieure,--et ne pouvant me résoudre à
vivre d’une vocation que je n’ai pas, je m’enfuis à Paris, honni par mes
bienfaiteurs, sans autre désir que de satisfaire une soif d’apprendre
qui m’a été injectée comme un venin, que je croyais exceptionnelle, et
qui était celle de tout le monde. Nouvelle chance, direz-vous: comptez
vite, nous arrivons au bout. Aussi bien, peu importe comment je devins,
non pas un savant, non pas même un ingénieur de talent, simplement un
bon ouvrier de laboratoire, honnête, ingénu grâce à la pauvreté, et dont
on disait que peut-être il ferait fortune. C’est à ce moment que j’ai
rencontré ma femme et que l’amour a paru dans ma vie...
Il eut une sorte de hoquet convulsif.
--L’amour... Regardez-moi: ce mot, dans ma bouche, a l’air d’une
gageure. Cependant toute l’humanité, belle ou laide, grande ou vulgaire,
tout ce qui pense et tout ce qui sent sur notre boule de terre, ne le
prononce-t-il pas de même et avec un égal frémissement? Si j’avouais
qu’en découvrant l’amour, j’ai trouvé l’existence un bienfait et cru
qu’elle a de quoi se faire pardonner le reste? Il était donc possible de
mettre contre son cœur un autre cœur battant à l’unisson, et, côte à
côte, des pensées qui, pareilles à une fonte en fusion, ne seraient plus
qu’un grand jet lumineux! Entrevoir une telle ivresse, soupçonner
seulement qu’on en approche, n’est-ce pas assez, je vous le demande,
pour rendre le présent ineffable, et le passé inconsistant? En revanche,
que j’aie attendu ce miracle, que j’aie cru le pouvoir vivre, de quel
nom nommerez-vous cette cruauté, vous qui savez que cela n’a pas été?
Paix à la morte! j’ai trouvé dans mon mariage les rations de confort que
beaucoup auraient souhaitées et je ne souhaite à personne la misère et
la soif qui m’y ont consumé... Paix à la morte, encore un coup! Mais
pourquoi la passion d’aimer qui m’a dévoré, et ce don fatal attaché à
l’être, comme une robe de Nessus, sinon pour mieux faire _souffrir_?
Souffrir!... enfin, voici le mot lâché; il n’explique rien mais commence
et conclut tout. La souffrance est injuste, bête, incompréhensible; elle
ne conduit nulle part, elle est inutile; et, pareille à une bête de
proie, elle ne guette que certains, s’en repaît, s’en amuse et va pour
prolonger son plaisir jusqu’à négliger tous autres gibiers à sa
portée... Ma femme n’est plus là pour me séparer de ma fille: Dieu
merci! c’en est fini des heures cruelles, je vais être libre d’adorer
mon enfant? Sottise! La bête m’ayant pris au début sous sa griffe ne me
lâchera point: non seulement ma fille m’échappe, mais j’en suis à
redouter qu’un inconnu ne la torture. Cependant, ailleurs, d’autres
s’obstinent à être heureux! vous, ce La Gilardière dont nous parlions,
ce boutiquier peut-être que j’aperçois là, au seuil de sa boutique... Je
connais des voleurs triomphants, des cœurs que l’amour comble, bien
qu’ils soient à soulever de dégoût... Alors je demande: au nom de quoi
ceux-ci plutôt que ceux-là? Quelle est la règle qui protège? On parle
d’un Dieu: où est-il? d’une justice: où la trouve-t-on?
Je me suis efforcé de reproduire ce long discours tel que je l’entendis.
Ce que je ne puis rendre, c’est l’impression extraordinaire que
donnaient la mimique de cet homme, la variété du ton, les alternances
d’une voix tantôt basse comme pour confier un secret, tantôt éclatant
sous la révolte ou brisée par un sanglot mal contenu. Et quelle
sensibilité exaspérée dans ces aveux arrêtés à mi-route! car il était
évident que plus le récit approchait de l’intime de sa douleur, moins il
parvenait à s’exprimer. A peine quelques mots sur le naufrage de son
amour, rien sur le drame actuel.
Au dernier cri, enfin, il passa la main sur son front, de l’air d’un
homme qui s’éveille. Peut-être ne se rendait-il pas compte de tout ce
qu’il avait dit. Puis, s’interrompant soudain:
--Je vous demande pardon, balbutia-t-il, je crois que je me suis
égaré...
Et de nouveau, nous demeurâmes silencieux.
Que répondre en effet aux questions qu’il posait? Quelle justification
lui donner de la souffrance imméritée qui l’avait amené, pantelant, dans
mon cabinet habitué jusqu’alors à n’entendre que le cri de la chair
douloureuse? Cependant, si impuissant que je fusse à l’éclairer,
pouvais-je aussi continuer de me taire? A de certains moments, et quoi
qu’elle prononce, la parole humaine est source d’apaisement. Après avoir
hésité, j’approchai de lui, et prenant ses mains comme au début:
--Cher monsieur, combien je vous plains! Les problèmes que vous soulevez
sont, hélas! sans solution. D’ailleurs, à quoi bon la chercher? Nous
vivons dans l’inexpliqué. Que la souffrance soit un don divin ou l’œuvre
d’un destin malfaisant, qu’elle perde ou non son mystère, elle pèse du
même poids. En revanche, je doute qu’un bilan, tel que vous tentiez tout
à l’heure de l’établir, puisse être exact: il y manque toujours quelque
chose, et parfois l’essentiel. On ne néglige aucune douleur, on ne
compte pas les joies. S’efforce-t-on de le faire, il n’est pas de
commune mesure entre les unes et les autres. J’ajoute que, s’il en
existait...
Il m’interrompit:
--Je devine que vous allez dire: tout se compense. Ce n’est pas vrai.
--J’entends bien, repris-je à mon tour, vous croyez au voleur
triomphant: accepteriez-vous pourtant de prendre sa place? Pour changer
de sort, changeriez-vous d’âme avec lui?
Il haussa les épaules.
--Vous pensez que je refuserais?... La vérité est que je ne sais pas...
on ne sait jamais rien.
--Si, on sait parfaitement qu’il existe, jusque dans la pire, un bien
qui le balance. Par exemple, imaginez une seconde que, d’une manière ou
d’une autre, votre fille cesse d’exister...
Il eut un cri:
--Taisez-vous!
--Vous voyez bien! Même s’il n’était pas imaginaire, votre supplice
actuel se double encore de joies dont la seule pensée qu’elles
pourraient disparaître vous fait pâlir d’effroi. Alors, cessons de
discuter. Que votre cœur s’apaise! qu’il tue la chimère! et...
Je le regardai avec une pitié sincère. Son accablement me touchait.
--... Et quand vous aurez encore envie de crier, comme tout à l’heure,
n’hésitez pas à revenir. Vous trouverez ici, je vous l’affirme, une
compréhension affectueuse et le secours d’un ami.
Ayant remercié d’un signe de tête, il prit son chapeau sans répliquer et
se dirigea vers la porte.
Je compris qu’arrivé à ce point, il n’aurait pu poursuivre. Moi-même,
changeant d’attitude pour l’accompagner, m’efforçai de reprendre un ton
plaisant.
--Admirez, dis-je tandis que nous descendions ensemble, combien c’est
toujours l’imprévu qui vient. J’avais compté apprendre grâce à vous des
merveilles sur La Gilardière, et je ne saurai rien, pas même s’il est
amoureux de votre fille!
Un pâle sourire erra sur la face désolée de M. Lormier.
--Oh! pour celui-là, je suis tranquille! Tout le fâcheux que j’en ai su
me venait par Geneviève.
Sur le seuil, il dit encore:
--Je reviendrai peut-être... probablement...
Je songeais de mon côté:
--Pauvre homme! je le reverrai avant huit jours.
Or, non seulement il ne devait plus reparaître dans ce lieu, témoin de
notre amitié naissante, mais convaincu d’avoir atteint au sommet de son
calvaire, à peine commençait-il d’en gravir les premières marches.
V
J’ai toujours pensé que si une intelligence humaine était en mesure de
percevoir les millions d’aventures individuelles qui s’entrecroisent à
une heure donnée, la notion du hasard s’effacerait pour elle.
L’enchevêtrement de tant de faits, dus en apparence aux seules
fantaisies du sort, est en réalité le produit d’une logique implacable.
C’est pourquoi je demande à interrompre une seconde fois mon récit, au
profit d’une poussière de menus événements tous relatifs encore au
mariage de La Gilardière. Précisément parce qu’il est resté dans
l’aventure Lormier une part de mystère, je m’en voudrais de négliger
rien. A vous ensuite de juger du fond et de lier entre elles des parties
que vous jugeriez devoir l’être.
Donc, après la visite que je viens de raconter, un temps s’écoula durant
lequel je m’attendais chaque jour à voir reparaître M. Lormier. Attente
parfaitement vaine. Il ne vint pas. Je cessai même d’en avoir des
nouvelles, n’allant pas du côté du Rempart, et ne l’ayant plus rencontré
dans Semur. En revanche, il sembla brusquement que l’aventure
Traversot-La Gilardière remplît l’horizon visible.
Il y eut d’abord l’annonce de l’arrivée prochaine de madame de La
Gilardière. On donnait du même coup des précisions sur celle-ci. Elle
habitait Paris, mais possédait, assurait-on, un hôtel somptueux à
Orléans et des propriétés en Beauce que, pour des raisons inexpliquées,
elle ne visitait jamais. Ses sentiments religieux ne pouvaient faire
doute, car son fils aîné, seul frère de La Gilardière, entré fort jeune
dans les ordres, desservait actuellement, en qualité de vicaire, une
paroisse de Versailles. On affirmait enfin que, si excellente chrétienne
qu’elle parût, elle aimait l’argent, et exigerait certainement une dot
des Traversot. Comme il était douteux que ceux-ci pussent la fournir, on
en concluait que le projet sombrerait au cours du voyage.
Puis, ce fut une autre histoire. Plus d’arrivée en perspective. Madame
de La Gilardière ne viendrait pas. Le mariage était rompu. La raison? Un
conte à dormir debout. La Gilardière n’était pas La Gilardière, mais
prosaïquement un sieur Manchon, frère de l’abbé Manchon fort lié avec
l’abbé Valfour, lequel, comme on sait, avait été des premiers à
patronner dans Semur le nouvel arrivant.
Alors, pourquoi ce titre, et comment expliquer que l’abbé Valfour, si
honorablement connu, se fût prêté à une usurpation d’état civil, quitte
à compromettre la famille la plus notable du pays? Ici les explications
variaient. L’une d’elles, très répandue, consistait à affirmer la
naissance illégitime de La Gilardière. Faute de pouvoir le reconnaître,
sa mère l’avait fait inscrire sous un nom de fantaisie, peut-être celui
du lieu de naissance. Quant à concilier pareille aventure scandaleuse
avec ce qu’on affirmait de l’intransigeance de madame de La Gilardière,
c’était affaire aux habiles, et, de plus, sans importance.
Bientôt, d’ailleurs, un fait donna tort à tout le monde. Si, en effet,
madame de La Gilardière ne paraissait toujours pas, si même les
Traversot avaient fait subitement une absence de quelques jours, l’hôtel
de Thil se rouvrit. La Gilardière continua d’y fréquenter comme avant.
Ainsi groupés, de tels racontars prennent un aspect incohérent, j’en
conviens. Était-il assuré pourtant qu’il ne s’y trouvât que du roman?
Plus d’une fois, les recueillant, je me rappelai que M. Lormier avait
hésité à communiquer au notaire des Traversot un renseignement «à défaut
duquel des personnes honorables risquaient d’être dupées».
Inconsciemment, il s’établit de la sorte au fond de moi une sorte de
lien mal défini entre les deux histoires. Je m’habituai à les associer
comme si véritablement l’une eût conduit l’autre. Vous verrez plus loin
quelles inductions je me risquai même à en tirer...
On en était là, c’est-à-dire qu’en dépit du tourbillon de médisances qui
emportait la ville, les intéressés suivaient paisiblement leur chemin,
quand une aventure mystérieuse bouleversa les cervelles et provoqua le
dénouement.
Mais auparavant, que je mentionne encore une courte et fortuite
rencontre avec M. Lormier. Ce devait être la dernière d’ici longtemps,
et elle eut lieu précisément la veille du jour où le scandale éclata...
Ce soir-là, je ne sais pourquoi, pris d’un irrésistible désir de
solitude et de flâne, je m’étais décidé à me rendre au Rempart. Il y a
des heures, où, fût-on libre d’inquiétudes et parfaitement heureux, on
éprouve ce que j’appellerais volontiers la nostalgie de la mélancolie.
N’importe qui a connu cela. Arrivé à la promenade, je m’installai sur un
banc, et face au paysage paisible, savourai la tristesse qui m’accablait
sans cause. Elle m’oppressait comme si ma misère eût été véritable, et
je n’aurais pu dire cependant à quoi elle tenait ni pourquoi elle était
venue. Las de rêver, je m’apprêtais à repartir, quand au bout du mail
surgit à son tour la silhouette de M. Lormier. Il avait l’air de se
diriger vers moi et je crus qu’il m’avait aperçu. En réalité, il
regardait bien devant lui, mais tout entier à ses pensées, ne voyait
rien.
Mon premier instinct fut de m’enfuir, tant je souhaitais garder intacte
la tranquillité que j’étais venu chercher. Je réfléchis ensuite que je
risquais de me montrer impoli et que le mieux serait d’expédier
rapidement la corvée que le hasard m’imposait.
Allant à sa rencontre, je l’abordai, le premier.
--Voilà, dis-je, une heureuse coïncidence. Il faut venir ici pour avoir
de vos nouvelles. Êtes-vous mieux, au moins, et vos soucis se sont-ils
un peu dissipés?
Tiré d’une rêverie profonde, M. Lormier ne put réprimer un léger
sursaut, puis, revenant à lui, non sans peine:
--Ah! c’est vous, docteur? En effet, je suis bien... tout à fait bien...
--Votre fille?
--Ma fille aussi.
--Toujours à sa tour?
Il eut d’abord l’air de ne pas comprendre.
--Vous voulez dire dans sa chambre?... Oui... c’est-à-dire, non... enfin
elle y est en ce moment.
--J’entends bien qu’elle n’y saurait demeurer sans cesse! Rappelez-lui
de ma part que l’exercice est excellent pour son cas.
--Inutile: elle ne vous obéit que trop. Depuis une semaine, elle est
toujours par voies et par chemins.
--Parfait. L’accompagnez-vous?
--Moi?
Il hésita. Une ombre passa sur son visage.
--Non, je n’ai plus le temps... Imaginez-vous que je me remets au
travail.
--De mieux en mieux: rien ne peut être plus favorable.
--Cela réussit aussi à Geneviève: je l’ai rarement vue si gaie.
--Allons, m’écriai-je en guise de conclusion, j’avais donc raison! vous
voyez que tout s’arrange.
Il me regarda encore, mais de l’air d’un homme qui n’y est pas.
--En effet.
Puis, comme las de l’effort d’avoir tant parlé:
--Charmé de la rencontre... A une autre fois!
Il inclina la tête et repartit.
En dépit de ses assurances, il ne semblait pas, à le voir, qu’il fût
sorti de soucis. Je rentrai obsédé malgré moi par la pensée de
l’extraordinaire dissentiment qui torturait désormais ce père et cette
fille. J’avais en même temps l’espoir irraisonné qu’une chose
surviendrait bientôt qui me ramènerait au cœur de l’aventure, ou bien y
mettrait fin. Je ne me trompais qu’à demi: vingt-quatre heures plus
tard, on apprenait l’affaire du vol.
Par qui fut-elle révélée? Comment en un après-midi une ville entière
s’en trouva-t-elle bouleversée? Je l’ignore, et ne tenterai pas de
l’expliquer. C’est à de pareils faits que se découvre la puissance de la
police anonyme dont je parlais tout à l’heure.
Quoi qu’il en soit, le vol ayant eu lieu vers onze heures, dès midi
l’annonce en était donnée, heurtait une porte après l’autre, courait,
s’enflait de gloses décisives, si bien qu’à deux heures il était clair
déjà que l’étranger ne pourrait résister et n’avait plus qu’à partir: la
ville enfin avait vaincu!
Résumés, les faits constatés étaient les suivants:
Dans la matinée, le banquier Chasseloup avait déposé sur la table de son
cabinet de travail une liasse de dix billets de mille francs. Quand il
voulut la reprendre, elle avait disparu. Il cherche, bouleverse ses
papiers, interroge discrètement. L’évidence s’impose: sans doute
possible, il y a vol. Mais qui a pu le commettre?
Ici l’inexplicable. Dans le bureau de Chasseloup, en effet, ne
pénétraient que Chasseloup,--cela va de soi,--La Gilardière,
éventuellement des clients notoires de la banque et enfin un garçon de
bureau nommé Broquant. Ce matin-là, on n’avait pas connaissance qu’aucun
client se fût présenté, et la pièce n’avait cessé d’être occupée tantôt
par Chasseloup, tantôt par La Gilardière, tantôt enfin par tous les
deux. S’il y avait eu détournement, force était de choisir entre trois
personnes: Chasseloup lui-même, ce qui était ridicule, La Gilardière, ce
qui ne l’était pas beaucoup moins, enfin Broquant, vieil homme d’une
honorabilité reconnue et qui, de plus, aurait dû opérer sous les yeux
mêmes des patrons, alors que tant d’autres occasions meilleures
s’étaient auparavant trouvées à sa portée.
L’opinion populaire, elle, n’hésita pas. Pour tout Semur, La Gilardière
devint le coupable. On découvre toujours des raisons valables à
l’absurde. En somme, La Gilardière passait pour mener grand train: or,
que savait-on de ses ressources? Rien. Il y a d’ailleurs voleur et
voleur. La Gilardière, gêné par une échéance, n’aurait évidemment pas
songé à détrousser un passant: rien d’excessif en revanche à lui imputer
un emprunt momentané, auquel Chasseloup n’eût peut-être pas consenti de
plein gré, et qui, la passe difficile franchie, serait restitué de la
même manière mystérieuse. Autre chose: aucune plainte ne partit de la
banque; sans les recherches faites en première heure par Chasseloup, on
aurait même tout ignoré. Nouvelle charge contre La Gilardière. Dès lors
qu’on avait songé à lui céder l’entreprise, pouvait-on rendre public un
éclat qui eût prouvé avec quelle légèreté Chasseloup s’apprêtait à
traiter? Je vous fais grâce du reste. Vous avez le principal.
Ce que je voudrais rendre, est la folie qui suivit. Je n’ai jamais senti
à ce degré combien _une opinion_, même stupidement orientée, peut
devenir un impondérable irrésistible. A Paris, où le regard ne pousse
jamais au delà d’une façade, on ne saurait le comprendre: on ne
rencontre les grandes lames qu’au milieu de l’océan et loin des côtes,
et pareillement, il faut la solitude de la province pour découvrir de
tels remous. Ce n’est aussi qu’en province que se trament les
machinations véritables, j’entends par là celles que non seulement la
justice ne peut atteindre, mais qui frappent leur homme sans que
celui-ci soupçonne d’où vient le coup.
En apprenant ces sottises, je haussai d’abord les épaules. J’en vins
ensuite à me demander si l’on ne se trouvait pas précisément devant une
tentative savamment combinée pour prendre un adversaire contre lequel
les efforts précédents avaient échoué. Je me le demande encore. Mais
allez-y voir! Tout compte fait, je ne fus pas loin non plus de
considérer, avec la plupart, que La Gilardière avait au moins le tort de
beaucoup faire parler de lui. Je ne devais pas le penser longtemps. Deux
jours plus tard, en effet, on sut que les billets avaient été retrouvés
précisément dans son bureau. En revanche, l’essentiel était obtenu: La
Gilardière venait de partir sans crier gare. Il ne revint plus. Il était
écrit qu’Annette Traversot resterait fille.
Autant la tempête avait soufflé violente, autant la victoire fut
accueillie avec calme. Subitement les langues s’arrêtèrent. Plus de
retours sur le passé. Il semblait positivement qu’aucun La Gilardière
n’eût existé, ou, si l’on veut, l’équipage l’ayant jeté par-dessus bord,
le navire continuait sa route, et rien dans le sillage ne décelait qu’un
homme eût disparu.
Ah! cela encore est bien particulier à la province, qu’elle puisse ainsi
se passionner pour ou contre un étranger et que, celui-ci reparti, elle
oublie du jour au lendemain jusqu’à son nom! Les Traversot eux-mêmes
affectèrent d’ignorer que leurs espoirs avaient sombré. On mit cependant
un certain empressement à leur rendre visite, sans doute par manière de
condoléance, et je dus me résoudre à y aller, comme les autres, mais
j’attendis pour cela qu’une quinzaine se fût écoulée.
Si maintenant vous me demandez quels liens rattachent ces faits à la vie
des Lormier, je vous répondrai bien entendu: «Aucun, si l’on s’en tient
aux vraisemblances». En revanche, peut-être serez-vous frappés comme moi
de la coïncidence qui va suivre.
En me rendant chez les Traversot, je m’étonnai tout d’un coup de n’avoir
plus de nouvelles des Lormier. Passer devant leur maison, n’était pas un
détour. Mais voici qu’en approchant j’eus l’extrême surprise de voir les
volets clos, la porte barricadée.
Alors, résolu d’en savoir plus, je m’informai près d’un voisin.
--M. Lormier serait-il absent?
--M. Lormier a dû partir mardi passé.
--Savez-vous quand il sera de retour?
--Mais, monsieur, puisque je vous dis qu’il est parti... tout à fait
parti... voire même que la maison est présentement à louer.
--Alors sa fille?
--Sa fille est avec lui.
--Et ils n’ont point dit où ils allaient?
--Ah! pour cela, monsieur, nous ne savons pas.
Ainsi, comme La Gilardière, les Lormier eux aussi s’étaient envolés sans
prévenir!
Abasourdi, je contemplai la demeure vide et me surpris à murmurer:
--Il eût au moins été convenable de m’envoyer un avis de congé!
En réalité j’éprouvais une violente déception. On a toujours quelque
peine à fermer un livre à mi-chemin du dénouement, surtout si l’on se
croit sûr de ne jamais le rouvrir. Pouvais-je me douter en effet qu’une
heure viendrait où j’en saurais autant que M. Lormier, où même, allant
plus loin, je me flatterais de soupçonner la vérité inconnue de lui?...