Ce jour vint quatre ans plus tard.
J’achevais à Paris mon voyage de vacances. La veille du départ, tenté
par un admirable après-midi d’automne, j’avais pris le train pour
Versailles et me promenais dans le grand Trianon.
Je ne sais si vous avez le goût de Versailles? Le parc m’a toujours
semblé de dimensions forcées. Quelque chose comme un Saint-Pierre de
Rome devenu forêt... Au grand Trianon, en revanche, plus d’espaces
démesurés, des proportions humaines, et, parce que les passants n’y vont
pas, une solitude qui enchante. A peine de temps à autre un bruissement
d’ailes traverse-t-il le silence; des écureuils fuient, les branches
molles se balancent sans murmurer, et rien n’est beau comme ce lieu
désert où la nature et l’homme unirent leurs forces, pour la seule joie
des nuages qui passent par-dessus lui.
J’arrivais à peine et commençais d’errer à ma fantaisie, quand, non loin
du buffet, un second promeneur se montra.
Soit désœuvrement, soit déplorable manie provinciale, j’eus aussitôt le
désir de voir de près l’homme rare qui partageait mon goût. Revenant sur
mes pas, je me mis en mesure de le dévisager.
Autant que j’en pouvais juger à distance, c’était un vieillard vêtu de
noir, coiffé d’un feutre à larges bords, et dont la figure, en partie
cachée, frappait par sa pâleur extrême. La coupe des vêtements, leur
usure, les taches que la grande lumière y révélait sans mystère, tout
marquait sinon la pauvreté, du moins une absence de soins, corollaire
fréquent de la personnalité qui s’abandonne.
Cependant, à mesure que je me rapprochais, la tournure, l’ensemble de
l’être me donnaient la sensation du déjà vu. Je me demandais: «Où ai-je
rencontré cet homme, et quand? ou plutôt, à qui ressemble-t-il, puisqu’à
Versailles je n’ai point de relations?»
Soudain, un nom jaillit dans ma mémoire: Lormier!
Ce sont là, en vérité, des phénomènes déconcertants. Depuis que M.
Lormier avait quitté Semur, je ne m’en étais plus occupé. Après le
premier étonnement provoqué par son départ, et faute d’en rien
apprendre, très vite, j’avais cessé de penser à lui. Il semblait donc
que j’eusse oublié jusqu’à son existence: et simplement parce qu’une
silhouette présentait avec la sienne une vague ressemblance, voici que,
sans effort, je me remémorais son histoire comme d’hier, son visage
comme si je venais de le rencontrer!... Lormier d’ailleurs avait le
teint coloré, des cheveux noirs... Si j’avais pu apercevoir les yeux?...
Hélas! pourquoi l’ombre du feutre les cachait-elle? Il est vrai que rien
non plus n’était plus simple que d’éclaircir mon doute, si sot qu’il
fût. Arrivé à la hauteur de l’inconnu, sans hésiter, je demandai:
--Pardon, monsieur, pourriez-vous m’indiquer dans quelle direction se
trouve la sortie?
Le son de ma voix dut produire aussi sur mon interlocuteur un effet
singulier, car je le vis s’arrêter net avec une expression d’effroi,
puis, sans prononcer rien, tendre la main vers une allée. Mais, en même
temps, il avait levé la tête. J’eus peine à retenir un geste de stupeur.
Mon instinct ne m’avait pas trompé.
--N’est-ce pas à M. Lormier que j’ai l’honneur de parler? m’écriai-je.
Il balbutia:
--En effet.
Puis, après une courte incertitude,--peut-être balançait-il à passer
outre,--je le vis devenir plus blafard, s’il était possible:
--Excusez-moi, docteur; moi non plus je n’osais pas vous reconnaître.
--Si bien que sans l’heureuse idée de vous aborder...
--Je vous aurais probablement laissé passer...
Deux phrases qui occupèrent à peine une seconde. Mon Dieu! que de choses
dans ce qu’on dit en une seconde, et surtout dans ce qu’on ne dit pas!
J’avais envie de lui crier: «Qu’est-il donc arrivé, pour que je retrouve
seulement le spectre de vous-même?» Aussi vives que si nos quatre années
de séparation venaient de s’abolir, je retrouvais toutes mes curiosités
d’antan. Allais-je éclaircir le mystère de sa disparition? Qu’avait-il
fait de sa fille? Quel dénouement avait dissipé leurs silences ou
couronné leur rupture? J’étais surpris enfin qu’il ne m’eût pas tendu la
main. Une rencontre importune n’aurait pas reçu d’accueil plus
glacial...
Et lui, probablement, devait songer: «Est-il là par hasard, ou parce
qu’il m’a cherché? Est-il la chance inattendue qui s’offre à moi, ou
vais-je inventer un prétexte pour le quitter?»
Oui, durant que s’échangeaient deux pauvres phrases, brèves et
insignifiantes, nous pensions cela, et d’autres choses encore,
certainement; mais, surtout, comme nous étions accablés déjà par ce que
nos présences contenaient d’irrémédiable, comme déjà nous nous sentions
la proie de ce je ne sais quoi de fatal qui, à une heure donnée, saisit
l’homme malgré lui, et le jette à l’opposite de son désir!
Pour cette raison, sans doute, je repris:
--N’est-il pas surprenant de nous rejoindre ici, alors que, suivant
toute vraisemblance, ni vous ni moi n’y passons peut-être une fois l’an?
Il murmura, en écho:
--Surprenant... oui...
Il avait d’ailleurs l’air de m’écouter d’une façon machinale. Si les
mots lui parvenaient matériellement, il devait s’abstenir de les
associer pour construire une pensée.
Je poursuivis:
--Que de temps depuis votre départ de Semur!
L’écho répéta:
--Que de temps... oui...
--J’avais bien supposé d’ailleurs que Paris était votre nouvelle
résidence.
--Paris... naturellement...
Vous le voyez, c’était moi qui parlais. Je ne m’interrompais que pour
recevoir mes propres paroles renvoyées par un mur. Cependant, et si
étrange que cela soit, je n’en étais pas troublé. Je m’accoutumais à vue
d’œil à retrouver M. Lormier tel qu’il était désormais, c’est-à-dire ne
donnant pour réponses que mes demandes, et encore en deuil, toujours en
deuil, de la femme qu’il n’avait pas regrettée...
Je n’avais non plus aucune intention particulière en débutant par des
niaiseries, au lieu de courir droit à la question qui seule
m’intéressait et par laquelle, au contraire, je terminai:
--Et votre fille? Comment va-t-elle?
Six mots ajoutés au reste, tels qu’on en déballe par politesse à chaque
rencontre avec une personne de connaissance... Mais à peine eus-je
entendu leur son qu’ils me firent peur. Cette fois, en effet, l’écho ne
me renvoya rien. M. Lormier tentait bien d’agiter ses lèvres; seul un
flot rouge parvint à envahir ses joues qui étaient blanches jusque-là.
Je balbutiai, interdit:
--Aurais-je, sans le vouloir?...
Ma question expira avant de s’achever: M. Lormier, maintenant, me
regardait. Se pouvait-il que je n’eusse pas vu encore le désespoir de
ses prunelles sans lueur?
--Partie peut-être?... soupirai-je d’une voix éteinte.
Les épaules de M. Lormier se soulevèrent, répondant à leur manière: «Si
ce n’était que cela!»
--Grand Dieu! vous ne voulez pas dire?...
Il approuva d’un signe de tête; un commentaire suivit, neutre, décoloré,
du même ton, je vous le jure, que les oui qui avaient précédé: car,
lorsqu’on a dépassé certaines limites dans la douleur, tout prend le
même accent:
--N’aviez-vous pas remarqué que je suis en noir?...
Et M. Lormier rentra dans son mutisme. Moi-même, j’étais incapable de
prononcer une syllabe. J’avais cru jadis apercevoir la souffrance:
quelle erreur! A ce moment, enfin, j’en découvrais le visage.
Comprenez ce que ceci veut dire.
A nos pieds, la lumière filtrée par les branches coulait en ruisseaux
d’or sur le sol. Un souffle tiède animait l’allée illuminée. Tout ce que
les yeux atteignaient était serein et beau... Cependant, une telle
certitude de douleur _définitive_ émanait de nous que la splendeur
n’existait plus: le silence d’un homme qui souffre suffit pour éteindre
la beauté de l’univers et l’univers lui-même.
Quatre années auparavant, dans mon cabinet, M. Lormier avait prononcé
des plaintes, poussé des cris, clamé la révolte: ce n’était pas non plus
la souffrance. La vraie, la seule dont il convienne de s’occuper parce
que seule elle nous appartient en propre, se reconnaît aux faces
impassibles qu’elle modèle et à ce fait qu’on la _sait_ sans remède.
Cette fois nous touchons le fond; le privilège effroyable de l’homme
vient de paraître. Tout, dans la nature, vit, subit, et meurt, mais
_sans savoir_. L’homme, lui, _sait_ et parce qu’il sait, ne peut être
consolé...
La fille de M. Lormier était morte. Qu’est-ce que la mort, sinon une
absence qui ne finit pas? Des milliers de gens, par le monde, supportent
sans peine l’absence de vivants qui eux non plus ne reviendront pas: que
suffit-il pour cela? _ignorer_ que le voyage ne sera suivi d’aucun
retour. Du coup, on se nourrit d’espoir, on est libre d’attendre
l’absent. Mais M. Lormier, lui, _savait_ que nulle puissance n’était
capable de le ramener. Alors, quelle consolation lui offrir? De la
pitié? elle exaspère. Un appel à la croyance? Croire n’est point tenir,
et on ne se reprend à des possibles que s’ils ne vous sont pas
nécessaires.
Pour calmer M. Lormier, il n’y aurait eu qu’un moyen: obliger la mort à
rendre ce qu’elle avait pris, et justement, je le répète, on _savait_
que la mort ne rend jamais!
Ainsi, toute parole impuissante, tout geste inutile: il n’y avait bien
qu’à ne plus bouger, à se taire... et je me tus, je ne bougeai plus:
pendant un long moment, on aurait pu nous confondre avec les arbres
d’alentour...
Soudain, M. Lormier tira son mouchoir pour s’éponger le front. A quoi
tiennent les choses! il parut que ce mouvement produisait une rupture
dans la tension momentanée qui nous paralysait. Les liens que je sentais
me garrotter se relâchèrent. Je pus enfin m’efforcer de parler, et je
dis:
--Je devine ce que ma rencontre inopinée a dû éveiller en vous de
souvenirs déchirants. Je ne veux pas les aggraver par l’expression des
sentiments qui m’oppressent: cependant, puisque le mal est fait, ne
puis-je vous être utile? De grâce, usez de moi, sans hésiter...
Ce n’était pas là une offre vaine. J’éprouvais une telle pitié de cet
homme, que, pour l’alléger, j’étais prêt à tenter n’importe quelle
entreprise. Je ne m’attendais d’ailleurs à aucune acceptation. A mon
grand étonnement, M. Lormier, au contraire, leva la tête, et posant ses
yeux sur moi, eut l’air de supputer le secours que je lui proposais. La
conclusion fut également imprévue.
--Venez, dit-il, sans s’expliquer plus.
--Où souhaitez-vous me conduire?
--Chez moi...
--A merveille; le prochain train pour Paris...
Il m’interrompit:
--Inutile d’ouvrir l’indicateur: j’habite Versailles...
--Quoi? c’est ici...
--Ici qu’elle vivait... oui.
--Et que vous-même?...
--Mais venez donc!
Je crus qu’il allait tomber. Vivement, je le pris à mon bras et nous
partîmes.
Retour à l’entrée du jardin, sur le tapis des feuilles bruissantes.
Chaque foulée faisait voler une musique fluide qui expirait derrière
nous, sans que nous eussions le désir de tourner la tête pour l’écouter.
Dans l’avenue de Trianon, généralement déserte, autre spectacle. Un
orphelinat prenait ses ébats sous la garde de deux religieuses. M.
Lormier eut une hésitation avant de traverser l’essaim, puis se laissa
entraîner. Mais, tout à coup, une fillette qui courait sans nous
apercevoir vint le heurter. D’un bond, il recula comme à un contact
odieux. Je l’entendis murmurer:
--Elles n’ont plus de parents, et elles vivent!...
Il n’acheva pas sa pensée, mais je la lus dans le regard qu’il jetait à
l’importune: pourquoi la vie à ces déshéritées qui n’avaient personne
pour les regretter? Quelle sottise dans les choix de la mort!
Et nous passâmes, affectant de ne rien remarquer, pas même le salut des
religieuses qui se rangeaient pour nous laisser le chemin libre.
Nous allions tout droit, sans hâte apparente. Nous allions, telles des
ombres, dans l’immense avenue qui, empourprée par le soleil déclinant,
semblait railler notre petitesse et notre misère. Qu’est-ce que deux
pauvres hommes, devant une futaie géante et l’embrasement d’un ciel
d’automne? Cependant, jamais--non jamais comme au cours de cette
marche--je n’ai perçu de quelle hauteur infinie nous dominions
l’univers. Entre nous et lui, il y avait ce mystère--la
souffrance--cette grandeur--la conscience du mal sans remède--ce pouvoir
atroce enfin réservé aux seuls humains--désespérer...
Vingt minutes plus tard, M. Lormier s’arrêta devant une maison située,
je crois, à l’angle de la rue d’Angiviller et de la rue d’Angoulême. La
porte cochère franchie, il fallut traverser une cour au fond de laquelle
d’anciens communs avaient été aménagés en logements. Après avoir gravi
un escalier de bois ciré, M. Lormier introduisit une clé dans la
serrure, poussa la porte, et s’effaçant:
--Nous y sommes, dit-il.
Je passai le premier, comme il le désirait.
L’étroitesse et la médiocrité du lieu m’étonnèrent. Une antichambre de
quelques pieds carrés et deux pièces exiguës le composaient tout entier.
Je n’aperçus pas non plus les meubles de Semur. C’était le garni
médiocre, avec des voiles au crochet, des tapis maculés et les
inévitables gravures que grignotent des champignons sous la vitre. La
pensée que M. Lormier avait abrité sa fille dans un tel campement,
qu’elle y était morte peut-être, me désorientait.
Cependant, M. Lormier, après avoir jeté son chapeau sur le lit, prenait
un siège, m’en désignait un autre.
--Permettez d’abord que je me repose, dit-il.
Et sans plus se soucier de ma présence, il parut réfléchir.
Regrettait-il déjà de m’avoir amené? Résolu en tout cas à empêcher le
silence de s’installer, je demandai:
--Comment se fait-il que je ne revoie pas votre ancien mobilier? Vous
aviez, je m’en souviens, des fauteuils Louis XVI délicieux...
--Vendus. Je n’y tenais pas. Ils venaient de mes beaux-parents.
--Depuis combien de temps habitez-vous ici?
--Mais depuis que j’ai vécu seul... trois ans bientôt... Le garni a bien
des avantages: point de soucis de ménage, la possibilité de changer sans
que ce soit une révolution...
Il parlait cette fois avec volubilité, et d’autant plus qu’il s’agissait
de futilités. Avez-vous remarqué quel dédoublement se produit chez les
gens, au seuil de paroles qu’ils redoutent de prononcer? Ils semblent
absorbés par l’inutile, s’épandent en bavardages: mais, en même temps,
ils ne cessent de penser à la chose qui seule importe, et préparent les
mots qui aideront à l’exprimer.
--Trois ans! répétai-je surpris. J’avais cru votre malheur de date plus
récente.
Il ne répondit pas, je doutai même qu’il eût entendu. Brusquement, il
venait d’appuyer ses coudes sur la table qui nous séparait et, de
nouveau, me regardait. Je crus encore lire en lui l’hésitation qui
m’avait frappé tout à l’heure et sans doute mesurait-il à ce moment si
l’évocation du passé dépasserait ou non ses forces. Puis, son visage,
déjà blafard, devint couleur de cendre; la résolution était prise.
--Tel que vous me voyez, commença-t-il lourdement, je cherche la
solution d’un problème... auquel ce qui me reste de vie est suspendu...
Disposez-vous d’une demi-heure?... Oui? C’est bien. Vous n’aurez d’abord
qu’à m’écouter... Le temps d’exposer les données... et après, grâce à
vous...
Je n’avais garde de l’interrompre. Je me contentais de suivre en
approuvant avec des signes de tête. Il poursuivit:
--Naturellement, c’est un récit cruel: vous me ferez plaisir en ne
posant pas de questions; les éclaircissements, s’il en est besoin,
viendront après... Pour arriver au bout, j’ai besoin d’aller d’une
traite... même, faites mieux: détournez vos yeux... Que je ne les voie
pas, comme maintenant, s’inquiéter de ce que je puis ressentir ou
craindre. Admettez que ce n’est pas moi qui parle, mais un inconnu, dans
la pièce à côté, et que vous le suivez à travers une cloison.
Il eut un sourire navrant.
--... A travers la cloison!... Tout à fait exact. Vous serez d’un côté,
moi de l’autre. Surtout, je vous souhaite de ne jamais me rejoindre.
Ainsi, dans un dessein que j’ignorais, il m’avait ramené pour me livrer
d’abord le mystère de sa vie douloureuse! Avouerai-je que devant ce
visage tragique qu’il me demandait de ne plus regarder, dans ce garni
désolé où régnait, en dépit de la fenêtre ouverte, un air oppressant et
lourd de drame, toute curiosité vaine m’avait déjà quitté? J’eus peur
seulement de profiter d’une confiance arrachée par un émoi accidentel.
--Un dernier mot avant que vous ne commenciez, interrompis-je: êtes-vous
assuré de ne jamais regretter vos confidences?