Lorsqu'une fille de couleur se sent recherchée pour sa beauté naissante,

et qu'elle se voit en âge de répondre aux voeux d'un blanc, elle sait

ne lui céder qu'à certaines conditions: c'est une case meublée qu'il lui

faut avant tout, un collier de grenat, des madras de prix et quelques

garanties enfin pour l'avenir. Qu'elle soit esclave, libre ou patronnée,

elle imposera le _sine quâ non_ de sa possession, fût-ce même à son

maître, si elle en a un; car il est très-remarquable que, dans quelque

condition que se trouve une fille de couleur, elle reste toujours

maîtresse de son choix. Ainsi, par exemple, vous achèteriez une belle

esclave, qu'elle se croirait encore en droit de vous refuser ses

faveurs. Ce fait n'est-il pas une preuve de l'empire que les femmes

savent toujours exercer sur nous, et de la dépendance à laquelle nous

restons soumis, même en achetant le privilège de les opprimer? Au reste,

à cet égard, comme en bien d'autres circonstances, j'ai eu souvent lieu

de remarquer que chez ces habitans, dont en Europe on se plaît à faire

des tyrans toujours prêts à immoler leurs esclaves, on rencontrait,

surtout pour les mulâtresses et les négresses mêmes, une délicatesse

qui ne leur permettait pas d'employer des moyens honteux de triompher de

l'éloignement que celles-ci avaient quelquefois pour leurs maîtres; et

il n'est pas rare de voir une fille de couleur accorder à tout autre

ce que son propriétaire n'a pu obtenir d'elle, sans que la jalousie de

celui-ci cherche à se manifester d'une manière dont sa générosité aurait

à rougir.

Prodigues et ardens comme le sont presque tous les créoles, on devine

déjà sans doute à quelle ruineuse libéralité ils doivent se livrer, pour

satisfaire la capricieuse coquetterie de leurs maîtresses. Moins enclins

qu'eux à se laisser entraîner à de grandes dépenses, les Européens

agissent avec plus de circonspection à l'égard des mulâtresses. Mais

aussi, bien souvent, ils commettent le tort de vivre trop maritalement

avec celle qu'ils ont choisie: et, pour me servir d'un terme consacré,

ils _s'amacornent_ avec trop de facilité. Trompés jusqu'au dernier

moment, par l'adresse de ces épouses factices, sur les vrais sentimens

qu'ils leur inspirent, il est assez commun de voir ces maîtresses

de ménage attendre, au lit de mort de leur amant, l'instant où elles

pourront dépouiller l'agonisant de tout ce qu'il laissera après lui.

C'est la proie qu'elles ont convoitée pendant plusieurs années de

dissimulation, qu'elle veulent saisir, avec le dernier soupir de celui

à qui elles ont réussi à cacher si long-temps tout ce que leurs caresses

et leurs cajoleries avaient d'intéressé et de sordide. Je ne nie pas

cependant que les colonies n'aient eu aussi leur âge d'or, et que sur

ces rivages, où nous avons apporté la civilisation, on n'ait offert dans

d'autres temps à l'amour un culte ingénu et de purs hommages. Cortèz

trouva, dit-on, sur ces bords nouvellement découverts, une belle

indigène qui s'immola pour lui, en sacrifiant sa patrie et ses dieux

à la gloire de son amant. Mais aux Mexicaines et aux Caraïbesses ont

succédé, depuis quelques siècles, les Capresses, les Mulâtresses et

les Métisses. La naïveté des premières moeurs des habitans des îles

a disparu, pour faire place aux vices de notre vieille Europe,

transplantés dans les climats où ils devaient éclore avec plus d'ardeur

et acquérir même plus de développement. Et puis cette demi-civilisation

qu'ont reçue les classes des femmes de couleur, est-elle bien propre à

faire naître dans leurs coeurs des penchans qui n'appartiennent qu'à la

nature la plus simple, ou des vertus qui ne sont le partage que d'une

civilisation complète?

Au reste, c'est moins de la philosophie que je veux faire ici, que

des faits que j'ai cherché à consigner comme fruits de mes petites

observations. Mon introduction sur les _mulâtresses_ était presque

indispensable, pour faire comprendre au lecteur les détails du

rôle qu'elles devaient jouer dans l'histoire de notre séjour à la

Basse-Terre.

Les marins ont peu de temps à perdre à terre, en amour surtout. Les

longues passions ne vont ni à leur caractère ni à leur profession, et

quand avec beaucoup d'argent ils peuvent abréger, les préliminaires

d'une intrigue, ils vont au positif à coup de gourdes et de doublons

même. Sans nous abuser sur le motif qui nous faisait rechercher

particulièrement par les plus jolies filles de couleur de la

Basse-Terre, nous étions assez flattés de recevoir leurs avances; cela

nous épargnait la moitié du chemin, toujours pénible à faire pour des

gens peu habitués à soupirer. Mon matelot Livonnière était enchanté de

ses faciles conquêtes. Il avait repris son parapluie à canne, comme à

Roscoff, et ses gants blancs, quoiqu'il ne dût pas avoir froid aux mains

avec une chaleur de vingt-cinq à trente degrés. Mais enfin il voulait

plaire, et je crois même que sur le montant des parts de prise à régler,

il s'était emprisonné deux ou trois doigts dans des bagues dont l'éclat

ne contrastait pas mal avec la couleur jaune du goudron que la chaleur

tenait sans cesse en fusion sur le dos de ses mains velues. Bientôt le

rôle de Joconde européen ne put plus suffire à son amoureuse ambition:

il voulut être quelque chose de plus qu'un céladon français. La

conversation suivante, que j'eus avec lui sur ses projets de conquêtes,

dira mieux que je ne pourrais le faire dans une simple narration, quels

étaient les idées de mon brave ami sur ses excursions prochaines dans le

domaine de l'amour et du sentiment.

--Je me suis laissé dire, me fit-il certain jour, par des matelots

_qu'avaient_ navigué dans le Levant, que là il y a des hommes _qu'ont_

autant de femmes qu'ils en peuvent nourrir. La façon du Levant doit être

assez amusante, j'crois, n'est-ce pas?

--Mais, oui. Tu veux parler des Turcs?

--Oui, des Turcs et des pachas; et j'ai fameusement envie de faire le

Turc à mon tour. Et puis, nous, vois-tu bien, ce n'est pas comme les

autres chrétiens: quand nous sommes à terre par hasard et que nous avons

des piastres, il faut nous en donner par dessus les plat-bords, pour

_récompenser_ le temps perdu. Les autres, ça vit toujours à terre, et ça

peut consommer à la longue plusieurs femmes. Mais nous, quand dans vingt

ans de navigation nous pouvons en _crocher_ deux ou trois douzaines,

c'est tout le bout du monde; et _c'est_ les _terriens_ qui nous volent

notre ration de femmes. C'est pas juste.

--Mais que veux-tu faire à ça?

--Ce que je veux faire à ça? Ecoute; v'là mon plan de croisière.

Il me donna une liste qu'il s'était fait écrire par un des hommes du

bord, et je lus:

«_Mes-Délices_, âgée de seize ans, tout au plus; quarteronne.

»_Ignorée_, âgée de seize ans trois mois; blanche comme vous et moi.

»_Mon-Caprice_, du Gros-Morne, mulâtresse claire, dix-sept ans.

»_Alzire_, dite la _Petite Capresse_, quinze ans, un peu brune.

»La _Grand-Pirogue_, dix-huit ans, négresse; beau noir luisant.

»_Zizi_, dix-sept ans, petite, grosses hanches, libre de Savane.»

Il y avait encore une demi-douzaine de noms, avec d'autres indications

assez peu précises.

--Eh bien! que veux-tu faire avec cela, que signifie cette nomenclature

de femmes?

--Je _vas_ te le dire. La grosse négresse, que j'ai nommée ma

blanchisseuse en chef, m'a dit qu'elle me fournirait autant de

particulières que j'en voudrais, à mon commandement; et j'en ai pris

douze pour en trier une demi-douzaine du premier brin. J'en prendrai six

enfin comme échantillon, et de toutes les couleurs. Sur cette liste-là

il y en a depuis le bois d'ébène, ou le cirage anglais, jusqu'au blanc

de céruse, blanches _comme vous et moi_. Tu l'as vu d'ailleurs sur ce

morceau de papier.

--Et puis, que feras-tu de cette série de pavillons vivans de toutes les

nations?

--J'arrimerai pour lors cette _série de pavillons vivans_, comme tu

le dis, dans une grande case que j'ai louée déjà dans la rue du

Gouvernement.

--Tu prétends donc te composer un sérail?

--Comment ce que tu dis ça, toi, un _sérail?_ Oui, c'est justement ce

mot-là que je cherchais: oui, un _sérail_ pour moi tout seul, et puis

pour toi aussi, _s'entend_; car qui dit moi, dit toi: mais pour les

autres, ça fera brosse, à moins cependant qu'il n'y ait quelques pauvres

bougres de matelots qui, faute de moyens...

--Grand merci! je ne veux pas me donner des airs de sultan; et puis je

n'aime pas les peaux bronzées et boucanées au soleil.

--Mais puisqu'il y en a de toutes blanches sur ma liste!

--Peu m'importe! Tu feras de ton côté, et moi du mien. Moi, je veux

payer le moins possible, et m'amuser le plus finement que je pourrai.

--Tu es donc bien heureux. Moi, je paie toujours le plus que je peux, et

malgré cela, je n'ai que de la _gnognotte_... Mais ne va pas croire

que dans mon _sérail_, comme tu appelles ça, toi, il y aura de la

farauderie: toutes mes citoyennes coucheront dans des hamacs et

mangeront à la même table, et peut-être bien à la même gamelle. On

fera la ration deux fois par jour, et j'entends que les hamacs soient

décrochés au coup de sifflet de haut-les-branles. Ah! je te mènerai

cela, moi, à la bonne et franche matelotte, parce que, vois-tu, mon ami,

il faut avant tout que le service marche, et rondement encore: _chacun à

son poste_, comme on dit, _et le navire sera droit_.

--Ainsi tu veux donc faire une espèce de navire de guerre de ton harem?

--Doucement, je n'dis pas ça. Je veux prendre du bon temps, tant que

mon argent durera, c'est juste; mais je n'ai pas envie de mener mes

mulâtresses comme des nègres, ni comme des moussailles. Je suis bon

prince, au fond, tu sais bien. A présent, il faut te dire aussi que je

ne suis plus un _cul-goudronné_, une manière de _gouin_. On me prend

ici, soit dit entre toi et moi, pour une façon de _monsieur_, une moitié

ou un quartier de noblesse de Basse-Bretagne, enfin.

--Tu plaisantes?

--Non, foi de Dieu! Et je te dirai même, à toi, pour que ça n'aille pas

plus loin, entends-tu, que toute la négraille m'appelle _Monsieur le

Marquis_, gros comme un boulet de trente-six.

--M. le _marquis_, allons donc! Pas possible.

--Puisque je te le dis, c'est possible, j'espère? Tu sens bien que je me

fiche de ça comme de nager avec un aviron sans pelle; mais c'est égal,

cela prouve qu'on ne me prend plus pour un matelot _rahuché_; et je

n'sais pas, mais ça fait toujours plaisir, quoi!

Il fut convenu, entre le _marquis_ de Livonnière et moi, que chacun

irait de son bord, et ferait, à sa manière, autant de conquêtes qu'il

pourrait, en moissonnant dans les rangs de la société au milieu desquels

il jugerait le plus convenable de choisir ses victimes. Mon ami eut soin

de me répéter, avant de me quitter, qu'à quelque heure du jour ou de la

nuit que je me présentasse dans sa _sultanerie_, le muet ou la muette

préposée à la surveillance de sa demi-douzaine de femmes, aurait ordre

de me recevoir comme lui-même, et de commander branle-bas _général de

combat_ dans la maison, pour me faire honneur; puis il ajouta: Si je

ne suis pas là quand tu viendras, et que ces citoyennes ne soient pas

aimables au plus _haut degré de l'horizon_ avec toi, tu n'auras qu'à

me le dire, et le bout de garcette que v'là leur apprendra de

l'_aimabilité_ que de reste. Adieu, le _pacha Ivon, marquis de

Livonnière_, sera toujours plus ton ami que celui de toutes les

_béguines_ et de tous les _petits-nez au vent_ qu'il y a sous la tente

de gaillard d'arrière du père éternel. Je te salue.

11.

PRISE DE LA MARTINIQUE.

Double confidence de Léonard et d'Ivon.--Leurs amours à la

Basse-Terre.--Reddition de la Martinique.--Léonard retrouve son

frère.--Négoce.

Il ne fallut que très peu de jours pour dégoûter mon matelot Livonnière

des voluptés orientales qu'il s'était promises. Je m'attendais à ce

retour: et ce fut aussi sans surprise que je le vis revenir à moi

tout-à-fait désillusionné. Sa contenance, en m'abordant, était un

peu timide, embarrassée même, et, malgré le ton d'indifférence et de

brusquerie sous lequel il essayait de me cacher la gêne intérieure qu'il

éprouvait, je devinai tout ce que l'aveu qu'il voulait me faire avait de

pénible pour lui, et en même temps de favorable à mes intentions.

Je le laissai venir, parce que mon plan était de profiter de la première

circonstance où je le verrais faiblir avec moi.

--Sais-tu bien, Léonard, que c'est un pays un peu embêtant que la

Guadeloupe?

--Mais à peu près comme toutes les autres colonies, je pense.

--Ma foi, non: c'est cent fois pire que la Martinique.

--Cependant, ici, il ne manque pas plus qu'à St-Pierre, de bon vin, de

bon tafia, de bon _sangaris_.

--Ah! c'est vrai, ça. Les Basses-Terriens font même mieux le _sangris_

que les _Martiniquins_, parce qu'ils y mettent plus de madère et moins

de _râpure_ de noix-muscade. Je n'aime pas la noix-muscade.

Je repris:--Et les femmes? Je ne vois pas qu'à la Martinique elles

soient plus séduisantes....

--Oh! les femmes! c'est différent; sans savoir ce qu'elles valent ou

ne valent pas à la Martinique, j'en donnerais douze d'ici pour une de

St-Pierre.

--Est-ce que tu aurais lieu déjà de te repentir?...

--Pas précisément: c'est une idée que j'ai eue comme ça, par la raison

que je m'embête, et tu sais bien que quand on s'embête, on enverrait

tout le monde du bord du diable.

Je sentis, à cet endroit de l'entretien, qu'il fallait aider l'aveu de

mon interlocuteur et le lui arracher en lui donnant moi-même l'exemple

de la confiance. Je continuai:

--Quant à moi, si tu n'as pas à te plaindre de tes _sultanes_ de la rue

du Gouvernement, je n'ai pas les mêmes motifs de satisfaction dans mes

amours.

--Te serait-il arrivé _quéque_ chose, mon matelot? Voyons, dis-moi ça;

car le premier gredin ou la première sa....

--Non, non, ne te fâche pas si vite; tout est terminé....

--Quoi! tout? il y a donc eu _quéque_ chose?

--Une bagatelle. Tu sais bien que j'ai été passer quelques jours à

la Pointe-à-Pitre. Eh bien! là, j'ai fait la connaissance d'une jolie

Provençale, qui passait pour être mariée à une espèce de _banian_, à un

petit blanc enfin.

--Eh bien! après? Va donc de l'avant.

--Après, j'ai suborné la femme.

--C'est bon ça. Et après?

--Après, j'ai prêté de l'argent au mari.

--C'est pas trop mal encore, si cet homme-là avait des besoins; et puis

ça se paie toujours ces choses-là, tu sais bien?

--Quand je n'ai plus voulu de la femme, j'ai redemandé mon argent au

mari, parce qu'il avait l'air de vouloir me _mécaniser_.

--Qu'a-t-il dit, ce mari?

--Il a pris une poignée de balles de sa poche, en médisant que c'était

avec cette monnaie-là qu'il payait ses dettes.

--Et tu as pris sa monnaie?

--Ah! mais je te demande un peu. Nous avons été régler nos comptes dans

un petit champ de café, auprès des Abîmes.

--Mais tu lui as cassé les reins auparavant, par précaution, j'espère

bien?

--Non, après.

--Imbécile! et je n'étais pas là!.... Est-il donc possible!... (Ici,

Livonnière s'arracha une poignée de cheveux.) Je poursuivis:

--A dix pas, j'ai essuyé d'abord son feu. De mon premier coup, je lui ai

cassé la hanche.

--Bien! v'là qui n'est pas trop mal.

--Et il m'a fallu ensuite, par dessus le marché, l'emporter sur mon dos

chez sa femme.

--Est-il mort, le bougre de gueux?

--Je n'en sais rien. A présent ce n'est plus mon affaire.

--Et la femme, qu'a-t-elle dit, la coquine, en te voyant ramener son

mâle, sans être tout à fait _stourbe_?

--Elle s'est écriée: «Ah! c'est bien gentil de votre part, monsieur

Léonard, d'avoir arrangé mon mari de cette façon! Jamais je n'aurais cru

ça de vous. Allez, vous n'êtes qu'un méchant.»

--Quelle abominable _immoralisation_ il y a ici, mon ami!... Et c'est

donc comme ça que tu te bats toujours sans moi! Tu mériterais bien,

failli chien que tu es, que.....Mais _c'est pas l'embarras_, je me suis

aussi fichu une peignée _là où ce_ que tu n'étais pas.

Les confidences allaient donc venir après l'aveu de l'accident qui

m'était effectivement arrivé à la Pointe-à-Pitre. J'écoutai.

--Imagine-toi, Léonard, que j'ai été invité à dîner chez une autorité

quelconque, un juge, un certain je ne sais pas quoi de ce calibre enfin.

Tout ce que je sais, c'est que la société était solidement bien choisie.

Comme je décrottais proprement les légumes et le madère, et que je

ne parlais pas encore, la dame de la case, pour me faire entamer la

conversation, me dit: «Eh bien! monsieur Livonnière, vous ne dites rien

à votre jolie voisine?»--Je regarde c'te voisine, et c'était une vieille

carcasse peinte en rouge, et tout _illuminée_ de diamans, avec des

chaînes de haubans en or sur son _sousbastement_. La propriétaire de la

maison, qui m'ennuyait déjà assez proprement comme ça, revient encore

en double sur moi: «Eh! me _redit_-elle, que pensez-vous donc de

cette _petite corvette_, capitaine?»--Ah! que je me dis, tiens bon,

Ives-Marie, v'là qu'il te faut _leurs envoyer_ un compliment bien

_espalmé_. Ma foi, que je réponds, _je dis que si j'avais une petite

corvette comme ça, je la f...... bien à la côte pour avoir son

gréement..._ Tu ris, gaudichon! Est-ce qu'il n'était pas bien tapé, ce

compliment-là?

--Si, au contraire. Et que répondirent la maîtresse et la corvette?

--Rien du tout. Personne ne parla plus, et ils mangèrent le dîner comme

de vrais malhonnêtes, sans envoyer une seule parole. Mais ce n'est pas

le tout; un capitaine de barque ou de corsaire, qui se trouvait là, se

met, après avoir dîné, à barbouiller, sur un portefeuille rouge qu'il

avait dans sa poche, quelques lignées, et puis il me dit: Lisez.

J'aurais donné la moitié de mes parts de prise pour savoir lire. Je

retourne le petit portefeuille du mauvais bord, et il se met à rire. Eh

bien, Jean-fesse, que je lui dis, je saurai ce qu'il y a là-dessus Et

me v'là à _déralinguer_ la feuille de papier _où ce qu'il m'avait

grignotté_ quéque chose, et à l'arrimer dans ma poche. C'était, j'en

suis sur, une insulte. Mon particulier m'avait l'air de ne pas être

content, et en recrochant son portefeuille dans ma main, il me dit: Un

_marquis_ qui ne sait pas lire!

--Ce _marquis_-là, s'il ne sait pas lire, saura bien t'écrire son nom,

_que je lui_ réponds dans le porte-voix de l'oreille.

--Et où m'écriras-tu, mon nom?

--Sur ta peau de nègre de Guinée, et en rouge, canaille! Sors seulement

avec moi.

Il sortit tout de suite. «Ce n'est pas ça, je lui dis, une fois sous

les tamariniers: tu es matelot et moi aussi, il faut nous _poillier_ en

vrais matelots. J'ai dans mon _séraye_ deux harpons à marsouin; c'est

avec une de ces plumes-là que je veux t'écrire mon nom, et tu sais bien

sur quoi.»

Aussitôt dit, aussitôt fait: c'était auprès de la porte du fort

Richepanse. La sentinelle nous voyait nous taper au clair de lune.

En deux coups de temps, je pique, sous l'aileron, mon porteur de

portefeuille, avec mon harpon à bascule, que par parenthèse je n'ai pas

pu retirer de son cadavre.... Dis donc, Léonard, il paraît que mon nom

s'écrit tout d'une seule lettre, car je ne lui ai donné qu'un coup, et

l'affaire a été faite.

--Est-il mort?

--Comme de raison. C'était le plus court parti pour lui, et il a été

bien heureux; car je l'aurais fait traîner en longueur et bouillir comme

une chaudière à soupe: un coup de harpon tous les mois; c'était mon

idée.

--Eh bien! nous voilà frais maintenant! Nous allons devenir la peste et

l'effroi de la colonie. Mais au moins, du côté de tes femelles, tu n'as

pas eu de désagrément?

--Pas trop précisément; mais ça ne sait rien dire ni rien faire; _c'est_

pas de bonnes filles enfin. Quand j'ai voulu, le premier jour, les faire

se ranger à table, ça s'est mis à manger du _calalou_ et de la farine

de manioc, avec des doigts qui étaient longs comme des fourchettes; et

puis, vois-tu, c'est trop paresseux dans la journée.

--Ainsi donc, tu ne les garderas plus long-temps?

--Ce n'est pas ce qu'elles se sont mis sous le toupet cependant. Hier,

cette grande effilée, qui s'appelle _Ignorée_ et qui est fichue comme

une flèche de cacatois, a voulu me jeter un sort.

--Comment, un sort?

--Oui, elle a fait des _piaies_. Tu ne sais pas ce que c'est que des

_piaies_? Les _piaies_, vois-tu, c'est une chambre toute pavoisée de

pavillons noirs, avec des têtes de morts, et des larmes en étamine

blanche par-dessus. Quand on est là-dedans, la _mal-blanchie_, qui

veut vous donner un charme, vous envoie sur vous un tas d'herbages

_miraculeux_, et puis elle prie le diable que vous ne puissiez

pas mettre tant seulement un pied en dehors de la colonie sans sa

permission; et la _piaie_ est faite.

--Et tu crois à ce sortilège?

--Moi! pas plus qu'à la vertu du derrière de la mule du pape. Mais tout

d'même, je serais bien aise d'appareiller de la colonie, pour n'avoir

pas l'air d'être consigné au cotillon de ces gueuses-là par l'ordre d'un

morceau d'herbe et par la vertu d'une de leurs _macaqueries_.

Je vis que le moment de frapper le grand coup était arrivé. Je me gardai

bien de le laisser passer.

--A te dire vrai, mon matelot, je ne serais pas fâché, pour ma part, de

quitter la Guadeloupe.

--Ni moi non plus. Et puis tous ces négrillons ne se sont-ils pas mis

dans la boule de me traiter de _Marquis_? et ça ne me va pas. J'ai

bien voulu, pour _la frime_, passer pour noble, mais pour marquis,

doucement....

--Filons d'ici.

--Et comment filer? L'île est bloquée, et _fièrement_ même. _Le Requin_

est désarmé. Comment voudrais-tu mettre à la mer?

--Oh! si ce n'est que ça, j'ai mon affaire. Il y a trois grands coquins

de nègres qui sont désertés de la Dominique, et qui, se trouvant libres

ici, meurent de faim, parce que personne ne veut les employer. En

achetant une pirogue, et en leur donnant quelques doublons, il nous

conduiront à la Martinique, avec d'autant plus de sûreté, que les

croiseurs ne verront pas notre _bonboat_, caché presque entre deux

eaux....

--C'est toi qui as trouvé cela tout seul, et tu veux m'amener avec toi?

--Mais pourquoi pas?

--Ah! ça, la supériorité a donc changé de bord, et tu as hissé, à ce

qu'il me paraît, le guidon de commandement à ton grand mât?

--Mais, matelot, ce n'est pas pour te commander que je te propose de

prendre une résolution avantageuse à tous deux. Il ne s'agit pas ici de

savoir qui commandera de toi ou de moi, mais bien de décider si mon avis

est bon ou s'il est mauvais.

--Puisque c'est ainsi, je ne pars pas. Il n'y a pas long-temps que je

t'ai sauvé à Roscoff de dessous les jupons d'une femme, et à présent

c'est toi qui voudrais me faire gouverner à ton commandement! Non, mille

noms de Dieu! non, il ne sera pas dit qu'une _mateluche_ de six mois

de service a passé, d'un jour à l'autre, au vent à moi; et si je ne

respectais pas ta famille....

--Mais, mon Dieu, ne te fâche pas pour cela; car, après tout, sais-tu

bien que si je ne suis pas marin comme toi, il n'est pas nécessaire

d'avoir battu la mer pendant vingt ans pour savoir repousser une

insulte!... Mon idée ne te va pas, tant pis; n'en parlons plus. Mon

intention était de te laisser le commandement de la pirogue, et de jouer

un tour aux Anglais, en passant à leur barbe, sans être aperçus d'eux.

Ce trajet était dangereux dans une embarcation aussi légère et aussi

difficile à bien conduire que celle qu'avec tant de peine je suis

parvenu à me procurer; mais comme tu es un vieux loup de mer, j'aurais

été en Cochinchine avec toi dans une yole.

--Tu crois donc que c'est la peur qui me fait caler? Ne va pas te mettre

ça dans le toupet, au moins; et pour te prouver que je ne tiens pas

plus à ma peau que tu ne tiens toi-même à la tienne, c'est moi qui veux

partir à présent dans ta nom de Dieu de pirogue...

La perspective du commandement et des périls venait de désarmer la

colère de mon compagnon et de faire évanouir sa susceptibilité.

Le soir, notre pirogue était prête à nous recevoir, avec mes trois

nègres, quelques effets très-légers et une demi-douzaine de bouteilles

de tafia. Nous partîmes.

Le Négrier, Vol. III Aventures de mer · 第 4 / 5 段