j'étais allongé côte à côte contre lui, et sur le dos; car dans ces
sortes d'embarcations, c'est dans cette posture qu'il faut se tenir
pendant les plus longs trajets, sans se donner le moindre mouvement, de
peur de faire chavirer la barque en lui faisant perdre l'équilibre. Une
misaine, claire comme de la gaze et grande comme un mouchoir, faisait
glisser sur la mer, un peu agitée, notre pirogue de quinze pieds sur
deux de largeur, et calant tout au plus sept à huit pouces d'eau. Notre
existence était entre les mains des trois nègres. Nous crûmes nous
apercevoir, une ou deux fois, qu'ils cherchaient à faire sombrer
l'embarcation et à nous noyer pour s'emparer ensuite des doublons dont
ils nous savaient porteurs. Ennuyé de les surveiller, sans leur avoir
fait connaître ce qu'ils risqueraient à nous jouer un mauvais tour, je
tire de dessous mon gilet deux pistolets, en disant à mes lurons: «Le
premier qui fait un mouvement sans mon commandement, je lui fais sauter
la tête!» Livonnière, au même moment, place un de ses pistolets sous le
menton du patron qui, de peur, se jette à la mer et disparaît. Les
deux autres noirs lèvent leurs mains jointes au ciel, en implorant leur
pardon. Livonnière monte le gouvernail de la pirogue, que le patron ne
gouvernait auparavant qu'avec sa pagaie: il s'empare de la barre, et
nous naviguons plus tranquilles, mais sans cesser néanmoins d'avoir les
yeux sur notre équipage, et sans quitter nos pistolets. Quelques lames
embarquaient çà et là à bord, par la faute du timonier, plus habitué à
gouverner un grand navire qu'une pirogue. Mais enfin nous fûmes assez
favorisés pour passer sans danger non loin des louvoyeurs anglais,
et pour débarquer, la seconde nuit de notre départ, sur le rivage du
Macouba, un des quartiers de la Martinique.
En mettant pied à terre sous la lame du bord de la mer qui venait de
passer par dessus notre pirogue, nous nous vîmes entourés de gendarmes
et de douaniers.
--Qui êtes-vous, messieurs? nous demande un des chefs de la brigade.
--Deux officiers du corsaire _le Requin_.
--Ah! du corsaire à Doublon, qui a fait une si belle prise?
--Oui, gendarmes.
--D'où venez-vous, messieurs?
--De la Basse-Terre, malgré les Anglais.
--Et à qui appartient cette pirogue?
--A moi, répondis-je, sans hésiter.
--Et ces deux nègres?
--A moi aussi.
Les nègres voulurent répondre, et me contester en vain mon nouveau droit
de propriété sur eux. Livonnière ne se tenait pas d'aise. Un habitant
s'approcha.
--Pardieu, messieurs, vous avez là deux beaux gaillards et qui ne
doivent pas vous servir à grand'chose, à vous marins.
--Aussi cherchons-nous à nous en défaire.
--Non, non, criaient mes deux nègres; _vous pas maîte nous, vous pas
maîte nous! Nous pas tini maîte, nous libes_.
A ces mots, je prends la rigoise que l'habitant tenait dans sa main, et
j'eus bientôt, sinon assuré mon droit de possession, empêché du moins
qu'on ne me le contestât.
Vous disiez donc, M. le capitaine, que vous vouliez vous défaire de ces
deux drôles? Combien les faites-vous?
--Quarante onces la paire.
--Je vous en donne trente, et une moide à chacun de ces messieurs (en
montrant les gendarmes et les douaniers).
--C'est une affaire faite, M. l'habitant.
Nous couchâmes dans l'habitation de notre acheteur, qui régla notre
compte, et nous fit transporter le lendemain à Saint-Pierre. Mon matelot
Livonnière, surpris de la présence d'esprit avec laquelle j'avais mené
cette affaire, du développement inattendu qu'il avait admiré dans mes
facultés, ne se lassait pas de me répéter avec une sorte de respect,
pour cette fois: _il faut que le ciel, Léonard, t'ait moulé tout exprès
pour être marchand de nègres_.
--La volonté de Dieu soit faite en toutes choses!
Pendant notre séjour à la Guadeloupe, de grands événemens s'étaient
passés à la Martinique. L'île, étroitement bloquée par l'escadre
anglaise, était sur le point de succomber, dépourvue à peu près de
vivres et de munitions, et abandonnée par sa métropole.
Les ennemis, débarqués au vent, assiégeaient avec des forces supérieures
le fort Desaix, dans lequel la garnison et les marins s'étaient
réfugiés. C'était en vain que le brave commandant du brick _le Cygne_
avait écrasé des péniches anglaises devant Saint-Pierre, et avait mis le
feu à son navire. C'était en vain aussi que l'intrépide Trobriand avait
fait sauter la frégate _l'Amphitrite_ dans le carénage, et qu'il s'était
renfermé avec son équipage dans le fort Desaix, où il trouva la mort
sous un éclat d'obus: les vigoureuses sorties de la petite garnison
attaquée par la fièvre jaune, les efforts des habitans affamés, et le
dévouement de la population, tout fut inutile, et il fallut céder à la
disette et au nombre. L'amiral anglais, trop certain de sa réussite
et trop bien instruit de la position des Martiniquais, louvoyait à
demi-portée de canon de l'île, en faisant suspendre des queues de
morue à la drisse de son pavillon, comme pour annoncer ironiquement aux
assiégés que c'était par la famine qu'il parviendrait à les réduire.
L'île se rendit, la garnison capitula. Mais ce ne fut pas sans nous être
vaillamment employés sur les batteries des côtes, que Livonnière et moi
nous vîmes le pavillon anglais flotter sur le Petit-Fort et sur le fort
Bellevue de Saint-Pierre. Il semblait, à nous voir servir jour et nuit
les pièces de ces batteries, et pointer les canons sur les navires
du blocus, que nous voulussions échapper, en nous faisant tuer, à la
douleur de voir les couleurs anglaises se déployer sur une terre que
nous ne pouvions plus défendre. Les habitans nous surent gré de notre
dévouement, et nous devînmes l'objet de la bienveillance générale.
Arrivé à Saint-Pierre au moment où la garnison venait de se renfermer
dans le fort Desaix, j'avais entendu plusieurs créoles s'étonner, en
me voyant, de la ressemblance frappante que j'avais avec un officier de
marine de _l'Amphitrite_, dont personne ne pouvait me dire le nom. Cette
circonstance piqua ma curiosité, et, après la reddition du fort, j'allai
au Fort-Royal pour satisfaire cette curiosité, et le vague pressentiment
qui m'occupait. Je vous laisse à penser quel fut mon bonheur lorsque,
dans cet officier, dont on avait remarqué avec raison la ressemblance
frappante avec moi, je reconnus mon frère! Je n'essaierai pas ici de
peindre la surprise que nous éprouvâmes à nous rencontrer si loin de
notre pays et dans une telle conjoncture. Notre joie mutuelle ne fut
troublée que par une circonstance pénible: au bras d'Auguste je vis un
crêpe; je lui demandai si c'était le deuil de son brave commandant qu'il
portait; des larmes, dont je tremblais de deviner la cause, furent sa
réponse. Parle, m'écriai-je, est-ce ma mère que nous avons perdue?
--Non, Léonard, me dit Auguste, mais nous n'avons plus de père... Je
l'avoue ici, mais malgré la tendresse que j'avais toujours eue pour
l'auteur de mes jours, il me semble que j'aurais reçu avec plus de
douleur la nouvelle de la perte de ma mère. Est-ce un sentiment naturel
à tous les fils, que celui qui leur fait avoir une tendresse plus vive
pour leur mère, que pour leur père, ou bien ce sentiment de préférence
se développe-t-il seulement à la mer chez les jeunes marins, lorsque,
privés des soins affectueux dont chez eux ils étaient l'objet, ils se
trouvent plus à même d'apprécier cette tendresse délicate qu'une mère a
toujours pour ses enfans, et surtout pour ses garçons? Je ne sais,
mais j'ai rencontré dans ma vie bien peu de jeunes marins qui ne se
rappelassent avec attendrissement _leur bonne femme de mère_.
Je passai quelque temps avec mon frère, et, dans ce peu de jours, j'eus
lieu d'apprécier encore mieux que je n'avais pu le faire dans notre
enfance, tout ce qu'il y avait de différence entre nous, et non en ma
faveur. Auguste était devenu un modèle à proposer aux officiers de la
marine militaire. Brave, actif, studieux, distingué, juste avec ses
inférieurs, adoré de ses camarades, estimé de ses chefs, il était
parvenu, très-jeune, au grade d'enseigne de vaisseau, après deux
croisières dans lesquelles il s'était fait remarquer sur une de nos
frégates. A bord de _l'Amphitrite_, le commandant l'avait nommé officier
de route, et l'avait chargé du soin des montres marines. Dieu! que
j'étais fier de me promener à la Martinique bras dessus bras dessous
et côte à côte avec mon frère! Qu'il était bien avec sa tournure vive,
dégagée, son collet rouge brodé, et cet habit brillant qui prenait si
élégamment sa taille svelte et élevée! Tout le monde trouvait en nous
une ressemblance étonnante; mais une femme du bon ton ne s'y serait pas
trompée, bien certainement. Auguste avait dans la figure quelque chose
de doux et de réservé. Moi, j'avais dans le regard quelque chose de
vague et d'audacieux, et, toujours libre dans mes vétemens comme dans
mes idées et mes actions, je ne portais jamais qu'une veste de nankin ou
de basin, une cravate noire négligemment jetée sur mon cou et nouée
sur ma poitrine. Un large chapeau de paille, tombant sur mes épaules,
couvrait tout cela, et je ne voulais pas d'autre toilette. Les filles de
couleur de Saint-Pierre, en nous voyant passer, caractérisaient bien au
reste, d'un seul mot, la différence qu'on remarquait entre Auguste et
moi: _Ça jimeau bien vinu_, disaient-elles en parlant d'Auguste, _ça
jimeau gâte la paire_ (Celui qui gâtai la _paire_, qui dépareillait le
couple des deux jumeaux, c'était de moi qu'elles voulaient alors parler).
Les troupes qui avaient capitulé devaient être transportées en France
sur les navires anglais. Mon frère suivit ses compagnons d'armes. Il
lui fut impossible de me décider à partir avec lui. Je pressentais, et
Livonnière avait soin de me faire entrevoir que les colonies étaient
un théâtre bien meilleur que l'Europe, pour les marins un peu enclins à
faire leur fortune par des coups hardis. Je dis à Auguste: «Poursuis
ta carrière comme tu l'as commencée. Moi, je ne suis pas fait pour être
amiral; je reste ici pour me pousser, si je peux. Dis bien à notre
bonne mère... Eh bien! pourquoi pleures-tu ainsi, mon pauvre frère?...»
Auguste fondait en larmes.
--Je crains, Léonard, que tu ne périsses misérable...--Allons donc, M.
Auguste, reprit Livonnière, témoin de nos adieux; Léonard misérable
tant que je vivrai! Jamais, voyez-vous, et moi je suis un homme éternel.
Allez donner de nos nouvelles en France; vous y direz que je me porte
bien et votre frère semblablement.
Mon frère nous embrassa comme si c'était pour la dernière fois. Je
lui répétais, plein d'espoir dans notre commun avenir: _Nous nous
reverrons_, et lui me répondait toujours: Je tremble que tu ne périsses
misérable. Il partit, me laissant comme un gage de son attachement, deux
beaux chiens que son commandant avait ramenés de Cherbourg et qu'il lui
avait donnés en mourant. _Nous nous reverrons! nous nous reverrons!_ lui
criai-je en le quittant.... Nous nous revîmes en effet....
Nos parts de prise du _Requin_ nous avaient été payées à la Guadeloupe,
et elles n'avaient pas été plus loin. Quelques jours nous avaient
suffi, pour nous débarrasser du soin d'administrer nos fonds. Après la
reddition de la Martinique et le départ de mon frère, il nous fallut
enfin vivre d'un peu d'industrie, ne pouvant plus faire la course et
trouver à grapiller sur mer. Nous nous logeâmes, mon matelot et moi,
dans une petite maison sur le Bord-de-Mer, au quartier que l'on nomme
le Figuier. Livonnière suspendit un hamac dans notre domicile, ce fut
là tout son ménage. Un petit lit de sangle composa mon ameublement. Nous
nous mîmes à fumer et à boire toute la journée, en réfléchissant aux
moyens illicites de nous faire un peu d'argent; car remarquez bien que
lorsque les marins se trouvent dépaysés à terre, c'est toujours loin
des procédés vulgaires et des choses permises qu'ils cherchent des
expédiens, tant ils sont habitués sur mer à vaincre ingénieusement tous
les obstacles qu'ils rencontrent sur leur périlleuse route!
Pour entrer en matière et signaler avec quelque éclat notre début
dans la profession du négoce, nous achetâmes à crédit vingt barils de
salaison, dont nous sûmes en faire vingt-cinq, au moyen d'un remaniement
nocturne. Ce dédoublement de barils dura quelque temps; mais les
profits, quelque considérables qu'ils fussent, ne suffisaient cependant
pas encore à nos dépenses, et nous aimions mieux voler un peu plus la
pratique que de faire des dettes. Notre fierté y trouvait mieux son
compte.
Livonnière, en cherchant bien, trouva un procédé plus certain et plus
prompt que le commerce, pour gagner vingt pour cent, et cela, en nous
donnant moins de peine qu'en remaniant du porc et du boeuf salés.
Son expédient était tout simple et son calcul fort juste.
Dans ce temps-là, le Gouvernement faisait couper en quatre parties
ciselées les gourdes espagnoles répandues dans la colonie; chaque
quart de gourde se nommait un _mocau_; et par l'effet de cette section
monétaire, les quatre pièces ainsi détachées de la gourde composaient
une monnaie qui restait dans le pays, par la difficulté qu'on aurait eue
à la faire circuler ailleurs pour sa valeur nominale.
--J'ai un fameux poinçon, me dit Livonnière, avec lequel, au lieu de
couper la gourde en quatre, comme on fait au Gouvernement, nous la
couperons en cinq; et cette nuit, si j'ai bien compté dans ma tête
et sur mes doigts, j'ai trouvé que ça nous ferait vingt pour cent de
_rabio_ (de profit).
--Mais y as-tu bien songé? ce sera faire de la fausse monnaie! Et si on
nous pend?
--Nous n'en ferons plus alors, et nous n'aurons même plus besoin d'en
faire, c'te bêtise! Et puis, d'une manière ou d'autre, il faut que nous
fassions la guerre à l'Anglais. En prison d'Angleterre nous avons passé
des faux pounds; ici nous fabriquerons des faux mocaux à la barbe du
Gouvernement. Chaque pays, chaque mode. Voilà tout.
--Allons, va donc pour les faux mocaux!
Et nous voilà en train de faire avec chaque gourde ronde, cinq beaux
quarts de gourde; bientôt nous exerçâmes un nègre, que nous avions loué
à la semaine, à poinçonner pour notre compte. Cette idée-là m'avait été
inspirée par la prévoyance des dangers que nous courions; car j'avais
l'intention, si le malheur voulait que nous vinssions à être découverts,
de tout mettre sur le dos de l'esclave, et de le livrer à la sévérité du
gouvernement, pour nous épargner la potence, et nous donner le temps
de lever le pied. Nous fûmes plus heureux que sages, et nos quarts de
gourde allèrent tranquillement leur train.
12.
MORT D'IVON
Les rafraîchissans.--La confession.--Mort d'Ivon.
Les excès auquels se livrait mon pauvre associé en fausse monnaie,
et les fatigues qu'il avait essuyées pendant le siège de l'île, me
faisaient prévoir que bientôt il paierait cher et son intempérance et
son dévouement. Livonnière changeait à vue d'oeil. Ce n'était plus cet
homme si robuste, si riche de santé et chez lequel, pour ainsi dire,
l'excédant de la vie cherchait à se dépenser avec prodigalité. Je voyais
son énergie morale s'affaiblir avec ses facultés physiques. Le climat
des Antilles enfin avait dévoré prématurément cette existence que
les veilles et les excès semblaient en Europe avoir plutôt affermie
qu'altérée. C'est en vain que j'avais voulu employer l'empire que
je croyais avoir conquis sur mon ami, pour l'empêcher de se livrer à
l'incontinence, au sein de laquelle il cherchait des distractions: quand
je m'efforçais de lui prouver tout le mal qu'il se faisait en buvant de
l'eau-de-vie à peu près comme auparavant il aurait bu de la bière, il
opposait à mes remontrances une raison qu'il croyait fort concluante,
parce qu'il la puisait dans l'observation assez fausse d'un fait qui
n'avait frappé que ses yeux: «J'ai vu, me disait-il, des matelots boire
plus d'eau-de-vie qu'ils n'en pouvaient jauger; et quand ils étaient
ivres-morts, on les mettait dans du fumier. Sais-tu pourquoi? C'était
pour les réchauffer, attendu que le trop plein d'eau-de-vie leur avait
glacé l'estomac. Ainsi tu vois donc bien qu'un _coup de croc_, loin
d'échauffer un homme, le rafraîchit, puisque, s'il en buvait trop,
il mourrait de froidure. On voit aisément que tu n'es pas fort sur la
médecine. La seule chose que je craigne, c'est de trop me rafraîchir.
Une dyssenterie aiguë vint encore raffermir l'opinion erronée de
Livonnière. Aux premières atteintes du mal, il s'accusa d'avoir trop
pris de rafraîchissemens. «Ah! je sens bien, me dit-il, qu'un médecin
aura besoin de me _nettoyer la cale_. Il se passe là, dans mon individu,
quelque chose qui n'est pas dans l'ordre du service.»
Il se coucha; mais, toujours fidèle à ses longues et dures habitudes,
il ne voulut jamais consentir, malgré mes prières, à entrer dans un lit.
«C'est dans un hamac, répétait-il, qu'un matelot doit _avaler sa gaffe_.
Si je viens à avoir la mine d'aller faire ma révérence au père éternel,
rappelle-toi bien, Léonard, que c'est dans ce hamac-là que je veux taper
de l'oeil jusqu'à la résurrection, des boutons de guêtres.»
Le lendemain, l'état du malheureux ne laissait plus le moindre espoir.
Les douleurs qu'il éprouvait étaient intolérables, et il riait cependant
encore dans l'intervalle de ses cruelles angoisses. "Ah! mon ami, me
dit-il, je crois qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe."
Je cherchai à l'abuser encore sur la gravité de sa position.
--Non, non, je sens bien ce que je sens. Il faut remettre, je te dis, un
peu d'huile dans cette lampe qui s'éteint. Va me chercher un prêtre et
un coup d'eau-de-vie; mais un bon.
--Un bon prêtre?
--Eh non! Un bon coup d'eau-devie; car un prêtre est toujours assez bon
tel qu'il est, pourvu qu'il sache bien graisser la paire de bottes d'un
mourant.
Je sortis pour remplir les dernières volontés de mon infortuné camarade;
mais je ne pus m'empêcher de faire de pénibles réflexions sur son
affaiblissement intellectuel et sur les scrupules religieux qui lui
venaient si tard. Depuis long-temps je ne m'étais que trop aperçu du
changement qui s'opérait dans l'esprit d'Ivon. Le séjour des Antilles
avait usé cette organisation trop forte pour n'être pas violemment
attaquée par ces influences délétères qui, sous le ciel des tropiques,
semblent ne dédaigner que les complexions arides et les tempéramens
débiles.
Je revins auprès du hamac de mon malade avec un prêtre, et aussi, il
faut bien le dire, avec un flacon d'eau-de-vie.
La vue du pasteur tolérant qui m'accompagnait sembla contenter le
moribond. Le prêtre reçut avec bonté une confession qui dut pourtant
lui paraître aussi nouvelle qu'elle fut laconique. «Je n'ai rien à vous
dire, mon père, sinon que je n'ai ni assassiné, ni volé sur le grand
chemin.» Tels furent les aveux qu'Ivon crut devoir faire au ministre
des autels, avant de se présenter au tribunal de Dieu. Le pasteur en fut
satisfait et n'exigea rien de plus; car aux colonies la religion prend
rarement, pour paraître plus pure, les formes austères et inexorables
sous lesquelles on la fait apparaître si souvent, en France, au lit des
agonisans.
«A présent que j'ai avalé l'affaire du prêtre, dit le pénitent, au tour
du coup d'eau-de-vie! C'est mon viatique, à moi.»
J'hésitais à exécuter la volonté d'Ivon, en regardant le curé et le
médecin qui venait d'entrer.
Celui-ci me fit signe que je pouvais satisfaire les désirs du malade.
Je vis alors que tout espoir était perdu. En approchant des lèvres
frémissantes du mourant le breuvage qu'il me demandait, je ne pus,
malgré mes efforts, lui cacher quelques larmes qu'il remarqua. Sa main
chercha la mienne, et sa bouche altérée fit bourdonner à mon oreille
ces mots qui me semblèrent sortir d'un tombeau: «Léonard..., mon bon...
Léonard.... Adieu!.... Si jamais tu te trouves... dans le besoin,
souviens toi, souviens-toi bien... de la... manière... de faire...
des... mocaux.... Mon pauvre Léonard... Ah!...» Ivon n'était plus!
Ainsi, jusqu'au dernier moment, cet excellent homme, qui avait attaché
sa vie à la mienne, et qui me l'aurait sacrifiée pour m'arracher au
moindre péril ou pour m'éviter le chagrin le plus léger, veilla sur moi.
Son attachement confraternel lui avait fait, même au lit de mort, braver
ses nouveaux scrupules religieux, pour m'indiquer le moyen qui pouvait
me préserver de la misère. Il n'avait vu que moi, que son cher Léonard,
en expirant, et mon avenir avait été sa dernière pensée....
J'éprouvai après sa mort, pour la première fois, ce que c'est qu'une
douleur de l'âme et un déchirement du coeur. Quoique si jeune encore,
et malgré cette force qui me donnait tant de confiance dans mes propres
ressources, je sentais que je venais de perdre une partie de moi-même,
un ami que je ne remplacerais jamais. Je fus anéanti.
La nuit, on vit dans les rues de Saint-Pierre défiler un sombre cortège,
à la lueur des torches funèbres, et aux sons lamentables des cloches de
la paroisse du Mouillage. Deux marins, marchant lentement, portaient, à
la tête du convoi, un hamac, à l'extrémité duquel étaient suspendus
un sabre et une croix d'honneur. Une fosse, creusée à la Savane des
Pères-Blancs, reçut la dépouille du pauvre Ivon, et quelque peu de
terre, jetée à la hâte sur ses restes, me sépara à jamais de l'homme qui
m'aimait le plus au monde, de celui auprès duquel j'aurais voulu périr
dans un combat.
Oh! combien de fois, lorsque toute la ville était ensevelie dans le
sommeil, et que la nuit environnait la vaste et silencieuse Savane des
Pères-Blancs, j'allai seul sur cette tombe, me rappeler les jours passés
avec l'ami qu'elle recouvrait! Combien de fois, à l'approche du jour, je
quittai ces lieux, désespéré de n'avoir pu trouver sur ce cercueil une
seule pensée religieuse! Oh! que l'espoir de revoir mon malheureux Ivon
dans une autre vie aurait soulagé mon coeur! Mais rien, rien... là,
sur ce tombeau, pas une pensée consolante!... Je me sentais le plus
malheureux des hommes.
FIN DU TOME TROISIÈME.
TABLE
DU TROISIÈME VOLUME.
CHAPITRE 7. LA TRAVERSÉE.
CHAPITRE 8. L'ATTÉRISSAGE.
CHAPITRE 9. COURSE DANS LES DÉBOUQUEMENS.
CHAPITRE 10. LES MULÂTRESSES.
CHAPITRE 11. PRISE DE LA MARTINIQUE.
CHAPITRE 12. MORT D'IVON.
FIN DE LA TABLE.
End of Project Gutenberg's Le Négrier, Vol. III, by Édouard Corbière