Une fois délivrés des soins qu'il nous avait fallu donner à l'expédition

du brick, il nous prit envie d'ouvrir les caisses que vous venions

d'extraire de la cale de notre capture. Dans l'une nous trouvâmes des

robes, des châles; dans l'autre des chapeaux de femme et des bonnets

montés; dans la troisième des ombrelles, et dans toutes, enfin, des

objets de mode. Notre désappointement fut grand; mais notre parti fut

bientôt pris, et tous nous nous égayâmes à l'idée d'avoir pour parts de

prises des chiffons, au moyen desquels nous pourrions bientôt faire des

conquêtes, moins précieuses, il est vrai, que celles après lesquelles

nous courions mais qui, une fois à terre, ne laisseraient cependant pas

que d'avoir leur mérite.

Un des officiers ne put résister au désir d'avoir de suite sa part du

butin. On alluma deux fanaux, et, séance tenante, le capitaine Doublon

nous fit la distribution de nos colifichets. «Tiens, dit un matelot

facétieux comme il s'en trouve à bord de tous les navires, si je me

_capelais_ ce chapeau sur la frimousse et cette robe de soie sur le

casaquin, ça ne m'irait peut-être pas si mal!»

Il n'en fallut pas davantage pour que tout l'équipage se trouvât

travesti en un clin d'oeil. Les avis les plus gais et les plus étranges

font vite fortune à bord, et l'exécution suit toujours de près les idées

originales ou burlesques.

C'était au reste un bon navire que _le Requin_. Au pied du grand mât se

trouvait sans cesse suspendue une touque _estropée_ remplie de tafia,

et sur le goulot de laquelle se collaient du matin au soir les lèvres

altérées de nos gens. Sur le capot de la chambre, une caisse de

cigarres était ouverte à tous les fumeurs; et le capitaine Doublon, pour

entretenir mieux encore la bonne humeur de son équipage, avait soin de

temps à autre de se faire monter sur le pont une vieille serinette sur

laquelle il nous jouait, d'une main infatigable, des contre danses qui

avaient dû faire sauter deux ou trois générations au moins.

Dieu! que la danse alla bon train quand nous nous fûmes tous _gréés_

en dames anglaises! Que de _flic flac, d'ailes de pigeon_ et _de

jetés battus_ ébranlèrent le pont trop étroit du _Requin_! Et les

rafraîchissemens donc! Il fallait voir avec quelle courtoisie et quelles

manières distinguées chaque danseur offrait un coup de tafia à sa

danseuse et avec quelle modestie celle-ci répondait à la politesse de

son cavalier!

Quand le jour vint éclairer les derniers incidens de cette scène

de folies, toutes les dames qui avaient fait les délices du bal se

trouvèrent ivres à ne pas se tenir. Elles rejetaient l'incertitude que

l'on remarquait dans leur démarche sur la fréquence des coups de roulis

et sur la rudesse de la mer, qui pourtant était bien la plus calme que

l'on pût voir. A les entendre, _le Requin_ roulait comme une barrique,

et le capitaine n'oubliait pas de se féliciter de la remarque, en

répétant: _Bon rouleur, bon marcheur!_

Notre Doublon, qui pendant le bal n'avait pas quitté le _tourne-broche_

de sa serinette, s'avisa, une fois la danse finie, de nous avertir qu'il

allait dire la prière. Ceux des gens de l'équipage qui avaient déjà

navigué avec lui s'approchèrent du capot de chambre, sur lequel

le capitaine s'était perché et se disposait à officier. Les autres

murmurèrent. «Qu'il aille se faire... avec son Angelus, dit Livonnière;

ce n'est pas à des matelots de faire le service des prêtres.»

Nonobstant ces dispositions impies, Doublon ordonna à son mousse de lui

apporter son _gagne-pain_. Le mousse lui monta un poignard, et alors,

le chapeau bas et les mains jointes sur le _gagne-pain_ en question,

il récita à voix haute ce qu'il appelait son _Pater_. Les assistans

répétèrent les derniers mots de cette prière, arrangée avec des

variantes pour la mer et à l'usage des corsaires:

«Notre père, qui n'êtes pas plus aux cieux que partout ailleurs, votre

nom soit sanctifié par ceux qui n'ont pas autre chose à faire; votre

volonté soit faite et la nôtre aussi. Donnez-nous aujourd'hui notre coup

de sacré-chien, et pardonnez-nous nos offenses, si vous le pouvez,

comme nous ne pardonnons pas à tous ceux qui nous ont offensés. Ne nous

induisez pas sous la volée d'un trois-ponts, mais délivrez-nous des

balles et des boulets. Ainsi soit-il! _Am_...»

Le petit mousse, déluré négrillon, s'avisa de prononcer, avant les

autres, le mot _Amen_.

«Non, sacré nom de D..., n'amène pas, mâtin!» lui crie Doublon.

Pour sa peine, le petit _Bosse-Debout_, qui avait voulu faire l'enfant

de choeur, reçut quinze coups de martinet, pour s'être trop pressé de

dire _Amen_, ou _Amène_. On eut soin de tourner le derrière du négrillon

du côté d'où l'on désirait que vînt la brise; et, pour être encore

plus sûr d'avoir du vent de cette partie, un mulâtre, qu'on appelait

_l'Homme-marié_, alla se frotter la tête sur le bout de la barre du

gouvernail; _le derrière d'un mousse et la tête d'un cornard_ étant,

disaient les matelots, les deux meilleurs procédés à employer pour faire

venir la brise.

«C'est un drôle de particulier, que notre capitaine, n'est-ce pas,

Léonard? me dit Livonnière, après avoir entendu Doublon réciter notre

_Pater-Noster_. Je n'aime pas beaucoup les prières, mais je n'aime pae

trop non plus qu'on se moque de celui qui est là-haut; car, on aura beau

faire, le Bon-Dieu ou le Diable, comme on voudra l'appeler, _n'est pas

moins_ notre patron de chaloupe à tous.»

J'approuvai la justesse des observations de mon ami; mais je ne pus

m'empêcher de trouver extraordinaire la réflexion très-pieuse et à coup

sûr fort inattendue de mon pauvre Ivon.

La fessée donnée à _Bosse-Debout_ commençait à produire son effet.

La brise fraîchissait à mesure que le soleil s'élevait au-dessus de

l'horizon. Nous avions fait du chemin depuis l'expédition de notre

prise, et, courant comme une souris le long du bord de dessous le vent

de la Guadeloupe, après avoir dépassé le canal des Saintes, le petit

_Requin_ se trouva le même jour, vers trois heures de l'après-midi,

entre Antigues et Montserrat. La chaleur était suffocante à cet instant

de la journée. L'homme de la barre veillait seul: fatigués de notre bal

de nuit, nous nous étions tous étendus à plat-ventre sur le pont. Le

mousse _Bosse-Debout_, chargé du soin de la cuisine, faisait bouillir le

large potage que nous devions manger à souper.

_Navire! navire!_ crie une voix aiguë, et la seule qui à bord eût ce

timbre perçant. C'était notre négrillon, qui, en allant de sa cuisine

à l'habitacle pour donner à goûter une cuillerée de soupe au timonier,

venait d'apercevoir un bâtiment dans nos eaux.

A ce cri, tous les dormeurs, ou plutôt les _dormeuses_, car nous

n'avions pas quitté nos travestissemens, se lèvent d'un seul coup,

raides sur leurs jarrets et les yeux au grand ouvert!...

Notre nouveau compagnon de route était gros, et il gagnait rondement

le _meilleur coureur de toutes les Antilles_. L'envie de lui jeter nos

vieux balais ne prit pas à notre capitaine, je vous en réponds bien.

--Je crois que nous sommes happés, dit Doublon; mais il me vient une

idée.

--Quelle idée?... Voyons donc, dites la vite cette idée!

--Prenez tous des parasols, et cachez-moi bien sous votré gorge, ou à

sa place, chacun votre _gagne-pain_ et un pistolet sous lé cotillon.

Passez-moi tous sous le vent et au vent, comme des belles dames sans

comparaison, et si vous avez un peu dé confiance en moi, mes bons amis,

jé vous en prie, faites-moi bien _les bégûles_.

--Les bégueules, et pourquoi ça?

--Faites les _bégûles_, je vous dis, tonnerre de Dieu! Qué diable, c'est

un ordre qué jé vous donne!

Mous suivîmes l'avis que nous donnait si impérieusement Doublon, et lui

se mit à faire grincer sa serinette; mais le frémissement de sa main

divisait pour cette fois fort inégalement la mesure et le mouvement des

airs qu'il nous avait joués la nuit.

Le gros navire, en s'approchant de nous, hissa pavillon anglais.

Nous arborâmes aussitôt un petit pavillon de même couleur.

C'était un bâtiment marchand, lourdement chargé, mais encore haut sur

l'eau, gréement bien peigné, mâture bien grattée. Il nous approchait

rondement. Nous tâtions déjà nos poignards; nos ombrelles s'agitaient

dans nos mains impatientes, et Doublon de nous répéter:

--Faites donc les _bégûles!_

La serinette allait toujours son train. Pour nous, malgré la difficulté

de notre position, nous pouffions de rire de nous voir avec nos figures

noires et nos gros cous couverts de sueur et de goudron, nous pavaner

sous nos parasols, et nous donner des airs de petites-maîtresses. L'un

de nous venait-il à négliger son rôle, vite Doublon, préoccupé,

nous répétait, en grinçant des dents et en faisant aussi grincer sa

serinette: «Faites donc les _bégûles_, tas dé grédins!»

Aussitôt que le navire se trouva par notre travers à nous ranger, notre

manoeuvre fut décidée: un fort coup de barre donné au vent nous fait

arriver à plat sur lui, et nous l'abordons. Oh! alors il n'y eut plus

besoin de nous dire ce que nous avions à faire! Nos ombrelles tombent à

la mer; nos ongles crochent les porte-haubans, et nous voilà grimpant à

bord du trois-mâts comme des chats sur une gouttière. Les poignards et

les pistolets _instrumentent_. Les Anglais, surpris de cette attaque

d'amazones, saisissent des anspects et des barres de guindeau pour se

défendre; ils frappent en désespérés: nous les poursuivons sur le pont

comme des tigres poursuivent des bisons. En quelques minutes le pont est

à nous; ce pont, si blanc auparavant, est taché du sang de l'équipage;

et Doublon jouait toujours des contredanses. L'air de la _Gavotte de

Vestris_ n'avait pas cessé de nous accompagner pendant l'abordage.

Une des passagères, qui se trouvait sur le gaillard d'arrière du navire

enlevé, au moment où sans défiance il passait le long de nous, fut tuée

d'une balle, son ombrelle à la main. Trois hommes de la prise avaient

péri dans l'assaut, car c'était bien à l'escalade, on peut le dire,

que nous venions de monter. Nous en fûmes quittes de notre côté pour

quelques coups d'anspect et de barres de guindeau ou de cabestan, seules

armes que nous avions laissé le temps à nos ennemis de saisir.

A quelle joie nous nous serions livrés après notre succès, si un

spectacle touchant n'était venu, comme nous le disions alors, nous

couper en deux la satisfaction!

Et quel fut cet accident? A coup sûr vous ne le devineriez jamais, vous

qui croyez les marins aussi endurcis pour les maux des autres qu'ils

sont durs eux-mêmes pour leur propre compte.

Le mari de la dame tuée bien involontairement par un des nôtres, dans la

chaleur de l'abordage, se montra sur le pont. En apercevant le cadavre

sanglant de son épouse, il jette des cris perçans, et saisit une arme

pour la venger, en nous traitant de brigands et d'assassins. D'un coup

de pistolet ou de poignard, il n'est pas un de nous qui n'eût pu se

délivrer de l'importunité de cet époux désespéré. Mais loin de là, on

le désarma avec ménagement, en déplorant son délire et la cause trop

légitime de son désespoir. Et tandis que nos matelots s'apitoyaient

d'avoir donné la mort à une jeune femme, ils se disposaient à envoyer

par dessus le bord, sans la moindre émotion, les cadavres des trois

matelots qu'ils avaient criblés de blessures dans le combat. Définissez

si vous le pouvez ces bizarreries morales. Pour moi, je me suis

long-temps appliqué à concevoir les matelots, et j'en suis encore à me

les expliquer.

C'est un moment bien enivrant et bien doux que celui où l'on se sent

sous les pieds un beau navire que l'on vient d'amariner adroitement, et

au moyen surtout d'une ruse presque bouffonne. Une fois à bord de notre

Anglais, aucun de ceux de nos hommes qui avaient escaladé la prise

ne voulut redescendre à bord du _Requin_. Doublon seul, de tous les

officiers, avec le mousse, un mulâtre, et sa serinette, étaient restés

sur notre petit sloop, et ils furent obligés de suivre, avec ce faible

équipage, la route que nous fîmes prendre au trois-mâts; pour rallier la

Basse-Terre, où nous voulions mettre notre prise en sûreté.

Le capitaine anglais et les hommes que nous venions de faire prisonniers

ne revenaient pas de leur étonnement; car rappelez-vous bien que c'était

encore sous les costumes féminins que nous avions pris la veille, que

nous grimpions dans les haubans pour manoeuvrer notre prise.

En vérité, je crois que les Anglais se sentaient cent fois plus humiliés

d'avoir été pris par des hommes habillés en femmes, qu'ils ne l'auraient

été si nous les avions enlevés sous nos habits de matelots. Tudieu!

quelles amazones nous devions faire aux yeux de nos prisonniers!

Les pauvres gens! ils nous avouèrent qu'en nous voyant nous donner des

airs féminins à bord de notre petit sloop, ils nous avaient pris tout

bonnement pour un caboteur se rendant de Sainte-Lucie à Antigues, avec

des dames et des mulâtresses passagères. Et au fait, au fond de nos

vastes chapeaux de paille et sous nos parasols roses et bleus, nos

minois un peu bruns ne devaient pas mal ressembler aux figures de ces

femmes de couleur que l'on voit si souvent passer d'une île à l'autre, à

bord des petites barques côtières des Antilles.

Doublon avait donc eu une bien bonne idée, en nous ordonnant de faire

les _bégueules_, et il convint lui-même aussi que, pour des gens qui

n'en faisaient pas leur métier, nous avions assez bien réussi.

Voilà donc la prise qui, quelques heures auparavant, faisait route

de Sainte-Lucie pour Londres, conduite par notre corsaillon vers la

Guadeloupe. Viennent donc les croiseurs, disions-nous; ils ne nous

empêcheront pas de gagner le dessous du vent de l'île. Voilà déjà que

nous avons _abraqué_ la Tête-à-l'Anglais: Antigues nous reste dans le

N.-N.-E. Vive la course Ah! si les Anglais qui louvoient au vent des

îles nous voyaient attérir notre prise; sans pouvoir mettre le grapin

dessus, seraient-ils donc enragés, les chiens!

Deux ou trois croiseurs arrivaient pendant ce temps, à pleines voiles,

dans le canal d'Antigues, comme s'ils eussent voulu combler les désirs

que nous formions, lis avaient vu le navire anglais changer de route, et

cette manoeuvre leur avait donné quelques soupçons. Mais il n'était plus

temps pour eux de nous appuyer la chasse: déjà nous touchions l'anse

de Deshayes, abri fort commode pour les petits corsaires qui voulaient,

seuls ou avec leurs prises, trouver un refuge assuré contre l'ennemi.

J'étais resté à bord de la prise, ainsi que mes autres camarades, avec

mes cotillons de femme. Assis sur le rebord du couronnement, je faisais

tranquillement la conversation avec Doublon, qui gouvernait _el Requin_

à dix brasses dans nos eaux, en s'abritant sous la hanche de tribord

de notre énorme prise, comme le bateau pilote qui accoste en Manche un

vaisseau de la compagnie.

--Ah! ça, capitaine Doublon, lui demandai-je, je ne vous ai jamais vu

prendre de relèvemens depuis que nous sommes à la mer?

--Non, mon ami, jé n'en prends non plus jamais; car je né suis pas comme

vous, peut-être bien, un _mange-soleil_ avec un octan à la main. Jé

laisse toujours, en naviguant, les astres fort tranquilles dans le ciel

où jé les trouve très bien. Jé né m'occupe que dé cé qui sé passe sur

terre ou plutôt sur mer.

--Des relèvemens au compas sont cependant bons à prendre avant la nuit,

pour se reconnaître un peu quand on ne distingue plus les terres.

--Chacun sa méthode, voyez-vous... J'ai une telle habitude dé patouiller

dans les îles, que jé suis toujours sûr d'attérir _etzatement_ à une

petite longueur dé gaffe ou deux près, et cette _etzalitude_ tient à la

finesse dé mes organe» et à la manière dont jé sais gouverner.

--Quelle manière de gouverner avez-vous donc?

--Jé gouverne à _l'odeur_. Un chien dé chasse né réconnaît pas mieux

la piste d'un lièvre dé la piste d'un renard, qué moi l'approche de la

_Martunique_ dé l'approche dé la Guadeloupe ou des Saintes, peu importe.

Jé sens, voyez-vous bien, dans lé moment où jé vous parle, qué demain

nous serons mouillés à la Basse-Terre.

Quoique la délicatesse, de perception de notre capitaine l'eût mis en

défaut déjà deux ou trois fois depuis notre départ, et quelque facile

qu'il fût de ne pas se tromper à vue des îles, on ne put s'empêcher

de convenir que dans cette dernière prédiction, il eut au moins gain de

cause. La Basse-Terre ne nous échappa pas. Mais qu'ils nous parurent

confus les bâtimens de guerre anglais qui nous virent jeter l'ancre le

lendemain, sous les forts qui nous saluèrent à notre arrivée. Ils eurent

beau longer la terre pour nous narguer, et _farauder_ crânement à portée

de fusil des batteries: la prise était dans le sac, et ce que nous

avions dans nos griffes y tenait bon, je vous le promets.

Les habitans de la Basse-Terre se rappelleront long-temps, je crois,

notre manoeuvre en venant au mouillage. Ils n'avaient encore jamais vu

de femmes monter aussi vite que nous dans les haubans et sur les vergues

pour serrer les huniers les perroquets et les basses-voiles. Nos

robes de soie déchirées à moitié par la vivacité de nos mouvemens, nos

chapeaux de paille un peu chiffonnés, mais que nous n'avions eu garde

de quitter, produisirent un effet prodigieux, aux empointures de nos

vergues et sur le bout du boute-hors de beaupré, où moi-même je courus

serrer le grand foc. Le soir de notre arrivée toutes les amazones du

_Requin_ remplissaient les cabarets de la colonie; il y eut orgie,

et toutes les filles de couleur nous trouvèrent charmans, ou plutôt

charmantes. Pas un homme de l'équipage ne passa la nuit à bord de la

prise ni du _Requin_. C'est bien assez que les corsaires se donnent la

peine d'amariner les navires; une fois, qu'ils les ont happés, ils ne

s'embarrassent plus du soin de les garder. Leur besogne, à eux, c'est

d'exécuter le coup de main: c'est le fin du métier, le coup de pinceau

du maître enfin. Le gros de la besogne, ils l'abandonnent aux mains du

vulgaire des matelots. Une fois la prise faite et attérie, ils ne se

chargent plus que du soin de la manger, et c'est là un devoir dont ils

ne s'acquittent malheureusement que trop bien.

Le bâtiment de l'état en station à la Basse-Terre envoya une corvée

pour garder, pendant la nuit, la prise que nous venions de laisser _à

la grâce de Dieu_. Le fond de la rade où nous étions mouillés est si

mauvais, et les câbles s'y _raguent_ si facilement, qu'il n'était pas

inutile que quelques hommes veillassent nos amarres pendant la nuit que

nous allions consumer en _bamboches_ et en brutales folies.

10.

LES MULÂTRESSES.

Les filles de couleur.--Le sérail.--Le pacha Ivon, marquis de

Livonnière.

Il n'est pas sans doute que vous n'ayez, une fois au moins en votre vie,

entendu parler de ces filles de couleur, odalisques des colonies, aimés

voluptueuses de nos Antilles. Sans doute aussi des voyageurs, qui aiment

à se rappeler les plaisirs qu'ils ont laissés sur les lointains rivages,

vous auront dit que ce qu'un Européen peut faire de mieux en arrivant

aux îles, c'est d'associer son sort à l'une de ces femmes qui ne vous

quittent qu'au tombeau, après avoir rempli votre existence de félicité

et avoir entouré votre lit de douleur de tout ce que la tendresse a de

plus délicieux et la fidélité de plus consolant. Pourquoi faut-il qu'une

triste expérience vienne encore vous arracher une illusion enivrante,

et que je ramène votre imagination refroidie vers une réalité qui n'a

à vous offrir rien de plus flatteur que ce que vous avez éprouvé en

Europe, auprès de ces femmes qui vous ont peut-être si cruellement

désabusés du bonheur de croire à un amour désintéressé et à un

attachement éternel!

Je sais combien il en coûte, quand on voit des femmes aussi entraînantes

que le sont quelquefois les mulâtresses, de penser que, sous les charmes

que l'on rencontre en elles, elles peuvent cacher la dissimulation la

plus adroite et le plus froid égoïsme. Il serait si doux de pouvoir

toujours croire que la grâce et la beauté sont les indices certains d'un

bon coeur et d'une âme naïve, et que les attraits de la figure ne sont

que le complément de toutes les perfections morales! Mais combien il

s'en faut que ces femmes de couleur, dont la bouche module un langage si

ingénu et si enfantin, et dont l'abandon vous semble dépouillé de tout

artifice, soient exemptes de cette coquetterie exigeante et de cette

inconstance qui devraient n'être le partage que des femmes élevées

dans notre société européenne, où l'égoïsme d'un sexe qui a pour lui

l'avantage de l'attaque, justifie presque toujours les ruses que le sexe

le plus faible emploie pour se défendre!

Avant de pouvoir devenir l'objet de l'amoureuse convoitise des blancs,

une fille de couleur sait quelle est sa destinée. C'est à l'amour que

sont dévouées ses belles années: aussi ne songe-t-elle qu'à plaire

bien avant qu'elle éprouve le besoin d'aimer. En un mot, l'amour est

sa vocation, et à coup sûr elle en fera bientôt son métier; parce qu'en

sortant de l'enfance, elle a déjà su calculer ce qui pourra lui offrir

un sort, lui créer une existence sans travail, et lui donner les moyens

de satisfaire sa coquetterie, unique passion de ces femmes que l'on

croit si faussement, en Europe, brûlantes comme le climat, auquel on

s'imagine qu'elles ont dérobé un peu de cette ardeur qui vous embrase

vous-même.

Rien en apparence n'est plus fait qu'elles pour éprouver beaucoup

d'amour, mais en réalité rien n'est moins susceptible que ces femmes

d'un long et pur attachement. Elles peuvent bien avoir des sens

passionnés; mais efforcez-vous de leur inspirer ces sentimens intimes et

délicats qui sont les délices, et les seules peut-être, de l'amour, et

vous serez désespéré de ne rencontrer dans ces femmes, d'ailleurs si

piquantes, que des êtres faits pour le plaisir, peut-être bien pour

la volupté, mais non pour ce que vous concevez de si exquis dans les

voluptés de l'âme.

Et c'est pourtant ces filles, si peu dignes de vos tendres hommages, que

vous préférerez à ces blanches, pour la plupart si douces, si bonnes, si

dévouées à leurs devoirs de mère et d'épouse! En arrivant aux colonies,

je sais bien que vous vous étonnerez que l'on puisse éprouver de la

sympathie ou seulement même des désirs pour ces mulâtresses, au teint

olivâtre, aux cheveux presque laineux, à la tournure abandonnée et aux

pieds presque toujours nus. Quelle ridicule impudence dans le madras

élevé sur leur tête et penché sur leur oreille, comme un casque! Quelle

mauvaise grâce dans cette robe nouée sous leurs aisselles, plutôt que

sur leur taille! Quelle repoussante agacerie dans leurs yeux lascifs!

Quelle nonchalance enfin dans ces corps effilés, dont le vêtement ne fait

pressentir aucune forme, ne laisse deviner aucun contour séduisant! Mais

restez quelques mois dans les colonies; mais habituez-vous un peu à

ces manières, qui ne vous ont inspiré d'abord que de la répugnance,

et bientôt, sans pouvoir vous expliquer votre entraînement, vous vous

sentirez attirés vers ces femmes, qui n'ont cependant pour elles

ni l'élégance, ni l'amabilité, ni la beauté régulière que vous avez

admirées dans les créoles blanches.

Si du moins chez ces houris des Antilles, à défaut de l'amour que

vous voudriez inspirer, vous rencontriez le caprice, qui, en Europe,

détermine la préférence passagère que vous accordent tant de belles!

Mais non, c'est tout au plus si vous pouvez vous flatter de faire naître

des désirs bien réels dans le coeur d'une mulâtresse. Ces femmes-là

cependant aiment le plaisir, mais non l'amant; ou, si leurs penchans les

attirent plus particulièrement vers tel homme que vers tel autre, soyez

à peu près sûr que c'est pour un de leurs égaux qu'elles concevront le

sentiment que vous voudriez leur faire éprouver.

Le Négrier, Vol. III Aventures de mer · 第 3 / 5 段