du brick, il nous prit envie d'ouvrir les caisses que vous venions
d'extraire de la cale de notre capture. Dans l'une nous trouvâmes des
robes, des châles; dans l'autre des chapeaux de femme et des bonnets
montés; dans la troisième des ombrelles, et dans toutes, enfin, des
objets de mode. Notre désappointement fut grand; mais notre parti fut
bientôt pris, et tous nous nous égayâmes à l'idée d'avoir pour parts de
prises des chiffons, au moyen desquels nous pourrions bientôt faire des
conquêtes, moins précieuses, il est vrai, que celles après lesquelles
nous courions mais qui, une fois à terre, ne laisseraient cependant pas
que d'avoir leur mérite.
Un des officiers ne put résister au désir d'avoir de suite sa part du
butin. On alluma deux fanaux, et, séance tenante, le capitaine Doublon
nous fit la distribution de nos colifichets. «Tiens, dit un matelot
facétieux comme il s'en trouve à bord de tous les navires, si je me
_capelais_ ce chapeau sur la frimousse et cette robe de soie sur le
casaquin, ça ne m'irait peut-être pas si mal!»
Il n'en fallut pas davantage pour que tout l'équipage se trouvât
travesti en un clin d'oeil. Les avis les plus gais et les plus étranges
font vite fortune à bord, et l'exécution suit toujours de près les idées
originales ou burlesques.
C'était au reste un bon navire que _le Requin_. Au pied du grand mât se
trouvait sans cesse suspendue une touque _estropée_ remplie de tafia,
et sur le goulot de laquelle se collaient du matin au soir les lèvres
altérées de nos gens. Sur le capot de la chambre, une caisse de
cigarres était ouverte à tous les fumeurs; et le capitaine Doublon, pour
entretenir mieux encore la bonne humeur de son équipage, avait soin de
temps à autre de se faire monter sur le pont une vieille serinette sur
laquelle il nous jouait, d'une main infatigable, des contre danses qui
avaient dû faire sauter deux ou trois générations au moins.
Dieu! que la danse alla bon train quand nous nous fûmes tous _gréés_
en dames anglaises! Que de _flic flac, d'ailes de pigeon_ et _de
jetés battus_ ébranlèrent le pont trop étroit du _Requin_! Et les
rafraîchissemens donc! Il fallait voir avec quelle courtoisie et quelles
manières distinguées chaque danseur offrait un coup de tafia à sa
danseuse et avec quelle modestie celle-ci répondait à la politesse de
son cavalier!
Quand le jour vint éclairer les derniers incidens de cette scène
de folies, toutes les dames qui avaient fait les délices du bal se
trouvèrent ivres à ne pas se tenir. Elles rejetaient l'incertitude que
l'on remarquait dans leur démarche sur la fréquence des coups de roulis
et sur la rudesse de la mer, qui pourtant était bien la plus calme que
l'on pût voir. A les entendre, _le Requin_ roulait comme une barrique,
et le capitaine n'oubliait pas de se féliciter de la remarque, en
répétant: _Bon rouleur, bon marcheur!_
Notre Doublon, qui pendant le bal n'avait pas quitté le _tourne-broche_
de sa serinette, s'avisa, une fois la danse finie, de nous avertir qu'il
allait dire la prière. Ceux des gens de l'équipage qui avaient déjà
navigué avec lui s'approchèrent du capot de chambre, sur lequel
le capitaine s'était perché et se disposait à officier. Les autres
murmurèrent. «Qu'il aille se faire... avec son Angelus, dit Livonnière;
ce n'est pas à des matelots de faire le service des prêtres.»
Nonobstant ces dispositions impies, Doublon ordonna à son mousse de lui
apporter son _gagne-pain_. Le mousse lui monta un poignard, et alors,
le chapeau bas et les mains jointes sur le _gagne-pain_ en question,
il récita à voix haute ce qu'il appelait son _Pater_. Les assistans
répétèrent les derniers mots de cette prière, arrangée avec des
variantes pour la mer et à l'usage des corsaires:
«Notre père, qui n'êtes pas plus aux cieux que partout ailleurs, votre
nom soit sanctifié par ceux qui n'ont pas autre chose à faire; votre
volonté soit faite et la nôtre aussi. Donnez-nous aujourd'hui notre coup
de sacré-chien, et pardonnez-nous nos offenses, si vous le pouvez,
comme nous ne pardonnons pas à tous ceux qui nous ont offensés. Ne nous
induisez pas sous la volée d'un trois-ponts, mais délivrez-nous des
balles et des boulets. Ainsi soit-il! _Am_...»
Le petit mousse, déluré négrillon, s'avisa de prononcer, avant les
autres, le mot _Amen_.
«Non, sacré nom de D..., n'amène pas, mâtin!» lui crie Doublon.
Pour sa peine, le petit _Bosse-Debout_, qui avait voulu faire l'enfant
de choeur, reçut quinze coups de martinet, pour s'être trop pressé de
dire _Amen_, ou _Amène_. On eut soin de tourner le derrière du négrillon
du côté d'où l'on désirait que vînt la brise; et, pour être encore
plus sûr d'avoir du vent de cette partie, un mulâtre, qu'on appelait
_l'Homme-marié_, alla se frotter la tête sur le bout de la barre du
gouvernail; _le derrière d'un mousse et la tête d'un cornard_ étant,
disaient les matelots, les deux meilleurs procédés à employer pour faire
venir la brise.
«C'est un drôle de particulier, que notre capitaine, n'est-ce pas,
Léonard? me dit Livonnière, après avoir entendu Doublon réciter notre
_Pater-Noster_. Je n'aime pas beaucoup les prières, mais je n'aime pae
trop non plus qu'on se moque de celui qui est là-haut; car, on aura beau
faire, le Bon-Dieu ou le Diable, comme on voudra l'appeler, _n'est pas
moins_ notre patron de chaloupe à tous.»
J'approuvai la justesse des observations de mon ami; mais je ne pus
m'empêcher de trouver extraordinaire la réflexion très-pieuse et à coup
sûr fort inattendue de mon pauvre Ivon.
La fessée donnée à _Bosse-Debout_ commençait à produire son effet.
La brise fraîchissait à mesure que le soleil s'élevait au-dessus de
l'horizon. Nous avions fait du chemin depuis l'expédition de notre
prise, et, courant comme une souris le long du bord de dessous le vent
de la Guadeloupe, après avoir dépassé le canal des Saintes, le petit
_Requin_ se trouva le même jour, vers trois heures de l'après-midi,
entre Antigues et Montserrat. La chaleur était suffocante à cet instant
de la journée. L'homme de la barre veillait seul: fatigués de notre bal
de nuit, nous nous étions tous étendus à plat-ventre sur le pont. Le
mousse _Bosse-Debout_, chargé du soin de la cuisine, faisait bouillir le
large potage que nous devions manger à souper.
_Navire! navire!_ crie une voix aiguë, et la seule qui à bord eût ce
timbre perçant. C'était notre négrillon, qui, en allant de sa cuisine
à l'habitacle pour donner à goûter une cuillerée de soupe au timonier,
venait d'apercevoir un bâtiment dans nos eaux.
A ce cri, tous les dormeurs, ou plutôt les _dormeuses_, car nous
n'avions pas quitté nos travestissemens, se lèvent d'un seul coup,
raides sur leurs jarrets et les yeux au grand ouvert!...
Notre nouveau compagnon de route était gros, et il gagnait rondement
le _meilleur coureur de toutes les Antilles_. L'envie de lui jeter nos
vieux balais ne prit pas à notre capitaine, je vous en réponds bien.
--Je crois que nous sommes happés, dit Doublon; mais il me vient une
idée.
--Quelle idée?... Voyons donc, dites la vite cette idée!
--Prenez tous des parasols, et cachez-moi bien sous votré gorge, ou à
sa place, chacun votre _gagne-pain_ et un pistolet sous lé cotillon.
Passez-moi tous sous le vent et au vent, comme des belles dames sans
comparaison, et si vous avez un peu dé confiance en moi, mes bons amis,
jé vous en prie, faites-moi bien _les bégûles_.
--Les bégueules, et pourquoi ça?
--Faites les _bégûles_, je vous dis, tonnerre de Dieu! Qué diable, c'est
un ordre qué jé vous donne!
Mous suivîmes l'avis que nous donnait si impérieusement Doublon, et lui
se mit à faire grincer sa serinette; mais le frémissement de sa main
divisait pour cette fois fort inégalement la mesure et le mouvement des
airs qu'il nous avait joués la nuit.
Le gros navire, en s'approchant de nous, hissa pavillon anglais.
Nous arborâmes aussitôt un petit pavillon de même couleur.
C'était un bâtiment marchand, lourdement chargé, mais encore haut sur
l'eau, gréement bien peigné, mâture bien grattée. Il nous approchait
rondement. Nous tâtions déjà nos poignards; nos ombrelles s'agitaient
dans nos mains impatientes, et Doublon de nous répéter:
--Faites donc les _bégûles!_
La serinette allait toujours son train. Pour nous, malgré la difficulté
de notre position, nous pouffions de rire de nous voir avec nos figures
noires et nos gros cous couverts de sueur et de goudron, nous pavaner
sous nos parasols, et nous donner des airs de petites-maîtresses. L'un
de nous venait-il à négliger son rôle, vite Doublon, préoccupé,
nous répétait, en grinçant des dents et en faisant aussi grincer sa
serinette: «Faites donc les _bégûles_, tas dé grédins!»
Aussitôt que le navire se trouva par notre travers à nous ranger, notre
manoeuvre fut décidée: un fort coup de barre donné au vent nous fait
arriver à plat sur lui, et nous l'abordons. Oh! alors il n'y eut plus
besoin de nous dire ce que nous avions à faire! Nos ombrelles tombent à
la mer; nos ongles crochent les porte-haubans, et nous voilà grimpant à
bord du trois-mâts comme des chats sur une gouttière. Les poignards et
les pistolets _instrumentent_. Les Anglais, surpris de cette attaque
d'amazones, saisissent des anspects et des barres de guindeau pour se
défendre; ils frappent en désespérés: nous les poursuivons sur le pont
comme des tigres poursuivent des bisons. En quelques minutes le pont est
à nous; ce pont, si blanc auparavant, est taché du sang de l'équipage;
et Doublon jouait toujours des contredanses. L'air de la _Gavotte de
Vestris_ n'avait pas cessé de nous accompagner pendant l'abordage.
Une des passagères, qui se trouvait sur le gaillard d'arrière du navire
enlevé, au moment où sans défiance il passait le long de nous, fut tuée
d'une balle, son ombrelle à la main. Trois hommes de la prise avaient
péri dans l'assaut, car c'était bien à l'escalade, on peut le dire,
que nous venions de monter. Nous en fûmes quittes de notre côté pour
quelques coups d'anspect et de barres de guindeau ou de cabestan, seules
armes que nous avions laissé le temps à nos ennemis de saisir.
A quelle joie nous nous serions livrés après notre succès, si un
spectacle touchant n'était venu, comme nous le disions alors, nous
couper en deux la satisfaction!
Et quel fut cet accident? A coup sûr vous ne le devineriez jamais, vous
qui croyez les marins aussi endurcis pour les maux des autres qu'ils
sont durs eux-mêmes pour leur propre compte.
Le mari de la dame tuée bien involontairement par un des nôtres, dans la
chaleur de l'abordage, se montra sur le pont. En apercevant le cadavre
sanglant de son épouse, il jette des cris perçans, et saisit une arme
pour la venger, en nous traitant de brigands et d'assassins. D'un coup
de pistolet ou de poignard, il n'est pas un de nous qui n'eût pu se
délivrer de l'importunité de cet époux désespéré. Mais loin de là, on
le désarma avec ménagement, en déplorant son délire et la cause trop
légitime de son désespoir. Et tandis que nos matelots s'apitoyaient
d'avoir donné la mort à une jeune femme, ils se disposaient à envoyer
par dessus le bord, sans la moindre émotion, les cadavres des trois
matelots qu'ils avaient criblés de blessures dans le combat. Définissez
si vous le pouvez ces bizarreries morales. Pour moi, je me suis
long-temps appliqué à concevoir les matelots, et j'en suis encore à me
les expliquer.
C'est un moment bien enivrant et bien doux que celui où l'on se sent
sous les pieds un beau navire que l'on vient d'amariner adroitement, et
au moyen surtout d'une ruse presque bouffonne. Une fois à bord de notre
Anglais, aucun de ceux de nos hommes qui avaient escaladé la prise
ne voulut redescendre à bord du _Requin_. Doublon seul, de tous les
officiers, avec le mousse, un mulâtre, et sa serinette, étaient restés
sur notre petit sloop, et ils furent obligés de suivre, avec ce faible
équipage, la route que nous fîmes prendre au trois-mâts; pour rallier la
Basse-Terre, où nous voulions mettre notre prise en sûreté.
Le capitaine anglais et les hommes que nous venions de faire prisonniers
ne revenaient pas de leur étonnement; car rappelez-vous bien que c'était
encore sous les costumes féminins que nous avions pris la veille, que
nous grimpions dans les haubans pour manoeuvrer notre prise.
En vérité, je crois que les Anglais se sentaient cent fois plus humiliés
d'avoir été pris par des hommes habillés en femmes, qu'ils ne l'auraient
été si nous les avions enlevés sous nos habits de matelots. Tudieu!
quelles amazones nous devions faire aux yeux de nos prisonniers!
Les pauvres gens! ils nous avouèrent qu'en nous voyant nous donner des
airs féminins à bord de notre petit sloop, ils nous avaient pris tout
bonnement pour un caboteur se rendant de Sainte-Lucie à Antigues, avec
des dames et des mulâtresses passagères. Et au fait, au fond de nos
vastes chapeaux de paille et sous nos parasols roses et bleus, nos
minois un peu bruns ne devaient pas mal ressembler aux figures de ces
femmes de couleur que l'on voit si souvent passer d'une île à l'autre, à
bord des petites barques côtières des Antilles.
Doublon avait donc eu une bien bonne idée, en nous ordonnant de faire
les _bégueules_, et il convint lui-même aussi que, pour des gens qui
n'en faisaient pas leur métier, nous avions assez bien réussi.
Voilà donc la prise qui, quelques heures auparavant, faisait route
de Sainte-Lucie pour Londres, conduite par notre corsaillon vers la
Guadeloupe. Viennent donc les croiseurs, disions-nous; ils ne nous
empêcheront pas de gagner le dessous du vent de l'île. Voilà déjà que
nous avons _abraqué_ la Tête-à-l'Anglais: Antigues nous reste dans le
N.-N.-E. Vive la course Ah! si les Anglais qui louvoient au vent des
îles nous voyaient attérir notre prise; sans pouvoir mettre le grapin
dessus, seraient-ils donc enragés, les chiens!
Deux ou trois croiseurs arrivaient pendant ce temps, à pleines voiles,
dans le canal d'Antigues, comme s'ils eussent voulu combler les désirs
que nous formions, lis avaient vu le navire anglais changer de route, et
cette manoeuvre leur avait donné quelques soupçons. Mais il n'était plus
temps pour eux de nous appuyer la chasse: déjà nous touchions l'anse
de Deshayes, abri fort commode pour les petits corsaires qui voulaient,
seuls ou avec leurs prises, trouver un refuge assuré contre l'ennemi.
J'étais resté à bord de la prise, ainsi que mes autres camarades, avec
mes cotillons de femme. Assis sur le rebord du couronnement, je faisais
tranquillement la conversation avec Doublon, qui gouvernait _el Requin_
à dix brasses dans nos eaux, en s'abritant sous la hanche de tribord
de notre énorme prise, comme le bateau pilote qui accoste en Manche un
vaisseau de la compagnie.
--Ah! ça, capitaine Doublon, lui demandai-je, je ne vous ai jamais vu
prendre de relèvemens depuis que nous sommes à la mer?
--Non, mon ami, jé n'en prends non plus jamais; car je né suis pas comme
vous, peut-être bien, un _mange-soleil_ avec un octan à la main. Jé
laisse toujours, en naviguant, les astres fort tranquilles dans le ciel
où jé les trouve très bien. Jé né m'occupe que dé cé qui sé passe sur
terre ou plutôt sur mer.
--Des relèvemens au compas sont cependant bons à prendre avant la nuit,
pour se reconnaître un peu quand on ne distingue plus les terres.
--Chacun sa méthode, voyez-vous... J'ai une telle habitude dé patouiller
dans les îles, que jé suis toujours sûr d'attérir _etzatement_ à une
petite longueur dé gaffe ou deux près, et cette _etzalitude_ tient à la
finesse dé mes organe» et à la manière dont jé sais gouverner.
--Quelle manière de gouverner avez-vous donc?
--Jé gouverne à _l'odeur_. Un chien dé chasse né réconnaît pas mieux
la piste d'un lièvre dé la piste d'un renard, qué moi l'approche de la
_Martunique_ dé l'approche dé la Guadeloupe ou des Saintes, peu importe.
Jé sens, voyez-vous bien, dans lé moment où jé vous parle, qué demain
nous serons mouillés à la Basse-Terre.
Quoique la délicatesse, de perception de notre capitaine l'eût mis en
défaut déjà deux ou trois fois depuis notre départ, et quelque facile
qu'il fût de ne pas se tromper à vue des îles, on ne put s'empêcher
de convenir que dans cette dernière prédiction, il eut au moins gain de
cause. La Basse-Terre ne nous échappa pas. Mais qu'ils nous parurent
confus les bâtimens de guerre anglais qui nous virent jeter l'ancre le
lendemain, sous les forts qui nous saluèrent à notre arrivée. Ils eurent
beau longer la terre pour nous narguer, et _farauder_ crânement à portée
de fusil des batteries: la prise était dans le sac, et ce que nous
avions dans nos griffes y tenait bon, je vous le promets.
Les habitans de la Basse-Terre se rappelleront long-temps, je crois,
notre manoeuvre en venant au mouillage. Ils n'avaient encore jamais vu
de femmes monter aussi vite que nous dans les haubans et sur les vergues
pour serrer les huniers les perroquets et les basses-voiles. Nos
robes de soie déchirées à moitié par la vivacité de nos mouvemens, nos
chapeaux de paille un peu chiffonnés, mais que nous n'avions eu garde
de quitter, produisirent un effet prodigieux, aux empointures de nos
vergues et sur le bout du boute-hors de beaupré, où moi-même je courus
serrer le grand foc. Le soir de notre arrivée toutes les amazones du
_Requin_ remplissaient les cabarets de la colonie; il y eut orgie,
et toutes les filles de couleur nous trouvèrent charmans, ou plutôt
charmantes. Pas un homme de l'équipage ne passa la nuit à bord de la
prise ni du _Requin_. C'est bien assez que les corsaires se donnent la
peine d'amariner les navires; une fois, qu'ils les ont happés, ils ne
s'embarrassent plus du soin de les garder. Leur besogne, à eux, c'est
d'exécuter le coup de main: c'est le fin du métier, le coup de pinceau
du maître enfin. Le gros de la besogne, ils l'abandonnent aux mains du
vulgaire des matelots. Une fois la prise faite et attérie, ils ne se
chargent plus que du soin de la manger, et c'est là un devoir dont ils
ne s'acquittent malheureusement que trop bien.
Le bâtiment de l'état en station à la Basse-Terre envoya une corvée
pour garder, pendant la nuit, la prise que nous venions de laisser _à
la grâce de Dieu_. Le fond de la rade où nous étions mouillés est si
mauvais, et les câbles s'y _raguent_ si facilement, qu'il n'était pas
inutile que quelques hommes veillassent nos amarres pendant la nuit que
nous allions consumer en _bamboches_ et en brutales folies.
10.
LES MULÂTRESSES.
Les filles de couleur.--Le sérail.--Le pacha Ivon, marquis de
Livonnière.
Il n'est pas sans doute que vous n'ayez, une fois au moins en votre vie,
entendu parler de ces filles de couleur, odalisques des colonies, aimés
voluptueuses de nos Antilles. Sans doute aussi des voyageurs, qui aiment
à se rappeler les plaisirs qu'ils ont laissés sur les lointains rivages,
vous auront dit que ce qu'un Européen peut faire de mieux en arrivant
aux îles, c'est d'associer son sort à l'une de ces femmes qui ne vous
quittent qu'au tombeau, après avoir rempli votre existence de félicité
et avoir entouré votre lit de douleur de tout ce que la tendresse a de
plus délicieux et la fidélité de plus consolant. Pourquoi faut-il qu'une
triste expérience vienne encore vous arracher une illusion enivrante,
et que je ramène votre imagination refroidie vers une réalité qui n'a
à vous offrir rien de plus flatteur que ce que vous avez éprouvé en
Europe, auprès de ces femmes qui vous ont peut-être si cruellement
désabusés du bonheur de croire à un amour désintéressé et à un
attachement éternel!
Je sais combien il en coûte, quand on voit des femmes aussi entraînantes
que le sont quelquefois les mulâtresses, de penser que, sous les charmes
que l'on rencontre en elles, elles peuvent cacher la dissimulation la
plus adroite et le plus froid égoïsme. Il serait si doux de pouvoir
toujours croire que la grâce et la beauté sont les indices certains d'un
bon coeur et d'une âme naïve, et que les attraits de la figure ne sont
que le complément de toutes les perfections morales! Mais combien il
s'en faut que ces femmes de couleur, dont la bouche module un langage si
ingénu et si enfantin, et dont l'abandon vous semble dépouillé de tout
artifice, soient exemptes de cette coquetterie exigeante et de cette
inconstance qui devraient n'être le partage que des femmes élevées
dans notre société européenne, où l'égoïsme d'un sexe qui a pour lui
l'avantage de l'attaque, justifie presque toujours les ruses que le sexe
le plus faible emploie pour se défendre!
Avant de pouvoir devenir l'objet de l'amoureuse convoitise des blancs,
une fille de couleur sait quelle est sa destinée. C'est à l'amour que
sont dévouées ses belles années: aussi ne songe-t-elle qu'à plaire
bien avant qu'elle éprouve le besoin d'aimer. En un mot, l'amour est
sa vocation, et à coup sûr elle en fera bientôt son métier; parce qu'en
sortant de l'enfance, elle a déjà su calculer ce qui pourra lui offrir
un sort, lui créer une existence sans travail, et lui donner les moyens
de satisfaire sa coquetterie, unique passion de ces femmes que l'on
croit si faussement, en Europe, brûlantes comme le climat, auquel on
s'imagine qu'elles ont dérobé un peu de cette ardeur qui vous embrase
vous-même.
Rien en apparence n'est plus fait qu'elles pour éprouver beaucoup
d'amour, mais en réalité rien n'est moins susceptible que ces femmes
d'un long et pur attachement. Elles peuvent bien avoir des sens
passionnés; mais efforcez-vous de leur inspirer ces sentimens intimes et
délicats qui sont les délices, et les seules peut-être, de l'amour, et
vous serez désespéré de ne rencontrer dans ces femmes, d'ailleurs si
piquantes, que des êtres faits pour le plaisir, peut-être bien pour
la volupté, mais non pour ce que vous concevez de si exquis dans les
voluptés de l'âme.
Et c'est pourtant ces filles, si peu dignes de vos tendres hommages, que
vous préférerez à ces blanches, pour la plupart si douces, si bonnes, si
dévouées à leurs devoirs de mère et d'épouse! En arrivant aux colonies,
je sais bien que vous vous étonnerez que l'on puisse éprouver de la
sympathie ou seulement même des désirs pour ces mulâtresses, au teint
olivâtre, aux cheveux presque laineux, à la tournure abandonnée et aux
pieds presque toujours nus. Quelle ridicule impudence dans le madras
élevé sur leur tête et penché sur leur oreille, comme un casque! Quelle
mauvaise grâce dans cette robe nouée sous leurs aisselles, plutôt que
sur leur taille! Quelle repoussante agacerie dans leurs yeux lascifs!
Quelle nonchalance enfin dans ces corps effilés, dont le vêtement ne fait
pressentir aucune forme, ne laisse deviner aucun contour séduisant! Mais
restez quelques mois dans les colonies; mais habituez-vous un peu à
ces manières, qui ne vous ont inspiré d'abord que de la répugnance,
et bientôt, sans pouvoir vous expliquer votre entraînement, vous vous
sentirez attirés vers ces femmes, qui n'ont cependant pour elles
ni l'élégance, ni l'amabilité, ni la beauté régulière que vous avez
admirées dans les créoles blanches.
Si du moins chez ces houris des Antilles, à défaut de l'amour que
vous voudriez inspirer, vous rencontriez le caprice, qui, en Europe,
détermine la préférence passagère que vous accordent tant de belles!
Mais non, c'est tout au plus si vous pouvez vous flatter de faire naître
des désirs bien réels dans le coeur d'une mulâtresse. Ces femmes-là
cependant aiment le plaisir, mais non l'amant; ou, si leurs penchans les
attirent plus particulièrement vers tel homme que vers tel autre, soyez
à peu près sûr que c'est pour un de leurs égaux qu'elles concevront le
sentiment que vous voudriez leur faire éprouver.