Nos passagers, dès le soir de notre attérissage, s'étaient couchés,

comme d'habitude, quelques heures après le soleil; et, ne se doutant pas

que nous fussions si près de la fin du voyage, ils n'avaient eu, dans

leurs cabines, aucune connaissance de notre manoeuvre, ni de la manière

heureuse dont nous venions d'échapper à la croisière anglaise. Quelle

fut leur surprise lorsqu'en paraissant sur le pont avec le jour

naissant, ils se virent à une demi-portée de canon de l'île, dont

l'ombre immense paraissait nous protéger contre l'ennemi que nous avions

tant redouté pendant la traversée! Mais au sentiment de satisfaction

qu'ils éprouvèrent, en se sentant si près du port, succéda l'impression

que devait produire l'aspect sauvage et presque désolant de l'île, sur

des gens qui croyaient retrouver dans ces contrées la réalisation

des peintures suaves d'_Atala_ ou de _Paul et Virginie_. Ils nous

accablaient de questions empreintes de la pénible émotion qu'ils

s'efforçaient cependant de nous cacher. Ivon, ou plutôt M. _de

Livonnière_, vieux routier des Antilles, satisfaisait leur curiosité,

et Dieu sait les renseignemens consolans qu'il donnait à nos pauvres

passagers!

--Que cette verdure est sombre, monsieur de Livonnière! Comme ces forêts

doivent être sinistres!

--Et sans compter les serpens qui vous tuent en cinq minutes, et les

mancenilliers qui vous donnent un abri _où ce_ que l'on enfle avant de

faire sa _crevaison_ comme un boeuf soufflé, sans comparaison.

--Qu'est-ce donc que cette fumée qui s'élève du haut de ces vilaines

montagnes, que vous dites pourtant inaccessibles?

--Cette fumée-là, _c'est_ des nègres _marrons_, qui font _boucaner_

leur bananes, pour se nourrir comme de vrais porcs; afin de ne pas

travailler, _les cognes!_ Ça vous brûle toute une forêt, peur se faire

cuire une banane.

--Comme il fait chaud! On respire à peine, depuis que nous sommes près

de terre. Est-ce qu'on éprouve toujours cet air humide et étouffant?

--Sans compter les moustiques, les maringouins et les bêtes à mille

pattes, et autres _ingrédient de la même nature_.

--On transpire déjà à n'y pas tenir...

--_Chaque cheveu chaque goutte_, c'est la consigne; et puis trois

chemises par jour, quand on en a de rechange; mais ce n'est encore rien.

Vous verrez dans l'hivernage, c'est là que je vous attends, _petits

moutons-france_, c'est-à-dire si vous durez jusque là; car il ne faut

jurer de...

--L'hivernage! mais il doit faire plus frais alors que dans les autres

saisons?

--Oui, c'est comme ça en France; mais, dans les colonies, _l'hivernage_

ça veut dire le plus chaud. Quand je vous dis encore une fois que dans

ce pays-_ici_, tout est chaviré, il me semble que vous pouvez bien me

croire!

--Pourquoi ces champs, encore fraîchement labourés, sont-ils tombés dans

la mer?

--Tiens, pardieu! Parce qu'il y a des éboulemens.

--Il y a donc des éboulemens fréquens aux colonies?

--Il y a même, on peut le dire, des tremblemens de terre qui vous

mettent sens dessus-dessous les maison, comme un coup de mer vous

_chamberde_ en deux temps trois mouvemens, tout ce que vous avez sur

le pont d'un navire. Et le tonnerre donc, que ces _charabia_ appellent

_Maribarou_, il faut entendre le boucan qu'il fait tous les soirs dans

ces polissons de mornes! C'est à mourir, de rire. C'est la musique du

pays, et la terre danse. _C'est_ les _Européens_ qui paient les violons.

--Quel triste séjour, si on n'y faisait pas si vite fortune!

--Fortune?... Oui, _c'est pas_ l'embarras, les doublons et les moides

se ramassent, il est prouvé, à pleines pelles dans les rues, _censément_

comme des pierres à lest sur la grève. Mais pas moins si vous voulez

devenir riches, je ne vous conseille pas de faire comme un passager que

j'ai connu, comme je vous connais.

--Et que fit ce passager?

--Une bêtise, et vous ferez peut-être bien comme lui. Le particulier,

en débarquant à terre, sur la place Bertin, trouve, comme qui dirait par

hasard, une gourde à ses pieds. Bon, _qui dit_, je vas la ramasser; mais,

_qui se dit_ ensuite, bah! _c'est_, pas trop la peine: je ne suis pas

venu ici pour perdre mon temps à _carotter_ des gourdes une à une. Je

ne veux me rompre l'échigne qu'à ramasser des doublons. Trois ou quatre

jours, plus ou moins, après _c'te événement_, mon particulier creva

_d'inambition_ à la porte de l'hôpital, que vous allez voir tout à

l'heure, et il avala sa cuiller, faute d'une ration de biscuit... Mais

pendant que je suis là à perdre mon temps à _blagasser_ avec vous,

est-ce que je ne vois pas un navire qui porte le cap sur nous, dans le

canal de la Dominique? Si ma foi! Capitaine Niquelet, avez-vous aperçu,

sans être trop curieux, ce navire qui court sud-ouest avec la brise du

canal, en nous présentant le bout?

--Oui, Livonnière. Il reçoit la brise sud-sud-est du large, pendant que

nous sommes en calme, abrités par la terre. Comme il pourrait bien être

armé, nous allons nous préparer à le recevoir. Maître, faites donner

la ration à l'équipage, et déjeunons vivement, mes enfans, pour nous

disposer après à nous donner un coup de peigne, s'il en est besoin.

--Oui, capitaine, répondit le maître. Un homme de chaque plat à la

cambuse, et déjeune tout le monde en général!

Les passagers, à ce mot de _coup de peigne_, qui résonnait assez mal à

leurs oreilles, ne se firent pas prier pour descendre dans la chambre et

se disposer à nous faire passer des gargousses, dans le cas où leur aide

nous deviendrait nécessaire. En découvrant les habitations fertiles

de la Basse-Pointe, leurs yeux, effrayés au premier aspect de la

Martinique, auraient pu se reposer avec plus de satisfaction sur

ces belles plantations de cannes à sucre; semblables, de loin, à nos

moissons dorées de l'Europe: mais ils ne se montraient plus si jaloux de

jouir de la vue des côtes. A chaque instant, passant, avec hésitation,

leurs têtes au capot de la chambre, ils nous demandaient: Le navire

approche-t-il?

--Oui, messieurs.

--A quelle distance est-il encore de nous?

--A une portée de canon tout au plus.

Et alors les têtes disparaissaient pour ne plus se montrer.

Le fort de la Basse-Pointe, en nous voyant approcher, pavillon français

en tête du mât de misaine et au pic, hissa aussi son pavillon tricolore.

Nous accueillîmes ce signal au cri de _vive l'empereur!_ C'est à ce

cri qu'alors on combattait, et que l'on savait mourir noblement... Nous

continuions à déjeuner, et le demi-silence de notre repas sur le pont,

n'était interrompu que par ces mots que le maître d'équipage nous

répétait de minute en minute:

--Déjeunons en double, mes amis, déjeunons en double, pour être parés à

nous taper!

Chacun, après avoir lestement expédié son morceau de pain et de fromage,

avala son quart de vin, se frotta les lèvres avec le dos de la main,

et alla se placer à son poste de combat pour attendre le premier boulet

qu'il plairait à l'ennemi de nous envoyer.

Hélas! oui, c'était bien un ennemi que ce brick si bien espalmé, que

nous voyions cingler sur nous, avec ses voiles blanches et si bien

arrondies par la brise, ses manoeuvres si bien peignées, et sa large

batterie jaune reluisant, sur sa joue de tribord, au soleil déjà élevé

de quarante-cinq degrés au dessus de l'horizon.... Sans doute qu'il ne

tardera pas à hisser son pavillon; car il ne pourra combattre qu'après

avoir assuré ses couleurs nationales. Comme tous les yeux épient le

moment où l'on verra s'élever sur sa drisse ce pavillon frappé par le

timonier que l'on croit apercevoir sous le vent... Pavillon anglais!

pavillon rouge! s'écrie-t-on... Et nous encalminés sous la terre pendant

que notre ennemi a de la brise pour nous approcher! Oh! combien nous

sentions d'impatience dans nos gestes, nos mouvemens, et sous nos pieds

agacés de l'immobilité de notre navire!

Le fort de la Basse-Pointe, dont les canons étaient d'un gros calibre,

commença le feu; ses boulets sifflant sur notre avant, allèrent tomber

autour du brick anglais. Oh! combien on sent augmenter son courage,

quand on se voit protégé contre la supériorité de l'ennemi! Nous

lâchâmes aussi notre petite bordée criarde après celle du fort, et

l'Anglais riait sans doute de la pétarade de nos trois caronades de

huit, succédant au retentissement des pièces de vingt-quatre de la

batterie de terre. Il se décida bientôt cependant à répondre à notre

attaque; mais au même moment une risée, sortant d'un gros morne que nous

dépassions, vint aussi enfler nos voiles et coucher le bord de

tribord de la goëlette, sur la mer ridée par la pression de la brise

frémissante. Conduits à grands coups de canon le long du rivage que

nous rangions le plus près possible, nous voyions, sur toute la côte du

Prêcheur, les habitans de Saint-Pierre et les dames en parasols, agiter

leurs mouchoirs, élever leurs mains vers nous, pour encourager notre

résistance. Leurs acclamations venaient jusqu'à nous à chacune des

petites volées que nous lancions fièrement au brick, et les boulets

qu'il nous envoyait n'effrayaient nullement, en ricochant même jusqu'à

terre, les spectateurs de ce combat si inégal. Cette scène, jusqu'alors

plus piquante que terrible, acquit bientôt un caractère imposant par une

de ces transitions atmosphériques, fréquentes dans ces climats. Le ciel,

qui, depuis le commencement de l'action, avait pour ainsi dire souri

à ce petit spectacle naval, se voila tout à coup, et vint resserrer en

quelque sorte la scène entre la terre et l'horizon, rapproché de nous

par l'effet de l'orage qui se préparait. A la lueur des coups de canon

que nous tirait le brick, succédait l'éclair qui déchirait la nue, en

nous éblouissant. A chaque détonation, le tonnerre répondait par

le fracas de la foudre, répété cent fois par, les échos funèbres et

sourdement sonores des mornes cachés dans les nuages qui s'abaissaient

sur nos têtes. La sombre clarté du jour, plus triste que l'obscurité de

la nuit, couvrait autour de nous tous les objets d'une couleur de deuil.

La mer, plus lamentable, déferlait sur le rivage: la brise, venant

par bouffées, tantôt couchait notre goëlette sur le flanc, et tantôt

l'abandonnait tout à coup, pour la laisser se redresser et comme pour

la tourmenter. A la riante clarté d'un beau jour, on se bat avec moins

d'effroi, parce que l'éclat du soleil semble ôter quelque chose de

terrible à l'appareil du combat. Avec l'obscurité de la nuit, on

peut aussi se battre sans terreur, parce qu'on ne voit ni le sang qui

ruisselle, ni les coups qu'on se porte. Mais combattre sous la foudre

qui gronde comme une menace du ciel; mais combattre au milieu d'un orage

qui vous dérobe la clarté consolante du jour, c'est la plus rude épreuve

que puisse subir l'intrépidité de l'homme de mer.

Livonnière s'était placé à la barre, pendant le combat: c'était le

meilleur timonier du bord. Je m'étais mis sous le vent, pour l'aider à

gouverner au commandement du capitaine. Un faux coup de barre, donné

au moment où une raffale nous arrivait par l'avant, arracha un jurement

terrible à Niquelet.

--La barre au vent, toute, foutu imbécile! s'écria-t-il en frappant

violemment du pied.

Livonnière voulut répondre; Niquelet lui montra un pistolet: Livonnière

se tut.

C'est juste, me dit-il; ce n'est pas le moment de se chicaner, et il est

capitaine.... Je lui pardonne; mais il me le paiera.

Louvoyant pour gagner un mouillage sous la batterie d'Esnots qui,

majestueusement élevée au-dessus de la surface de la mer, canonnait déjà

notre ennemi, nous étions obligés de virer de bord assez fréquemment. Au

moment où nous envoyions vent devant pour courir notre dernière bordée,

une saute de vent capela avec violence nos deux huniers sur le mât; et

ne pouvant changer assez vite nos deux basses voiles et nos focs, à la

brise furieuse qui soufflait par notre travers, la goëlette s'inclina

sur le côté de tribord. _Amène et cargue les huniers! amène la

grand-voile! cargue la misaine! coupe les écoutes!_ criait-on de toutes

parts: il n'était plus temps... Je ne me reconnus qu'après être revenu à

la surface de la mer: la quille de _la Gazelle_ flottant sur l'eau, fut

le premier objet qui frappa mes yeux remplis d'eau de mer. Je nageai

pour regagner les flancs du navire chaviré. Livonnière, traînant

quelque chose avec lui, y montait de l'autre bord en même temps que

moi. _Aide-moi_! me cria-t-il, en me reconnaissant; _aide-moi, Léonard_!

C'était le brave Niquelet qu'avec effort il retirait de l'eau. Je

n'oublierai jamais son premier mot au capitaine, après l'avoir aidé à se

cramponner et à enfourcher la quille de _la Gazelle: «Vous m'avez appelé

imbécile, il n'y a pas une minute, capitaine Niquelet; mais je suis bien

aise tout de même de vous avoir sauvé la vie.»_ Le premier mouvement

du capitaine, à cheval sur la quille de son bâtiment sombré, fut

d'embrasser notre généreux ami. Cette accolade, donnée au milieu des

flots, dans cette position et sur le lieu de cette scène, ne sortira

jamais de ma mémoire.

Quelques uns de nos pauvres camarades parvinrent aussi à se sauver comme

nous venions de le faire. Les plus alertes et les meilleurs nageurs,

qui étaient parvenus les premiers à gagner la quille de _la Gazelle_,

se remettaient à l'eau et rôdaient en plongeant autour de la coque

du bâtiment, pour tâcher de sauver ceux qui avaient disparu sous les

vagues. «Gare aux requins, leur répétait Niquelet, gare aux requins, mes

amis!» Et en effet, ce terrible animal, qui épie sans cesse les navires,

pour profiter de tous les événemens qui peuvent lui offrir une proie,

ne se montre jamais plus fréquemment à la surface des flots, que lorsque

l'orage s'appesantit sur les mers des Antilles. Le grain horrible au

sein duquel avait disparu _la Gazelle_ couvrait encore la terre. A

dix brasses de nous, nous n'aurions pu distinguer aucun objet. Quelle

position affreuse!... Aura-t-on vu à terre chavirer notre goëlette?

Le grain va-t-il se dissiper? Et si le temps allait devenir plus

mauvais!... C'est au milieu de ces réflexions déchirantes que nous

passâmes une demi-heure, qui nous parut un siècle d'angoisses... Mais

le dévouement des créoles avait veillé sur nous; des cris se firent

entendre, nous y répondîmes, sans savoir d'où ils partaient. Sont-ce

les embarcations que le brick anglais aura mises à la mer après avoir

vu notre naufrage? Ne seraient-ce pas plutôt des pirogues venues à

notre secours?... Nous fûmes bientôt tirés de cette cruelle incertitude:

c'étaient des pirogues! Les colons qui les montaient, en nous

apercevant, crièrent à ceux qui les suivaient: _Les voilà, les voilà!

Victoire! Victoire!..._ Et les nègres canotiers, aux sons de leurs

lambis et de leurs cornemuses, retentissant au loin, annoncèrent aux

habitans de St-Pierre que nous étions sauvés.

9.

COURSE

DANS LES DÉBOUQUEMENS.

Saint-Pierre-Martinique.--La négraille.--Le capitaine Doublon et le

corsaire le Requin.--La partie de tric-trac.--Les habits de femmes.--Le

bal et la prière à bord.--Les bègneoles.--Nouvelle prise.

Quelle arrivée que la nôtre à la Martinique! Sur la quille de notre

navire et sous le feu d'un brick anglais! mais avec quelle touchante

hospitalité les créoles nous accueillirent! Tous s'empressèrent de

nous offrir un asile, des vêtemens et de l'argent. Une fois remis des

fatigues et des émotions de notre naufrage, nous nous comptâmes, et, sur

trente hommes d'équipage et dix passagers, nous vîmes avec douleur que

quinze marins seuls avaient échappé à la mort. Le beau jeune blond, qui

s'était _embarqué en pacotille_, et mademoiselle de Saint-Amour, qui

venait à la Martinique pour changer d'air, s'étaient noyés. La lame

apporta sur le rivage, quelques heures après notre malheureux événement,

les cadavres de nos pauvres compagnons, mutilés par les requins,

pour lesquels ils étaient devenus une pâture. Le lendemain de notre

débarquement à St-Pierre, il nous fallut assister aux funérailles de

tant de victimes. Cette lugubre cérémonie sembla couvrir toute l'île de

deuil, et remplir d'affliction tous les coeurs.

En parcourant, pour prendre connaissance des lieux, les rues de la ville

de St-Pierre, surnommée _le petit Paris des Antilles_, je fus surpris

de sentir, avec l'air brûlant qu'on y respire, une odeur fade qui me

soulevait le coeur. M. de Livonnière, que j'interrogeai sur la cause de

cette sensation désagréable, me demanda de quoi je voulais parler?

--Mais de l'odeur qui me suit partout! lui répondis-je.

--Tu sens _l'oignon frit_, n'est-ce pas? me dit-il avec une expressive

contraction de nez.

--Eh! oui sans doute; quelque chose comme ça.

--Eh bien! c'est la _négraille_ qui a cette _senteur_-là, mon ami.

--Quoi! c'est l'odeur de nègre?

--Pas autre chose, et c'est bien assez. Mais si ces gaillards n'ont pas

bon fumet, leur peau n'en est pas moins un bon article de vente; et si

nous avions plein la cale d'un navire de trois cents tonneaux seulement

de cette marchandise qui galope dans les rues, toi et moi nous n'aurions

plus besoin de nous risquer à battre des entrechats sur la quille d'une

barque, comme nous l'avons fait il n'y a pas encore une semaine.

Cette digression de mon ami le conduisit bientôt à m'expliquer ce que

c'était que la traite des noirs, trafic étrange dont je n'avais encore

aucune idée. Les renseignemens et les commentaires d'Ivon sur ce genre

d'industrie firent sur moi une impression assez vive pour que je me la

rappelle encore. Je ne voyais plus un beau nègre sans chercher à évaluer

son prix, et à l'estimer, non pour les services qu'il pouvait rendre,

mais pour le prix qu'on avait pu en tirer en le livrant à l'encan. J'ai

entendu beaucoup d'Européens, nouvellement venus de France, faire de

bonnes phrases sur l'immoralité d'un commerce qui s'exerce sur la chair

humaine, ce qui ne les empêchait pas toutefois d'acheter des noirs et de

les battre à l'occasion. Mais moi, je l'avoue, peut-être à ma honte, je

ne sentis pas, à mon arrivée aux colonies, ces sublimes inspirations de

philanthropie. Ces noirs gros et gras, paresseux et gais, que je voyais

_balander_ toute la journée dans les rues, me paraissaient bien plus

heureux que nos laboureurs d'Europe, et que la plupart des matelots, ne

donnant que la moitié du temps, et ne mangeant qu'une ration de biscuit

pour prix de ces fatigues qui épuisent sitôt leur vie misérable et

agitée.

Les marins sont les hommes du monde les moins embarrassés de se tirer

d'affaire, pour peu que, dans les lieux où ils se trouvent jetés par le

sort, il y ait un peu de mer à exploiter et des hasards à courir. Quinze

jours à peine s'étaient écoulés depuis notre arrivée à Saint-Pierre,

qu'on vint proposer à Livonnière et à moi, un embarquement sur un petit

corsaire qui n'attendait, pour appareiller du Fort-Royal, que deux

officiers comme nous. Nous étions gens à faire l'affaire du capitaine et

de l'armateur. Des conditions raisonnables nous furent offertes, et nous

les acceptâmes avec plaisir. Une pirogue nous transporta en quelques

heures de Saint-Pierre au Fort-Royal.

Un Provençal, à la face jaune et corroyée, et qui paraissait acclimaté

depuis longtemps, nous attendait sur l'embarcadère du carénage. Il nous

donna cordialement une poignée de main, en nous annonçant qu'il avait

l'honneur d'être le capitaine _Doublon_, commandant le corsaire _le

Requin_.

--Et où est ce fameux _Requin?_ demanda Livonnière.

--Là, amarré sur le tronc de ce grand sablier que vous voyez.--Et en

effet, sous les branches d'un arbre immense, le capitaine Doublon nous

montrait, avec une espèce d'orgueil, un petit sloop sur l'avant duquel

quelques mulâtres paraissaient faire griller des bananes à la cuisine.

--Quoi! c'est là _le Requin!_ m'écriai-je.

--Oui, mon bon ami, me répond le capitaine Doublon: c'est le meilleur

coureur de toutes les Antilles. A la mer, je ferais ramasser mes vieux

balais à une frégate qui voudrait me passer sur l'avant.

--Et ces _mal blanchis_ qui sont à bord, dit Livonnière, que voulez-vous

en faire?

--Mon ancien, reprend Doublon avec une expression de physionomie et une

importance toutes méridionales, c'est une partie de mon équipage, que je

n'ai pas jugé à propos de faire passer à la lessive, pour vous réjouir

la vue; c'est l'équipage, sans me vanter, le plus voleur et le plus

intrépide des îles: c'est moi qui l'ai formé.

--Non pas à voler, sans doute?

--Non, mon petit _jeune gens_, mais à se battre proprement. Il savait

assez bien voler, je vous eu réponds, quand je l'_aie_ pris, pour

m'épargner la peine de lui donner des leçons là-dessus.

--Au surplus, la grosseur du corsaire ne fait rien à l'affaire, ajouta

Livonnière, et avec les petits on happe souvent les gros; de même

qu'avec des _beaux sales_ (des mulâtres) on peut, à l'occasion, se taper

avant de _se faire prendre en bas de soie._ Mais le principal est de

savoir quand nous partirons.

--Demain, si certaine partie de tric-trac est décidée.

--Quelle partie de tric-trac?

--Ah! il faut que jé vous explique cela, nous dit Doublon. Il est bon

qué vous sachiez qué il a pris fantaisie à mon ancien armateur, dé

jouer au tric-trac son petit _Réquin_, contre une gentille habitation

du Lamentin. Son adversaire a gagné la première manche, l'armateur a eu

l'avantage dé la seconde; et on a remis la partie à demain matin. C'est

en trois les deux meilleures. J'aurais bien pu partir cé soir; mais jé

n'aime pas à laisser mon navire en suspens sur un coup dé dé, et jé

veux savoir, avant dé mé faire peut-être casser la physionomie, pour lé

compte dé qui jé récévrai du fer ou du plomb dans la mine.

--Ah! ça, voyons un peu, reprit Livonnière, on joue donc ici les navires

et les équipages, comme une demi-tasse et la régalade?

--Né m'en parlez pas, mes amis! Ces âmes damnées dé créoles et

d'habitans joueraient tout le Nouveau-Monde, découvert par _Christophe

la Colombe_, dans un coup dé _Backgammon_. Demain, tout lé Fort-Royal

viendra voir faire la partie qui va décider du sort dé cé pétit diable

dé _Réquin_. Mais en attendant, allons manger un court-bouillon chez ma

mulâtresse, qui est une bonne femme, avec qui jé suis _amacorné_ depuis

1801, et nous nous coucherons, pour être prêts à appareiller après lé

dernier coup dé trie-trac et lé premier coup dé canon dé partance. C'est

la première _fricoteuse_ pour lé court-bouillou-mulâtre, avec un peu dé

piment et dé gombeau; on s'en lèche les doigts jusques aux coudes.

Le lendemain, eut lieu la partie qui avait pour enjeu notre corsaire.

Rangés autour de la table sur laquelle roulaient les dés, avec les

destinées de notre navire, nous attendions l'arrêt qui devait sortir

de l'un des deux cornets rivaux. Un malheureux coup, lancé par l'ancien

armateur, lui fit perdre non seulement son bâtiment, mais, avec lui,

six beaux esclaves qu'il avait mis sur jeu. Nous demandâmes des ordres à

notre nouvel armateur, et, après avoir bu avec lui une limonade punchée,

nous appareillâmes du carénage, pour aller établir notre croisière, nous

ne savions encore où.

Le soir nous passâmes sous le vent de Saint-Pierre. Vers minuit,

toujours favorisés par une belle et fraîche brise d'Est-Sud-Est, nous

nous trouvâmes par le travers de la ville du Roseau de la Dominique. Un

brick louvoyait comme nous, mais pour gagner le mouillage. En courant

à contrebord à lui, nous crûmes nous apercevoir que c'était un bâtiment

marchand. Le capitaine Doublon nous cria: _Tape à bord_; et nous

l'abordâmes, sans plus de façon. Il nous avais pris pour un caboteur de

Sainte-Lucie ou d'Antigues. Aussitôt qu'il fut amariné, nous laissâmes

arriver, collés le long de son bord, et l'entraînant au large, comme un

épervier qui, après avoir saisi sa proie, se laisse aller avec le vent,

tout en dévorant le faible ennemi qu'il enserre dans ses griffes.

Si les corsaires déployaient dans toutes les circonstances une activité

égale à celle qu'ils ont pour le pillage, ce seraient des marins

prodigieux. En moins de cinq minutes, nous eûmes, pour ainsi dire,

visité notre prise de la carlingue à la girouette. Le fond de la

cargaison, qui n'était pas complète, se composait de barils de farine et

de salaison. Quelques caisses légères et conditionnées avec soin furent

mises à bord du _Requin_. On expédia ensuite le navire amariné et équipé

de dix de nos hommes, pour Saint-Pierre. Nous apprîmes depuis qu'il

avait été repris par des croiseurs au large des Saintes.

Le Négrier, Vol. III Aventures de mer · 第 2 / 5 段