Sur quelles frêles circonstances reposent ces plaisirs auxqu

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LE

NÉGRIER

AVENTURES DE MER.

PAR

ÉDOUARD CORBIÈRE

DE BREST.

DEUXIÈME ÉDITION.

VOLUME III.

PARIS,

A.-J. DÉNAIN ET DELAMARE

ÉDITEURS DE L'HISTOIRE DE L'EXPÉDITION FRANÇAISE EN ÉGYPTE

16, RUE VIVIENNE.

1834.

7.

LA TRAVERSÉE.

Encore le capitaine Niquelet.--Morale maritime.--Leçons pour

les passagers.--Moeurs des équipages.--Le bonhomme Tropique.--Le

baptême.--Ivon prend le nom de M. de Livonière.--Une nuit et un lever

de soleil sous le tropique.--La pêche à bord.--Le feu Saint-Elme.--La

_cagne_.

Combien, après avoir passé par toutes les angoisses que nous venions

d'éprouver, un marin se sent soulagé, lorsqu'il se trouve en pleine mer,

affranchi, pour ainsi dire, de toutes les tribulations auxquelles il

laisse les habitans de la terre en proie! Il n'a plus qu'à combattre les

élémens qui se disputent sa vie, et cette lutte ne saurait effrayer son

courage, ni lasser sa patience. Son âme au contraire aime à s'élever au

niveau des dangers, qu'il a mille fois affrontés, et à grandir dans

les périls nouveaux qu'il prévoit encore. Viennent les Anglais et les

tempêtes, me disais-je! j'ai de quoi leur tenir tête. Avec un vaillant

capitaine, un bon navire, et l'Océan à parcourir comme notre domaine,

nous n'avons rien à craindre; et en effet, tous les marins, dès qu'ils

ont mis le pied à la mer et qu'ils ont perdu la vue des côtes, semblent

être chez eux, et dans un asile désormais inviolable!

Le capitaine de _la Gazelle_ ne tarda pas à me prendre en affection, non

pas sans doute pour cette gentillesse dont s'étaient enivrées Rosalie et

madame Milliken, mais bien parce qu'il remarqua en moi un zèle excessif,

et une activité qui était en lui. Car, je dois le faire remarquer ici en

l'honneur des marins, à terre, ils peuvent bien témoigner de l'amitié

à ceux qui leur plaisent le plus; c'est là, pour eux, comme pour les

autres hommes, une affaire de goût ou de fantaisie; mais, une fois à

la mer, ce n'est guère qu'aux plus dévoués et aux plus capables

qu'ils accordent leur estime, et cette estime se manifeste quelquefois

d'une manière assez bizarre: vous allez en juger par un fait.

Le capitaine Niquelet, par exemple, que j'avais trouvé si aimable, en

racontant une de ses aventures, dans le café de Rosalie, ne me parut

pas, une fois au large, le même homme. Ce n'était plus ce corsaire si

délié, si sémillant, et si bon enfant enfin. Il s'était fait ours ou

loup, après quelques jours de mer. Deux jolies passagères,

papillonnant autour de lui, quand il se promenait gravement sur le

gaillard-d'arrière, parvenaient à peine à lui arracher un sourire, à lui

qui, à terre, aurait peut-être jeté toute une fortune par la fenêtre,

pour obtenir un seul regard d'une de ces femmes qui, à bord, cherchaient

si inutilement à l'agacer. Le second ou le troisième jour de notre

sortie de la Manche, il me tutoya: c'était déjà bon signe. Il m'avait

grondé sept à huit fois: c'était encore de meilleure augure. Je faisais

de mon mieux, en travaillant et en grimpant jour et nuit, pour obtenir

un mot approbateur de lui, et néanmoins les mots encourageans ne

venaient pas encore. Mais lorsque, devant le capitaine, un officier

du bord me donnait ce qu'on appelle _un poil_, je voyais que Niquelet

souffrait. Il m'annonça brusquement, à la suite d'un grain furieux

pendant lequel je m'étais vaillamment employé, que je compterais

désormais pour second lieutenant à bord, et que je serais second de

quart avec l'officier qui me _calinerait_ le moins. Comme je recevais

cette marque d'intérêt, avec un air apparent d'indifférence, Niquelet me

demanda si je n'étais pas content.

--Si fait, capitaine, lui répondis-je, mais....

--Mais, quoi?... que te faut-il de plus?

--Un mot consolant de vous: je crains que vous ne m'aimiez pas....

--Eh bien! dit-il en me serrant brusquement le poignet, avec la seule

main qui lui restât, est-ce que tu as besoin de pleurer, en me disant

cela, enfant que tu es!

Et le bon, le brave capitaine, avait lui-même la larme à l'oeil.

Mais, comme s'il s'était repenti de ce mouvement de sensibilité, il me

repoussa avec vivacité, en ajoutant: «Ne parlons plus de tout cela: fais

toujours bien ton petit devoir, et puis....» J'étais déjà pressé sur

son coeur; et tous les passagers souriaient d'une douce satisfaction,

à cette scène d'attendrissement, entre un vieux marin et un jeune

commençant.

Les leçons de morale maritime que me donnait quelquefois, avec son

âpre bonté, le capitaine Niquelet, portaient toujours l'empreinte d'une

méditation assez profonde. Tu te rappelles, me disait-il, pendant un

quart que je faisais avec lui, ta boutade de l'autre jour? Je t'avais un

peu rudoyé, il est vrai; mais c'est comme cela qu'un chef doit agir avec

ses subordonnés à la mer. As-tu remarqué le ton avec lequel je dis à

un matelot dont je suis content: Va à la cambuse, demander un coup

d'eau-de-vie?

--Oui, capitaine; mais il me semble que vous lui dites quelquefois:

«Allons jean f..., va-t-en à la cambuse _pocharder_ un coup

d'eau-de-vie!»

--Eh! c'est justement ainsi qu'il faut leur parler, si l'on veut donner

du prix à la moindre chose qu'on leur accorde; c'est faire alors de

justice une faveur, et c'est assaisonner à leur goût ce qu'on doit leur

donner. J'ai essayé d'abord à leur parler comme à d'autres humains: ils

me prenaient, le diable m'emporte, pour une demoiselle. Aujourd'hui,

tout en me montrant équitable et bon avec eux, je leur parle comme à

un caniche, et ils disent tous que je suis un vrai matelot et un brave

homme au fond, parce qu'ils ont su, sous ma brusquerie calculée, trouver

le fond de mon caractère. Saisis-tu bien l'allégorie, petit bougre?

--Oh! oui, et à merveille, mon capitaine.

--Observe donc tout, jusqu'aux choses en apparence les plus

indifférentes, si tu veux savoir un jour commander à des forbans comme

ceux que tu vois là, et à qui je ferais enlever, pour dix gourdes et une

double ration, le premier bâtiment français que nous rencontrerions.

Il ne se flattait pas: personne n'était plus aimé que lui de ses

matelots. Il leur causait peu; il les battait même quelquefois quand

ils paraissaient s'ennuyer à bord, vouloir se mutiner ou avoir besoin

d'_émotions vives_, comme il le disait. Niquelet appelait cela _ranimer

le sentiment_. Mais d'un seul mot, il aurait fait, à n'importe lequel de

ces hommes, tuer père et mère. C'était là l'empire qu'il était le plus

jaloux d'exercer sur son équipage, non pour en abuser criminellement,

mais pour en obtenir tout ce qu'il jugeait nécessaire au bien du

service.

Ivon s'employait bien à bord; mais il ne pouvait se faire au commandant

de _la Gazelle_. Ces deux hommes, tout en s'estimant beaucoup, ne se

disaient pas une parole dans une semaine.

Une longue traversée pourrait offrir à l'esprit de l'observateur un

fécond sujet d'études morales. Il y a tant de froissemens dans les

caractères, les habitudes et les passions de ces hommes, quelquefois

si divers, qui se trouvent réunis au milieu des périls, dans cet espace

étroit que l'on nomme un navire! Et n'est-ce pas l'image abrégée de la

société et d'une monarchie absolue, que ce bâtiment sur lequel règne

despotiquement un capitaine, avec ses officiers qui sont ses ministres,

et ses matelots qui sont ses sujets! Pour moi, je sais bien que j'aurais

de bons conseils à donner aux passagers qui se hasardent à traverser

les mers sous la conduite de ces marins qu'ils connaissent si peu. Grand

dommage est que j'aie bien des événemens à raconter dans mon journal

de mer. Sans la spécialité de la tâche que je me suis imposée dans la

narration de mes aventures, je me livrerais ici à des leçons de conduite

qui pourraient devenir utiles aux _terriens_ qui s'embarquent pour la

première fois. Mais, avant tout, je dois aller à mon but, et ne pas

trop perdre de temps en route. Cependant je vais tracer succintement

ici quelques régles de bien vivre pour ceux qui me liront, et à qui il

prendrait envie d'entreprendre quelque jour un voyage de long cours.

La première réserve que doit s'imposer un passager qui veut plaire à son

capitaine, c'est d'éviter, autant que possible, de s'immiscer dans les

choses qui concernent le service du bord. Il n'est pas de marin qui ne

se sente vexé d'entendre un passager venir lui demander, quand il a jeté

le loch, combien de noeuds file le navire. Bien plus importun encore est

celui qui cherche à savoir, quand le capitaine trace son point sur la

carte, l'endroit du monde où se trouve le bâtiment. C'est un mystère

qu'il n'est donné qu'aux initiés de pénétrer, et dans cette réserve des

marins, qu'on n'aille pas s'imaginer qu'il n'entre que de l'orgueil;

cette discrétion est de la prévoyance. Supposez, en effet, qu'un

passager sache le point du globe où est parvenu le navire, et qu'il

aille indiscrètement le révéler à un équipage mal intentionné. Que

deviendra le bâtiment, après une révolte qui l'aura mis dans les mains

des matelots, éclairés alors sur la route qu'ils devront suivre pour

attérir? Croyez-vous que, sans les difficultés qu'offre la conduite

d'un navire en pleine mer, les rébellions et les actes de piraterie ne

seraient pas plus fréquens qu'ils ne le sont, avec des équipages forcés

de se soumettre, comme à une Providence, à la science que possèdent

leurs officiers? On a bien souvent cherché à rendre, pour toutes les

intelligences, les calculs de longitude aussi faciles que ceux de

latitude; mais ne serait-ce pas un grand mal qu'une découverte qui

mettrait, dans les mains des hommes les plus grossiers, les moyens de

se diriger, sans le secours des chefs, dont il s n'auraient qu'à se

défaire, pour pouvoir abuser de la liberté qu'ils auraient acquise par

un crime, sur un élément où les malfaiteurs instruits sont si sûrs de

l'impunité? N'est-ce pas, au contraire, par un effet de la Providence,

que la science de l'homme de mer n'a été rendue accessible qu'aux hommes

qui, en s'instruisant pour l'acquérir, ont été à même de se pénétrer

de ces principes d'ordre, que l'étude fait presque toujours aimer ou

respecter?

Quand on manoeuvre à bord d'un navire, les passagers doivent éviter avec

soin de ne pas gêner les matelots. Ce qu'ils ont de mieux à faire dans

ces circonstances importantes, c'est de se retirer dans leurs chambres,

ou de se tenir dans les parties du pont où leur présence peut devenir le

moins importune. En général le rôle des passagers à bord doit être tout

passif. Personne n'est plus jaloux que les marins, de l'autorité et de

la profession qu'ils exercent; c'est une espèce de sacerdoce que leur

métier, et ils éloignent autant qu'ils le peuvent, les profanes,

du sanctuaire. Si jamais vous naviguez, vous vous ferez une idée du

souverain mépris qu'ils ont pour toutes ces manières de femmelette qui

réussissent si bien à terre dans vos salons. Ces hommes, habitués

à régner sur la mer, sentent toute leur puissance, et ils cherchent

rarement à en abuser quand vous semblez la reconnaître; ils se

contentent de mépriser vos airs coquets, et les terreurs que vous

inspire, au moindre mauvais temps, l'élément avec lequel ils jouent:

aussi, avisez-vous de montrer du coeur, de la dureté dans le mauvais

temps même, cherchez, s'il est possible, à vous rendre utile, et vous

les verrez s'apprivoiser avec vous, et vous témoigner de l'intérêt,

fussiez-vous une femme. Mais pour peu que vous pâlissiez quand ils vous

ont assuré qu'il n'y a rien à craindre, ils vous prendront en aversion

et jetteront sur vous un de ces sobriquets qu'ils savent appliquer, avec

tant de méchanceté et de justesse, sur toutes les physionomies qui leur

déplaisent; et il n'est pas d'hommes qui réussissent mieux qu'eux à

trouver de ces noms ridicules qui s'attachent, comme une lèpre, à la

tournure ou à la figure d'un individu. Il est, dans la marine militaire,

des officiers qui n'ont jamais pu se dépêtrer des qualifications

grotesques que leurs matelots avaient su lancer sur eux, comme un sort,

et qui les ont accompagnés dans toute leur carrière, quelque brillante

et quelque glorieuse qu'elle soit devenue.

Un navire, que j'ai connu, se perdait coulant bas d'eau à la suite

d'une tempête: il fallut s'embarquer dans la chaloupe et la mer était

très-grosse: on se compte; l'embarcation ne peut contenir que l'équipage

et deux passagers. Quels passagers laisserons-nous embarquer? demande

le capitaine. Ce vieux monsieur, répond un matelot, et cette brave

dame.--Pourquoi cette dame, plutôt que l'officier de troupe que nous

avons à bord?--Parce que cette dame a montré du coeur comme un homme,

et que cet ancien officier a eu peur comme une femme... Le malheureux

officier fut laissé sur le pont, à la place même où il avait eu de la

peine à se traîner, tant son effroi avait été grand pendant la tempête.

Mille exemples de la sorte prouveraient, au besoin, la bienveillance

que conçoivent les marins pour les personnes chez lesquelles ils

rencontrent, à la mer, un courage et une résolution qui s'accordent avec

l'intrépidité qu'ils trouvent en eux-mêmes dans les momens de péril.

Les passagers, en général, se montrent trop disposés à se familiariser

avec les gens de l'équipage, et c'est un tort; car fort souvent ces

hommes, dont l'originalité a quelque chose de si attrayant pour les

personnes qui ne les connaissent pas, finissent par abuser de la

familiarité qu'on a contractée avec eux. Rarement ils se montrent

cependant quêteurs ou exigeans; l'habitude de mendier leur est même

tout-à-fait étrangère, et elle ne conviendrait pas à leur rudesse,

qui n'est pas d'ailleurs sans fierté. Mais, pour la plupart, ils sont

enclins à prendre un ton inconvenant avec ceux qui semblent avoir oublié

leur rang, pour se donner le plaisir d'étudier leurs habitudes et leur

caractère. Aussi, je ne saurais trop conseiller aux passagers de se

tenir à distance de l'équipage, et d'imiter la réserve des officiers,

qui ne parlent ordinairement à leurs gens que lorsque la nécessité

l'exige impérieusement, pour les choses dont l'utilité leur est

démontrée.

Les longues privations auxquelles sont assujétis les marins finissent

par les soumettre à des règles d'abstinence qui tiennent plus à la

coutume encore qu'à la résignation. Ils supportent volontiers la

nécessité de ne boire qu'une demi-bouteille d'eau pourrie et de ne

manger qu'une demi-livre de biscuit rongé des vers. Les passagers, au

bout d'une pénible traversée, se délectent en pensant au jour désiré où

ils pourront s'étendre dans un bon lit et se repaître de légumes frais

et de viandes succulentes, autour d'une table bien servie; mais rarement

un marin, quelque dur qu'ait été son voyage, se livre à ces rêves de

gourmandise: il sait qu'après avoir resté un mois à terre, il faudra se

soumettre à de nouvelles privations, et il pense qu'autant vaut se faire

une habitude d'être mal, que de se laisser aller aux douceurs d'une vie

qui ne doit pas être la sienne. Quand arrive l'occasion de se dédommager

dans les excès de toutes les contraintes qu'il s'est imposées, il a bien

garde de la laisser échapper; mais au large il ne s'amuse guère à se

créer de riantes illusions qu'un coup de mer peut détruire ou qu'un

naufrage peut lui ravir avec la vie. On ne sait pas assez combien il y

a de philosophie instinctive dans l'existence de ces êtres si insoucians

des dangers qu'il courent, et si imprévoyans pour un avenir qui leur

appartient encore beaucoup moins qu'à tous les autres hommes.

Quelquefois sur les attérages, au moment le plus décisif et le plus

périlleux d'une longue traversée, vous voyez, quand le mauvais temps

se déclare, le capitaine veiller avec inquiétude sur le pont, et ne

pas pouvoir prendre, dans son anxiété, un seul moment du repos qui lui

serait pourtant si nécessaire. Eh bien! dans ces circonstances terribles

qui doivent décider du sort de toute la campagne et quelquefois de la

vie de tout l'équipage, vous entendez les hommes de quart soupirer

après l'heure où leurs camarades viendront prendre à leur tour la

responsabilité des événemens qui se passeront sur le pont; mais quant

à eux, dès que le quart est fini, ils se couchent en chantant, qu'il

vente, qu'il tonne, et quels que soient les dangers qui les menacent:

c'est le capitaine qui répond de tout, c'est une chose tacitement

convenue, et il semble que la conservation de leur vie et les soins du

salut commun ne regardent que leurs chefs. Ils diraient volontiers, en

parlant de leur capitaine: _S'il nous noie, tant pis pour lui; ce n est

pas notre affaire_. Et croyez-vous que sans cette stupide imprévoyance,

providence des hommes condamnés à naviguer pour cinquante francs par

mois, il existerait des matelots?

Mais c'est trop m'occuper des moeurs des équipages français, et de ces

détails sur lesquels je reviens avec trop de complaisance, quand ils

se rencontrent sous ma plume. De tels objets peuvent encore avoir leur

charme pour celui qui se les rappelle comme des souvenirs liés aux

premières émotions de sa vie; mais ils doivent quelquefois rebuter ceux

à qui on les raconte. Revenons à _la Gazelle_.

À travers quelques accidens ordinaires aux voyages de mer, notre

goëlette approchait du Tropique, et l'équipage entrevoyait, avec joie,

le jour où le capitaine Niquelet lui permettrait de solenniser la

cérémonie consacrée dans cette phase remarquable des longs voyages. Le

jour des saturnales maritimes arriva enfin. Le navire, dès le matin,

prit un air de fête. L'équipage et les passagers revêtirent leurs habits

de dimanche, et ces derniers se disposèrent, avec ceux qui n'avaient

pas encore vu le _Bonhomme-Tropique_, à recevoir le copieux baptême qui

devait les initier à ces burlesques mystères des pontifes équatoriaux et

tropicaux. Une petite chapelle fut dressée sur le gaillard d'arrière.

On commença, comme chose obligée, par faire voir, à la longue-vue, le

cercle du Tropique du Cancer, à tous nos passagers, en plaçant un cheveu

sur l'objectif de la lunette. Chacun d'eux s'étonna, comme d'habitude,

que l'on pût apercevoir ainsi un des cercles de la sphère céleste.

Jamais on n'avait voulu croire à ce prodige; mais il fallait bien se

rendre à l'évidence. On apprend tant de choses en naviguant! A terre, il

n'y a que des illusions. C'est à la mer qu'il faut aller, pour commencer

à faire connaissance avec les réalités.

Un gros gabier, affublé d'une robe blanche et d'une longue barbe

d'étoupes, monta sur les grandes barres, un harpon à la main. Toutes

les bailles et tous les seaux avait été remplis sur le pont. La pompe

d'étrave jouait depuis le matin, et faisait ruisseler à pleins tuyaux

l'eau sacrée du baptême. Tout nous annoncait que les aspersions ne

seraient pas épargnées. Dès la veille aussi, on avait eu la prévoyance

de barbouiller, avec de la peinture noire, les deux petits mousses du

bord, destinés à devenir les _Diablotins_ du Dieu grotesque de l'Océan.

Cela fait, à midi, le _Bonhomme-Tropique_, perché sur les grandes

barres, cria dans un porte-voix, eu faisant mine de greloter de froid,

malgré la peau de mouton dont il avait les épaules couvertes:

--_Ho! du navire, ho!_

--_Holà!_ répondit au porte-voix le capitaine, monté gravement sur son

banc de quart.

--D'où vient le navire?

--De Saint-Malo.

--Où allez-vous?

--A la Martinique.

--Comment se nomme le navire?

--_La Gazelle._

--Quel est le nom du capitaine?

--Jean-Baptiste Niquelet.

--Le navire est-il déjà venu dans _mon empire_?

--Jamais, _Bonhomme-Tropique_.

--Consens-tu à payer pour lui le tribut?

--Oui, _Bonhomme-Tropique._

--Que veux-tu donner pour que _mes sapeurs_ n'abattent pas la figure de

_la Gazelle_, et pour racheter ton bâtiment?

--Double ration à l'équipage, et quelque chose pour toi.

--As-tu beaucoup de gens, dans ton équipage, qui ne soient pas venus

dans _mon empire?_

--Douze. En voici la liste.

Le capitaine nomma les douze néophytes, au nombre desquels je me

trouvais. Le _Bonhomme-Tropique_ reprit, toujours en grelottant:

--Consentent-ils tous à être baptisés?

--Tous sans exception.

--A la bonne heure!

Alors les prêtres du Dieu tropical allèrent le chercher en cérémonie.

On jeta quelques gouttes d'eau sur la figurine de _la Gazelle_, et les

haches qui avaient été levées sur elle, pour le cas où le capitaine

se serait refusé à payer la rétribution, quittèrent les mains des

exécuteurs, pour faire place à des seaux remplis jusqu'aux bords. Une

grêle de pois verts tomba des barres sur nos têtes. Après l'explosion

de ce météore d'un nouveau genre, chaque néophyte fut assis, les yeux

bandés, sur une planche mobile soutenue par des rebords d'une grande

baille d'eau salée. Chaque aspirant au baptême faisait sa confession à

l'oreille du _Bonhomme-Tropique_, et lui promettait de _ne jamais faire

la cour_ à la femme d'un marin. Un _filet_ de goudron, bien liquide,

était passé sur le menton du néophyte, que l'on rasait ensuite avec un

sabre de bois. C'est alors qu'une messe était dite en son honneur; et,

au mot d'_amen_, la planche qui lui servait de siège lui manquait, et

il se trouvait plongé le derrière le premier dans la baille, où une

douzaine de seaux d'eau de mer lui étaient lancés avec promptitude et

vigueur. Nos deux dames furent seules un peu ménagées, et moyennant

quelques pièces blanches et une entière soumission, tous les nouveaux

catéchumènes furent quittes de cette épreuve, qui n'est désagréable que

pour ceux qui ne veulent pas se prêter de bonne grâce à cette burlesque

initiation, source de gaîté, et prétexte de petits profits pour des

malheureux qui n'ont que trop rarement l'occasion de se réjouir, et

d'oublier leurs fatigues et leur cruel isolement.

Ivon, voulant, comme le font souvent les vieux marins fiers de leur

expérience, ajouter un incident inattendu à la célébration du passage du

Tropique, s'avança avec solennité vers Niquelet: Capitaine, lui dit-il,

comme il est d'usage que ceux qui vont dans les colonies pour y faire

leurs affaires, retournent, sens dessus-dessous, leurs anciens noms

en passant par ici, je vous demande un nom de guerre de noblesse, à la

place du mien qui est trop court. Il y a assez long-temps que je suis

roturier; je veux devenir, à mon tour, comte, marquis, ou n'importe quoi

enfin.

--Comment vous nommez-vous, sans plaisanterie? répond Niquelet, avec

gravité.

--Sur les fonts _baptistaux_ on m'a donné le nom d'_Ives-Marie_, sans

mon consentement.

--Eh bien! mon ami, il faut anoblir ce nom-là en vous faisant appeler M.

de _Livonnière_; ce sobriquet-là vous chausse-t-il?

--Comme une paire de bas de soie, capitaine.

A ce mot _bas de soie_, qu'Ivon parut regretter d'avoir lâché,

l'équipage, qui connaissait notre affaire à bord du _Vert-de-Gris_,

se prit à rire aux éclats. Ivon aurait bien eu envie de réprimer le

mouvement de gaîté qu'il avait très involontairement provoqué; mais le

jour où l'on passe le Tropique, il est défendu de se fâcher à bord.

Il fut donc décidé que mon ami Ivon serait reconnu désormais sous le

nom de M. de _Livonnière_. Il voulait aussi me faire abjurer mon nom

patronimique, en m'assurant que cette petite apostasie ajouterait à la

considération qu'on ne manquerait pas d'avoir pour nous dans la colonie;

mais je ne jugeai pas à propos de suivre ni cet avis ni l'exemple qui

venait de m'être donné.

Sur quelles frêles circonstances reposent ces plaisirs auxquels se

livrent avec tant d'abandon les hommes de mer! Que d'imprévoyance il

leur faut pour qu'ils détournent un seul instant les yeux, des périls

qui les menacent si obstinément! Pendant que la joie éclatait à bord,

et que, sous la tente élégante qui cachait nos gaillards aux rayons d'un

soleil dévorant, une table improvisée réunissait les plus gais

convives, le matelot placé en vigie au haut du grand mât, veillant, avec

impassibilité, sur toutes les folies qu'il nous voyait faire à cinquante

pieds au-dessous de lui, cria _navire_! A ce mot, toujours solennel en

temps de guerre, notre folâtre gaîté s'envola avec la brise, le silence

succéda au tumulte. On replia les tentes, dans un clin d'oeil; la table

disparut avec les plaisirs dont elle était devenue le théâtre. Plus de

festin, plus d'ivresse. La fête était finie, et à l'abandon d'une orgie,

succéda l'appareil imposant du combat.

Niquelet avait de bons yeux; mais il n'avait qu'un bras, avec lequel

il lui était difficile de grimper au haut de la mâture. Aussi, quand

il voulait s'élever, pour observer les navires qu'on lui indiquait à

l'horizon, il se faisait hisser dans une chaise à gabier, à la tête

de notre grand mât de hune. Notre capitaine, en cette occasion, fit

procéder à son ascension; et, à peine était-il rendu à la hauteur du

tenon du grand mât, que nous l'entendîmes rire aux éclats, balloté par

le roulis, sur son siège aérien. «Imbécile, criait-il au découvreur de

navire: il a pris l'eau que jette un baleinot ou un souffleur, pour la

mâture d'un bâtiment. Où te reste t-il ton bâtiment de paille?»

--Là, par le travers, capitaine; mais je ne le vois plus.

--Ne t'inquiète pas! tu vas le revoir bientôt, quand il soufflera.

C'était en effet un gros souffleur qui, faisant jaillir,

perpendiculairement, l'eau à une grande hauteur, nous avait donné cette

fausse alerte; et bientôt nous vîmes cet ennemi inoffensif s'approcher

de nous; en renouvelant ses ébats, comme pour nous dédommager de la peur

qu'il nous avait faite.

Délivrés de toute inquiétude, du moins jusqu'au lendemain, avec quel

plaisir nous sentîmes enfin _la Gazelle_ glisser légèrement sur cette

mer des vents alises, qui semble emprunter sa transparence et sa

couleur, à ce ciel qu'elle réfléchit dans ses flots caressans et si

harmonieusement mobiles! Avec quelle volupté de marin surtout, je

respirais, pour la première fois, ces parfums de la mer, et cet air

tiède que la brise constante des tropiques imprègne d'une saveur si

douce! Quelles nuits délicieuses on passe sous ces latitudes que

le soleil aime tant et qu'il éclaire avec une pompe et une majesté

inconnues à nos tristes climats! Quelle sublimité dans ces scènes

paisibles et animées de la nature! Tout, sur ces mers fortunées, devient

un spectacle ravissant pour l'oeil, l'esprit et le coeur. Des myriades

de poissons volans s'élèvent sur l'avant du navire, et sont poursuivis,

en retombant dans la mer, par ces rapides dorades, le plus svelte, le

plus élégant des hôtes des mers, reflétant dans les flots diaphanes

qu'il sillonne, ses vives couleurs de pourpre, d'argent et d'azur,

les lames flexibles qui les balancent gracieusement, d'innombrables

_galères_ se déploient en éventails bordés de vert, de bleu ou de rose.

Derrière vous, des mauves légères s'abaissent, en béquetant la mer,

jusques sur la poupe du navire qu'elles escortent. Sous les nuages

brillans qui passent avec les vents à votre zénith, nage, dans des

vagues éthérées, la majestueuse _frégate_, dont les ailes noirâtres,

dessinées en accolades, paraissent immobiles dans les régions qu'elles

fendent pourtant avec la rapidité de l'éclair; et, si quelquefois des

nues, qui semblent receler la foudre et l'orage dans leurs sombres

flancs, viennent interrompre l'harmonie de ces scènes attachantes, ne

redoutez rien: ces grains, en apparence si terribles, se dissiperont

avec la brise qui les pousse sur votre navire, et le soleil, dont ils

ont un moment voilé l'éclat, va reparaître brillant et pur, comme il

l'était auparavant.

Un peintre qui essaierait à rendre, sous les plus riches couleurs de

sa palette, le ciel des tropiques, au lever ou au coucher du soleil,

passerait, dans nos climats, pour avoir menti à la nature; car en

Europe, nos horizons ne peuvent pas nous conduire à supposer possibles

les accidens que l'on admire dans le ciel de la zone torride. Souvent

vous vous appliquez à trouver, dans la forme des nuages qui s'élèvent

dans notre brumeuse atmosphère, des configurations bizarres; mais,

sous les petites latitudes, l'imagination, sans chercher à se créer des

ressemblances de lieux sous la voûte immense qui recouvre la mer, est

frappée de voir des îles, des forêts, des châteaux, se dessinant en

lames d'or, sur l'azur du firmament. Combien de fois nos passagers

restèrent des heures entières à contempler ce gigantesque panorama, qui

leur offrait, dans les plus admirables illusions, les souvenirs de tous

leurs voyages! L'homme qui ignore les effets de soleil sous la zone

torride, n'a pas vu ce qu'il y a de plus magnifique dans le spectacle

que le ciel donne à la terre.

Les matelots ne sont pas, pour la plupart, fort émus de toutes ces

scènes. Mais j'avouerai cependant que je n'en ai pas vu un seul qui soit

resté indifférent au lever du soleil, dans ces régions. Quand derrière

ces nuages, bordés à l'horizon d'une pourpre étincelante, l'astre du

jour semblait cacher à nos yeux les approches de son apparition sublime,

et qu'ensuite son globe de feu s'élevait majestueusement au dessus du

rideau immense qui paraissait vouloir nous dérober pudiquement sa clarté,

un cri d'admiration s'échappait de la bouche de tous les spectateurs

attentifs. Les matelots, occupés à laver le pont, laissaient tomber

leurs brosses ou la bosse de leurs seaux. Tous les regards, toutes

les âmes pour ainsi dire, étaient tournés du côté du ciel, où

s'accomplissait un des mystères les plus imposans de la nature.

Il ne faut pas croire que pour les marins il n'y ait pas de distractions

sur ces mers où le navire court quelquefois quinze ou vingt jours avec

la même brise et le même cap, sans changer d'amures. La pêche, et une

pêche amusante, vient quelquefois occuper tout l'équipage, et procurer

une salubre variété à sa nourriture.

La dorade, si friande de poissons-volans, est quelquefois dupe de sa

voracité et victime d'une illusion que les marins savent lui préparer

fort adroitement.

Sur la tige du gros hameçon d'une ligne qu'ils suspendent au bout

du beaupré, ils forment, avec du linge blanc, le mannequin d'un

poisson-volant armé de ses ailes, faites avec la rame d'une plume, et

de manière à ce que la queue du poisson factice, couvre le dard de

l'hameçon ainsi empaqueté; puis le pêcheur, perché sur le beaupré, agite

sur la surface des flots que fend le navire, le poisson trompeur;

la dorade, qui guette sans cesse les poissons-volans que le bruit du

sillage fait sortir de l'eau, se jette sur l'hameçon comme sur une

proie, et c'est alors qu'on le halle à bord, comme une conquête, et que

l'équipage jouit du spectacle qu'offre ce spare, qui en mourant revêt

sur son écaille les nuances les plus vives de l'émail le plus pur,

parsemées des étoiles de l'azur le plus brillant.

Quand la dorade échappe à ce piège, en voulant saisir sa fausse proie,

un matelot placé, le harpon en main, sur un quartier de panneau suspendu

au dessous du beaupré, lui enfonce les pointes aiguës de son dard dans

les flancs; et tout couvert de sang et d'eau de mer, on voit remonter à

bord l'adroit pêcheur, élevant au dessus du pont un poisson quelquefois

aussi haut que lui. La pêche est présentée au capitaine, qui fait donner

une bouteille de vin ou un coup d'eau-de-vie au harponneur.

Le requin, moins défiant et plus vorace encore que la dorade, se prend

au moyen d'un énorme hameçon fixé à une chaîne, et recouvert d'un

morceau de lard. Lorsque ce _tigre des mers_, nom que lui donnent les

matelots, rôde, _en forban_, autour du navire, on lui jette l'émérillon,

qu'il saisit en se retournant sur le dos. Bientôt tout l'équipage se

porte sur le bout de filain amarré sur la chaîne, et le requin est mangé

impitoyablement par les matelots, dont, à son tour, il est devenu la

proie; car ils ont soin de dire comme une maxime empruntée à la loi du

talion: _puisqu'il nous mange, mangeons-le_.

Un de ces terribles animaux nous dévora un gabier à bord de _la

Gazelle_. Ce malheureux, en montant dans les haubans pour passer une

manoeuvre, tombe à la mer: il nageait pour saisir le bout de corde qu'on

lui avait jeté; le navire ne filait qu'un noeud tout au plus. Au moment

où il touchait le bout de filain, il jette un cri, lutte contre les

flots au-dessus desquels sa figure se contorsionne encore. Du sang paraît

à la surface de la mer, et nous ne voyons plus notre infortuné camarade.

Un gros requin, qui se tenait depuis quelques jours sous les ferrures de

notre gouvernail, venait de l'entraîner avec lui pour le dévorer au fond

des eaux. Le lendemain nous prîmes à l'émérillon ce redoutable avaleur,

dans le ventre duquel nous trouvâmes encore les doigts de pied et les os

du crâne de notre pauvre gabier.

Pendant une nuit d'orage, on aperçut à bord, des feux qui se jouaient

sur chacune des extrémités de notre vergue de fortune. Cette flamme vive

ot bleue, comme celle qu'on allume sur le punch que l'on sert dans les

cafés, excita, pour la première fois, ma curiosité. Qu'est-ce donc que

cela? demandai-je, tout étonné, à un matelot.

--Le feu Saint-Elme, monsieur.

--Ah! c'est le feu Saint-Elme; jamais je ne l'avais vu encore. Ce feu-là

ne brûle pas?

--Ah! bien oui, brûler! dites plutôt que c'est l'ami des matelots.

Voyez-vous cette manière de flamme? Eh bien! si l'officier de quart

me disait: _Monte tout seul serrer le petit hunier_ (qui n'est pas mal

lourd tout de même pour un seul homme), j'irais le serrer en double,

voyez-vous, parce que ce feu-là monterait avec moi à l'empointure pour

m'aider, comme il aide tous les matelots.

--Mais comment peux-tu ajouter foi à un tel conte? c'est tout

simplement, ainsi que je crois me rappeler de l'avoir lu, un effet

naturel, une aigrette électrique, qui, comme le fluide de cette espèce,

recherche les pointes.

--Comment je peux croire ce conte-là? Effet de _lubricité_, aigrette

_électrice_, tant qu'il vous plaira. Mais il n'en est pas moins vrai que

ce feu, qui ressemble _censément_ à un verre d'eau-de-vie qui brûle, est

l'âme d'un pauvre bougre de matelot, comme moi, qui s'est noyé à la

mer dans un coup de temps. Aussi voyez-vous, quand le temps va devenir

mauvais, l'âme des matelots qui ont bu un coup de trop à la grande

tasse, venir avertir leurs camarades qu'il en _fusillera_ de là haut, et

qu'il y aura du _foutrop_.

--Ma foi, à tout hasard, je veux voir si je pourrai toucher l'âme d'un

mort, et je m'en vais de ce pas sur le marche-pied de la vergue de

fortune, donner une chasse à ton feu Saint-Elme.

Je montai, comme je l'avais dit, au bout de la vergue, à la grande

surprise de mon interlocuteur, qui voyait une espèce de profanation

dans l'intention que j'avais d'aller, sans nécessité, tracasser ce qu'il

appelait l'ami des matelots. A mesure que sa main s'avançait doucement

vers le feu Saint-Elme, le fluide sautillait, s'éloignait, et ne

revenait qu'après que j'avais rentré ma main. Cette espèce de petite

guerre entre lui et moi, amusait beaucoup les gens de quart, qui me

répétaient: «Allez, celui-là est plus malin que vous et nous.» Un

matelot bas-breton me cria: «Voulez-vous que je le fasse disparaître?»

--Oui, lui répondis-je.--Et il fit le signe de la croix. Le feu en effet

s'évanouit au même instant, et cette coïncidence instantanée, entre

sa disparition et le signe de croix de mon dévot, ne servit pas peu à

graver plus profondément encore, dans l'imagination de ces braves

gens, une superstition qui, pour l'honneur de l'espèce humaine, devient

heureusement de plus en plus rare chaque jour parmi les matelots.

Lorsque, fatigué de me promener pendant quatre heures de quart, à la

file d'une dizaine d'hommes, qui n'avaient qu'un espace de vingt pieds

à parcourir, je cédais au besoin suppliciant du sommeil; lorsqu'enfin,

après avoir frotté mes yeux apesantis, avec de l'eau de mer, et avoir

trempé ma tête somnolente dans un sceau, je m'assoupissais devant, sur

le bout de la drôme, c'était en vain que mon chef de quart me réveillait

et me sermonait vertement: la nuit suivante, je retombais dans ma

mauvaise habitude. Il me fallait une leçon forte pour me guérir de mon

indolence. Le capitaine me la fit donner.

J'étais allongé, les yeux fermés, sur ma drôme chérie. Quatre hommes

montent dans les haubans, tenant chacun un sceau rempli d'eau. Au signal

de Niquelet, toute cette eau de mer roule avec fracas sur moi. Au

même instant on crie: _un homme à la mer! Un homme à la mer!_ Saisi,

submergé, épouvanté, j'accroche un bout de corde que l'on me jette,

comme si j'étais tombé le long du bord: je nage, mais à sec, sur le

pont; et ce ne fut qu'après être revenu de mon effroi et avoir reconnu

la plaisanterie, que je me sentis tout honteux de m'être laissé prendre

par négligence à un piège aussi grossier.

«Vous risquiez, dit en riant le chirurgien du bord au capitaine, de lui

donner, avec cette fausse alerte, une maladie épileptique très-réelle.

--Tant pis, répondit Niquelet; j'aime encore mieux qu'il ait

l'épilepsie, que la _cagne_.»

8.

L'ATTÉRISSAGE.[1]

[Note 1: Le mot attérage est plus français; _attérissage_ est plus

marin.]

Les approches de la terre.--Les passagers en pacotille.--La

Martinique.--Le _coup de peigne_.--Combat et naufrage.

La fréquence des grains qui nous tombaient à bord, l'amoncèlement des

nuages poussés dans l'Ouest par la brise alisée, devenue plus forte

et plus irrégulière, l'apparition des _fous_ qui croisaient leur vol

saccadé au dessus de notre mâture, les nuées de poissons-volans plus

petits, qui s'élevaient devant nous comme une poussière vivante, avec

l'écume que faisait jaillir la proue de _la Gazelle_, tout enfin

nous annonçait l'approche de la terre après un mois de traversée.

La préoccupation de notre capitaine passant les nuits sur le pont,

enveloppé dans les pavillons qui lui servaient de couche, nous faisait

pressentir, encore mieux que tous les autres indices, que le petit drame

assez amusant de notre voyage, allait toucher à son dénouement.

Oh! combien les passagers se montrent ravis quand ils croient enfin

flairer la terre! Les soucis, que les ennuis de la traversée ont

accumulés sur leur front, font place à des lueurs de joie et de folie;

leur attitude faible et gênée prend de l'assurance; leurs jarrets,

brisés par les roulis, de l'élasticité. Leurs yeux, plus vifs, errant

sur tous les points de l'horizon, cherchent avec un instinct trompeur

le rivage promis, presque toujours où il n'est pas. Le nuage qui s'élève

devant eux est pris pour un mont, une île, un cap, que sais-je; et le

fantôme s'évanouit bientôt, pour faire place à d'autres ravissantes

illusions. Nos aimables compagnons ne se sentaient pas d'aise: ils

chantaient, sautaient, faisaient leur toilette, ouvraient, fermaient

leurs malles à tout moment. C'était une nouvelle vie qui circulait

dans leurs corps si longtemps abattus. La terre était devant eux. Les

émotions pénibles, les privations, les petites querelles, tout allait

être oublié, à la vue de la Martinique. Le jour où l'on découvre la

terre est un jour de rédemption et de pacification générale.

Le capitaine se disposait aussi, en feuilletant ses papiers, à se

présenter bientôt aux autorités de Saint-Pierre, et à ses correspondans.

Il fit appeler un à un les passagers dans la chambre, pour avoir, avec

chacun d'eux, un petit entretien préparatoire. Placé auprès du capot,

j'entendis tout.

--Comme, en arrivant à Saint-Pierre, il me faudra rendre compte, au

commissaire de la ville, de ce que vous venez faire dans la colonie,

vous ne trouverez pas mauvais, leur dit-il, que je vous demande quels

sont vos projets définitifs?

Une de nos dames lui répondit qu'elle allait à la Martinique, pour

changer d'air et refaire sa santé.

--Mais jamais je n'ai entendu dire que l'air fût meilleur à la

Martinique qu'en France!

--Personne, je crois, monsieur le capitaine, ne peut m'empêcher d'aimer

la chaleur.

--Et quels sont encore vos moyens d'existence, mademoiselle?

--Mes moyens d'existence, monsieur? Un homme plus galant ou moins

curieux que vous, m'aurait épargné une telle question.

En prononçant ces mots, mademoiselle Amélia de Saint-Amour se mirait

dans une glace, placée au fond de la chambre, en se prenant la taille

avec complaisance.

--Ah! j'entends, dit Niquelet après une pause; au surplus, chacun son

industrie!

--Vous comprenez donc maintenant? Monsieur? C'est, ma foi! fort heureux.

Arriva le tour d'un grand et beau jeune blond, qui pendant la traversée,

paraissait avoir fait la passion jalouse et l'heureux désespoir de nos

deux jolies voyageuses.

--Et vous, monsieur Isidore, vous allez à la Martinique, autant que je

puis me rappeler ce que vous m'avez dit, pour....?

--Je vais à la Martinique, capitaine, en pacotille.

--Comment en pacotille? Mais vous n'avez embarqué aucune espèce de

marchandises à bord!

--Ne me suis-je pas embarqué moi-même avec une taille de cinq pieds six

pouces, ma figure, ma jambe et mes espérances enfin?

--Mais sur quoi fondez-vous vos espérances?

--Sur l'avenir.

--Et votre avenir enfin?

--Sur mes espérances. On dit que les blonds sont très-rares et fort

recherchés dans le pays.

--Grand Dieu, que je vous plains avec votre pacotille!

--Oh! le débit de cette marchandise ne m'embarrassera nullement, je vous

assure.

--Pauvre jeune homme! Si le commerce pouvait aller pour vous encore

aussi bien que pour mademoiselle de Saint-Amour!... Elle, au moins, a

des charmes qui pourront porter intérêt: c'est enfin un petit capital;

mais vous?

--N'ai-je pas, comme elle, les charmes de mon sexe? et peut-être qu'en

réunissant nos deux industries...

--Allons, fou que vous êtes, si jamais, avec vos moyens _personnels_ de

fortune, vous venez à manquer de pain, vous viendrez dîner à bord de

_la Gazelle_, où votre couvert sera mis pendant tout le temps que je

resterai à Saint-Pierre. Voyons les autres passagers.

Les renseignemens donnés au capitaine, par nos autres chercheurs de

fortune, ne présentèrent rien d'intéressant; tous allaient ramasser de

l'or, et ils croyaient déjà toucher à la terre promise...

Niquelet avait tout calculé pour attérir de nuit. Le soir du

trente-unième jour de notre navigation, il se plaça en vedette au

bossoir de bâbord, et n'en bougea plus. Les matelots se dirent:

_Courte-Manche_ (c'était le nom de guerre qu'ils lui avaient donné)

_sent queuque chose, et le chien a le museau fin et le nez creux_. A

minuit, on le vit passer rapidement du bossoir vers l'arrière, regarder

le compas et ordonner au timonnier de laisser porter un quart sur

bâbord. _Il a senti queuque chose, c'est sûr_, s'écrièrent les matelots,

à qui une bouteille d'eau-de-vie, suspendue au grand étai, avait été

promise pour le premier qui apercevrait la terre. Au moment même où

nous laissions arriver au pas comme l'avait ordonné le capitaine,

tout l'équipage découvrit, par le côté de tribord, deux grands navires

courant sous les huniers, orientés au plus près, tribord amures. Des

feux, allumés dans leurs longues batteries, laissaient voir une filée

de sabords que nous aurions pu compter un à un. _Rentrons en un coup

de temps nos bonnettes, amenons en double nos huniers et la voile de

fortune_, nous commande à demi-voix Niquelet; et notre goélette, rase

sur l'eau avec sa mâture effilée, devint presque imperceptible pour les

croiseurs anglais, qui continuaient silencieusement leur route, comme si

tout avait dormi à bord, et les équiqages et les navires mêmes «_Ils

ne nous ont pas vus, ils ne nous ont pas vus!_ nous dit Niquelet, en se

frottant la tête avec un sentiment de satisfaction facile à concevoir.

_Encore une bonne de parée!_ Un gros grain noir nous arriva et nous

cacha aux vaisseaux anglais, avec nos voiles, qui furent rehissées dans

un clin d'oeil après la bourrasque. La goëlette, poussée par le gran,

filait de manière à sombrer par l'avant, tant son sillage était rapide

et dur. Dès que le nuage, qui nous avait amené cet orage passager se fut

dissipé dans l'Ouest, en faisant blanchir la mer, comme si une trombe

avait tourbillonné sur notre avant, nous découvrîmes, à peu de distance,

les sommets d'une chaîne de mornes, au-dessus desquels reposait une

couronne d'immenses nuages. C'était la Martinique.

Je ne saurais dire combien ces scènes si simples sont imposantes

pour les marins, et avec quelle profondeur elles se gravent dans leur

mémoire. Un navire, échappant par une manoeuvre adroite, ou par un

incident heureux, à la vigilance d'une croisière ennemie, est bien peu

de chose, sans doute, pour les hommes à qui on raconte cette manoeuvre

ou cet événement. Mais, pour peu que vous naviguiez, vous écouterez avec

délices le récit d'une de ces circonstances si communes à la mer, et

vous concevrez alors que les marins sont rabâcheurs et conteurs, parce

que tout est grand et décisif autour d'eux. Rappelez-vous seulement avec

quels objets imposans ils sont sans cesse en rapport, avec les flots,

les vents, les tempêtes, la foudre, les combats, l'immensité de

ces mers, dont une seule lame suffit pour vous épouvanter, vous,

fussiez-vous assis sans danger sur le rivage!... N'y a-t-il pas, dans

tout cela, assez de sources d'émotions, assez de motifs de narration,

pour les entraîner à parler souvent d'eux-mêmes et des incidens les plus

mémorables de leur vie aventureuse?

Nous distinguions déjà les lumières des habitations, scintillant à des

hauteurs inégales, et disparaissant tout d'un coup, comme ces feux

vifs et errans que le voyageur rencontre la nuit dans les campagnes.

De vastes nuages se roulaient sur les flancs des montagnes, dont ils

semblaient former la ceinture, et au dessus d'eux se dessinaient les

formes gigantesques des pitons du Vauquelin. La mer, que l'élévation

colossale de ces monts paraissait abaisser au dessous de son niveau

ordinaire, battait avec un bruit sinistre les bords irréguliers du

Vent-de-l'Ile. Les nues, amoncelées sur la cime des pitons, avaient

l'air de se reposer, dans l'inaction de la nuit, de l'affaissement

qu'éprouve la nature dans ces climats si pesans, où chaque jour semble

être pour elle un jour d'épuisement. Le commandement du capitaine

vint nous arracher à cette contemplation et aux réflexions tristes que

faisaient quelques uns de nous: car, en abordant ces Antilles, tombeau

de tant d'Européens, il n'est guère de marin qui puisse s'abandonner,

sans réserve, au doux espoir de revoir encore une fois sa patrie.

Quand le jour vint, avec ses rayons étincelans, éclairer le ciel

capricieux et pour ainsi dire _passionné_, qui se convulsionnait sur

nos têtes, la Dominique se montra à notre droite comme un bloc sorti des

flots; presque au dessus de notre mâture, s'élevaient à pic des mornes

décharnés, dont les flancs portaient, comme de larges blessures, la

trace des éboulemens récens qui les avaient déchirés. Le long de ces

rivages plaintifs, que la mer ne caresse plus, mais qu'elle paraît

miner plutôt avec colère, notre pauvre petite _Gazelle_ glissait comme

humiliée de la grandeur et de la splendeur austère des objets qu'une

nature nouvelle offrait à nos yeux. Quel sombre mystère paraissait

régner dans ces ravins profonds où les nuages allaient s'engouffrer!

Quels sons mélancoliques et durs les flots rendaient, en bondissant

tumultueux dans les grottes profondes dont ces bords hardis sont

accidentés! Et ces bois éternels, brûlés par le soleil et la foudre,

battus par les ouragans! et ces cascades impétueuses, jaillissant avec

fureur du haut de ces pitons si chauves, pour se briser dans ces ravins

recouverts d'une verdure si sombre!

Oh! me disais-je, en voyant pour la première fois la Martinique, si

cette île est le reste ou le produit d'une des convulsions du globe,

elle ne dément pas son effroyable origine; car c'est sans doute dans une

de ces commotions qui ont ébranlé le monde, que cet archipel est resté

comme le débris d'un continent, ou comme l'indice d'un des avortemens de

la nature!

Nous aurions pu attaquer la Martinique par la passe du Diamant, en

gouvernant sur le sud de l'île; mais Niquelet, sachant que les croiseurs

ennemis se tenaient plus particulièrement dans cette partie, s'était

décidé à faire la passe de la Perle, par le nord, pour atteindre ensuite

la rade de Saint-Pierre.

Le Négrier, Vol. III Aventures de mer · 第 1 / 5 段