-- Ah! ville superbe, ville riche, mais ville égoïste, ville de
loups si âpres à la curée qu'ils se dévorent entre eux lorsqu'il
n'y a plus de moutons à tondre jusqu'aux os. Ville selon le coeur
de la loi de Darwin, Ville, féconde mais marâtre. Avec ta
corruption hypocrite, ton tape-à-l'oeil, ta licence, ton opulence,
tes instincts cupides, ta haine du pauvre, ta peur des
mercenaires; tu m'évoques Carthage... N'avez-vous pas été frappés,
vous autres, du préjugé qu'ils entretiennent, ici, contre le
soldat? Même les Anversois qui ont de leurs garçons à l'armée,
sont impitoyables et féroces à l'égard des troupiers. Nulle part
en Belgique on n'entend parler de ces terribles bagarres entre
militaires et bourgeois; de ces guets-apens où des assommeurs
tombent dessus au permissionnaire ivre, regagnant la caserne
faubourienne ou le fort perdu à l'extrémité de la banlieue [6]...
Qui avons-nous à la tête d'Anvers? Des magistrats vaniteux, sots,
gonflés comme des suffètes. Leur dernier trait, Bergmans, le
connais-tu, leur dernier trait?
Un jour, n'ayant plus rien à démolir et à rebâtir, chose qui a
toujours ennuyé des magistrats communaux, ils décrètent de
supprimer la Tour Bleue, un des derniers spécimens, en Europe, de
l'architecture militaire du quatorzième siècle. Tout ce que la
ville compte encore d'artistes et de connaisseurs ici s'émeut,
proteste, envoie à la «Régence», des pétitions... Devant cette
opposition, que font nos augures? Ils daignent consulter l'expert
par excellence, Viollet-Le-Duc. Cet archéologue conclut avec tous
les artistes en faveur du maintien de la vieille bastille. Voyez-
vous cet original qui se permet d'être d'un autre avis que ces
marchands omnisapients? Aussi n'ont-ils rien de plus pressé que de
raser, sans autre forme de procès, la vénérable relique...
Et pourtant, ville sublime. Tu as raison, Rombaut, de vanter son
charme indéfinissable, qui clôt la bouche à ses détracteurs. Nous
ne pouvons lui en vouloir de s'être donnée à cette engeance de
ploutocrates. Nous l'aimons comme une femme lascive et coquette,
comme une courtisane perfide et adorable. Et ses parias même ne
consentent pas à la maudire!
C'était au cabaret de la Croix Blanche, sur la Plaine du Bourg,
Laurent Paridael qui déblatérait ainsi devant Bergmans, Rombaut et
Marbol.
-- Bon, voilà le jeune servant des dockers qui prend le mors au
dents! dit Vyvéloy. Et tout cela parce qu'il a trouvé que dans ma
cantate je faisais trop large la part du chauvinisme, aux dépens
des communiers de Bruges et de Gand... Parbleu! On comprend
l'esprit de clocher, quand ce clocher est la flèche de Notre-Dame!
-- Absolument, approuva Bergmans. D'ailleurs, Anvers se relèvera
moralement aussi. Elle secouera le joug qui la dégrade. Elle sera
rendue à ses vrais enfants. Tu le verras, Paridael,
l'insubordination gagne les masses opprimées. Je te promets du
neuf pour bientôt. Un souffle d'émancipation et de jeunesse a
traversé la foule; il y a mieux ici qu'une riche et superbe ville;
il y a un peuple non moins intéressant qui commence à regimber
contre des mandataires qui le desservent et le compromettent.
La prédiction de Bergmans ne tarda pas à se réaliser. Depuis
longtemps il y avait de l'électricité dans l'air.
La véhémente cantate de Vyvéloy ne contribua pas dans une faible
mesure à ce réveil de la population.
Les riches, en prenant l'initiative d'un jubilé de Rubens, ne
s'attendaient pas à provoquer cette fermentation.
Il arriva que les peintres delà Renaissance évoquèrent les
pasteurs d'hommes, de ce seizième siècle, les Guillaume le
Taciturne, les Marnix de Sainte-Aldegonde. On exhuma pour s'en
parer ce quolibet insultant jeté aux patriotes de l'époque de
Charles-Quint et de Philippe II, ce nom de gueux dont les
vaillants ancêtres aussi s'étaient enorgueillis comme d'un titre
honorifique.
La noblesse, momifiée, désintéressée de tout, et de plus
ultramontaine, se réjouit peut-être des désagréments que le
courant nouveau préparait aux parvenus, mais n'osa patronner un
parti placé sous le vocable et le drapeau des adversaires
victorieux de la catholique Espagne.
L'effervescence régnait surtout dans le peuple des travailleurs du
Port.
Des conflits isolés avaient déjà éclaté entre Béjard et les
«Nations». Ce furent d'abord des tiraillements à propos d'un
mémoire à payer par l'armateur à l'Amérique. L'armateur refusait
toujours de régler son compte, lorsque arriva de Riga un bateau-
grenier avec chargement à la consignation du payeur récalcitrant.
Béjard s'adressa, pour le déchargement de ces marchandises, à une
Nation rivale de sa créancière, mais dans de pareilles
circonstances, les corporations font cause commune et la Nation
sollicitée refusa l'entreprise à moins que le négociant ne
s'acquittât d'abord envers leurs concurrents.
Il s'adressa à une troisième, à une quatrième Nation, partout il
se buta au même refus.
Entêté et furieux, il fit venir des dockers de Flessingue, le port
de mer le plus proche. Les débardeurs anversois jetèrent plusieurs
Hollandais dans les bassins et les en retirèrent à demi noyés pour
les y replonger encore, si bien que tous reprirent le même jour le
train pour leur patrie, en jurant bien qu'on ne les repincerait
plus à venir contrecarrer, dans leurs grèves, ces Anversois
expéditifs. De fait, lorsque ces manoeuvriers aussi placides que
vigoureux s'avisaient de devenir méchants, ils le devenaient à la
façon des félins.
Béjard, en apprenant la désertion des Hollandais après le
traitement qui leur avait été infligé, écumait de colère et jurait
de se venger tôt ou tard de Vingerhout et de ces insolentes
Nations. Mais comme, entre temps, son blé menaçait de pourrir à
fond de cale, il céda aux prétentions des débardeurs.
À quelque temps de là l'occasion se présenta pour lui de rouvrir
les hostilités contre cette plèbe par trop séditieuse. On venait
d'inventer aux États-Unis, des «élévateurs», appareils tenant à la
fois lieu de grues, d'allèges et de compteurs, dont l'adoption
pour le déchargement des grains, devait fatalement supprimer une
grande partie de la main-d'oeuvre et entraîner par conséquent la
ruine de nombreux compagnons de nations.
Aussi l'agitation fut grande parmi le peuple quand il apprit que
Béjard avait préconisé, dans les conseils de la Régence,
l'acquisition de semblables engins.
Le soir où en séance des magistrats municipaux la proposition de
Béjard devait être mise aux voix, baes, doyens, compagnons,
convoqués par Jan Vingerhout se massaient de manière à représenter
une armée compacte et formidable, sur la Grand'Place, devant
l'Hôtel de Ville. En costume de travail, les manches retroussées,
leurs biceps à nu, ils attendent là, terriblement résolus, poings
sur les hanches, le nez en l'air, les yeux braqués vers les
fenêtres illuminées. L'air goguenard, pipe aux dents, radieux
comme s'il s'agissait d'aller à la danse, Jan Vingerhout circule
de groupe en groupe pour donner la consigne à ses hommes.
Quoiqu'il n'ait pas besoin de secrétaire pour la besogne de ce
soir, il s'est fait accompagner du jeune Paridael enchanté de la
petite explosion qui menace l'odieux Béjard.
-- Nous allons rire, mon garçon, fait Jan en se frottant les
mains, de manière à faire craquer les os de ses phalanges.
Siska a retenu, non sans peine, son homme à la maison.
Quelques badauds de mine suspecte, du genre des jeunes runners du
Doel, s'approchent aussi des solides compagnons, mais Jan n'entend
pas s'embarrasser d'alliés compromettants. Il les récuse sans trop
les rabrouer toutefois. Les braves gens suffiront à la besogne.
Les policiers ont essayé de disperser les rassemblements, mais ils
n'insistaient pas devant la façon très digne et très explicite
dans son calme dont les accueillent les mutins.
Une rue assez longue, le Canal au Sucre, sépare la Grand'Place de
l'Escaut, mais deux cents mètres ne représentent pas une distance
pour ces gaillards, et les argousins, de futés gringalets, ne
seraient pas lourds à porter jusqu'à l'eau.
Que vont-ils faire? se demandent les policiers, alarmés par cette
inertie, par l'air résolu et vaguement ironique de ces débardeurs.
Les musards du Coin des Paresseux ne sont pas plus offensifs, en
attendant le baes qui les abreuve. À ceux qui les interrogent, les
travailleurs répondent par certain vade retro aussi bref,
qu'énergique, intraduisible dans un autre idiome que ce terrible
flamand, et auquel la façon de le faire sonner ajoute une
éloquente saveur.
Les croisées de l'aile gauche, au deuxième étage de l'antique
Hôtel de ville, sont illuminées. Il parait qu'on délibère encore.
Le vote est imminent; tous, ces gens s'entendent comme marchands
en foire.
Neuf heures sonnent. Au dernier coup, voilà que, sur un coup de
sifflet de Vingerhout, simultanément les compagnons se penchent,
et flegmatiquement, se mettent en devoir de déchausser les pavés,
devant eux. Ils vont même vite en besogne, si vite que les
alguazils s'essoufflent inutilement à vouloir les en empêcher.
Et alors, Jan Vingerhout, pour montrer comment s'emmanche la
partie, envoie adroitement un pavé dans une des fenêtres du
Conseil. D'autres bras s'élèvent, chaque bras tient son pavé avec
la fermeté d'une catapulte. Mais à un signe de Vingerhout, les
hommes remettent leur charge par terre:
-- Tout doux, il suffira peut-être d'un simple avertissement.
En effet, un huissier accourt sur la place, essoufflé et avisant
Vingerhout, lui dit que ces messieurs du Conseil ajournent leur
décision.
-- Que restent-ils fagoter alors? demande Vingerhout, toujours
sollicité par les croisées illuminées.
Au fond, ce terrible Vingerhout est un malin compère, mais un bon
compère; il connaît les aîtres de l'Hôtel de ville, il savait que
le pavé lancé tomberait dans un espace vide de la salle. Mais il
n'avoue cela qu'à Laurent.
Les croisées rentrent dans l'ombre. Bourgmestre, échevins,
conseillers sortent du palais communal, penauds, entourés de leur
nuée de policiers; on a mis en réquisition la gendarmerie et la
grand'garde, on a télégraphié aux commandants des casernes, Béjard
a même voulu demander des secours à Bruxelles. Mais les Nations
jugent suffisant le résultat de leur petite manifestation, et,
abandonnant leurs pavés, se dispersent lentement, comme de bons
géants qu'ils sont, en se contentant d'envoyer une huée bien
significative aux conseillers, surtout à M. Béjard, qui a cru très
sérieusement qu'on allait le traiter comme le diacre Etienne.
Intimidé, le Conseil décide sagement d'enterrer la question par
trop brûlante jusqu'après les élections pour le renouvellement des
Chambres législatives.
Bergmans ayant pris nettement parti pour les débardeurs et s'étant
porté candidat contre Freddy Béjard, les baes des corporations
embrassèrent chaleureusement sa cause. Laurent était entré dans
une société d'exaltés de son âge, la Jeune Garde des Gueux,
recrutée parmi les apprentis et les fils de petits employés.
À mesure qu'elle avançait, la période électorale s'exaspérait. Les
riches, maîtres des journaux, se livraient à une débauche
d'affiches tirant l'oeil, multicolores, énormes, de brochures, de
pamphlets, imprimés en grosses lettres.
L'agitation se propageait dans les classes inférieures.
-- Qu'importe! rageait Béjard, ces maroufles ne sont pas
électeurs. Je serai élu tout de même.
En effet, la plupart des «censitaires» en tenaient pour les
riches. Mais ceux-ci, craignant que l'impopularité de Béjard ne
compromît le reste de leur liste, essayèrent d'obtenir, de
l'armateur qu'il remît sa candidature à des temps meilleurs. Il
refusa net. Il attendait depuis trop longtemps; on lui devait ce
siège pour le dédommager des longs et précieux services rendus à
l'oligarchie. Ils n'insistèrent point. D'ailleurs, il les tenait.
Mille secrets compromettants, mille cadavres existaient entre eux
et lui. Ses doigts crochus de marchand d'ébène tenaient l'honneur
et la fortune de ses collègues. Puis ce diable d'homme possédait
le génie de l'organisation, au point de se rendre indispensable.
Lui seul savait mener une campagne électorale et faire manoeuvrer
les cohortes de boutiquiers en chatouillant leurs intérêts. Sans
son concours, autant se déclarer vaincu d'avance.
Peu scrupuleux, quant aux moyens, ses suppôts multipliaient les
tournées dans les cabarets, et les visites à domicile. Ils avaient
mission de voir les boutiquiers gênés, de leur promettre des fonds
ou des clients. Aux plus défiants, on alla jusqu'à remettre une
moitié de billet de banque, l'autre moitié devant leur être
délivrée le soir même du scrutin, si le directeur de la Croix du
Sud l'emportait.
D'autres employés de son imposante administration électorale,
compliquée et nombreuse comme un ministère, confectionnaient des
billets de vote marqués, destinés aux électeurs suspects; d'autres
encore se livraient à des calculs de probabilités, à la
répartition du corps électoral en bon, mauvais et douteux. Les
prévisions donnaient au moins un millier de voix de majorité au
Béjard. Il continuait pourtant d'en acheter, répandant à pleines
mains l'argent de l'association, puisant même dans sa propre
caisse. Pour réussir il se serait ruiné.
Ses courtiers travaillaient l'imagination des campagnards de
l'arrondissement, gens orthodoxes comme la noblesse et, de plus,
superstitieux. Ignorant l'histoire, ces ruraux prenaient au pied
de la lettre le nom de gueux. Le moindre petit terrien entretenu
dans ses terreurs par les récits des vieux, aux veillées, se
voyait déjà mis au pillage, battu et incendié comme sous les
cosaques, et, par anticipation, la plante des pieds lui cuisait.
Pas souvent qu'il voterait pour des grille-pieds et des
chauffeurs. Au village, les courtiers colportaient naturellement,
sur Bergmans et les siens, des fables monstrueuses, des calomnies
extravagantes, d'un placement difficile à la ville, mais qui
passaient auprès de ces rustauds, comme articles d'évangile.
Door den Berg n'avait à opposer à ces menées que son caractère,
son talent, sa valeur personnelle, ses convictions chaudes, son
éloquence de tribun, sa figure avenante; dans la bataille à coups
de journaux, d'affiches et de brochures, il avait le dessous; en
revanche, dans les réunions publiques, autrement dites métingues,
où se discutaient les mérites des candidats, il tenait le bon
bout. D'ailleurs, il fallait être inféodé au clan de Béjard, pour
prendre encore au sérieux sa prose et son éloquence, ou plutôt
celles de Dupoissy, car c'était son familier qui lui
confectionnait ses discours et ses articles.
Rien d'écoeurant comme ces tartines humanitaires, collections de
lieux communs dignes des pires gazettes départementales, ramassis
de clichés, aphorismes creux, mots redondants et sans ressort,
rhétorique si basse et si déclamatoire que les mots même semblent
refuser de couvrir plus longtemps ces mensonges et ces saletés.
L'avant-veille du scrutin, il y eut un grand métingue aux
Variétés, immense salle de danse où les parades politiques
alternaient avec les mascarades des jours gras.
Pour la première fois depuis des années qu'il régalait les gobets
et ses créatures de harangues doctrinaires prononcées toujours de
la même voix nasarde et monocorde, Béjard y fut hué d'importance:
on ne le laissa même pas achever.
La salle houleuse, électrisée par une copieuse philippique de
Bergmans, se porta comme une terrible marée à l'assaut du bureau,
sur l'estrade, en passant par-dessus la cage de l'orchestre,
renversa la table, foula aux pieds et mit en loques le tapis vert,
inonda le parquet de l'eau des carafes destinées aux orateurs, fit
sonner à coup de bottes la cloche du président et peu s'en fallut
qu'on n'écharpât les organisateurs du métingue.
Heureusement, en voyant approcher le cyclone, ces gens prudents
avaient battu en retraite, patrons et candidats réunis, et cédé la
place au peuple.
Il se leva enfin, le jour des élections, un jour gris d'octobre!
Dès le matin, les tambours de la garde civique battant l'appel des
électeurs, la ville s'animait d'une vie extraordinaire qui n'était
pas l'activité quotidienne, l'affairement des commis et des
commerçants, le camionnage et le trafic. Des électeurs endimanchés
sortaient de chez eux, montrant sous le tuyau de poêle la
physionomie grave, un peu pincée, de citoyens conscients de leur
dignité. Ils gagnaient, le bulletin à la main, d'un pas rapide,
les bureaux électoraux: bâtiments d'écoles, foyers de théâtres et
autres édifices publics.
De jeunes gandins, fils de riches, exhibaient à la boutonnière une
cocarde orange, couleur du parti, réquisitionnaient les voilures
de place pour charroyer les électeurs impotents, malades ou
indifférents. Ils se donnaient de l'importance, consultaient leurs
listes, s'abordaient avec des raines mystérieuses, mordillaient le
crayon qui allait leur servir à «pointer» les électeurs. Des
omnibus étaient allés prendre très tôt dans les bourgades
éloignées les électeurs ruraux, ils rentraient en ville avec leur
chargement humain. Ébaubis, rouges, les paysans se groupaient par
paroisses; et des soutanes noires allaient de l'un à l'autre de
ces sarraux bleus pour leur faire quelque recommandation et
contrôler leurs billets de vote. Des groupes se formaient devant
les portes des bureaux. On lisait les affiches encore humides, où
l'un ou l'autre des candidats dénonçait une «manoeuvre de la
dernière heure» de ses adversaires et lançait une suprême
proclamation, laconique et à l'emporte-pièce. Presque tous ces
manifestes commençaient par «Électeurs, on vous trompe». Des
marchands aboyaient les journaux fraîchement parus. De chaque côté
de la porte se tenait un voyou, porteur d'un écriteau engageant à
voter pour l'une ou l'autre liste. De groupe en groupe, de cocarde
bleue à rosette orange, s'échangeaient des regards de défi; des
gens généralement inoffensifs prenaient un air terrible, et des
mains tourmentaient fiévreusement le pommeau de leurs cannes... On
causait beaucoup, mais à voix basse, comme des conspirateurs.
Cependant, chaque bureau étant pourvu d'un président et de deux
«scrutateurs», les opérations du vote commençaient. À l'appel de
leurs noms, dans l'ordre alphabétique, les votants se frayaient un
passage à travers l'attroupement, passaient derrière une cloison,
se présentaient devant les trois hommes graves. Ceux-ci siégeaient
derrière la table, recouverte du traditionnel tapis vert et
supportant une vilaine caisse noire et cubique, pompeusement
qualifiée d'urne. L'électeur promenait un instant sous le nez
soupçonneux et binocle du président son bulletin plié en quatre et
timbré aux armes de la ville, et le laissait choir dans l'urne
fendue comme un tronc, une tire-lire ou une boite à lettres. Il y
en avait que cette simple action impressionnait terriblement; ils
perdaient contenance, laissaient tomber leur canne, se
confondaient en salamalecs et s'obstinaient à vouloir loger leur
papier dans l'encrier du scrutateur.
À la cloison, du côté de la salle d'attente, s'étalaient les
listes électorales; des myopes s'y collaient le nez et des doigts
sales s'y promenaient comme sur l'horaire affiché dans les gares.
Il puait le chien mouillé et le bout de cigare éteint, dans cette
salle de classe où traînaient aussi des relents d'écoliers pauvres
et de cuistres mangeurs de charcuterie.
Il y avait des abstentions. Des «jeunes gardes» des deux partis,
de faction à l'entrée, reconnaissaient leurs hommes et envoyaient
des voitures prendre, en prévision du contre-appel, les manquants
de leur bord. La kyrielle des noms, la procession des votants se
déroulaient, lamentables. Des incidents en relevaient de loin en
loin la monotonie. Un quidam omis ou rayé se fâchait; des
homonymes se présentaient l'un pour l'autre; on persistait à
appeler des morts qu'on aurait absolument voulu voir voter, en
revanche on tentait de persuader à des vivants qu'ils n'étaient
plus de ce monde.
Au sortir de l'isoloir leur expression béate et soulagée, leur air
guilleret aurait donné à supposer qu'ils s'étaient isolés pour
d'autres motifs.
Les opérations du vote, appel et contre-appel, duraient jusqu'à
midi, puis commençait le dépouillement. On ne savait rien, mais on
supputait les résultats. «Peu d'abstentions!»
Les cocardes oranges se plaignaient à la fois de l'affluence des
blouses, des gens gantés et des tricornes; en revanche, les bleus
s'inquiétaient du contingent extraordinaire de baes de Nations, de
petits-commerçants et d'officiers patriotes.
Personne ne rentrait chez soi; tous mangeaient mal dans les
tavernes bourrées de consommateurs, et la fièvre, l'anxiété
séchant les gosiers, ils s'enivraient à la fois de bière et de
paroles.
On commençait à se masser, le nez en l'air, sur la Grand-Place
devant le local de l'» Association», le club de Béjard et des
riches, où viendraient s'encadrer tout à l'heure, entre les
châssis des huit fenêtres du premier, les résultats des vingt-six
bureaux; et aussi au port, devant l'estaminet de la Croix Blanche,
où se réunissaient les «Nationalistes», partisans de Bergmans.
Une pluie fine trempait les badauds, mais la curiosité les rendait
stoïques. Des camelots continuaient de glapir l'article du jour,
les cocardes bleues ou oranges.
Il y avait de l'orage et de la menace dans la foule nerveuse et
taciturne, grossie à présent de beaucoup d'ouvriers, de petits
employés, d'étudiants, ne payant pas le cens. Enragés de ne pas
avoir pu donner leur voix à Door den Berg, ils nourrissaient au
fond de leur coeur un violent désir de manifester d'une autre
façon leurs préférences.
Aussi, à présent, les cocardes bleues dominaient, dans la foule.
Les ouvriers les piquaient à leur gilet de laine. Des rixes
avaient éclaté dans la matinée, aux abords des bureaux ou votaient
les campagnards. Aussi, intimidés par les regards de haine que
leur jetaient les compagnons des bassins, les sarraux
s'empressaient-ils, leur voix donnée selon le coeur de leur curé,
de regrimper en toute hâte sur les impériales et de mettre des
lieues de polders ou de bruyères entre eux et les remparts de la
métropole.
Les affiliés s'entassaient dans les salons mêmes de l'Association,
où siégeaient, attendant les résultats, les chefs et les candidats
du parti. La voix métallique et acerbe de Béjard dominait le
bourdonnement des colloques; Dupoissy, bénisseur et inspiré;
M. Saint-Fardier, turbulent, agressif, parlant de se débarrasser à
coups de fusil de ce Bergmans et de tout ce sale peuple;
M. Dobouziez, sobre de paroles, vieilli, l'air soucieux, peu mêlé
à la politique active et maugréant à part lui, contre l'ambition
coûteuse de son gendre; enfin les jeunes Saint-Fardier, bâillant à
se démantibuler la mâchoire, regardaient, en tapotant les vitres,
le populaire s'amasser sur la place.
À la Croix Blanche, Door n'avait pas assez de ses mains pour
presser toutes celles qui tenaient à secouer les siennes.
L'affection, l'exubérance, la sincérité de ces natures frustes et
droites le touchaient vivement.
Laurent, les Tilbak, Jan Vingerhout, Marbol et Vyvéloy ne
restaient pas en place, sortaient, allaient aux informations,
couraient au bureau central où se faisait le dépouillement
général.
Les premiers résultats, favorables tour à tour à Béjard et à
Bergmans étaient accueillis, par des huées à l'Association, par
des vivats à la Croix Blanche, ou réciproquement. Mais les
manifestations de rassemblée des riches trouvaient chaque fois un
écho contradictoire sur la Place. Ainsi, l'affichage aux fenêtres
de l'Association, des chiffres de majorité attribués à Béjard fit
partir des applaudissements timides promptement étouffés sous des
grognements et des sifflets; le contraire se produisait lorsque la
chance avait favorisé «notre Door».
Quelque temps les suffrages se balancèrent. La majorité des
censitaires de la ville se déclaraient pour le tribun. Déjà la
foule, dans la rue et à la Croix Blanche, se trémoussait
d'allégresse; on se donnait l'accolade, on félicitait Bergmans.
Paridael voulait même qu'on arborât le drapeau des gueux, orange,
blanc et bleu, avec les deux mains fraternellement enlacées, les
mains amputées et écartelées sur l'écusson d'Anvers. Bergmans,
moins optimiste, eut de la peine à empêcher ses amis de triompher
trop tôt. Il avait raison de se défier. Nos enthousiastes
comptaient sans les campagnes. Non seulement les bureaux ruraux
comblèrent rapidement l'écart des voix entre les deux listes, mais
le total de ces suffrages campagnards grossissant, s'enflant
toujours, engloutit comme une stupide marée, submergea sous ses
flots les légitimes espérances de la majorité des citadins.