V. L'ÉLECTION

-- Ah! ville superbe, ville riche, mais ville égoïste, ville de

loups si âpres à la curée qu'ils se dévorent entre eux lorsqu'il

n'y a plus de moutons à tondre jusqu'aux os. Ville selon le coeur

de la loi de Darwin, Ville, féconde mais marâtre. Avec ta

corruption hypocrite, ton tape-à-l'oeil, ta licence, ton opulence,

tes instincts cupides, ta haine du pauvre, ta peur des

mercenaires; tu m'évoques Carthage... N'avez-vous pas été frappés,

vous autres, du préjugé qu'ils entretiennent, ici, contre le

soldat? Même les Anversois qui ont de leurs garçons à l'armée,

sont impitoyables et féroces à l'égard des troupiers. Nulle part

en Belgique on n'entend parler de ces terribles bagarres entre

militaires et bourgeois; de ces guets-apens où des assommeurs

tombent dessus au permissionnaire ivre, regagnant la caserne

faubourienne ou le fort perdu à l'extrémité de la banlieue [6]...

Qui avons-nous à la tête d'Anvers? Des magistrats vaniteux, sots,

gonflés comme des suffètes. Leur dernier trait, Bergmans, le

connais-tu, leur dernier trait?

Un jour, n'ayant plus rien à démolir et à rebâtir, chose qui a

toujours ennuyé des magistrats communaux, ils décrètent de

supprimer la Tour Bleue, un des derniers spécimens, en Europe, de

l'architecture militaire du quatorzième siècle. Tout ce que la

ville compte encore d'artistes et de connaisseurs ici s'émeut,

proteste, envoie à la «Régence», des pétitions... Devant cette

opposition, que font nos augures? Ils daignent consulter l'expert

par excellence, Viollet-Le-Duc. Cet archéologue conclut avec tous

les artistes en faveur du maintien de la vieille bastille. Voyez-

vous cet original qui se permet d'être d'un autre avis que ces

marchands omnisapients? Aussi n'ont-ils rien de plus pressé que de

raser, sans autre forme de procès, la vénérable relique...

Et pourtant, ville sublime. Tu as raison, Rombaut, de vanter son

charme indéfinissable, qui clôt la bouche à ses détracteurs. Nous

ne pouvons lui en vouloir de s'être donnée à cette engeance de

ploutocrates. Nous l'aimons comme une femme lascive et coquette,

comme une courtisane perfide et adorable. Et ses parias même ne

consentent pas à la maudire!

C'était au cabaret de la Croix Blanche, sur la Plaine du Bourg,

Laurent Paridael qui déblatérait ainsi devant Bergmans, Rombaut et

Marbol.

-- Bon, voilà le jeune servant des dockers qui prend le mors au

dents! dit Vyvéloy. Et tout cela parce qu'il a trouvé que dans ma

cantate je faisais trop large la part du chauvinisme, aux dépens

des communiers de Bruges et de Gand... Parbleu! On comprend

l'esprit de clocher, quand ce clocher est la flèche de Notre-Dame!

-- Absolument, approuva Bergmans. D'ailleurs, Anvers se relèvera

moralement aussi. Elle secouera le joug qui la dégrade. Elle sera

rendue à ses vrais enfants. Tu le verras, Paridael,

l'insubordination gagne les masses opprimées. Je te promets du

neuf pour bientôt. Un souffle d'émancipation et de jeunesse a

traversé la foule; il y a mieux ici qu'une riche et superbe ville;

il y a un peuple non moins intéressant qui commence à regimber

contre des mandataires qui le desservent et le compromettent.

La prédiction de Bergmans ne tarda pas à se réaliser. Depuis

longtemps il y avait de l'électricité dans l'air.

La véhémente cantate de Vyvéloy ne contribua pas dans une faible

mesure à ce réveil de la population.

Les riches, en prenant l'initiative d'un jubilé de Rubens, ne

s'attendaient pas à provoquer cette fermentation.

Il arriva que les peintres delà Renaissance évoquèrent les

pasteurs d'hommes, de ce seizième siècle, les Guillaume le

Taciturne, les Marnix de Sainte-Aldegonde. On exhuma pour s'en

parer ce quolibet insultant jeté aux patriotes de l'époque de

Charles-Quint et de Philippe II, ce nom de gueux dont les

vaillants ancêtres aussi s'étaient enorgueillis comme d'un titre

honorifique.

La noblesse, momifiée, désintéressée de tout, et de plus

ultramontaine, se réjouit peut-être des désagréments que le

courant nouveau préparait aux parvenus, mais n'osa patronner un

parti placé sous le vocable et le drapeau des adversaires

victorieux de la catholique Espagne.

L'effervescence régnait surtout dans le peuple des travailleurs du

Port.

Des conflits isolés avaient déjà éclaté entre Béjard et les

«Nations». Ce furent d'abord des tiraillements à propos d'un

mémoire à payer par l'armateur à l'Amérique. L'armateur refusait

toujours de régler son compte, lorsque arriva de Riga un bateau-

grenier avec chargement à la consignation du payeur récalcitrant.

Béjard s'adressa, pour le déchargement de ces marchandises, à une

Nation rivale de sa créancière, mais dans de pareilles

circonstances, les corporations font cause commune et la Nation

sollicitée refusa l'entreprise à moins que le négociant ne

s'acquittât d'abord envers leurs concurrents.

Il s'adressa à une troisième, à une quatrième Nation, partout il

se buta au même refus.

Entêté et furieux, il fit venir des dockers de Flessingue, le port

de mer le plus proche. Les débardeurs anversois jetèrent plusieurs

Hollandais dans les bassins et les en retirèrent à demi noyés pour

les y replonger encore, si bien que tous reprirent le même jour le

train pour leur patrie, en jurant bien qu'on ne les repincerait

plus à venir contrecarrer, dans leurs grèves, ces Anversois

expéditifs. De fait, lorsque ces manoeuvriers aussi placides que

vigoureux s'avisaient de devenir méchants, ils le devenaient à la

façon des félins.

Béjard, en apprenant la désertion des Hollandais après le

traitement qui leur avait été infligé, écumait de colère et jurait

de se venger tôt ou tard de Vingerhout et de ces insolentes

Nations. Mais comme, entre temps, son blé menaçait de pourrir à

fond de cale, il céda aux prétentions des débardeurs.

À quelque temps de là l'occasion se présenta pour lui de rouvrir

les hostilités contre cette plèbe par trop séditieuse. On venait

d'inventer aux États-Unis, des «élévateurs», appareils tenant à la

fois lieu de grues, d'allèges et de compteurs, dont l'adoption

pour le déchargement des grains, devait fatalement supprimer une

grande partie de la main-d'oeuvre et entraîner par conséquent la

ruine de nombreux compagnons de nations.

Aussi l'agitation fut grande parmi le peuple quand il apprit que

Béjard avait préconisé, dans les conseils de la Régence,

l'acquisition de semblables engins.

Le soir où en séance des magistrats municipaux la proposition de

Béjard devait être mise aux voix, baes, doyens, compagnons,

convoqués par Jan Vingerhout se massaient de manière à représenter

une armée compacte et formidable, sur la Grand'Place, devant

l'Hôtel de Ville. En costume de travail, les manches retroussées,

leurs biceps à nu, ils attendent là, terriblement résolus, poings

sur les hanches, le nez en l'air, les yeux braqués vers les

fenêtres illuminées. L'air goguenard, pipe aux dents, radieux

comme s'il s'agissait d'aller à la danse, Jan Vingerhout circule

de groupe en groupe pour donner la consigne à ses hommes.

Quoiqu'il n'ait pas besoin de secrétaire pour la besogne de ce

soir, il s'est fait accompagner du jeune Paridael enchanté de la

petite explosion qui menace l'odieux Béjard.

-- Nous allons rire, mon garçon, fait Jan en se frottant les

mains, de manière à faire craquer les os de ses phalanges.

Siska a retenu, non sans peine, son homme à la maison.

Quelques badauds de mine suspecte, du genre des jeunes runners du

Doel, s'approchent aussi des solides compagnons, mais Jan n'entend

pas s'embarrasser d'alliés compromettants. Il les récuse sans trop

les rabrouer toutefois. Les braves gens suffiront à la besogne.

Les policiers ont essayé de disperser les rassemblements, mais ils

n'insistaient pas devant la façon très digne et très explicite

dans son calme dont les accueillent les mutins.

Une rue assez longue, le Canal au Sucre, sépare la Grand'Place de

l'Escaut, mais deux cents mètres ne représentent pas une distance

pour ces gaillards, et les argousins, de futés gringalets, ne

seraient pas lourds à porter jusqu'à l'eau.

Que vont-ils faire? se demandent les policiers, alarmés par cette

inertie, par l'air résolu et vaguement ironique de ces débardeurs.

Les musards du Coin des Paresseux ne sont pas plus offensifs, en

attendant le baes qui les abreuve. À ceux qui les interrogent, les

travailleurs répondent par certain vade retro aussi bref,

qu'énergique, intraduisible dans un autre idiome que ce terrible

flamand, et auquel la façon de le faire sonner ajoute une

éloquente saveur.

Les croisées de l'aile gauche, au deuxième étage de l'antique

Hôtel de ville, sont illuminées. Il parait qu'on délibère encore.

Le vote est imminent; tous, ces gens s'entendent comme marchands

en foire.

Neuf heures sonnent. Au dernier coup, voilà que, sur un coup de

sifflet de Vingerhout, simultanément les compagnons se penchent,

et flegmatiquement, se mettent en devoir de déchausser les pavés,

devant eux. Ils vont même vite en besogne, si vite que les

alguazils s'essoufflent inutilement à vouloir les en empêcher.

Et alors, Jan Vingerhout, pour montrer comment s'emmanche la

partie, envoie adroitement un pavé dans une des fenêtres du

Conseil. D'autres bras s'élèvent, chaque bras tient son pavé avec

la fermeté d'une catapulte. Mais à un signe de Vingerhout, les

hommes remettent leur charge par terre:

-- Tout doux, il suffira peut-être d'un simple avertissement.

En effet, un huissier accourt sur la place, essoufflé et avisant

Vingerhout, lui dit que ces messieurs du Conseil ajournent leur

décision.

-- Que restent-ils fagoter alors? demande Vingerhout, toujours

sollicité par les croisées illuminées.

Au fond, ce terrible Vingerhout est un malin compère, mais un bon

compère; il connaît les aîtres de l'Hôtel de ville, il savait que

le pavé lancé tomberait dans un espace vide de la salle. Mais il

n'avoue cela qu'à Laurent.

Les croisées rentrent dans l'ombre. Bourgmestre, échevins,

conseillers sortent du palais communal, penauds, entourés de leur

nuée de policiers; on a mis en réquisition la gendarmerie et la

grand'garde, on a télégraphié aux commandants des casernes, Béjard

a même voulu demander des secours à Bruxelles. Mais les Nations

jugent suffisant le résultat de leur petite manifestation, et,

abandonnant leurs pavés, se dispersent lentement, comme de bons

géants qu'ils sont, en se contentant d'envoyer une huée bien

significative aux conseillers, surtout à M. Béjard, qui a cru très

sérieusement qu'on allait le traiter comme le diacre Etienne.

Intimidé, le Conseil décide sagement d'enterrer la question par

trop brûlante jusqu'après les élections pour le renouvellement des

Chambres législatives.

Bergmans ayant pris nettement parti pour les débardeurs et s'étant

porté candidat contre Freddy Béjard, les baes des corporations

embrassèrent chaleureusement sa cause. Laurent était entré dans

une société d'exaltés de son âge, la Jeune Garde des Gueux,

recrutée parmi les apprentis et les fils de petits employés.

À mesure qu'elle avançait, la période électorale s'exaspérait. Les

riches, maîtres des journaux, se livraient à une débauche

d'affiches tirant l'oeil, multicolores, énormes, de brochures, de

pamphlets, imprimés en grosses lettres.

L'agitation se propageait dans les classes inférieures.

-- Qu'importe! rageait Béjard, ces maroufles ne sont pas

électeurs. Je serai élu tout de même.

En effet, la plupart des «censitaires» en tenaient pour les

riches. Mais ceux-ci, craignant que l'impopularité de Béjard ne

compromît le reste de leur liste, essayèrent d'obtenir, de

l'armateur qu'il remît sa candidature à des temps meilleurs. Il

refusa net. Il attendait depuis trop longtemps; on lui devait ce

siège pour le dédommager des longs et précieux services rendus à

l'oligarchie. Ils n'insistèrent point. D'ailleurs, il les tenait.

Mille secrets compromettants, mille cadavres existaient entre eux

et lui. Ses doigts crochus de marchand d'ébène tenaient l'honneur

et la fortune de ses collègues. Puis ce diable d'homme possédait

le génie de l'organisation, au point de se rendre indispensable.

Lui seul savait mener une campagne électorale et faire manoeuvrer

les cohortes de boutiquiers en chatouillant leurs intérêts. Sans

son concours, autant se déclarer vaincu d'avance.

Peu scrupuleux, quant aux moyens, ses suppôts multipliaient les

tournées dans les cabarets, et les visites à domicile. Ils avaient

mission de voir les boutiquiers gênés, de leur promettre des fonds

ou des clients. Aux plus défiants, on alla jusqu'à remettre une

moitié de billet de banque, l'autre moitié devant leur être

délivrée le soir même du scrutin, si le directeur de la Croix du

Sud l'emportait.

D'autres employés de son imposante administration électorale,

compliquée et nombreuse comme un ministère, confectionnaient des

billets de vote marqués, destinés aux électeurs suspects; d'autres

encore se livraient à des calculs de probabilités, à la

répartition du corps électoral en bon, mauvais et douteux. Les

prévisions donnaient au moins un millier de voix de majorité au

Béjard. Il continuait pourtant d'en acheter, répandant à pleines

mains l'argent de l'association, puisant même dans sa propre

caisse. Pour réussir il se serait ruiné.

Ses courtiers travaillaient l'imagination des campagnards de

l'arrondissement, gens orthodoxes comme la noblesse et, de plus,

superstitieux. Ignorant l'histoire, ces ruraux prenaient au pied

de la lettre le nom de gueux. Le moindre petit terrien entretenu

dans ses terreurs par les récits des vieux, aux veillées, se

voyait déjà mis au pillage, battu et incendié comme sous les

cosaques, et, par anticipation, la plante des pieds lui cuisait.

Pas souvent qu'il voterait pour des grille-pieds et des

chauffeurs. Au village, les courtiers colportaient naturellement,

sur Bergmans et les siens, des fables monstrueuses, des calomnies

extravagantes, d'un placement difficile à la ville, mais qui

passaient auprès de ces rustauds, comme articles d'évangile.

Door den Berg n'avait à opposer à ces menées que son caractère,

son talent, sa valeur personnelle, ses convictions chaudes, son

éloquence de tribun, sa figure avenante; dans la bataille à coups

de journaux, d'affiches et de brochures, il avait le dessous; en

revanche, dans les réunions publiques, autrement dites métingues,

où se discutaient les mérites des candidats, il tenait le bon

bout. D'ailleurs, il fallait être inféodé au clan de Béjard, pour

prendre encore au sérieux sa prose et son éloquence, ou plutôt

celles de Dupoissy, car c'était son familier qui lui

confectionnait ses discours et ses articles.

Rien d'écoeurant comme ces tartines humanitaires, collections de

lieux communs dignes des pires gazettes départementales, ramassis

de clichés, aphorismes creux, mots redondants et sans ressort,

rhétorique si basse et si déclamatoire que les mots même semblent

refuser de couvrir plus longtemps ces mensonges et ces saletés.

L'avant-veille du scrutin, il y eut un grand métingue aux

Variétés, immense salle de danse où les parades politiques

alternaient avec les mascarades des jours gras.

Pour la première fois depuis des années qu'il régalait les gobets

et ses créatures de harangues doctrinaires prononcées toujours de

la même voix nasarde et monocorde, Béjard y fut hué d'importance:

on ne le laissa même pas achever.

La salle houleuse, électrisée par une copieuse philippique de

Bergmans, se porta comme une terrible marée à l'assaut du bureau,

sur l'estrade, en passant par-dessus la cage de l'orchestre,

renversa la table, foula aux pieds et mit en loques le tapis vert,

inonda le parquet de l'eau des carafes destinées aux orateurs, fit

sonner à coup de bottes la cloche du président et peu s'en fallut

qu'on n'écharpât les organisateurs du métingue.

Heureusement, en voyant approcher le cyclone, ces gens prudents

avaient battu en retraite, patrons et candidats réunis, et cédé la

place au peuple.

Il se leva enfin, le jour des élections, un jour gris d'octobre!

Dès le matin, les tambours de la garde civique battant l'appel des

électeurs, la ville s'animait d'une vie extraordinaire qui n'était

pas l'activité quotidienne, l'affairement des commis et des

commerçants, le camionnage et le trafic. Des électeurs endimanchés

sortaient de chez eux, montrant sous le tuyau de poêle la

physionomie grave, un peu pincée, de citoyens conscients de leur

dignité. Ils gagnaient, le bulletin à la main, d'un pas rapide,

les bureaux électoraux: bâtiments d'écoles, foyers de théâtres et

autres édifices publics.

De jeunes gandins, fils de riches, exhibaient à la boutonnière une

cocarde orange, couleur du parti, réquisitionnaient les voilures

de place pour charroyer les électeurs impotents, malades ou

indifférents. Ils se donnaient de l'importance, consultaient leurs

listes, s'abordaient avec des raines mystérieuses, mordillaient le

crayon qui allait leur servir à «pointer» les électeurs. Des

omnibus étaient allés prendre très tôt dans les bourgades

éloignées les électeurs ruraux, ils rentraient en ville avec leur

chargement humain. Ébaubis, rouges, les paysans se groupaient par

paroisses; et des soutanes noires allaient de l'un à l'autre de

ces sarraux bleus pour leur faire quelque recommandation et

contrôler leurs billets de vote. Des groupes se formaient devant

les portes des bureaux. On lisait les affiches encore humides, où

l'un ou l'autre des candidats dénonçait une «manoeuvre de la

dernière heure» de ses adversaires et lançait une suprême

proclamation, laconique et à l'emporte-pièce. Presque tous ces

manifestes commençaient par «Électeurs, on vous trompe». Des

marchands aboyaient les journaux fraîchement parus. De chaque côté

de la porte se tenait un voyou, porteur d'un écriteau engageant à

voter pour l'une ou l'autre liste. De groupe en groupe, de cocarde

bleue à rosette orange, s'échangeaient des regards de défi; des

gens généralement inoffensifs prenaient un air terrible, et des

mains tourmentaient fiévreusement le pommeau de leurs cannes... On

causait beaucoup, mais à voix basse, comme des conspirateurs.

Cependant, chaque bureau étant pourvu d'un président et de deux

«scrutateurs», les opérations du vote commençaient. À l'appel de

leurs noms, dans l'ordre alphabétique, les votants se frayaient un

passage à travers l'attroupement, passaient derrière une cloison,

se présentaient devant les trois hommes graves. Ceux-ci siégeaient

derrière la table, recouverte du traditionnel tapis vert et

supportant une vilaine caisse noire et cubique, pompeusement

qualifiée d'urne. L'électeur promenait un instant sous le nez

soupçonneux et binocle du président son bulletin plié en quatre et

timbré aux armes de la ville, et le laissait choir dans l'urne

fendue comme un tronc, une tire-lire ou une boite à lettres. Il y

en avait que cette simple action impressionnait terriblement; ils

perdaient contenance, laissaient tomber leur canne, se

confondaient en salamalecs et s'obstinaient à vouloir loger leur

papier dans l'encrier du scrutateur.

À la cloison, du côté de la salle d'attente, s'étalaient les

listes électorales; des myopes s'y collaient le nez et des doigts

sales s'y promenaient comme sur l'horaire affiché dans les gares.

Il puait le chien mouillé et le bout de cigare éteint, dans cette

salle de classe où traînaient aussi des relents d'écoliers pauvres

et de cuistres mangeurs de charcuterie.

Il y avait des abstentions. Des «jeunes gardes» des deux partis,

de faction à l'entrée, reconnaissaient leurs hommes et envoyaient

des voitures prendre, en prévision du contre-appel, les manquants

de leur bord. La kyrielle des noms, la procession des votants se

déroulaient, lamentables. Des incidents en relevaient de loin en

loin la monotonie. Un quidam omis ou rayé se fâchait; des

homonymes se présentaient l'un pour l'autre; on persistait à

appeler des morts qu'on aurait absolument voulu voir voter, en

revanche on tentait de persuader à des vivants qu'ils n'étaient

plus de ce monde.

Au sortir de l'isoloir leur expression béate et soulagée, leur air

guilleret aurait donné à supposer qu'ils s'étaient isolés pour

d'autres motifs.

Les opérations du vote, appel et contre-appel, duraient jusqu'à

midi, puis commençait le dépouillement. On ne savait rien, mais on

supputait les résultats. «Peu d'abstentions!»

Les cocardes oranges se plaignaient à la fois de l'affluence des

blouses, des gens gantés et des tricornes; en revanche, les bleus

s'inquiétaient du contingent extraordinaire de baes de Nations, de

petits-commerçants et d'officiers patriotes.

Personne ne rentrait chez soi; tous mangeaient mal dans les

tavernes bourrées de consommateurs, et la fièvre, l'anxiété

séchant les gosiers, ils s'enivraient à la fois de bière et de

paroles.

On commençait à se masser, le nez en l'air, sur la Grand-Place

devant le local de l'» Association», le club de Béjard et des

riches, où viendraient s'encadrer tout à l'heure, entre les

châssis des huit fenêtres du premier, les résultats des vingt-six

bureaux; et aussi au port, devant l'estaminet de la Croix Blanche,

où se réunissaient les «Nationalistes», partisans de Bergmans.

Une pluie fine trempait les badauds, mais la curiosité les rendait

stoïques. Des camelots continuaient de glapir l'article du jour,

les cocardes bleues ou oranges.

Il y avait de l'orage et de la menace dans la foule nerveuse et

taciturne, grossie à présent de beaucoup d'ouvriers, de petits

employés, d'étudiants, ne payant pas le cens. Enragés de ne pas

avoir pu donner leur voix à Door den Berg, ils nourrissaient au

fond de leur coeur un violent désir de manifester d'une autre

façon leurs préférences.

Aussi, à présent, les cocardes bleues dominaient, dans la foule.

Les ouvriers les piquaient à leur gilet de laine. Des rixes

avaient éclaté dans la matinée, aux abords des bureaux ou votaient

les campagnards. Aussi, intimidés par les regards de haine que

leur jetaient les compagnons des bassins, les sarraux

s'empressaient-ils, leur voix donnée selon le coeur de leur curé,

de regrimper en toute hâte sur les impériales et de mettre des

lieues de polders ou de bruyères entre eux et les remparts de la

métropole.

Les affiliés s'entassaient dans les salons mêmes de l'Association,

où siégeaient, attendant les résultats, les chefs et les candidats

du parti. La voix métallique et acerbe de Béjard dominait le

bourdonnement des colloques; Dupoissy, bénisseur et inspiré;

M. Saint-Fardier, turbulent, agressif, parlant de se débarrasser à

coups de fusil de ce Bergmans et de tout ce sale peuple;

M. Dobouziez, sobre de paroles, vieilli, l'air soucieux, peu mêlé

à la politique active et maugréant à part lui, contre l'ambition

coûteuse de son gendre; enfin les jeunes Saint-Fardier, bâillant à

se démantibuler la mâchoire, regardaient, en tapotant les vitres,

le populaire s'amasser sur la place.

À la Croix Blanche, Door n'avait pas assez de ses mains pour

presser toutes celles qui tenaient à secouer les siennes.

L'affection, l'exubérance, la sincérité de ces natures frustes et

droites le touchaient vivement.

Laurent, les Tilbak, Jan Vingerhout, Marbol et Vyvéloy ne

restaient pas en place, sortaient, allaient aux informations,

couraient au bureau central où se faisait le dépouillement

général.

Les premiers résultats, favorables tour à tour à Béjard et à

Bergmans étaient accueillis, par des huées à l'Association, par

des vivats à la Croix Blanche, ou réciproquement. Mais les

manifestations de rassemblée des riches trouvaient chaque fois un

écho contradictoire sur la Place. Ainsi, l'affichage aux fenêtres

de l'Association, des chiffres de majorité attribués à Béjard fit

partir des applaudissements timides promptement étouffés sous des

grognements et des sifflets; le contraire se produisait lorsque la

chance avait favorisé «notre Door».

Quelque temps les suffrages se balancèrent. La majorité des

censitaires de la ville se déclaraient pour le tribun. Déjà la

foule, dans la rue et à la Croix Blanche, se trémoussait

d'allégresse; on se donnait l'accolade, on félicitait Bergmans.

Paridael voulait même qu'on arborât le drapeau des gueux, orange,

blanc et bleu, avec les deux mains fraternellement enlacées, les

mains amputées et écartelées sur l'écusson d'Anvers. Bergmans,

moins optimiste, eut de la peine à empêcher ses amis de triompher

trop tôt. Il avait raison de se défier. Nos enthousiastes

comptaient sans les campagnes. Non seulement les bureaux ruraux

comblèrent rapidement l'écart des voix entre les deux listes, mais

le total de ces suffrages campagnards grossissant, s'enflant

toujours, engloutit comme une stupide marée, submergea sous ses

flots les légitimes espérances de la majorité des citadins.

La nouvelle Carthage · 第 21 / 35 题