En flânant sur les quais, Door Bergmans aperçut un particulier
dont la mine l'intrigua. Il eut un sursaut d'étonnement. «Je me
trompe!» se dit-il en poursuivant sa route. Mais après quelques
pas il rebroussa chemin et, reconnaissant bel et bien Laurent
Paridael, il marcha droit à lui la main tendue.
Laurent, en train de surveiller un chargement de balles de riz
entrepris par 1' «Amérique», se troubla un peu, fit même le
mouvement de se dérober, mais apprivoisé par l'abord affectueux et
simple du tribun, abandonna, momentanément son poste et se laissa
entraîner non loin de là. Mis au courant, Bergmans railla
doucement la fantaisie qui l'avait poussé à entrer comme marqueur
dans une Nation et à servir les débardeurs. Que ne s'était-il
adressé plutôt à lui? Il lui offrit même sur-le-champ, dans ses
bureaux, une place plus digne de son savoir et plus compatible
avec son éducation. Mais, à la surprise de plus en plus grande du
tribun, Laurent refusa d'abandonner sa nouvelle profession. Il
décrivit même en termes si enthousiastes, avec un tel lyrisme, son
nouveau milieu et ses nouveaux partenaires, qu'il justifia presque
son étrange vocation et que Bergmans crut ne plus devoir insister.
Il s'abstint de nommer Gina. Mis complètement à l'aise, Laurent
accueillit avec empressement la proposition de se réunir de temps
en temps Bergmans et lui, avec Marbol et Vyvéloy.
Le peintre Marbol, un petit homme sec, tout nerfs, cachait, sous
une apparence anémique et friable de souffreteux, une énergie, une
persévérance extraordinaire. Depuis une couple d'années, il
s'était acquis quelque notoriété en peignant ce qu'il voyait
autour de lui. Seul dans cette grande ville littéralement infestée
de rapins, de colorieurs en chambre, dans cet ancien foyer d'art
presque totalement éteint, nécropole plutôt que métropole, -- il
commençait à exploiter le plein air, la rue, le décor, le type
local. En quittant, avec un certain éclat, à la veille des
concours de Rome, l'antique académie fondée par Teniers et les
savoureux naturistes du dix-septième siècle, mais tombée à présent
sous la direction de faux artistes, peintres aussi timides que
maîtres intolérants, le jeune homme s'était mis à dos la clique
officielle, les marchands, les amateurs, les critiques, les
fonctionnaires, aussi bien ceux qui procurent le pain que ceux qui
débitent la renommée.
Peindre Anvers, sa vie propre, son Port, son fleuve, ses marins
ses portefaix, ses plébéiennes luxuriantes, ses enfants
incarnadins et potelés que Rubens, autrefois, avait jugés assez
plastiques et assez appétissants pour en peupler ses paradis et
ses olympes, peindre cette magnifique pousse humaine dans son
mode, son costume, son ambiance, avec le scrupuleux et fervent
souci de ses moeurs spéciales, sans négliger aucune des
corrélations qui l'accentuent et la caractérisent, interpréter
l'âme même de la cité rubénienne avec une sympathie poussée
jusqu'à l'assimilation. Quel programme, quel objectif! C'était
bien là pour ces fabricants et ces acheteurs de poupées et de
mannequins, le fait d'un fou, d'un excentrique, d'un casseur de
vitres!
Un tableau de Marbol, destiné à une exposition internationale de
l'étranger et soumis auparavant au jugement de ses concitoyens,
fit partir ceux-ci d'un immense éclat de rire, et lui valut des
condoléances ironiques ou de fielleux et méprisants silences. Ce
tableau représentait les Débardeurs au repos.
À midi, sur un fardier dételé, voisin du Dock, trois ouvriers
étaient couchés: l'un ventre en l'air, les jambes un peu écartées,
la tête reposant, entre les bras repliés, dans les mains jointes
derrière la nuque; la physionomie basanée, rude, mais belle,
sommeillait à demi, les paupières un peu relevées montraient ses
prunelles noires et veloureuses. Les deux autres dockers
s'allongeaient à plat ventre; le fond de culotte cuireux et comme
boucané bridait leur croupe protubérante dont elle accusait les
méplats, et, le buste un peu relevé, le menton dans les poings
calleux, appuyés sur leurs coudes, ils tournaient le dos au
spectateur, montrant la tête crépue, des oreilles écartées, les
puissantes attaches du cou, le dos râblé à l'envi, et béaient à un
coin de la rade chatoyant entre des cépées de mâts.
À Paris ce fut autour de cette toile audacieuse, une guerre
d'ateliers, des polémiques féroces: depuis des années on n'avait
plus bataillé ainsi. Marbol se conquit autant d'admirateurs que
d'ennemis, ce qui est la bonne mesure. Un des gros marchands de la
chaussée d'Antin ayant acquis cette composition scandaleuse, ceux
d'Anvers en frémirent de rage et de stupeur. Quel honnête homme
eût consenti à s'embarrasser de ce portrait de trois manoeuvres
déguenillés et dépoitraillés, mal vêtus, mal rasés, trop charnus,
de cuir trop épais, de poings et de jarrets inquiétants? Pour dire
sa pleine horreur, M. Dupoissy avait écrit que ce tableau
dégageait une odeur de suée, de hareng saur et d'oignon; qu'il
sentait la crapule.
Arriva une nouvelle exposition à Paris; Marbol y prit part avec un
tableau non moins audacieux que le premier, et, à la stupéfaction
redoublée des clans hostiles ou timorés, les jurés lui décernèrent
la grande médaille.
Si les bonzes de la peinture se renfermèrent vis-à-vis du jeune
novateur dans leur attitude malveillante, ces succès, bientôt
ratifiés à Munich, Vienne et Londres, donnèrent à réfléchir aux
amateurs et aux collectionneurs de la haute société anversoise. On
ne pouvait le nier; le gaillard réussissait. S'il n'y avait eu
pour leur prouver sa supériorité que ce qu'on appelle la gloire:
des articles de gazettes, des applaudissements de crève-de-faim
chez qui plus l'estomac manque d'aliments, plus la tête se nourrit
de chimères, ces gens positifs eussent continué de hausser les
épaules et de dire «raca» à ce tapageur, ce brouillon. Mais du
moment que, comme eux-mêmes, il se mettait à palper des écus, son
cas devenait intéressant.
-- Heu! Heu! Drôle de goût, pour sûr! Peinture peu meublante,
tableaux à ne pas avoir chez soi..., du moins dans un salon où se
tiennent des dames... Mais un malin, pourtant, un compère adroit,
après tout... Il n'avait pas si mal combiné son plan. Puis
qu'importe s'il fait de la peinture à ne pas prendre avec des
pincettes, nous recevons bien à la maison ce brave Vanderzeepen,
alors que chacun sait que le digne homme a gagné ses deux cents
maisons, son hôtel de la Place de Meir et son château de Borsbeek,
au moyen de la ferme des vidanges... Comme Vanderzeepen, ce
monsieur Marbol a trouvé la pierre philosophale; sauf respect, il
fait de l'or avec de la merde!
Les préventions tombèrent. Les matadors de la finance commencèrent
à saluer le pelé, le galeux d'autrefois; risquèrent même de citer
son nom devant leurs pudiques épouses, ce qui eût paru d'une
inconvenance énorme quelques mois auparavant. Ne pouvant décemment
prôner cette peinture pétroleuse et anarchiste, on affecta de
priser l'habileté, le génie, commerçant de ce Marbol qui endossait
si facilement ses croûtes désagréables, ses épouvantails à
moineaux, à des gogos parisiens, à des Yankees facétieux ou aux
Anglais, friands, comme on sait, de scènes monstrueuses et
excentriques.
Le musicien Rombaut de Vyvéloy, l'autre ami de Door Bergmans,
rappelait, avec sa haute taille, sa coupe robuste, son masque
léonin, sa crinière abondante, sa complexion sanguine, la figure
du maître des dieux dans Jupiter et Mercure chez Philémon et
Baucis, de Jordaens. C'était, sinon un païen, du moins un
«Renaissant» que ce Brabançon. Rien, ni au physique, ni au moral,
des types émaciés, blafards et béats, des primitifs à la Memlinck
et à la Van Eyck. Il avait converti au panthéisme l'oratorio
chrétien du vieux Bach.
L'art fougueux et essentiellement plastique de Vyvéloy devait
impressionner plus profondément encore Laurent Paridael que les
peintures à tendances hardies, mais à réalisation un peu molle et
un peu frigide, pas assez vibrante, -- comme il le constata de
plus en plus par la suite -- de son ami Marbol.
Cette année-là, Anvers inaugura les fêtes du troisième centenaire
de la naissance de Rubens par une cantate de Rombaut de Vyvéloy,
exécutée le soir en plein air sur la Place Verte. Laurent ne
manqua pas de se rendre à cette cérémonie.
Près de la statue du grand Pierre-Paul, les choeurs et l'orchestre
occupent une tribune à gradins, disposée en arc de cercle au
centre duquel trône le compositeur. Le square, ceint de cordeaux,
est ménagé aux bourgeois. Le peuple s'écrasant alentour respecte
la démarcation et les rues convergentes ont beau vomir de
nouvelles cohues, cette multitude effrayante parait plus digne et
plus recueillie encore que les spectateurs privilégiés et moins
séditieuse que la déplaisante police et les encombrants gendarmes
à cheval. Pas une contestation, pas un murmure. Depuis des heures,
ouvriers et petites gens piétinent philosophiquement sur place,
sans rien perdre de leur belle humeur et de leur sérénité. Quel
fluide réduit au silence ces langues frondeuses, ces caboches
turbulentes? Les bras se croisent placidement sur les poitrines
haletant de curiosité. Pressentent-ils, ces Anversois de souche
robuste, mais infime, la splendeur, unique de la fête qui se
prépare, pour qu'ils y préludent avec cette onction? Les poupons
sur les bras des ménagères s'abstiennent de vagir et les chiens de
rue circulent entre cette compacte plantation de jambes sans se
faire molester par les gavroches, leurs tourmenteurs naturels.
Et dans cet imposant et magnétique silence, au-dessus de cette mer
étale, aux vagues, figées, sur laquelle l'ombre bleue qui descend
doucement, pleine de caresses, met une paix, une solennité de
plus, tombèrent tout à coup de la plus haute galerie de la tour,
où les yeux essayaient en vain de discerner les hérauts d'armes,
quelques martiaux éclats de trompettes a l'unisson. Et les soprani
des Villes soeurs -- Gand et Bruges -- hélèrent et acclamèrent à
plusieurs reprises la Métropole. Leurs vivats de plus en plus
chauds et stridents, étaient suivis chaque fois des appels un peu
rauques de l'aérienne fanfare. Après ce dialogue le carillon se
mit à tintinnabuler: d'abord lentement et en sourdine comme une
couvée qui s'éveille à l'aube dans la rosée des taillis; puis
s'animant, élevant la voix, lançant à la volée une pluie d'accords
de jubilation. Un ensoleillement. Alors l'orchestre et les choeurs
entrèrent en lice. Et ce fut l'apothéose de la Richesse et des
Arts.
Le poète vanta le Grand Marché dans des strophes à l'emporte-
pièce, par de sonores et hyperboliques lieux communs auxquels la
mise en scène, l'extase de la foule, la musique de Vyvéloy
prêtaient une portée sublime. Les cinq parties du monde venaient
saluer Anvers, toutes les nations du globe lui payaient humblement
tribut, et comme s'il ne suffisait pas des temps modernes et du
moyen âge pour frayer à l'orgueilleuse cité sa voie triomphale, la
cantate remontait à l'antiquité et engageait pour massiers et
licteurs les quarante siècles des pyramides. Tout, l'univers et le
temps, la géographie et l'histoire, l'infini et l'éternité, se
rapportait, dans cette oeuvre, à la ville de Rubens. Et en fermant
les yeux, on s'imaginait voir défiler un majestueux cortège devant
le trône du peintre triomphal par excellence...
Quand ce fut fini, quand les musiques de la garnison ouvrant la
retraite aux flambeaux reprirent, en marche, le thème principal de
la cantate, Laurent pincé jusqu'aux moelles, les fibres
travaillées par on ne sait quel contagieux enthousiasme,
momentanément dépossédé de son moi, emboîta le pas aux soldats, et
s'ébranla avec la foule aussi suggestionnée, aussi surexcitée que
lui, et, dans laquelle, exceptionnellement, bourgeois et ouvriers,
confondus, bras dessus bras dessous, entonnaient à l'unisson à
pleins poumons, le chant dithyrambique.
Infatigable, Laurent parcourut tout l'itinéraire tracé au cortège.
L'escorte ondoyante avait beau se renouveler, se relayer à chaque
carrefour, l'exalté ne parvenait pas à la quitter. Cette musique
de Vyvéloy l'eût conduit au bout du monde. Alors que d'autres se
blasaient sur l'héroïsme de cette promenade aux lumières et
s'éclipsaient par les rues latérales, lui se sentait de plus en
plus d'intrépidité aux jambes et de flammé au coeur. D'ailleurs
d'antres manifestants remplaçaient ceux qui faisaient défection et
la physionomie du cortège variait avec les quartiers qu'il
traversait. Le long de la rade et des bassins, Laurent sentit le
coude à des matelots et à des débardeurs; au coeur de la cité, il
se mêla aux garçons de magasin et aux filles de boutique; sur les
boulevards de la ville neuve il se retrouva avec des fils de
famille et des commis de «firmes» souveraines; enfin, dans les
dédales du quartier Saint-André, habitacles des claquedents et des
va-nu-pieds, des gaillardes en cheveux lui prirent familièrement
le bras et de fauves voyous, peut-être des runners, l'emportèrent
dans leur farandole. Tout à Anvers, tout à Rubens. Laurent
n'entendait que la cantate, il en était rempli et saturé. Il
reconduisit les musiques jusqu'à l'étape finale, triste et presque
déçu lorsque les canonniers, étant descendus de cheval,
soufflèrent les lanternes vénitiennes accrochées à leurs lances de
bois et étouffèrent sous leurs bottes les dernières torches de
résine.