Ce fut d'abord de la consternation, ensuite de la rage, qui
s'emparèrent de la population anversoise, à l'issue définitive de
la lutte. Les riches l'emportaient, mais avec le concours de la
corruption et de la bêtise. Les campagnards avaient opposé leur
veto à la volonté de la grande ville. Les vainqueurs, qui ne
pouvaient se dissimuler l'aloi équivoque de ce triomphe, commirent
la faute de vouloir le célébrer et, assez penauds, intérieurement,
ils payèrent d'audace, affectèrent de la jubilation et
déterminèrent, chez la foule, par leurs bravades et leurs défis
grimaçants, l'explosion des sentiments hostiles qu'elle contenait,
à grand'peine, depuis le matin. Toutefois ils n'osèrent pas se
montrer au balcon de leur club où les appelait ironiquement la
fourmilière, la houle de têtes convulsées, pâles et blêmes de
dépit, ou rouges et échauffées, rictus sardoniques, lèvres
pincées, yeux qui rencognent des larmes de rage.
Cinq heures. La nuit est tombée. Les riches regagnent leurs hôtels
de la ville neuve, en se glissant timidement a travers la foule
qui continua de stationner sur le forum.
Tous restent là angoissés, ne sachant a quoi se résoudre, les
poings fermés, certains que «cela ne se passera pas ainsi», mais
ignorant comment «cela se passera».
En prévision des troubles, le bourgmestre a consigné la garde
civique, les postes sont doublés, la gendarmerie est sous les
armes.
Bergmans traversant la place a été reconnu, acclamé, porté en
triomphe. Il se dérobe comme il peut à ces ovations: depuis le
matin, il exhorte au calme et à la résignation tous ceux qui
l'approchent: «Nous vaincrons la fois prochaine!»
Le drapeau orange flottant au balcon de l'Association nargue et
exaspère ses amis. Dans les premiers moments, après la nouvelle de
la défaite, la consternation des vaincus a permis aux riches
d'arborer impunément leur pavillon.
Tout à coup une poussée se produit. Paridael et ses camarades de
la «Jeune Garde des Gueux», travaillant des coudes, sont parvenus
jusqu'au Club.
Porté sur les épaules de Jan Vingerhout, Laurent, leste comme un
singe, s'aidant des pieds et des mains, s'accrochant aux moindres
saillies, parvient jusqu'au balcon, l'escalade, empoigne la hampe,
essaie de la dégainer, finit par s'y suspendre, en tirant sur
l'étoffe: on entend un craquement, le bois se brise...
La foule jette un cri d'anxiété.
Le drapeau est conquis, mais le hardi conquérant s'abat dans le
vide avec son trophée. Il se serait rompu le cou sur le pavé si le
vigilant et solide Vingerhout n'eût été là. Notre hercule reçoit
son ami dans ses bras, sans fléchir sur ses jarrets, comme il
attraperait à la volée une balle de riz ou un sac de céréales.
Puis il le dépose tranquillement à terre avec un juron
approbateur. Le jeune gars, remis sur ses jambes, agite son
drapeau au-dessus des têtes. D'orageuses acclamations éclatent et
se prolongent. Des agents de police tentent de prendre Laurent au
collet. Des centaines de mains, à commencer par la poigne de
Vingerhout, le dégagent, bousculent les flics et les réduisent à
l'impuissance.
Les jeunes gens prennent la tête d'une colonne immense qui
s'ébranle après trois bordées de sifflets envoyées au balcon
dégarni, en chantant à pleins poumons l'Hymne des Gueux, composé
par Vyvéloy, ou bien un refrain flamand, improvisé en l'honneur de
leur chef.
Mais au loin, une musique entonne l'air du parti des riches. D'où
peut partir ce défi? Un frisson électrique parcourt l'immense
cortège.
Sus aux téméraires! Et de traverser au pas gymnastique la place de
Meir.
Au tournant de cette place, à l'endroit où elle s'étrangle, en
boyau, les Gueux tombent sur une bande de jeunes manifestants à
cocardes bleues, accompagnés d'un orphéon et de torches. Avec une
clameur terrible, ils s'abattent sur ces provocateurs. En un rien
de temps, les torches sont arrachées des mains des porteurs, la
grosse caisse trouée d'un coup de gourdin, la bande balayée,
culbutée, sans que les assaillis aient opposé la moindre
résistance.
Et quand le gros et la queue de la colonne débouchent à leur tour
a l'endroit où vient d'avoir lieu la bagarre, les fuyards sont
déjà loin.
Cependant les Gueux apprennent que dans la ville neuve, au
boulevard Léopold, les riches, se croyant à l'abri des atteintes
populaires, ont pavoisé et illuminé leurs façades.
-- Chez Béjard! braillent les manifestants. Depuis la place de
Meir, la manifestation revêt un caractère sinistre. Les rangs des
ouvriers, des débardeurs et des petits bourgeois se sont
éclaircis, pour faire place à une traînée de gaillards sans
vergogne. Ceux-ci ne chantent plus l'Hymne des gueux, mais ils
hurlent des refrains incendiaires.
En route, avenue des Arts, un runner jette un pavé à travers la
porte de l'hôtel Saint-Fardier, dont les fenêtres sont garnies de
lampions. Les vitres volent en éclats. En agitant un rideau de
soie, le vent le rapproche de la flamme des lampions; l'étoffe
prend feu. La foule féroce se trémousse et acclame l'incendie, ce
complice inattendu.
-- C'est cela. Faisons flamber la cambuse!
Mais un peloton de gendarmes, la police et une compagnie de gardes
civiques les empêchent de pousser cette plaisanterie jusqu'au
bout.
Tandis qu'une partie de la colonne s'attarde et donne du fil à
retordre aux gendarmes, les autres en profitent pour déboucher au
boulevard Léopold par des rues latérales, presque en face de
l'hôtel Béjard.
-- À bas Béjard!... À bas le marchand d'âmes! ... À bas le
négrier!... À bas le tourmenteur d'enfants!...
Des explosions de cris sanguinaires affrontent la demeure de
l'oligarque. A-t-il eu vent de ce qui se préparait, mais Béjard,
l'étranger, l'élu des paysans s'est abstenu d'illuminer.
Les volets du rez-de-chaussée sont clos et il semble qu'il n'y ait
pas de lumière a l'intérieur.
Mais cette discrétion ne désarme pas les manifestants. Ils se sont
rués comme des fous sur la maison maudite. Les rôdeurs et les
vagabonds, composant à présent le gros du cortège, excellent
surtout dans les démolitions. Les volets fendus sont arrachés des
fenêtres, les glaces mises en pièces.
-- À mort! À mort! hurlent les émeutiers.
Confiant le drapeau à son fidèle Vingerhout, Paridael s'interpose
et veut les empêcher de se jeter dans la maison, car subitement
toute sa pensée est retournée à la femme de l'impopulaire
armateur, à sa cousine Gina. Qu'on écharpe et qu'on pende Béjard,
il ne s'en soucie guère, qu'on ne laisse plus pierre sur pierre de
la maison, et il s'associera volontiers aux démolisseurs, mais il
donnerait jusqu'à sa dernière goutte de sang pour épargner une
frayeur et une émotion à Mme Béjard!
Ah! misérable, comment n'a-t-il pas prévu plus tôt ce danger!
Il appelle Vingerhout à l'aide. Mais ils sont débordés. Impossible
d'endiguer la masse des furieux. Il n'y a plus qu'à les suivre, ou
mieux à les précéder dans la maison, afin de porter secours à la
jeune femme. Laurent saute par une croisée dans le selon. Déjà une
nuée de forcenés s'y démènent comme des épileptiques, brisent les
bibelots et les meubles, déchirent les rideaux, décrochent les
cadres, percent et trouent les coussins, arrachent les tentures et
les réduisent en charpie, jettent les débris dans la rue,
saccagent, dégradent tout ce qui leur tombe sous la main.
Laurent les a devancés dans la pièce voisine; elle est obscure et
déserte. Il pénètre dans un troisième salon: personne; dans la
salle à manger: personne encore; il fouille l'orangerie, la serre,
sans rencontrer âme qui vive.
Cependant les autres le suivent. Fatigués de tout casser, ils
voudraient faire son affaire à Béjard! Laurent se lance dans le
vestibule, avise l'escalier, le monte quatre à quatre.
Il atteint le palier du premier étage, pénètre dans les chambres à
coucher, dans un cabinet de toilette, inspecte une autre pièce.
Personne. Il appelle: «Gina! Gina!» Pas l'ombre de Gina. Il
continue ses perquisitions, fouille tous les coins, ouvre les
placards et les armoires, regarde sous les lits. Toujours rien.
Elle n'est pas dans les mansardes, elle n'est pas dans le grenier.
En descendant, désespéré, il se cogne aux meneurs qui lui
réclament Béjard. Pour un peu ils accuseraient Paridael d'avoir
fait échapper son ennemi. Heureusement Vingerhout survient à temps
pour l'arracher de leurs mains.
Cependant, au dehors le tumulte augmente, Laurent descend au
jardin, visite les écuries, sans plus de succès.
Enfin, il se résout à quitter cette maison déserte. Dans la rue,
où des centaines de badauds, mêlés aux émeutiers, assistent avec
une curiosité béate au sac de cette demeure luxueuse, il apprend
par les domestiques de Béjard que leurs maîtres dînent chez
Mme Athanase Saint-Fardier. Rassuré, il s'éloigne du théâtre de la
saturnale, lorsque des battues furieuses résonnent dans le
lointain.
-- La garde civique à cheval! Sauve qui peut!
Pillards et destructeurs interrompent leur besogne.
Le demi-escadron approche au galop. Arrivé à une centaine de
mètres de la cohue, le capitaine, Van Frans, le banquier, ami de
la famille Dobouziez, commande halte.
Tous riches et fils de riches, cavaliers de parade, montés sur des
bêtes de race, fiers de leur bel uniforme vert sombre, de leur
tunique à boutons d'argent et à brandebourgs noirs, de leur
pantalon à bande amaranthe, de leur talpak d'astrakan à chausse
rouge et à gland d'argent. Leurs montures ont des chabraques
assorties à l'uniforme, aux coins desquelles sont brodés des
clairons d'argent, et le manteau d'ordonnance enroulé sur le
devant de la selle.
Pâles, l'air ému, les yeux brillants, ils font caracoler et
piaffer leurs chevaux. Comme ils se sont arrêtés, les mutins
s'enhardissent et leur lancent des moqueries: soldats de carton!
polichinelles! cavaliers des dimanches! Laurent reconnaît Athanase
et Gaston Saint-Fardier, et entend le premier, qui pousse son
cheval en avant, dire à Van Frans: «Chargerons-nous bientôt ces
voyous, commandant?» En passant avenue des Arts, les deux frères
ont aperçu les dégâts causés à la maison paternelle, et ils
brûlent d'impatience de venger cet affront.
Jusqu'à présent, le service de cet escadron d'honneur avait été
une récréation, un simple sport, un prétexte à promenades et à
excursions, à parties de campagne. Ce n'était pas de leur faute, à
ces jolis dilettanti de l'uniforme, si cette gueusaille les
obligeait de se prendre au tragique.
-- Sabre... clair!... commande Van Frans d'une voix un peu émue.
Et les lames vierges, tirées du fourreau avec un bruissement
métallique, mettent une flamme livide au point ganté de chaque
cavalier.
Il n'en faut pas plus pour que la panique gagne la bande des
émeutiers. La masse fonce en avant et se jette, à droite et à
gauche, dans les rues latérales. Les plus hardis courent se garer
sur le trottoir d'en face ou entre les arbres de l'avenue.
-- Chargez! commande alors seulement Van Frans... En avant!
Et l'escadron part au grandissime galop; étriers et fourreaux
s'entrechoquent, le pavé s'incendie comme une enclume.
Après avoir dépassé les rassemblements et feint de donner la
chasse aux fuyards, les cavaliers font halte, demi-tour et
chargent une seconde fois dans la direction opposée.
La police achevait de disperser les derniers rassemblements et, en
nombre à présent, opérait des arrestations, pinçait les meneurs.
Pourchassés de ce côté, les plus acharnés se résignaient à aller
manifester ailleurs.
En tournant le coin d'une rue, Laurent se trouva nez à nez avec
Régina. La nouvelle des émeutes venait de surprendre les Béjard à
table, et tandis que le mari se rendait à l'Hôtel de ville pour se
concerter avec ses amis, Gina, malgré les efforts pour la retenir,
était sortie seule, curieuse de constater l'impopularité de l'élu.
Laurent la prit par le bras: -- Venez, Régina... Vous ne pouvez
rentrer chez vous; votre hôtel est une ruine, la rue même est
mauvaise pour vous... Retournez plutôt chez votre père...
Elle vit qu'il portait à la casquette les couleurs des partisans
de Bergmans:
-- Vous faites cause commune avec eux; vous étiez de la petite
expédition chez moi... Vrai, Laurent, il ne vous manquait plus que
cela... C'est du propre!
-- Ce n'est pas le moment de récriminer et de me dire des choses
désagréables! fit Paridael avec un aplomb qu'il n'avait jamais eu
de la vie en lui parlant. Venez-vous?
Frappée par son air de résolution, matée, elle se laissa entraîner
et prit même son bras... Il la fit monter dans la première voiture
qu'ils rencontrèrent, jeta au cocher l'adresse de M. Dobouziez et
s'assit en face d'elle, sans qu'elle eût risqué une observation.
-- Excusez-moi, dit-il. Je ne vous quitterai que lorsque je vous
saurai en lieu sûr.
Elle ne répondit pas. Ils ne desserrèrent plus les dents.
Les genoux de Laurent frôlaient ceux de la jeune femme; leurs
pieds se rencontrèrent, elle se retirait avec des soubresauts
effarouchés et se rencognait dans le fond de la voiture ou
affectait de regarder par la portière. Laurent retenait sa
respiration pour mieux écouter la sienne; il aurait voulu que ce
trajet durât toujours... Tous deux songeaient à la dernière fois
qu'ils s'étaient rencontrés. Elle gagnait peur: lui se sentait
redevenir l'amoureux d'autrefois.
Ils croisaient des runners ivres, brandissant des gourdins au bout
desquels étaient attachés des lambeaux d'étoffes arrachés aux
meubles et aux tentures des hôtels dévastés. À chaque réverbère,
Laurent avait la rapide vision de la jeune femme. L'alarme qu'il
causait à sa cousine le chagrinait atrocement. Il lui serait donc
toujours un sujet d'aversion et d'épouvante! Arrivé à la fabrique,
il descendit le premier et lui offrit la main. Elle mit pied à
terre sans son aide et lui dit, par politesse: «Vous n'entrez
pas?»
-- Vous savez bien que votre père a juré de ne plus me recevoir...
-- C'est vrai. Je n'y pensais plus... Au fait, je vous dois des
remerciements, n'est-ce pas? M. Béjard compte des ennemis
chevaleresques...
-- De grâce, ne raillons pas, cousine... Si vous saviez combien
vos sarcasmes sont injustes?... Croyez plutôt à mon inaltérable
dévouement et à ma profonde... admiration pour vous.
-- Vous parlez comme une fin de lettre! fit-elle, avec une
tendance à reprendre son ancien ton persifleur, mais cette pointe
manquait de belle humeur et de sincérité. «C'est égal... Encore
une fois, merci.» Et elle entra dans la maison.