Maître Jean Vingerhout engagea, sur-le-champ, le jeune homme
recommandé par son ami Vincent Tilbak, Jean était un joyeux
vivant, râblé, solide, cadet de notables fermiers des Polders les
alluvions de l'Escaut, lequel, fatigué de cultiver à perte, avait
acheté, avec le produit de son héritage, une part d'actionnaire
dans une «Nation».
Les «Nations», corporations ouvrières rappelant les anciennes
gildes flamandes, se partagent l'entreprise du chargement, du
déchargement, de l'arrimage, du camionnage et de l'emmagasinement
des marchandises; elles forment dans la cité moderne une puissance
avec laquelle doit compter le clan des forts commerçants de la
place, car, coalisées, elles disposent d'une armée de compagnons
peu formalistes capables d'entraîner une stagnation complète du
trafic et de tenir en échec le pouvoir du Magistrat. Là, du moins
on sauvegarderait les droits des enfants du terroir; jamais
l'immigré ne supplanterait l'aborigène de la contrée anversoise
comme baes, c'est-à-dire maître, ou même comme simple compagnon.
L'«Amérique», la plus ancienne et la plus riche de ces nations, au
service de laquelle venait d'entrer Laurent, écrémait la main-
d'oeuvre, disposait des plus beaux chevaux, possédait des
installations modèles et un outillage perfectionné. Chariots,
harnais, grues, bâches, cordeaux, bannes, poulies et balances
n'avaient point leurs pareils chez les corporations rivales.
Depuis Hoboken jusqu'à Austruweel et à Merxem on ne rencontrait
que ses diligentes équipes. Ses poseurs et ses mesureurs
transbordaient le grain importé sur des allèges d'une contenance
invariable; ses portefaix juchaient les sacs et les ballots sur
leurs épaules et les rangeaient à quai ou les guindaient sur les
fardiers; ses débardeurs déposaient sur la rive des planches,
poutres et grumes en réunissant les produits de la même essence.
Trop habitués à ouvrer de leurs dix doigts pour s'escrimer du
crayon et de la plume, c'était Laurent qui, sur la présentation de
leur collègue Vingerhout, le syndic des chefs ou baes, était
chargé de leur besogne de bureau et aussi du soin de contrôler, à
l'entrée ou à la sortie des docks, les chiffres renseignés par les
peseurs et mesureurs d'autres corporations.
Un négociant en café, client de l'Amérique, a-t-il repris une
partie de denrées à un confrère, Laurent reçoit le stock des mains
de la nation concurrente avec laquelle a traité le vendeur. Il en
a souvent pour une journée de posage sur le quai en pleine cohue,
sous les ardeurs du soleil ou par la pluie et la gelée. Mais il
s'absorbe en la tâche. Des centaines de balles poinçonnées et
numérotées depuis la première jusqu'à la dernière défilent devant
lui. Il additionne des colonnes de chiffres tout en surveillant du
coin de l'oeil le jeu de la balance. Car gare aux erreurs! Si le
preneur ne trouvait pas son compte, c'est l'Amérique qu'il
tiendrait responsable de l'écart, à moins que Laurent n'eût
constaté que le préjudice émanait du vendeur et de ses ouvriers.
Plusieurs fois il eut à surveiller les expéditions de l'usine
Dobouziez, et ce n'était pas sans émotion qu'il avisait les
caisses blanches balafrées au pinceau noir du sacramentel D. B. Z.
Mais il n'éprouvait pas le moindre regret de son changement de
position. Au contraire. Il se réjouissait de servir ces patrons
sans morgue, ces baes d'un abord si réconfortant, au lieu de pâtir
dans un bureau morose à la solde d'un Béjard ou d'un autre
arrogant parvenu. Devant la rade et les bassins remplis de
navires, ce mouvement ininterrompu des entrées et des sorties, ces
dégorgements ou ces engloutissements de cargaisons, ce va-et-vient
entre les entrepôts flottants et les docks du rivage, cet
éboulement continu des marchandises sur le quai et au fond des
cales, le commerce ne lui paraissait plus une abstraction, mais un
organisme tangible et grandiose.
Souvent Laurent assistait à la réunion des baes, le soir, dans une
brasserie du Port. Fardiers et camions sont remisés sous les
hangars, mangeoires remplies, litières renouvelées. Les chevaux
broient le picotin, le comptable a fermé ses registres, les vastes
bâtiments ne logent plus d'autre compagnon que le garde-écurie, et
les grosses portes massives, vraies portes de forteresse,
protègent la fortune de l'Amérique contre les coups de mains des
ribleurs et des larrons.
Les bruyantes assemblées, l'épique déboutonnage, les croustilleux
ou tonitruants propos, alors, à l'»herberge» habituelle! Tudieu!
ces rudes chefs de corporation, ces baes à peine mieux équarris
que leurs subalternes, en lâchent de carabinées qui
renverseraient, comme ils en conviennent eux-mêmes, un paysan de
son cheval! Il fait beau les voir se nettoyer la bouche d'une
gorgée en conséquence, après une gaillardise énorme entre toutes
qui les fait se trémousser sur leurs escabeaux et communiquer à la
table, à l'armée des demi-litres et aux carreaux des fenêtres une
trépidation comparable à celle que provoquent pendant le jour les
cahotements sur le pavé d'un de leurs formidables attelages.
Laurent sortait de ces conférences abasourdi, assommé, un peu
asphyxié, comme si on l'avait regoulé de forts quartiers de viande
ou même exposé comme un jambon à des fumigations prolongées. Et en
présence de ces tourmentes d'humeur pléthorique comment taxer
d'exagération l'exubérance sanguine et la licence presque animale
des coloristes du passé!
En temps de presse, lorsque les salariés à demeure, l'effectif
stationnant, aux heures de la reprise du travail, devant les
locaux de l'Amérique, ne suffisait pas à l'abondance de la peine,
il arriva à Laurent d'accompagner son maître Jan Vingerhout au
Coin des Paresseux, le carrefour voisin de la Maison Hanséatique,
ainsi appelé parce que s'y tenait la Bourse des chômeurs
perpétuels. Bien typiques les scènes d'embauchage et de
recrutement auxquelles il assista! La première fois Laurent ne
comprenait pas que baes Jan, ayant seulement besoin d'un renfort
de cinq hommes, s'était embarrassé d'une vingtaine de ces
maroufles, assurément fort valides, même bâtis pour fournir des
travaux de géant, mais n'exerçant jamais leur musculature que dans
des altercations de pochard et mêlant trop d'alcool à leur sang
riche.
-- Attendez! lui dit, en riant, le baes, qui connaissait son
monde.
Après des transactions saugrenues, les drôles acceptaient enfin le
marché et se mettaient en route, mais comme à leur corps défendant
et en poussant, chaque fois qu'ils mettaient un pied devant
l'autre, des soupirs à fendre l'âme.
Arrivés à une vingtaine de mètres de leur lieu de stationnement,
l'un ou l'autre de ces lazzaroni du Nord, s'arrêtait net et
déclarait ne plus pouvoir avancer si on ne lui administrait un
cordial à base d'alcool.
Vingerhout faisant la sourde oreille, le soiffard se traînait non
sans maugréer à sa suite, quitte à formuler la même déclaration
quelques pas plus loin. Quoique deux autres recrues eussent appuyé
la supplique du camarade par un suggestif claquement de langue et
des gestes dignes de Tantale, le recruteur n'entendait pas plus
que la première fois.
Au troisième débit de liqueurs, autant dire à la sixième maison,
le patient s'avoua vaincu et, avec un juron de désespoir, déserta
la compagnie pour s'approcher du zinc plus irrésistible que
l'aimant. Ses deux partisans se traîneront jusqu'à l'assommoir
suivant, mais là, après une suprême, mais vaine sommation à
l'embaucheur, ils reprirent leurs libations au dieu Genièvre.
Laurent commença à comprendre pourquoi Vingerhout avait forcé le
contingent.
-- Ces trois-là sont des ivrognes et des lendores[4] patentés! lui
dit le baes. Je ne les engage plus que par acquit de conscience,
persuadé qu'ils me lâcheront à l'un des premiers tournants du
quai. Encore ne suis-je pas sûr des autres!
Jan avait raison de se méfier de leur force de caractère. Le
chantier vers lequel il tendait étant situé à près d'un kilomètre
de là, quelques défections se produisirent encore, l'une pratique
débauchant l'autre, si bien qu'à l'arrivée à pied d'oeuvre il ne
restait à Vingerhout que les dix bras dont il avait besoin.
-- Estimons-nous heureux que ceux-ci ne nous soient pas glissés
entre les doigts à la dernière minute, ce qui nous aurait forcé de
retourner à leur vivier et d'y recommencer la pêche! conclut le
Poldérien philosophe sans épiloguer autrement sur cet édifiant
épisode. Et pour reconnaître leur relative complaisance, il leur
paya une tournée du mirifique genièvre.
Laurent apprit à connaître des gaillards, plus originaux encore
que ces clampins, en accompagnant Vincent Tilbak qui conduisait,
en chaloupe, l'un ou l'autre commis de rivière, à la rencontre
d'un arrivage. L'amarre détachée, le rameur ne pouvait d'abord que
godiller, pour sortir du bassin de batelage et de la rade sans
heurter les chalands et les navires à l'ancre. L'yole passait
entre deux vaisseaux dont les oeuvres mortes semblaient de
somnolentes baleines ayant pour prunelles les fanaux clignotants.
Puis Tilbak jouait allègrement de l'aviron. Un silence
intermittent, plus majestueux que le calme absolu, planait sur la
terre et le ciel. Laurent prêtait l'oreille au grincement des
taquets frictionnés par les rames, à l'égouttement de l'eau des
palettes, au clapotis dans la cale. Parfois un «qui vive» partait
d'une patache de la douane en quête de smoglers. Le nom et la voix
de Tilbak apprivoisaient les gabelous. Au Doel les nuits se
passaient, suivant la saison et la température, dans la salle
commune de la frugale auberge, cassine en bois goudronné, ou à la
belle étoile, sur l'herbe de la Digue.
On y rencontrait une engeance interlope, d'industrieux amphibies
que Laurent avait le loisir de détailler: courtiers marrons,
estafettes de mercantis, drogmans de mauvais lieux, ou, à des
échelons inférieurs encore, pilotins réfractaires, garçons de
cambuse en congé forcé, rôdeurs de quai, gibier de la
correctionnelle, fretin des pénitenciers, généralement désignés
sous l'appellation de runners. Des adolescents imberbes, de
dégourdis bouts d'hommes, noctambules comme des matous, insinuants
comme des filles: asticots des pêcheries en eau trouble.
-- N'ayez peur, monsieur Lorki, disait Tilbak, se méprenant sur la
stupeur de Laurent devant ce bivac d'interlopes.
À la vérité Paridael celait une curiosité plus que partiale, sous
une contrainte et une répugnance assez plausibles. Ils chiquaient,
pipaient, sifflaient le rogomme, poissaient des cartes, se
portaient des gageures incongrues et mêlaient à leur argot
bourguignon flamand des termes d'une langue verte cosmopolite, des
éructations de slang. Le lucre, la ruse, la colère et le vice
chiffonnaient les frimousses très avenantes à la pénombre des
larges visières marines ou des cheveux frisottant sous les bérets,
et la lumière rembrandtesque du bouge, le fuyant clair de lune, le
petit jour cuivreux du dehors, un petit jour de guillotinade, leur
prêtaient une équivoque de plus.
Le brave Tilbak, qu'ils respectaient au point de céder le passage
à son client, leur gardait rancune depuis sa vie de matelot.
-- En voilà qui s'entendent à gruger les gens de mer! disait-il.
Ah! ce qu'ils m'ont fait sacrer, ces gouins-là! Les tentations,
les boniments, qu'il m'a fallu subir, lorsqu'ils s'abattaient sur
le pont comme une nuée de poissons volants. Heureusement j'avais
l'âme trop férue de Siska pour me laisser prendre à leurs amorces.
Ils en étaient pour leurs distributions de prix courants et
d'échantillons. Je n'aurais eu garde de leur engager mon prêt, ma
chair et mon salut. Mais c'est égal, j'étais content de mettre le
pied sur le plancher des vaches, pour échapper à leurs hameçons.
Je vous le dis, monsieur Laurent, ces runners sont les vrais
suppôts des sept péchés capitaux!...
Vincent Tilbak aurait dû remarquer que, loin de partager son
animadversion, Laurent scrutait les jeunes runners avec une
complaisance indue.
Un jour il laissa même entendre à son mentor les affinités qu'il
se découvrait avec ces mauvais petits bougres[5].
À cette ouverture la physionomie de l'honnête Tilbak exprima une
si touchante consternation, que l'étourdi s'empressa de renier ces
sympathies déplacées et déclara, non sans rougir, qu'il avait
simplement voulu badiner. Des instincts d'irrégulier et de
réfractaire couvaient en lui. De là, sans qu'il parvînt à se les
expliquer, les postulations sourdes, l'énervante angoisse, la
curiosité lancinante, le navrèrent jaloux et apitoyé, à la fois
craintif et tendre, qui le travaillaient devant le farouche Moulin
de pierre, le repaire, mais aussi l'asile des êtres asymétriques.
La vie laborieuse et salubre qu'il menait avec de droits et probes
gaillards de la trempe de Jean Vingerhout, l'amitié de Vincent et
Siska, mais plus encore l'influence balsamique d'Henriette
devaient reculer l'éclosion de ces germes morbides. Laurent était
devenu le commensal régulier des Tilbak. Une confiance fraternelle
ne tarda pas à s'établir entre Henriette et lui. Jamais il ne
s'était trouvé plus à l'aise, plus rassuré, plus charmé, vis-à-vis
d'une personne de l'autre sexe. Il semblait qu'il la connût de
longue date. Ils avaient dû grandir ensemble. Le soir, Laurent
aidait les enfants, Pierket et Lusse, à écrire leurs devoirs et à
étudier leurs leçons. La soeur aînée vaquant aux soins du ménage,
allant et venant par la chambre, admirait la science du jeune
homme. Après le souper, il faisait la lecture à toute la famille
ou les instruisait en causant. Henriette l'écoutait avec une
ferveur non exempte de malaise. Lorsqu'il parlait des événements
de ce monde et de la condition de l'humanité, la jeune fille était
bien plus impressionnée par l'exaltation, l'amertume, la fièvre,
la révolte que trahissaient les propos du jeune homme, que par le
sens même de ses objurgations. Avec cette seconde vue des aimantes
âmes féminines, elle le devinait foncièrement triste et troublé,
et plus il montrait de sollicitude pour les malheureux, les
souffrants, et surtout les égarés, plus elle le chérissait lui-
même, plus elle s'absorbait candidement en lui, pressentant
qu'entre tous les misérables, celui-ci avait le plus grandement
besoin de charité.
D'ailleurs, auprès d'elle le cours de ses idées ne tardait pas à
reprendre une pente moins tourmentée. Sous la caresse tutélaire de
ces grands yeux bleus arrêtés ingénument sur lui, il ne
s'apercevait plus que de la quiétude présente, des ambiances
loyales et des sourires de la vie. Il cessait de chercher midi à
quatorze heures, imposait silence à ses orageuses spéculations.
Autrefois, à la Fabrique, les prunelles de Gina lui injectaient
sous le derme une liqueur traîtresse; il ne se possédait plus,
devenait mauvais, rêvait un bouleversement et des représailles,
une jacquerie, une révolte servile, après laquelle il se fût
attribué, pour part de butin, l'orgueilleuse et méprisante
patricienne et lui eût imposé les outrages de son incendiaire
désir. C'était même autant par rancune contre Gina que par haine
des dirigeants et des capitalistes qu'il était retourné vers les
exploités. Il allait descendre jusqu'aux parias subversifs,
lorsqu'il avait rencontré les prolétaires résignés. Il devint une
sorte d'ouvrier dilettante. La sagesse, la placidité, la belle
humeur, la philosophie de ses nouveaux entours, surtout la bonté
et le charme d'Henriette, endormirent ses rancunes, ses griefs, le
rendirent accommodant et presque opportuniste. L'image de Gina
pâlissait.