À la recherche du logis des Tilbak, il s'était engagé dans le
quartier des Bateliers.
On commençait à allumer les réverbères, lorsqu'il avisa une petite
boutique portant pour enseigne: À la Noix de Coco, à l'étalage de
laquelle s'amoncelaient les objets les plus disparates; lunettes
et boussoles marines, coffres de matelots, chapeaux goudronnés,
casquettes de grosse laine, paquets de tabacs anglais et américain
enveloppés de papier jaune, tablettes de cavendish ou rôles de
tabac à chiquer, canifs, crayons, flacons de parfum, savon de
Windsor.
Quelque chose lui disait que c'était là le logis de sa chère
Siska. Il n'eut plus de doute en avisant, dans la boutique, une
femme occupée à ranger les articles déplacés. Elle tournait le dos
à Laurent, et comme la pièce n'était pas encore éclairée, il
distinguait à peine sa silhouette, mais avant qu'elle lui eût
montré son visage, il l'avait reconnue. Elle alluma les quinquets.
Il la voyait en face. C'était la même bonne figure ouverte
d'autrefois; elle avait encore ses bandeaux de cheveux crespelés,
un peu grisonnants à présent, où les doigts du gamin
s'embarrassaient et qu'il tirait sans pitié. Il demeurait en arrêt
devant l'étalage, de l'air d'une pratique qui fait son choix et,
comme la rue était plus sombre que la boutique, Siska avait plus
de peine à le distinguer. De temps en temps, tout en vaquant à la
toilette de son magasin, elle lançait au quidam hésitant un regard
à la dérobée. Cela ne mordait donc pas? Que fallait-il pour
l'amorcer? Pauvre femme! Laurent se demandait si elle vendait
beaucoup de ces articles?
Siska, ne comptant plus sur ce client, allait se retirer dans une
chambrette au fond du magasin. En poussant la porte, il fit tinter
une sonnette, elle se ravisa et vint à lui, avec cet empressement
et ce sourire engageant des marchands devant l'acheteur.
De l'air le plus grave, Laurent lui demanda à essayer des
casquettes. Elle le dévisagea, tâchant de juger, d'après le reste
de son ajustement, quelle coiffure lui agréerait. Cet examen
rapide lui donna sans doute une idée assez haute de l'élégance de
Paridael, car elle lui montra ce qu'elle «tenait» de plus cher
dans ce genre d'articles, des casquettes marines de fantaisie
comme en portent les passagers huppés. Mais Laurent demanda à voir
des casquettes de paysan, de roulier, d'arrimeur, et feignit de
jeter son dévolu sur d'énormes bourrelets en laine brune, à
visière et à pompon.
Siska le considéra rapidement, avec méfiance. Un excentrique, pour
sûr! ou quelque sujet ayant de bonnes raisons pour se déguiser en
dehors du temps de carnaval! Rien de propre en somme. Et elle mit
le comble à la joie malicieuse de Laurent -- qui épiait son manège
du coin de l'oeil, et sans oser la regarder en face de peur de se
trahir -- en enlevant rapidement le trousseau de clefs laissé sur
le tiroir. Laurent eut l'occasion de se rappeler, par la suite,
cette velléité de mascarade et cette fantaisie pour la coiffure
plébéienne.
Gardant sur la tête un des spécimens les plus tapageurs de
l'assortiment, coiffure rogue qui eût fait les délices d'un rôdeur
de quai, il lui en demanda le prix. Elle eut alors un air de
consternation si amusant, si sincère, qu'il ne parvenait plus à se
contenir. Tandis qu'elle lui rendait la monnaie sur un billet de
vingt francs, avec la hâte de quelqu'un qui voudrait se
débarrasser au plus vite d'un client louche, lui, au contraire,
prenait son temps, n'en finissait pas de se mirer et d'ajuster son
emplette de la manière la plus impudente et la plus dégagée.
Enfin, les poings sur les hanches il se campa, falot, devant la
marchande et la dévisagea obstinément... Et comme, intriguée par
ce regard, la bonne femme changeait de couleur, retrouvant dans
ses jeux une expression bien connue, Laurent lui sauta brusquement
au cou. Avec un cri, elle lui avait déjà ouvert les bras.
-- C'est moi, Siska! Moi, Laurent Paridael... votre Lorki...
-- Lorki!..., monsieur Laurent! Est-il Dieu possible! s'exclama la
bonne âme.
Elle le lâchait et se reculait pour l'admirer, l'étreignait de
nouveau, rouge de plaisir et de confusion, et ne cessait de se
récrier: «Voyez-vous ce vilain farceur! ce gamin qui me bernait
avec tant de sérieux!»
Cependant, aux exclamations de Siska, Vincent était accouru, pas
moins agréablement surpris que sa femme. Ils poussèrent Laurent
par les épaules, dans leur petite chambre de ménage.
Ce réduit ressemblait furieusement à une cabine. Le jour, une
fenêtre aussi étroite qu'une meurtrière y répandait une lumière
glauque comme sous-marine. Ses industrieux occupants résolvaient
chaque jour le problème d'y faire tenir le plus possible d'êtres
et d'objets. Pas un pouce d'espace qui y fût perdu. Cette chambre
était enduite d'une couleur brune, jouant l'acajou, ornée de
quelques gravures représentant des scènes de voyage; il y avait
sur la cheminée un trois-mâts en miniature, voguant à toutes
voiles, chef-d'oeuvre confectionné par Tilbak, et quelques-uns de
ces grands coquillages dans lesquels, en les appliquant contre
l'oreille, on entend mugir l'Océan.
Laurent se trouva mis en présence d'une kyrielle d'enfants de tout
âge. On lui présenta d'abord Henriette, une accorte ménagère. Un
visage ovale, allongé sans disgrâce, des yeux bleus étonnamment
doux, pour ainsi dire lactés, des boucles blondes, une physionomie
reposée et confiante; toute la personne embaumait la candeur
primordiale et la foncière pureté.
L'existence pour Siska de cette adolescente héritière ne laissait
pas d'intriguer Laurent. Devinant qu'il supputait les années
écoulées depuis leur mariage, Vincent profila d'une sortie de la
fillette pour lui dire à l'oreille, avec un coup de coude et le
bon rire franc et luron, et le clin d'oeil dont l'homme du peuple
accompagne généralement ses gaillardises:
-- Dame! monsieur Laurent! Lorsque Siska vous avait mis coucher,
il nous fallait bien passer le temps... La mijaurée ne
m'allongeait des claques et ne me tenait à distance que devant
vous.
Et Laurent se rappela certaine maladie mystérieuse de la servante,
et aussi avec quelle joie et quelle bonté Jacques Paridael la vit
revenir après une villégiature d'un mois.
Après Henriette venait Félix, un membru noiraud de quatorze ans
ressemblant au père, et que Door Bergmans avait engagé comme
saute-ruisseau et «garçon de courses», puis Pierket, un délicieux
garçonnet de douze ans, aux cheveux blonds comme sa mère et sa
grande soeur, mais avec les vifs yeux bruns et le teint un peu
ambré de son père et de Félix; et Lusse, une bambine de six ans à
peine -- la miniature de sa mère.
Que de confidences et d'épanchements! Laurent raconta aux Tilbak
ce qui s'était passé depuis le renvoi de Vincent, mais une pudeur
l'empêcha de parler de Gina. Il n'était pas sûr de la détester
autant qu'il l'aurait voulu. Ne venait-il pas de l'évoquer au bord
de l'Escaut?
Sollicité par son élément favori, mais forcé de renoncer à la
navigation hauturière et même au cabotage, Vincent cumulait les
fonctions de marinier, passeur et conducteur d'allèges; il
conduisait aussi jusqu'au bas de la rivière, les «commis de
rivière», envoyés parles trafiquants à la rencontre des navires
signalés au pilotage.
-- Et vous, qu'allez-vous devenir? demanda Vincent avec cette
rondeur des dévouements qu'on ne pourrait jamais taxer
d'indiscrétion.
Le jeune homme l'ignorait lui-même. Il n'avait rien à attendre des
gens de sa famille, et ses cent francs eussent-ils représenté une
rente suffisante, qu'il n'était pas d'âge à paresser.
-- Si je vous ai bien compris, reprit le mari de Siska, vous
préféreriez à un emploi sédentaire une besogne qui vous
permettrait d'aller et venir et de vous donner du mouvement. Je
tiens peut-être votre affaire. Un chef de «Nation» de mes
camarades a besoin d'un employé qui l'aide dans ses calculs et
dans la surveillance de la besogne, au chantier et à l'entrepôt.
Faut-il lui parler?
Laurent ne demandait pas mieux; il fut convenu qu'il reviendrait
prendre des nouvelles le lendemain.