Cet hiver Mlle Dobouziez entrerait dans le monde. Les journées se
passaient en courses et en emplettes. Gina se faisait
confectionner de coûteuses et raffinées toilettes. La mère, qui
allait être forcée de la chaperonner et de l'accompagner, se
sentait un regain de coquetterie. Elle entendit s'habiller comme
une jeunesse, porter des couleurs claires, assortir ses robes et
ses coiffures à celles de sa fille. Poussant à l'excès l'amour des
fleurs artificielles et des rubans tapageurs, elle mettait sens
dessus dessous les magasins de la modiste, déroulait tous les
rubans, déballait tous les cartons d'oiseaux empaillés, se
trempait comme dans un bain de coques, de brides, de marabouts et
de plumes d'autruches. Si Régina n'eût point été là pour prendre à
part la fournisseuse, au moment de sortir et lui décommander à
l'oreille, une partie des agréments choisis par la bonne dame,
elle eût arboré ses chapeaux de quoi garnir les vases d'un maître-
autel de cathédrale ou enrichir un musée de botanique et
d'ornithologie. Ce n'était pas sans luttes et sans peines que
Gina, très sensible au ridicule, parvenait à élaguer de quelques
arbustes la pépinière que Mme Dobouziez se proposait d'offrir à
l'admiration du grand monde commerçant.
Gina révélait déjà des impatiences de femme, montrait des
velléités d'émancipation. Pour le milieu où elle les produirait,
ses toilettes de jeune fille manquaient un peu de modestie --
comme s'exprime la pruderie provinciale -- mais elles possédaient
tant de cachet et Gina les portait avec une allure si crâne et si
souveraine! Laurent se sentait de plus en plus fasciné par la
radieuse héritière et cela sans démêler encore si le sentiment
qu'il éprouvait à son égard était de l'envie ou de l'amour.
Il arrivait un moment où la perspective de distractions et de
succès nouveaux enfiévrait Gina et la rendait plus communicative,
plus aimable avec son entourage. Gagné par cet entrain, cette
humeur conciliante et réjouie, Laurent lui-même demeurait
quelquefois auprès d'elle. Quand il se renfrognait dans son coin
elle l'appelait, lui racontait ses projets, le nombre
d'invitations qu'on lancerait pour le premier bal, lui montrait
ses emplettes, daignait le consulter sur la nuance ou le
chiffonnage d'une étoffe, sur le choix d'une bague: «Voyons,
approche, paysan! Montre que tu as du goût!» Elle lui décochait
cette épithète de paysan avec une rondeur qui enlevait sa portée
désobligeante au sobriquet. Cette embellie familiale durerait-
elle? Laurent en profitait comme le vagabond transi se réchauffe
béatement au coin d'un âtre hospitalier, oubliant que dans une
heure, il lui faudra reprendre sa course à travers la neige et le
gel.
Lorsque Laurent assistait dans le vestibule et jusque sous le
porche de l'allée cochère au départ de ces dames, Gina acceptait
ses attentions, consentait à prendre de sa main la sortie de bal,
l'éventail, l'ombrelle. Il la voyait monter prestement en voiture,
relever d'un geste adorable le fouillis coquet de ses jupes:
«Viens-tu, mère? ... Bonjour, paysan!» La cousine Lydie se
hissait, essoufflée; le marchepied criait sous son poids et la
caisse de la voiture penchait de son côté.
Enfin, avec un soupir, elle s'installait. Nerveuse, la menotte
gantée de Gina abaissait la glace du coupé; le portier, casquette
à la main, écartait les vantaux de l'entrée et saluait ces
dames... Elle était partie!...
Il fallut songer aussi au trousseau du jeune Paridael qu'on allait
envoyer loin du pays dans un collège international, d'où il ne
reviendrait qu'après avoir terminé ses études.
La cousine Lydie et l'inévitable Félicité se livrèrent à des
fouilles dans la garde-robe de M. Dobouziez. Avec une minutie
d'archéologue elles inspectèrent, pièce par pièce, les nippes que
«Monsieur» ne portait plus, se les repassant de main en main,
pesant, tâtant, se concertant. Amadouée aussi par l'atmosphère de
fête emplissant la maison, Mme Dobouziez se déclarait prête à
sacrifier, pour la faire ajuster à la taille de son pupille, par
un petit tailleur du faubourg, une redingote presque neuve ou une
culotte, plutôt démodée qu'usée, de son époux.
Mais Félicité trouvait toujours les vêtements beaucoup trop beaux
pour un garçon si négligent sur ses effets: «Vrai, madame, les
sabots, la blouse, la casquette et la culotte en cuir de nos
ouvriers lui conviendraient mieux.»
La cousine Lydie arrachait presque, par serment, à l'heureux
Paridael, la promesse de bien ménager ces habillements. C'était
des «bien sûr?» et des «tu le corrigeras, n'est-ce pas?» comme si
on lui eût confié la tunique sans couture du Sauveur. À tel point
que devant la lourde responsabilité qu'il endosserait en même
temps que la défroque du cousin, Laurent eût préféré revêtir, en
effet, les bardes inusables et commodes des manoeuvres, ses amis.
Il ne restait plus qu'à disposer de certaine culotte à carreaux
verts et bleus, une horreur que le cousin lui-même, peu exigeant
sur le chapitre de la toilette, avait répudiée dès la troisième
épreuve.
Félicité guignait ces bragues désastreuses pour les revendre au
fripier. Chaque pièce d'habillement dévolue à l'orphelin diminuait
d'autant le profit du factotum à qui revenait autrefois la
dépouille des maîtres. Cette circonstance n'était pas étrangère à
l'animosité qu'elle entretenait à l'égard de Laurent. Celui-ci,
cependant, lui aurait volontiers cédé toute la garde-robe du
cousin, et surtout ce désastreux pantalon épinard et indigo; mais
il n'osait témoigner ouvertement sa répugnance, la cousine Lydie
s'étant mis en tête de lui causer une grande joie.
En ce moment Régina qui cherchait sa mère se présenta sur le
palier des combles.
-- Oh! le cauchemar! fit-elle; j'espère bien, maman, que tu ne vas
pas faire porter cette friperie à Laurent? C'est pour le coup que
le paysan mériterait son nom.
Et, prise d'un bon mouvement fraternel, Gina ayant examiné le tas
de vieilleries destinées à son cousin, déclara qu'il y avait là de
quoi lui tailler quelques vêtements de fatigue, mais rien dont on
pût retirer un costume habillé: «Viens-nous-en, mère, dit-elle;
j'ai deux courses à faire en ville, et, en passant, nous verrons
les fournisseurs d'Athanase et Gaston Saint-Fardier. Ils
trouveront bien moyen de décrasser un peu ce bonhomme; allons,
arrive, toi!»
Pas moyen de résister à Gina. Félicité dévora son dépit et se
consola de l'insolite faveur témoignée par la capricieuse et
hautaine jeune fille à ce maudit gamin, en s'adjugeant sans
répugnance le terrible pantalon bicolore.
C'était la première fois que Laurent accompagnait ses cousines en
voiture. Assis à côté du cocher, que la surprise avait failli
précipiter de son siège au moment où Laurent s'y juchait, il se
retournait de temps en temps pour montrer à Gina un visage qu'il
savait moins maussade que de coutume et la remercier par ce
rayonnement inusité. Il comptait donc enfin pour quelque chose
dans la famille Dobouziez! Cette subite rentrée en grâce faillit
le rendre vaniteux. Il se sentait venir au coeur un peu de morgue
et il regardait les piétons du haut de sa grandeur. Sous
l'impression du moment il oubliait les dédains et les affronts
essuyés auparavant; la dureté de Gina et de ses parents pour
Tilbak; il se rappelait non sans remords les blasphèmes qu'il
avait proférés contre la «Nymphe du Fossé», ce sinistre soir de
neuvaine quand régnait le choléra.
Ah! les cholériques, les blessés, les parias étaient loin! Il ne
les reniait pas, mais il ne s'en inquiétait plus... Il était prêt
à reconnaître sans peine et sans réserve les bienfaits de son
tuteur, à trouver très affectueuse la cousine Lydie, à mettre la
férocité du Pacha sur le compte de sa maladie de foie. Il n'en
voulait même plus autant à la malicieuse Félicité.
Charmante matinée de conciliation! Il faisait beau, les rues
semblaient en fête, les dames dont les équipages croisaient la
Victoria des cousines Dobouziez comprenaient presque le petit
Paridael dans les saluts échangés avec celles-ci.
On arrêta tour à tour chez le tailleur, le chemisier, le bottier,
le chapelier des jeunes Saint-Fardier, ces arbitres de suprême
élégance... Le tailleur prit mesure à Paridael d'un complet dont
Gina choisit l'étoffe, la plus chère et la plus riche,
naturellement, malgré les protestations de Mme Lydie qui
commençait à trouver ruineuse la sollicitude de sa fille pour le
petit parent pauvre. À quelles prodigalités la fantasque Gina
n'allait-elle pas l'obliger avant de rentrer? À tout instant la
tutrice économe consultait sa montre: «Gina, l'heure du
déjeuner... Ton père nous attend!» Mais Gina s'était mis en tête
de s'occuper à son tour de la toilette de son cousin, et elle
apportait dans l'exécution de son dessein sa hâte, sa pétulance
habituelle. Quand elle avait décidé quelque chose, elle
n'admettait ni retard, ni réflexion. «Sur l'heure ou jamais!» eût-
elle pu adopter pour devise.
Chez le chemisier, outre six chemises de fine toile commandées à
la mesure de son protégé, elle acheta une couple de délicieuses
cravates. Chez le chapelier il échangea son feutre râpé contre un
couvre-chef irréprochable et chaussa aussi chez le bottier des
bottines faites à son pied. Il garda au corps les chaussures et le
chapeau neufs. C'était un commencement de métamorphose. Chez la
gantière Gina remarqua pour la première fois qu'il avait les
attaches fines, la main et le pied petits. Elle se réjouissait de
la métamorphose graduelle du gamin.
-- Vois donc, maman, il n'a plus l'air aussi rustre. Il est
presque bien, n'est-ce pas?
Ce «presque» gâtait un peu le bonheur de Laurent; mais il pouvait
espérer que lorsqu'il serait habillé de neuf des pieds à la tête,
Gina le trouverait tout à fait présentable.
Illusion, leurre, mirages, cette journée n'en fut pas moins une
des meilleures que Laurent eût rencontrées. Comme Gina donnait le
ton, tout le monde à la fabrique, même le cousin Guillaume, même
l'inconciliable Félicité faisait meilleur visage au collégien et
ne le morigénait pas aussi souvent.
-- Mademoiselle a l'air de jouer encore à la poupée! se contenta
de dire en a parte la hargneuse créature, lorsque Gina fit tourner
et retourner Laurent pour le montrer au cousin Guillaume.
Il faut croire que le jeu amusa la jeune fille, car le tailleur
ayant livré les vêtements neufs de Laurent la veille d'une
excursion par eau à Hémixem, où les Dobouziez avaient leur
«campagne», elle demanda que le gamin fût de la partie. Comme il
devait partir le lendemain pour l'étranger, les parents se
prêtèrent à cette nouvelle fantaisie de Gina, à condition qu'il
s'en rendit digne par des prodiges d'application et de sagesse.
Décidément Laurent sentait ses dernières préventions se dissiper.
Age privilégié du pardon des injures, où la moindre attention
compense dans la mémoire de l'enfant des années de désaffection et
d'indifférence!