Ces vacances-là passèrent comme les autres, avec cette seule
différence que dans la grande maison meublée à neuf, Laurent fut
encore plus négligé et plus abandonné à lui-même que d'habitude.
Il en arrivait à envier le sort des vieux meubles mis au rancart
et voués au repos dans l'ombre et la poussière des greniers. Du
moins s'ils avaient cessé de plaire ne leur imposait-on pas
d'humiliants contacts avec leurs successeurs, tandis que lui, qui
n'avait jamais plu, continuait pourtant de figurer comme une
disparate, un repoussoir chagrin dans cet assortiment de bibelots
cossus et de plantes frileuses. Il se sentait de plus en plus
déplacé dans ce milieu riche et exclusif. En attendant qu'il eût
le droit, la liberté de s'en aller retrouver d'autres disgraciés
parmi ses semblables, il lui tardait de regagner la nuit, dans son
coin de resserre, sous les toits, les objets répudiés et bannis.
Et pourtant, aussi mornes et longues que lui paraissaient ces
vacances, à peine retourné au collège il se surprenait à les
regretter pour l'amour même des heures maussades.
De son séjour chez ses tuteurs, c'étaient précisément les
circonstances mélancoliques qu'il se rappelait avec le plus de
complaisance et de la fabrique, c'étaient aussi les objets les
moins gracieux, les moins aimables, frustes ou rêches, qui le
hantaient pendant l'étude ou l'insomnie. En aversion des jacinthes
qui lui symbolisaient la dureté de sa belle cousine pour les
pauvres gens, il eût collectionné des bouquets fanés et des fleurs
rustiques. Aux coûteux brugnons réservés à Mme Lydie, il préférait
une pomme sure, craquant sous la dent.
De même il gardait dans les narines l'odeur rien moins que suave
de la fabrique, surtout cette odeur du fossé bornant l'immense
enclos et dans lequel se déchargeaient les résidus butyreux, les
acides pestilentiels, provenant de l'épuration du suif. Ce relent
onctueux et gras, relevé d'exhalaisons pouacres, le poursuivait
continuellement à la pension, avec l'opiniâtreté d'un refrain
canaille. Cette odeur était corrélative de la population ouvrière,
des pauvres gens aveuglés par l'acréoline, déchiquetés par les
machines à vapeur, proscrits par Saint-Fardier; elle disait à
Laurent la coulerie et ses femmes dépoitraillées, Tilbak et
l'aventure du Robinson suisse; elle lui suggérait l'excentrique
banlieue, la nuit saoûle et lubrique autour du Moulin de pierre.
Lorsqu'il remettait le pied sur le pavé de sa ville natale,
c'était par ce fossé que le domaine de Gina s'annonçait à lui. De
tout ce qui appartenait et vivait à la fabrique, ce fossé seul
venait à sa rencontre de très loin, le prenait même à la descente
du train, le saluait avec un certain empressement, bien avant que
le collégien eût vu poindre au-dessus des rideaux d'arbres, des
toits et des moulins du faubourg, les hautes cheminées rouges et
rigides, agitant leurs panaches fuligineux en signe de dérisoire
bienvenue. Il était aussi le dernier, ce fossé corrompu, à lui
donner la conduite, le jour du départ, comme un chien galeux et
perdu qui se traîne sur les pas d'un promeneur pitoyable.
La surface sombre, striée de couleurs morbides, l'égout affreux
s'écoulait à ciel ouvert, tout le long de la voie lépreuse
conduisant à l'usine. Il mettait comme une lenteur insolente à
regagner le bras de rivière dont il déshonorait les eaux. Les
riverains, toutes petites gens, dépendant de la puissante
fabrique, murmuraient à part eux, mais n'osaient se plaindre trop
haut. Forts de cette résignation les patrons ajournaient la grosse
dépense que représenterait le voûtement de ce cloaque. Une
épidémie de choléra qui éclata en plein mois d'août leur donna
cependant à réfléchir. Amorcé et stimulé par les miasmes du fossé,
le fléau éprouvait les parages de l'usine plus cruellement que
n'importe quel autre quartier de l'agglomération. Les faubouriens
tombaient comme des mouches. Quoique les survivants craignissent
d'attirer la famine en protestant ouvertement contre la peste, les
Dobouziez crurent devoir amadouer la population, sourdement montée
contre eux, et répandirent les secours parmi les familles des
cholériques. Mais ces largesses presque forcées se faisaient sans
bonne grâce, sans tact, sans cette commisération qui rehausse le
bienfait et distinguera toujours l'évangélique charité de la
philanthropie de commande. C'était la touchante Félicité qu'on
avait chargée de la distribution des aumônes. Occupé de ce côté,
le factotum surveilla Laurent de moins près et celui-ci en profita
pour prendre quelquefois la clef des champs.
Un soir opaque et cuivreux, il regagnait d'un pas délibéré les
parages de l'usine. En s'engageant dans la longue rue ouvrière
éclairée sordidement, de loin en loin, par une lanterne fumeuse
accrochée à un bras de potence, son attention très affilée, plus
subtile encore qu'à l'ordinaire, fut intriguée par un murmure
continu, un bourdonnement traînard et dolent. Il crut d'abord à un
concert de grenouilles, mais il songea aussitôt que jamais
bestiole vivante ne hantait la vase du fossé. À mesure qu'il
avançait ces bruits devenaient plus distincts. Au tournant de la
rue, près d'un carrefour proche de la fabrique, il en eut
l'explication.
Au fond d'une petite niche à console, ornant l'angle de deux rues,
trônait à la mode anversoise une madone en bois peint à laquelle
une centaine de petits cierges et de chandelles de suif formaient
un nimbe éblouissant. La totale obscurité du reste de la voie
rendait cette illumination partielle d'autant plus fantastique. Au
pied du tabernacle étincelant devant lequel ne brûlait, en temps
ordinaire, qu'une modique veilleuse, sous ce naïf simulacre de
l'Assomption, si bas que les languettes de feu, dardées, avec un
imperceptible frisson, dans la nuit immobile et suffocante,
parvenaient à peine à rayonner jusque-là, grouillait, se massait,
prosternée, la foule des pauvresses du quartier, en mantes noires
et en béguins blancs, défilant des rosaires, marmottant des
litanies avec ces voix dolentes ou cassées des indigents qui
racontent leurs traverses. Elles s'étaient cotisées pour
l'offrande de ce luminaire dans l'espoir de conjurer par
l'intercession de sa mère le Dieu qui déchaîne et retient à son
gré les plaies dévorantes...
Il était à prévoir que l'illumination ne durerait pas aussi
longtemps que les psalmodies. L'auréole se piquait déjà de taches
noires. Et chaque fois qu'un cierge menaçait de s'éteindre, les
suppliantes redoublaient de prières, se lamentaient plus haut et
plus vite. Sans doute les âmes bien aimées d'un frère, d'un époux,
d'un enfant correspondaient à ces flammes agonisantes. Celles-ci
cesseraient de frémir en même temps que les moribonds achèveraient
de râler. C'étaient comme autant de derniers soupirs qui
soufflaient une à une ces lueurs tremblotantes. Et les ténèbres
s'épaississaient chargées des mortuaires de la journée.
À quelques pas se dressait la fabrique plus noire encore que cette
ombre, semblable au temple d'une divinité malfaisante. Surcroît de
calamité: à cette heure équivoque le terrible fossé, plus
effervescent encore que de coutume, neutralisait par ses effluves
homicides l'encens de ces prières et l'eau bénite de ces pleurs.
Pour renforcer cette impression d'angoisse et de désespoir, il
parut à Laurent, dont les yeux scrutaient le visage souriant de la
petite Madone, que ce visage reproduisait le masque impérieux et
trop régulier de sa cousine Gina. Se pouvait-il que pour faire
avorter ces dévotions, le génie de l'usine Dobouziez se fût
substitué à la Reine du Ciel? Justement les pauvres mères, les
épouses, les soeurs, les filles, les bambines et les aïeules
entonnaient à la suite du vicaire en surplis, dirigeant leur
neuvaine, un pressant et lamentable Regina Coeli!
Laurent n'en pouvait plus douter. Il reconnaissait cette moue
avantageuse, ce regard hautain et moqueur. Il aurait même juré
qu'un souffle s'échappait des lèvres de la fausse Madone et
qu'elle prenait un sournois plaisir à éteindre elle-même les
derniers lumignons!
Le collégien fut tenté de se jeter entre l'idole et la foule et de
leur crier: -- Arrêtez! Vous vous abusez cruellement, ô
pauvresses, mes soeurs! Celle que vous invoquez, c'est l'autre
Reine, l'aussi belle, mais la plus impitoyable! ... Arrêtez! c'est
Régina, la Nymphe du Fossé, la fleur du cloaque; il l'enrichit, il
la fait saine et superbe; et vous elle vous empoisonne; et vous,
elle vous tue!
Mais le cantique se fondit subitement dans une explosion de
sanglots. Aucun cierge ne brûlait plus. La petite Madone se
dérobait aux regards conjurateurs de ces humbles femmes. Le
dernier cholérique venait d'expirer.