Heureux Laurent! Il eût fallu le voir sur l'embarcadère des
paquebots, exultant dans ses vêtements neufs, portant haut la
tête, se mêlant aux invités avec un sentiment de confiance et
d'égalité inéprouvé jusqu'alors. Il y avait au moins trente
personnes de la partie. Dames et demoiselles en fraîches et
claires toilettes de villégiature; cavaliers en négligé élégant:
chapeau de paille et pantalon de piqué. Non seulement Laurent
était aussi bien mis que ceux-ci, mais il était même mieux mis,
trop correctement peut-être, et les deux jeunes Saint-Fardier,
deux freluquets de dix-huit et vingt ans, habillés tout de
flanelle blanche, à qui Gina le présenta comme un petit sauvage
réputé incorrigible, mais en passe de s'apprivoiser, le toisèrent
en échangeant avec la jeune fille un sourire d'intelligence qui
eût peut-être défrisé, le candide Paridael en tout autre moment.
Ce sourire disait clairement l'anomalie de sa toilette de ville.
Athanase et Gaston, inséparables, toujours habillés de même, deux
doigts de la même main ou plutôt deux asperges de la même botte.
Fluets, pâlots, l'air malsain, ils prétextaient la sensibilité de
leurs amygdales pour exagérer la largeur de leurs carcans et
s'emmitoufler périodiquement le cou.
La veuve Saint-Fardier, leur grand'mère, maîtresse d'un
gentilhomme podagre et quasi gâteux, le capta si bien qu'il
contraignit son enfant unique, une douce et filiale créature, à se
mésallier avec le fils de sa concubine. On attribuait à
l'inconduite du Pacha l'affliction morale et aussi le mystérieux
et incurable mal qui avaient prématurément emporté la jeune dame
Saint-Fardier. Athanase et Gaston tenaient de leur mère des traits
agréables, une distinction native, mais ils n'étaient guère plus
intelligents que le baron La Bellone, leur aïeul, et les
débordements paternels les avaient marqués de ces stigmates
qu'effaçaient les rois de France.
Pour Saint-Fardier ces piteux rejetons constituaient un blâme, un
remords vivant. Il les prit en horreur dès leur berceau, mais sa
répugnance l'emportant sur la haine, jamais il n'osa les battre.
Il les tenait à distance, les confiait à des étrangers ou les
abandonnait à eux-mêmes, les bourrait d'argent de poche, les
faisait voyager, cela afin de les voir le moins possible. Ils
finirent par vivre de leur côté, comme lui du sien, par prendre
leurs repas et par loger au dehors, par le traiter comme un simple
banquier, et même par ne plus avoir affaire qu'au caissier de la
fabrique. Ce ne fut pas de sa faute s'ils ne tournèrent pas en
affreux gredins et s'ils ne représentèrent que des viveurs
infatués de leur personne, mais pas méchants. Au reste, ils
rendaient à leur père mépris pour dégoût. Malgré leur idiotie, ils
ne pouvaient lui pardonner ce qu'ils avaient vaguement appris sur
la fin de leur mère. Les allures de maquignon du Pacha les
faisaient rougir. Ils évitaient de parler de lui, fréquentaient
chez des patriciens en se recommandant du nom de leur mère, et se
faisant appeler Saint-Fardier de La Bellone.
À la fois blasés et candides, poupins et ridés, jeunets et caducs,
leur aspect rappelait à Laurent la mise qu'il avait lui-même le
jour des Saints-Innocents, lorsque la bonne Siska lui grimait le
visage et le déguisait en vieillard.
Mais les jeunes Saint-Fardier n'arrêtèrent pas longtemps
l'attention de Laurent.
La cloche sonnait le départ; on avait retiré la passerelle, la
machine s'étirait les membres, et tout le monde, empressé de se
rendre à bord, se casait de son mieux sur le pont à l'avant, tendu
d'une toile pour protéger les passagers de première classe contre
les ardeurs indiscrètes du soleil d'août.
Le temps servait à souhait les excursionnistes. Pas un nuage dans
le ciel d'un bleu éteint de turquoise.
Le large fleuve olivâtre et blond avait son aspect dominical. Vers
le Nord, en rade et dans les bassins, les grands navires de
commerce, voiliers et vapeurs reposaient, délaissés par le gros de
leurs équipages. Manoeuvre et manéage[2] étaient suspendus. Les
brigades de débardeurs chômaient. C'est tout au plus si on
achevait de charger un navire devant gagner la mer dans l'après-
midi. Il n'y avait d'autre mouvement sur le fleuve que celui des
embarcations de plaisance, des canots de «balade», des yachts
d'amateurs et de sportsmen, gréés et taillés pour la course, et
des paquebots offrant aux désoeuvrés de la petite bourgeoisie des
traversées à prix réduit vers les principaux villages riverains.
Des «sociétés» entières, endimanchées, accompagnées de fanfares
s'embarquaient à bord de ces petits vapeurs. Une grosse gaîté
bourrue et démonstrative, une hâte, une fièvre émoustillait tout
ce peuple émancipé, cette légion de navigateurs d'occasion, de
marins novices. Les familles se ralliaient sur le rivage avec des
exclamations à propos de bagages oubliés dans un estaminet. Et les
orphéons s'enlevaient en pas redoublés allègres, après le coup de
canon du départ, tandis que l'un ou l'autre paquebot, démarré,
quittait la rive et virait majestueusement, avant de gagner le
milieu du courant.
Le yacht à vapeur sur lequel étaient montés les Dobouziez et leurs
invités appartenait à M. Béjard, gros armateur et négociant de la
ville, un des hommes les plus importants de sa caste. Il avait mis
son élégant et spacieux bateau à la disposition des Dobouziez et
accepté en échange leur invitation à la partie de campagne.
Le yacht leva l'ancre, à la grande et candide joie de Laurent.
L'Escaut! Comme le gamin le retrouvait avec émotion! Encore une
ancienne et bonne connaissance du vivant de son père! Combien de
fois ne s'étaient-ils pas promenés, les deux Paridael, sur les
quais plantés de grands arbres, en faisant halte de temps en temps
dans une ce ces «herberges» tellement achalandées, le dimanche
après-midi, que la porte ne suffisant pas à l'afflux des
consommateurs, ils pénétraient par les fenêtres en gravissant un
petit escalier portatif appliqué contre le mur au dehors. Là, si
on trouvait moyen de s'attabler, qu'il faisait bon suivre le
mouvement des flâneurs sur la rive et les voiles sur l'eau! Quelle
douce fraîcheur à la tombée du jour! Que d'années écoulées
maintenant sans avoir revu ce fleuve tant aimé! ...
Mais c'est la première fois que Laurent navigue et les impressions
nouvelles amortissent ses regrets.
Le vapeur, après avoir tourné une couple de fois sur lui-même,
avec la coquetterie d'un oiseau qui essaie ses ailes avant de
prendre son essor, a trouvé sa voie et s'éloigne délibérément,
sous la pression accélérée de la vapeur. Le panorama de la grande
ville se développe d'abord dans toute sa longueur et accuse
ensuite les proportions audacieuses et grandioses de ses
monuments. C'est comme si elle sortait de terre: les arbres des
quais élancent tours cimes feuillues, puis les toits des maisons
dépassent la futaie; les vaisseaux des églises, surgissant à leur
tour derrière l'alignement des hautes habitations, regardent même
par-dessus les toitures des entrepôts, des marchés, des halles
historiques; puis plus haut, toujours plus haut, tours, donjons,
campaniles, pointent, montent, semblent vouloir escalader le ciel,
jusqu'au moment où tous s'arrêtent vaincus, essoufflés, sauf la
flèche glorieuse de la cathédrale. Celle-là seule continue son
ascension, laissant loin en arrière les faîtes les plus altiers.
Encore! Encore! À son tour elle abandonne la partie. Elle
surplombe la ville, elle plane sur la contrée. Il l'emporte
suffisamment sur ses rivaux, le beffroi aérien et dentelé, si haut
qu'on ne voit plus que lui à présent. Anvers s'est éclipsé
derrière un coude du fleuve; la tour par excellence marque comme
un phare superbe l'emplacement de la puissante métropole. Et
Laurent contemple la tour de Notre-Dame jusqu'à ce qu'elle se
fonde, lentement, dans les lointains si lointains que l'horizon
bleu en pâlit.
Alors le dévot passager regarde la campagne: polders argileux,
briqueteries rougeoyant parmi les digues verdoyantes; villas
blanches encadrées de rideaux d'arbres, auxquelles de vastes
pelouses, dévalant doucement jusqu'à la rive, ménagent la
perspective du fleuve. Mais, plus encore que le reste, l'Escaut
même impressionne le collégien. Il s'en remplit le coeur par les
yeux, par le nez, par les oreilles avec l'avidité d'un proscrit à
la veillé de l'exil, il fait provision de tableaux qui seront ses
mirages et ses rêves de là-bas durant combien de lendemains!
Accoudé au parapet, à l'arrière, il s'amusait du remous écumeux
causé par la machine foulant les vagues paresseuses, d'un vol de
mouettes s'abattant sur l'eau et s'appelant d'un cri aigre, des
chalands lourds et pansus avec lesquels le yacht se croisait, des
voiles qui marquaient comme des points de repère dans la
profondeur du tableau. Puis Laurent revenait à son entourage: au
mouvement sur le pont, à la manoeuvre exécutée par trois ou quatre
marins de fière mine triés parmi les plus robustes des équipages
de M. Béjard -- car, fondateur d'une double ligne de navigation
entre Anvers et Melbourne et Anvers et Batavia, le propriétaire du
yacht possédait des bâtiments autrement sérieux que cette
embarcation joujou.
-- Vous voyez cette rouche! disait justement Béjard à Mlle
Dobouziez, non loin de Laurent, en lui indiquant des chantiers
établis sur la rive droite. Pardon, mademoiselle, rouche est un
mot technique qui veut dire la carcasse d'un navire en
construction... Elle vous représente l'embryon de ce qui deviendra
un bâtiment de neuf cents tonnes agencé et outillé comme cela ne
s'est jamais vu, la perle de notre flotte marchande et qui
s'appellera Régina, si vous voulez bien nous faire l'honneur, dans
un an, d'en être la marraine.
Et il s'inclina galamment.
-- Dans un an! Nous avons le temps d'en parler, monsieur Béjard...
Puis, ne me trouvez-vous pas un tantinet fluette et pensionnaire
pour tenir sur les fonts baptismaux un poupon de la corpulence de
votre nouveau vaisseau: un navire de neuf cents tonnes! Et moi qui
ne pèse pas même un tonnelet! Car je me suis fait peser l'autre
jour à la fabrique, comme un simple tourteau de stéarine. Songez
donc, s'il arrivait malheur à mon filleul!
-- Oh, dit Béjard avec un ricanement de joueur à coup sûr, il
n'arrive jamais malheur aux bâtiments, de la Croix du Sud... Tous
naissent sous une bonne étoile... Puis, ils sont assurés...
-- C'est égal, répartit Gina, j'ai mon amour-propre de marraine,
et toutes les assurances du monde ne me dédommageraient pas du
chagrin que j'éprouverais en sachant mon gros filleul englouti au
fond de la mer, en aller au royaume des madrépores... Pardon, je
vous rends votre rouche de tout à l'heure... Et rieuse, elle
courut se mêler à un groupe voisin où jacassaient ses amies, les
petites Vanderling.
En entendant la voix claire de Gina, Laurent s'était tourné du
côté des interlocuteurs.
Il dévisageait attentivement le propriétaire du yacht.
Béjard avait, outre l'air orgueilleux, distant et protecteur,
commun à la majorité des gros négociants d'Anvers, quelque chose
de fuyant dans le regard et de sourd dans la voix. Quarante-cinq
ans, la taille moyenne, sec et noueux; la peau jaunâtre, presque
séreuse, le nez crochu, la barbe longue et rousse, les cheveux
châtains rejetés en arrière, les lèvres minces, les yeux gris, le
front bombé, l'oreille contournée; tel l'homme au physique. Dans
son allure et sa physionomie régnaient à la fois la cautèle du
juif moisi derrière le comptoir d'une gasse sordide de Francfort
ou d'une laan d'Amsterdam, et l'audace de l'aventurier qui a écumé
les mers et opéré au grand jour et au grand air dans les pays
vagues. Mais ce mélange de forfanterie et d'urbanité mielleuse,
crispait par son atroce discordance. Chez cet être l'expression
était mixte et disparate; les yeux éteints démentaient la parole
cassante ou, réciproquement, la voix sourde et larmoyante
contredisait l'éclair dur et malicieux des prunelles grises. Avec
cela, correct, homme de savoir-vivre, causeur facile, hôte
prodigue, amphytrion royal.
Dans le monde on ne l'aimait pas, mais on le recherchait
assidûment; on le craignait et pourtant c'était à qui s'effacerait
pour le mettre en avant. Par sa fortune, son activité, son
entregent il avait conquis un réel ascendant, une prépondérance
capitale non seulement dans le domaine des affaires, mais il était
en train de se tailler un rôle dans la politique et même dans ce
qui s'entreprenait à Anvers sous couleur d'art et de littérature.
Il affichait la plus complète tolérance, prônait les idées larges,
se disait cosmopolite, libre-échangiste, utilitaire, jurait par
Cobden et Guizot, affectait, en affaires des allures de yankee,
mais sorti de l'atmosphère du négoce, exagérait en société
l'étiquette, la tenue, le genre des parfaits gentlemen anglais.
Il s'en fallait cependant que l'origine du personnage et de sa
fortune, que son passé cadrât avec son prestige actuel. Des
histoires véridiques, mais étranges et inquiétantes comme des
légendes, couraient sur son compte. Avec un flegme et une sérénité
parfaite il venait d'attirer l'attention de Gina sur le chantier
Fulton. Et pourtant la vue seule de ces lieux eût dû le navrer ou
du moins le rappeler à plus de modestie, mêlés qu'ils étaient à de
déplorables pages de sa vie.
Autrefois, il y avait des années de cela, son père était directeur
de ces mêmes chantiers lorsque les abus inouïs, les actes
monstrueux qui s'y commettaient vinrent au grand jour.
Cédant on ne sait à quelle perversion de la fantaisie, assez rare
chez les gens du peuple, les ouvriers du chantier s'amusaient à
martyriser leurs jeunes apprentis, en les menaçant de tortures
plus atroces encore et même du trépas, s'ils s'avisaient de
divulguer, ces abominables pratiques. Les souffre-douleur,
terrorisés comme les fags des anciens collèges anglais, ne
parvenaient à échapper à ces cruautés qu'en abandonnant à leurs
bourreaux le gros de leur salaire. À la fin pourtant l'affaire
transpira: Le scandale fut immense.
La bande des tortionnaires dénia devant le tribunal et, tant que
dura leur procès, un extraordinaire déploiement de gendarmes et de
militaires eut peine à les protéger contre d'expéditives
représailles populaires, surtout contre la fureur des femmes
tournées en Euménides, dont les ongles les auraient réduits en
charpie. C'est aussi que les débats avaient révélé des mystères
abominables: simulacres de crucifiement, flagellations en masse,
noyades consommées jusqu'à la dernière extrémité, ébauches d'auto-
da-fé. Des enfants enterrés des heures jusqu'au cou; d'autres
obligés de manger des choses dégoûtantes; d'autres encore forcés
de se battre quoiqu'ils n'entretinssent aucune animosité.
La justice écarta toute présomption de complicité directe de
M. Béjard père avec ses subalternes, mais la négligence et
l'incurie du directeur ressortirent d'une façon accablante. La
compagnie l'ayant cassé aux gages, la conscience publique ne se
déclara pas encore satisfaite et, confondant le père Béjard avec
les brimeurs condamnés aux travaux, forcés, elle lui fit quitter
la ville. Une circonstance établie par toutes les dépositions
contribua à cet ostracisme. Le fils du directeur disgracié, alors
un collégien d'une quinzaine d'années, avait présidé plus d'une
fois à ces spectacles et, au dire des acteurs, en y prenant un
certain plaisir. Peu s'en fallut que dans son effervescence
l'auditoire ne réclamât l'emprisonnement du sournois potache qui
s'était bien gardé de dénoncer à son père ceux qui lui procuraient
de si palpitantes récréations.
Après, vingt-cinq ans on apprit que le fils Béjard revenait dans
sa ville natale. Son père s'était enrichi au Texas et lui avait
laissé des plantations importantes de riz et de cannes à sucre,
des domaines immenses comme un royaume, cultivés par une armée de
noirs. À la veille de la guerre de sécession, Freddy Béjard
liquida une partie de ses biens et en plaça le produit sur les
principales banques d'Europe. Il resta pourtant en Amérique au
début de la campagne, moins par solidarité avec les esclavagistes
que pour défendre le reste de ses propriétés. Il fit le coup de
feu, en guérillero, dans la prairie, contre les hommes du Nord.
Enfin, après la pacification, plusieurs fois, millionnaire malgré
de grosses pertes, il rentra à Anvers, songeant peut-être à venger
son nom des éclaboussures et des tares du passé.
Voilà ce qu'on savait de plus clair sur Béjard et ses
commencements, et c'est ce qu'il en avouait lui-même, avec une
certaine jactance, dans ses moments de belle humeur.
Son faste de nabab, les magnifiques entreprises par lesquelles il
collaborait1 à la prospérité extérieure de sa ville natale, lui
ouvrirent toutes les portes, du moins celles du monde, assez mêlé,
des négociants, car l'aristocratie et l'autochtone bourgeoisie
patricienne le tinrent en aussi piètre considération que le menu
peuple.
Si les flatteurs du succès, admirateurs des «malins» et des élus
de la chance, les brasseurs d'affaires, les spéculateurs
s'inclinant devant le million d'où qu'il provienne, oublièrent ou
enterrèrent le passé, les castes plus essentiellement locales, la
population stable, les Anversois de vieille roche se remémoraient,
eux, les scandales anciens et vouaient à Freddy Béjard un mépris
et une antipathie invétérée.
De plus, les récits qui avaient passé l'océan ajoutaient des torts
plus récents à la compromettante affaire du chantier Fulton.
Ainsi, on alla jusqu'à prétendre qu'enragé de la victoire des
Américains du Nord dont la campagne abolitionniste entamait sa
fortune, loin de rendre, après la conclusion de la paix, la
liberté à ses esclaves, il les avait vendus à un négrier espagnol
des Antilles, et que c'était même pour avoir éludé ainsi les
décrets du vainqueur qu'il dut quitter sa seconde patrie. D'après
une autre version, plutôt que de se conformer au décret
d'affranchissement des noirs, il avait abattu les siens jusqu'au
dernier.
Les commerçants traitaient toutes ces histoires de contes de
vieille femme inventés par les envieux et les adversaires
politiques du parvenu. M. Dobouziez, lui-même, sans s'éprendre
pour Béjard d'une sympathie qu'il n'entrait d'ailleurs pas dans
ses habitudes de prodiguer, ne pouvait admettre qu'on rendît
l'entreprenant et courageux armateur responsable d'une faute ou
plutôt d'un accident expié assez durement par son père. Saint-
Fardier, lui, éprouvait pour ce hardi bougre de Béjard une
admiration de connaisseur, il ambitionnait même de lui servir de
limier féroce et fidèle, car il tenait de ces blood hounds au
moyen desquels tes planteurs traquent leurs nègres fugitifs. Au
fond il s'impatientait des scrupules du correct Dobouziez; son
véritable associé eût été Béjard.
Laurent n'avait jamais vu celui-ci; il ignorait ce qui se
racontait sur son compte. Et pourtant un malaise indicible
s'empara de lui en présence de cet homme. Il eut un pressentiment
douloureux, son coeur se contracta, et lorsqu'il se détourna de
l'armateur pour reprendre sa contemplation du paysage, les rives
lui parurent dégager une fatidique tristesse.
Au moment où le chantier Fulton allait disparaître derrière un
tournant de l'Escaut, l'appareil compliqué des charpentes
entourant la rouche du navire en construction revêtit l'apparence
d'un énorme squelette auquel adhéraient ça et là des lambeaux de
chair; et de vêtements, calcinés. Mais cette illusion sinistre ne
dura qu'une seconde et le charme d'autres sites rassura l'humeur,
momentanément troublée, de Paridael.
Lorsqu'elle se produisit il n'attacha aucune importance à cette
hallucination, mais par la suite il devait se là rappeler quand
elle intervint avec un redoublement d'horreur à l'instant le plus
tragique de sa vie.
On s'était dispensé de présenter Laurent au propriétaire du yacht.
Béjard jeta plusieurs fois un regard aigu et méfiant à ce gamin un
peu embarrassé, de ses vêtements tout neufs et qui, se tenant à
l'écart, contemplait avec obstination la nature flamande trop
plane et trop peu accidentée au gré des touristes de profession.
L'armateur s'était même informé de cet intrus, prêt à stopper et à
le faire déposera terre:
-- Laissez, lui dirent les élégants Saint-Fardier en riant de sa
méprise, c'est un petit parent pauvre des Dobouziez... On
l'expédie demain à l'étranger et c'est sans doute là ce qui le
rend si taciturne.
-- Compris! fit Béjard ne prétendant point, par cette exclamation,
pénétrer la nature des impressions de l'orphelin, mais approuver
simplement l'isolement dans lequel on le laissait. Et rassuré sur
l'identité de cette non-valeur, il cessa de s'en occuper.
Dans l'ordre des probabilités, le petit passager de l'arrière ne
possédait aucun titre à l'attention du Crésus. Et pourtant s'il
avait prévu le rôle décisif que cette non-valeur jouerait dans son
existence! Les autres passagers renseignés sur Laurent dans des
termes aussi indifférents ne lui accordèrent guère plus
d'attention. Il ne s'apercevait pas de ce dédain aujourd'hui. Il
se réjouissait de pouvoir s'imprégner, à son aise, des effluves du
terroir aimé.
La cousine Lydie, en robe vert d'eau garnie de lierre, comme une
tonnelle ambulante, s'essoufflait à morigéner la valetaille qui
accompagnait la société avec des bourriches de provisions. Le
cousin Guillaume conférait avec Béjard, Saint-Fardier et l'éminent
avocat Vanderling. Si ces hommes graves faisaient à l'Escaut
l'honneur de le regarder; c'était pour invoquer les avantages
qu'une société de capitalistes retirerait d'une fabrique
d'allumettes chimiques ou d'un magasin de guanos établi sur ses
rives.
Régina, vêtue de mousseline rose thé, la tête bouclée coiffée d'un
large chapeau de paille retroussé à la Lamballe, formait le centre
et l'âme d'un cercle de jeunes filles qu'elle amusait par de
piquantes remarques sur le groupe des jeunes gens au milieu
desquels trônaient les frères Saint-Fardier. Ceux-ci
s'approchaient parfois des rieuses et leur débitaient quelque
déplorable galanterie. Les petites Vanderling, deux blondes
caillettes, potelées et fort affriolantes, leur avaient, comme ils
disaient, «tapé dans l'oeil».
Le yacht accosta d'une façon irréprochable au pied du débarcadère
d'Hémixem. À terre, le programme s'accomplit sans accroc. Pendant
la promenade, les excursionnistes s'informaient principalement du
nom des propriétaires des villas et des châteaux. Les jeunes gens
estimaient la contenance des écuries; les jeunes filles se
récriaient devant les beaux cygnes si blancs et aussi devant les
roses si roses. Et comme toute la troupe s'arrêtait avec quelque
respect devant une grille dorée au bout d'une avenue seigneuriale,
à travers laquelle on apercevait, au delà d'une pelouse, un bijou
de pavillon renaissance:
-- Oui, c'est très beau, fit Béjard, qui les rejoignait avec
Dupoissy, son inséparable... Au baron de Waerlant... Très chic, en
vérité... mais grevé aux trois quarts... On aurait la bicoque pour
cinquante mille francs en sus des hypothèques qui montent bien à
cent mille francs... Avis aux amateurs.
-- Juste châtiment d'un aristocrate fainéant et libertin! approuva
Dupoissy d'une voix nasillarde de chantre d'office funèbre.
Ces chiffres douchèrent l'admiration de ces gens bien élevés,
prétendant tous à une position solide. Ils se hâtaient de
poursuivre leur chemin, avec une moue choquée, honteux de leur
condescendance envers cet immeuble, un peu comme si le
propriétaire aux abois allait déboucher d'un quinconce et leur
emprunter de l'argent.
Après une heure de marche sous la coupole bleue où viraient des
alouettes tirelirantes, parmi les champs où le regain faisait
parfum de toutes ses meules, sans oser se l'avouer, tous
commençaient à en avoir assez de ce vert, de ce bleu, de ces
fermes closes et de ces domaines dont ils ne connaissaient pas les
habitants. On fit halte dans un petit bois de sapins, le seul de
la région, un malheureux bosquet artificiel, planté là tout exprès
par le propriétaire, premier commis des Dobouziez, un garçon
comprenant les «plaisirs de la campagne» et les «déjeuners sur
l'herbe». Or, tous les villégiateurs s'accordent à proclamer qu'il
n'y a pas de déjeuner sur l'herbe sans un petit bois. On avait
longé de superbes avenues de hêtres et de chênes généreusement
ombragées, tout indiquées pour une halte. Mais il fallait un bois,
ce bois fût-il minable et pouilleux!
Les ombrelles de ces dames suppléèrent l'ombre avare des
conifères. On déballa les provisions, on mangea froid et on but
chaud, l'ingénieux appareil à frapper le Champagne ayant refusé
tout service, comme c'est le cas de la plupart des appareils
perfectionnés. Le déjeuner fut très gai cependant, et on ne manqua
pas de sujets de conversation, grâce au maudit appareil et à la
chaleur. Les chenilles et les coléoptères qui tombaient dans les
assiettes et dans le cou des demoiselles permettaient à Gaston et
Athanase Saint-Fardier d'écheniller Angèle et Cora Vanderling,
près desquelles ils s'étaient faufilés et dont la coquetterie les
engluait bel et bien.
Une compagnie de petits paysans revenant de la grand'messe,
regagnaient leur hameau au pas accéléré. D'abord défiants,
timides, les jeannots s'arrêtèrent, puis, après s'être concertés,
rouges comme des gorges de dindons, ils approchèrent, l'un
poussant l'autre, et on chavira dans le tablier des filles et les
poches des sarreaux[3] des garçons, le reste des pâtés de viande,
des sandwichs, les os mal déchiquetés et les carcasses des
volailles, et comme ils se retiraient, on les rappela pour leur
loger sous les bras les flacons à peine entamés.
Cet intermède divertit les promeneurs jusqu'au moment de gagner la
campagne des Dobouziez. Le cousin Guillaume, bon marcheur, aurait
voulu revenir au point de départ par un chemin plus long. Ses
hôtes désirèrent savoir d'abord s'il y avait plus d'ombre de ce
côté et autre chose à voir que des champs et des arbres.
Mais comme, en cherchant bien, M. Dobouziez ne se rappelait point
d'autre «curiosité», dans cette direction; qu'une brûlerie
abandonnée et que le dépôt militaire de Saint-Bernard, la majorité
préféra rebrousser par le chemin le plus court, au risque de se
buter au baron sans le sou.
Rentrés, en attendant l'heure du dîner, les dames montèrent
s'épousseter et se rafraîchir, et les hommes visitèrent «la
propriété».
Au dîner, servi de manière à satisfaire les gens réfractaires à la
gastronomie pastorale, on fut unanime à célébrer le déjeuner sous
bois, et les jeûneurs, lestés à présent, feignirent de s'étonner
de leur appétit. Il est vrai que la promenade, l'air vif...
On prit le café sur le perron. Béjard conduisit Gina au piano et
la pria de chanter. Laurent descendit au jardin, séduit par la
soirée délicieuse, la brise de l'Escaut, les exhalaisons nocturnes
des bosquets, le sensuel et capiteux silence que lutinait le cri-
cri des grillons et que berçait le vol oblique et velouté des
chauves-souris, effarouchées par la présence exceptionnelle des
maîtres de cette campagne délaissée.
La voix de Gina lui arriva claire et perlée, au fond du parc
anglais. Elle chanta la valse de Roméo et Juliette, de Gounod,
divinement; l'interprète fut supérieure au morceau. Elle lui donna
la sincérité qui lui manquait, elle le virtuosa à plaisir. Elle
parodia cette valse frelatée, en exagéra le rythme à tel point
qu'on aurait pu la danser. Laurent trouvait que Gina se montrait
trop la femme de cette valse: la femme du vide, du tourbillon, du
vertige, de la curiosité, du changement de place. Sans avoir lu
Shakespeare, Laurent détestait ce clinquant musical et trouvait
ces roucoulades déplacées: ce chant trop gai, trop rieur, d'une
vivacité et d'un éclat insolent, devenait, pis qu'un air de
bravoure, un air de bravade.
Les auditeurs, Béjard, les Saint-Fardier en tête, applaudirent et
bissèrent. Laurent, à son tour, tâcha d'arriver jusqu'à la belle
cantatrice pour lui faire ses adieux. Le train devait emporter le
potache le lendemain à la première heure. Il avait tant de choses
à dire à sa cousine! Il tenait à la remercier pour les bontés de
cette dernière semaine; à lui demander un souvenir de loin en
loin. Il ne put que balbutier un simple adieu. Elle lui abandonna
négligemment le bout des doigts, ne se tourna pas même vers lui,
continuant d'escarmoucher avec M. Béjard. Laurent désespérait
d'attirer son attention et d'obtenir d'elle un mot, une parole
douce à retenir, quand elle lui jeta avec un sang-froid, un à-
propos, une présence d'esprit vraiment atroce un: «Bonsoir,
Laurent; soyez sage et surtout étudiez bien!»