III

Le petit brick sur lequel nous étions embarqués n'était que de cent

cinquante tonneaux, c'est-à-dire comme une grosse barque. Son unique mât

était très haut, analogue en cela à celui de tous les navires de

construction américaine. Comme son chargement se composait uniquement de

nos vingt-cinq caisses ou malles, il roulait horriblement. Mon

apprentissage maritime fut donc des plus pénibles.

Nous avions fait accord avec le capitaine pour notre nourriture. Mais,

aussi peu favorisé que nous, il n'avait pu se procurer de vivres en

dehors de ceux que son consignataire était parvenu à lui fournir des

magasins de la marine.

Au départ de Bordeaux, un des quatre matelots avait fait une chute

terrible du haut, du mât dans la cale. Il était hors de service. Trois

seulement restaient donc pour faire la manoeuvre. En somme, l'équipage

comprenait ces trois matelots, un mousse qui servait de domestique, le

capitaine, jeune homme assez peu habile, son contremaître, qui était

comme lui de Nantucket, enfin un vieux marin rempli d'expérience, nommé

Harper, étranger au navire il est vrai, mais que le capitaine consultait

en toute occasion.

La chambre où le capitaine seul entrait était, comme on le pense bien,

très petite. Il nous avait donné une cabine pour mon mari et moi et une

autre à M. de Chambeau. Lui-même couchait, dans la chambre, sur une

sorte de coffre qui servait de banc dans la journée. Mon mari ne quitta

pas son lit pendant trente jours. Il souffrait horriblement du mal de

mer et aussi de la mauvaise nourriture. Les seuls aliments qu'il

supportait étaient le thé à l'eau et quelques morceaux de biscuit

grillé, trempé dans du vin sucré. Pour moi, quand j'y pense après tant

d'années, je ne conçois pas comment je pus résister à la fatigue et à la

faim. Nourrice, de plus âgée de vingt-quatre ans seulement, mon appétit

ne pouvait être qu'excellent, et dans cette vie si nouvelle je n'avais

pas même le temps de manger.

Heureusement le mouvement du vaisseau berçait ma pauvre petite fille.

Elle dormait presque toute la journée. Mais cela même faisait que, quand

elle me sentait couchée à ses côtés pendant la nuit, elle ne me laissait

pas de repos, et je ne pouvais dormir une demi-heure de suite. Dans la

crainte de l'étouffer en roulant sur elle pendant mon sommeil, j'avais

imaginé de me faire attacher, avec une bande de toile qui m'entourait le

milieu du corps, contre la planche du bord du lit, de manière que je ne

pouvais ni me retourner ni changer de position. Ma petite fille avait

ainsi toute la place qui lui était nécessaire. Au début, ce mode de

couchage représentait pour moi un véritable supplice auquel je

m'accoutumai bientôt cependant, car quelques jours après il me semblait

n'avoir jamais couché autrement.

Les Américains étaient, à cette époque, en guerre avec les Algériens,

qui leur avaient pris déjà plusieurs vaisseaux. Notre capitaine avait de

ces corsaires une si grande terreur qu'à deux lieues de la tour de

Cordouan il mit le cap au Nord et déclara que rien au monde ne le

rassurerait avant qu'il ne fût au nord de l'Irlande. Il comptait peu sur

la marine française pour le garantir des pirates, mais entièrement sur

celle de l'Angleterre, à laquelle, pensait-il, les Algériens n'osaient

pas courir le risque de déplaire.

Nous cinglions donc, par un temps affreux d'équinoxe, à une vingtaine de

lieues des côtes de France, ce qui ne nous laissait pas sans inquiétude

pour nous-mêmes. Nous avions appris, à Pauillac, qu'une frégate

française--_Atalante_, je crois--ayant rencontré à la sortie du port de

la Rochelle un navire américain sur lequel plusieurs Français avaient

pris passage, s'était emparée de ces derniers et les avait menés à

Brest, où tous avaient été guillotinés.

Cette réjouissante anecdote me rendait le voisinage des côtes de France

fort peu agréable. Mais quelques instances que je fisse auprès du

capitaine pour le déterminer à mettre le cap sur sa patrie, il ne

pensait et ne rêvait qu'Algériens et esclavage, et M. de La Tour du Pin,

d'ailleurs, de même opinion que lui, l'encourageait aussi à conserver la

direction du Nord.

Un jour nous étions enfermés dans la chambre avec de la lumière en plein

jour, parce que le vent poussait les vagues dans les hublots et qu'il

avait fallu fermer les écoutilles, quand la voix altérée du matelot en

vigie sur le pont fît entendre ces mots très, effrayants pour nous:

«French man of war ahead»[162]. Le capitaine ne fit qu'un saut sur le

pont, en nous ordonnant de ne pas paraître. Un coup de canon se fit

entendre. C'était le commencement de la conversation de vie ou de mort

pour nous que la frégate entamait. Elle s'annonça pour être française et

arbora son pavillon. Nous déployâmes au plus vite le nôtre, et après les

questions d'usage, nous entendîmes notre capitaine répondre, car nous ne

pouvions distinguer les questions parties du navire français: «No

passengers, no cargo»[163]. À quoi l'_Atalante_ répliqua: «Venez à

bord.» Le capitaine dit que la mer était trop grosse. Elle était, en

effet, démontée, et comme nous avions mis en panne, nous étions

ballottés à ne pouvoir nous tenir debout sans appui. Alors l'imposante

questionneuse termina la conversation par le seul mot: «Follow»[164], et

reprit sa route. Nous redéployâmes notre unique voile pour nous mettre

avec soumission dans son sillage.

Le capitaine, redescendant, nous dit gaiement: «Dans une heure il fera

nuit, et voilà la brume qui s'élève.» Jamais brouillard ne fut accueilli

avec plus de joie. Bientôt nous perdîmes de vue la frégate dans

l'obscurité, et comme nous faisions aussi peu de voile que possible,

malgré un coup de canon qu'elle tira comme pour dire: «Venez donc!» elle

gagnait peu à peu sur nous. Elle nous avait signalé qu'elle entrait dans

Brest et de l'y suivre. Dès qu'il fît nuit, nous prîmes la route

directement contraire, et le vent, très fort, nous étant favorable, nous

nous en fûmes au Nord-Ouest, toutes voiles dehors, sans nous embarrasser

si c'était ou non la route de Boston, où nous devions aller.

Cet incident nous jeta complètement en dehors de notre direction, et les

brouillards épais dont nous fûmes environnés n'ayant pas permis de

prendre la hauteur pendant douze ou quinze jours, la couleur de l'eau

seule indiqua que nous nous trouvions dans les parages du banc de

Terre-Neuve. Un fort vent d'ouest nous refoulait toujours. Les vivres

commençaient à manquer et l'on nous mit à la ration d'eau. Nous

rencontrâmes un navire anglais qui venait d'Irlande. Le capitaine alla à

bord. Il revint avec un sac de pommes de terre et deux petits pots de

beurre pour moi et mes enfants. Ayant comparé sa position avec, celle

prise par le capitaine anglais, il constata que nous étions à cinquante

lieues au nord des Açores. En effet, depuis quelques jours, se sentant

hors d'atteinte des Algériens, notre capitaine avait gouverné au

Sud-Ouest par un bon vent de nord-est.

En l'apprenant, mon mari le conjura de nous débarquer aux Açores, d'où

nous aurions pu passer en Angleterre. Le capitaine ne voulut jamais y

consentir. La Providence en avait autrement décidé. Combien je l'en ai

remerciée depuis! Cependant nous en murmurâmes alors, aveugles humains

que nous sommes! Si nous avions été en Angleterre, nous y serions

arrivés au moment de l'expédition de Quiberon. Mon mari y aurait certes

pris part avec ses deux amis, M. d'Hervilly et M. de Kergaradec. Il

aurait péri avec eux.

Mais Dieu ne voulait pas me priver de toutes les années de bonheur

domestique dont il m'a favorisée par la suite sur cette terre. S'il m'a

repris les enfants que j'avais alors et ceux qui depuis avaient fait de

moi une mère si heureuse et si orgueilleuse, peut-être me laissera-t-il

pour me fermer les yeux, je l'espère, celui de tous que j'ai le plus

aimé, l'unique fils qui me reste[165], et aussi mes deux

petits-enfants[166] pour lesquels j'ai une véritable adoration. De ces

derniers l'un, une petite-fille, m'a été confiée et je l'ai élevée. Je

la considère comme mon propre enfant et en même temps comme une amie

bien chère.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 100 / 105 题