Tous nos bagages étaient à bord depuis trois jours, sans que mon
espionne se fût doutée que toutes les armoires et tous les tiroirs
avaient été vidés. Je fis de tendres adieux à ma bonne Marguerite. Ne
pensant qu'à moi, elle était heureuse de me voir échapper aux dangers
qui me menaçaient. Je la laissai sous la protection de M. de Brouquens,
bien au courant de mon attachement pour elle. Enfin, le 10 mars, prenant
ma fille[158] dans mes bras et mon fils[159] par la main, je dis à la
berceuse que je les menais sur les allées de Tourny, à cette époque
encore la promenade habituelle des enfants, et que je reviendrais dans
une heure ou deux.
Au lieu de, cela, je me dirigeai vers les glacis du Château-Trompette,
où je rejoignis M. de Chambeau, à qui j'avais donné rendez-vous. Il
avait également obtenu un passage sur notre bateau. J'ai dit comment,
sous un nom supposé, M. de Chambeau se cachait à Bordeaux, où il courait
le danger imminent d'être reconnu. La nouvelle venait de lui parvenir
que son père, bon gentilhomme de Gascogne et habitant dans sa terre près
d'Auch, dénoncé par un valet de chambre à son service depuis trente ans,
avait été arrêté et mis en prison. Par la lecture des papiers saisis
lors de l'arrestation, on sut que son fils, après avoir été pris pendant
la campagne de 1792, avait ensuite émigré, puis qu'il était rentré en
France et se cachait à Bordeaux.
M. de Chambeau devait donc quitter cette ville dans le plus court délai.
Mais quel asile choisir? Dans la matinée du jour où nous devions aller
chercher notre passeport, je me trouvais chez M. de Brouquens avec M. de
Chambeau. Comme je l'entretenais de sa situation, je lui dis en
plaisantant: «Si je vous donnais une procuration pour aller gérer mon
habitation à la Martinique, vous prendriez un passeport d'embarquement
sur la _Diane_.» L'idée fut trouvée meilleure que je ne pensais. M. de
Brouquens alla chez son notaire. La procuration fut dressée. Je la
signai de mon véritable nom, et une heure après, M. du Chambeau tenait
entre les mains un bon passeport, visé probablement, sûrement même, par
le représentant Ysabeau. Ce passeport ne lui parvint qu'à onze heures du
matin. À midi M. de Chambeau était prêt à partir, muni d'une douzaine de
chemises, pour tout bagage, la bourse garnie de vingt-cinq louis que lui
donna M. de Brouquens, ravi de s'échapper, et, avec ses vingt-cinq ans,
plein de bonne humeur, d'activité et d'adresse à tout faire. C'était un
charmant et aimable compagnon d'infortune, l'amitié que lui inspira mon
mari devint un culte qui ne s'est jamais démenti un seul instant.
Je le trouvai donc au Château-Trompette accompagné d'un gamin chargé de
son portemanteau qui ne pesait guère. Il prit la main d'Humbert, et
quand, arrivés au bout des Chartrons, nous aperçûmes le canot de la
_Diane_, nous éprouvâmes l'un et l'autre un sentiment de joie comme on
n'en ressent pas souvent dans sa vie.
M. Meyer, chez qui mon mari avait couché, nous attendait. Nous
trouvâmes, déjà installés à déjeuner, le bon Brouquens, Mme de Fontenay
et trois ou quatre autres personnes, parmi lesquelles un conseiller au
Parlement de Paris que Brouquens avait caché dans la compagnie des
vivres et dont je n'ai jamais su le véritable nom. On le plaisantait
fort, parce que, chargé de faire nos vivres, il n'avait, dans l'espace
de trois jours, trouvé pour tout, approvisionnement qu'un agneau qu'il
amenait tout bêlant. En réalité, la famine était telle que nous n'avions
rien pu nous procurer. Quelques pots de cuisses d'oie, quelques sacs de
pommes de terre ou de haricots, une petite caisse de pots de confitures
et cinquante bouteilles de vin de Bordeaux composaient toute notre
richesse. Le capitaine Pease possédait bien quelques barriques de
biscuits, mais il avait dix-huit mois de date et venait de Baltimore. M.
Meyer m'en donna un petit sac de frais que je conservai pour faire de la
soupe à ma petite fille. Mais qu'importait tout cela comparé à ce
résultat: la vie de mon mari sauvée!
Mme de Fontenay jouissait de son oeuvre. Son beau visage était baigné de
larmes de joie quand, nous montâmes dans le canot. Elle m'a dit depuis
que ce moment, grâce aux expressions de notre reconnaissante, comptait
comme le plus doux dont elle eût conservé le souvenir.
Quand le capitaine s'assit au gouvernail, et cria: «Off!»[160], un
sentiment d'indicible bonheur me pénétra. Assise en face de mon mari
dont je conservais la vie, avec mes deux enfants sur mes genoux, rien ne
me paraissait impossible. La pauvreté, le travail, la misère, rien
n'était difficile avec lui. Ah! sans contredit, ce coup d'aviron que le
matelot donna au rivage pour nous en éloigner a marqué le plus heureux
moment de mon existence.
Le navire la _Diane_ était descendu, avec la marée précédente, jusqu'au
Bec d'Ambez, où nous devions le rejoindre. On était soumis, par ordre
supérieur, à l'obligation d'accoster un bâtiment de guerre stationné au
milieu de la rivière, à l'entrée du port, comme une sentinelle. Le
capitaine se prépara à soumettre à la visite ses papiers nos passeports.
Ce fut un mauvais moment. Nous n'osions parler français ni regarder en
l'air vers le pont du bateau de guerre. Le capitaine monta seul à bord.
Il ne savait pas un mot de français, quoiqu'il y eut un an qu'il était
_en embargo_ à Bordeaux. Une voix cria du pont: «Faites monter la femme
pour servir d'interprète»; puis quelques grossières paroles pour
demander si elle était jeune ou vieille. Une frayeur mortelle m'envahit.
Notre capitaine se pencha sur la balustrade et dit: «Don't answer»[161].
Je ne levai pas les yeux. En ce moment un bateau français très pressé et
plein d'hommes en uniforme s'approcha. Le capitaine, profitant de
l'incident, reprit ses papiers, sauta dans le canot et nous nous
éloignâmes aussi vite que nous le pûmes.
Enfin nous trouvâmes notre petit navire la _Diane_ et nous nous
installâmes tant bien que mal à son bord. La seconde marée descendante
nous mena devant Pauillac. Là nous eûmes encore à supporter la visite de
deux autres vaisseaux de garde. Mon mari, déjà atteint du mal de mer,
s'était couché. Les officiers qui vinrent à bord furent fort polis,
quoique questionneurs. Ils prirent une très grande fantaisie pour mon
agneau qui, malheureusement, était encore en vie. Ils me le demandèrent
sans façon, promettant de m'envoyer en échange une chèvre, dont j'aurais
été charmée pour mes enfants. Mais ils emmenèrent l'agneau et la chèvre
ne vint pas, car nous levâmes bientôt l'ancre pour nous rapprocher de
Pauillac, où la mer était moins houleuse. Mon mari s'en trouva mieux.
Comme le vent était absolument contraire et qu'il ne paraissait pas
devoir changer, le capitaine nous proposa d'aller dîner à terre, où nous
trouverions peut-être quelque chose à acheter pour compléter nos vivres.
Nous y consentîmes, et après avoir envoyé à bord quelques pains, nous
nous mîmes à table. À la fin du dîner, une servante qui n'avait pas
encore paru, servit le dessert. Au bout d'un moment, s'adressant à mon
mari, elle lui dit: «Citoyen, votre figure ne m'est pas inconnue, mais
je ne sais plus où je vous ai vu.» Et la voilà qui se met à chercher en
se grattant le front: «Ah! oui, c'est à la foire de Bourg.» Je souffle
ces mots au capitaine: «Allons-nous-en tout de suite.» Il se lève et
nous l'accompagnons. Mais la maudite servante nous suit et s'écrie: «Oh!
je sais bien où c'est maintenant, c'est à la foire de
Saint-André-de-Cubzac. Même on m'a dit votre nom, mais je ne m'en
souviens plus.» Cette assertion pouvait paraître rassurante. Elle ne le
fut pas assez, néanmoins, pour m'empêcher d'éprouver un grand
soulagement lorsque je me retrouvai dans ma cabine de la _Diane_, jurant
de ne plus mettre le pied à terre, le vent dût-il être contraire pendant
un mois. Heureusement il en fut autrement, et le lendemain nous
laissâmes la tour de Cordouan loin derrière nous.