Ma vie de bord, toute dure qu'elle fût, m'était pourtant utile en ce
sens qu'elle avait forcément éloigné de moi toutes les petites
jouissances dont on ne connaît pas le prix quand on les a toujours
possédées. En effet, privée de tout, sans un moment de loisir, entre les
soins à donner à mes enfants et à mon mari malade, non seulement je
n'avais pas fait ce que l'on appelle _sa toilette_ depuis que j'étais à
bord, mais je n'avais même pu ôter le mouchoir de madras qui me serrait
la tête. La mode était encore alors à la superficialité de la poudre et
de la pommade. Un jour, après la rencontre de l'_Atalante_, je voulus me
coiffer pendant que ma fille dormait. Je trouvai mes cheveux, que
j'avais très longs, tellement mêlés que, désespérant de les remettre en
ordre et prévoyant apparemment la coiffure _à la Titus,_ je pris des
ciseaux et je les coupai tout à fait courts, ce dont mon mari fut fort
en colère. Puis je les jetai à la mer, et avec eux toutes les idées
frivoles que mes belles boucles blondes avaient pu faire naître en moi.
Mon temps de récréation à bord était celui que je passais dans la
cuisine, espèce de caisse de berline sans portières attachée au mât. On
s'y tenait assis dans le fond et les marmites bouillaient sur une sorte
de fourneau qu'on allumait du dehors. Il arrivait bien parfois qu'un
faux coup de gouvernail nous gratifiait d'une vague qui nous arrosait,
mais nous y avions chaud, du moins aux pieds. Je dis nous, car je
n'étais pas seule dans cette charmante cuisine. Un matelot, qualifié du
nom de cuisinier, venait me chercher et m'installait à côté de lui dans
la place, où je restais une ou deux heures à faire cuire nos haricots
provenant de Baltimore et vieux déjà d'une année passée dans les
magasins de Bordeaux. Il s'appelait Boyd, avait vingt-six ans, et, sous
le masque de graisse et de goudron qui lui couvrait le visage, on
pouvait distinguer une très belle figure. Fils d'un fermier des environs
de Boston, il possédait une éducation bien supérieure à celle qu'un
homme de sa classe aurait eue en France. Tout d'abord il avait compris
que j'étais une _lady_[167] désireuse d'acquérir des connaissances sur
tout ce qui se faisait à la campagne dans son pays. C'est à lui que je
dois de n'avoir été étrangère à aucune de mes occupations quand j'ai dû
remplir l'emploi de fermière. Mon mari disait en riant: «Les fèves sont
en purée parce que ma femme s'est oubliée avec Boyd.»
Lorsqu'on nous mit à la ration d'eau, il me promit de ne pas nous en
laisser manquer, ce qui était bien utile à mon mari qui ne pouvait boire
que du thé, sous peine d'être repris du mal de mer. Personnellement je
souffrais beaucoup du défaut d'alimentation. Le biscuit avait acquis un
tel degré de dureté que je ne pouvais plus le manger sans avoir les
gencives en sang. Quand je cherchais à l'attendrir en le mouillant il en
sortait des vers qui me dégoûtaient horriblement. Pour mes enfants je le
broyais et je leur en faisais une bouillie, à laquelle j'avais déjà
consacré les deux petits pots de beurre que nous avait donnés le
vaisseau anglais. Le manque de nourriture avait tari mon lait, et je
voyais ma fille dépérir à vue d'oeil, tandis que mon fils me demandait en
pleurant une de nos pommes de terre dont il avait mangé la dernière
depuis plusieurs jours. Cette situation était affreuse. La crainte de
voir mourir de faim mes enfants ne me quittait plus.
Depuis dix jours nous n'avions pu prendre la hauteur, et la brume était
si épaisse que, même sur notre petit vaisseau, on ne voyait pas le
beaupré. Le capitaine ne savait où il se trouvait. Le vieux Harper
assurait bien qu'il sentait les brises de terre, mais nous pensions
qu'il cherchait à nous rassurer.
Enfin, le 13 mai 1794, à la pointe du jour, le temps étant chaud et la
mer calme, nous montâmes nous asseoir sur le pont avec les enfants, pour
nous distraire et respirer l'air. La brume était toujours aussi épaisse,
et le capitaine affirmait que, quelle que fût la terre où nous
aborderions, elle était encore éloignée de cinquante ou soixante lieues
au moins. Je remarquai néanmoins l'agitation du chien, un terrier noir,
que j'aimais beaucoup et qui m'avait pris en amitié, à la grande
impatience du capitaine, son propriétaire. La pauvre bête allait à
l'avant, aboyait, revenait ensuite vers moi, léchait les mains et le
visage de mon fils, puis reprenait la même course. Ce singulier manège
durait depuis une heure déjà, lorsqu'un petit bateau
ponté--_pilot-boat_[168]--passa près de nous, et l'homme qui le montait
cria en anglais «que si nous ne changions de direction, nous allions
nous perdre contre le cap». On lui jeta alors une corde et il sauta à
bord. Dire la joie que nous ressentîmes en voyant ce pilote de Boston
est impossible.
Nous nous trouvions, sans le savoir, à l'entrée de cette magnifique
rade, dont le plus beau lac de l'Europe ne peut donner aucune idée.
Quittant une mer dont les flots se brisent avec fureur sur des rochers,
on pénètre par un goulet, où deux vaisseaux ne pourraient passer de
front, dans une eau paisible et unie comme un miroir. Un léger vent de
terre s'éleva pour nous montrer, comme dans un changement de décors au
théâtre, la terre amie qui allait nous accueillir.
Les transports de mon fils ne peuvent se peindre. Il avait entendu
parler pendant soixante jours des dangers auxquels nous avions, grâce au
Ciel, échappé. Sa raison de quatre ans lui laissait entrevoir qu'il
faudrait vivre désormais privé de beaucoup de bonnes choses, pour éviter
ces gens en bonnet rouge dont il avait eu si peur et qui menaçaient de
tuer son père. Le souvenir du pain bien blanc et du bon lait d'autrefois
venait troubler souvent sa jeune imagination. Il trouvait peu agréable
de n'en plus avoir, et cette vague réminiscence du passé le faisait
pleurer sans motif. Mais lorsqu'il aperçut, de cet étroit goulet où nous
entrions, les prés verts, les arbres en fleurs et toute la beauté de la
plus luxuriante des végétations, sa joie fut sans égale.
La nôtre, pour être plus raisonnable, n'en était pas moins vive.