CHAPITRE XVI

I. Délivrance du passeport à la mairie.--Tallien étant rappelé, Ysabeau

le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de

Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers préparatifs.--II. Adieux

à Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le

canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'être

reconnu évité à Pauillac.--III. La Diane et son équipage.--Installation

à bord.--Une manière de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les

Algériens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui échappe.--Auprès des

Açores.--Refus providentiel du capitaine d'y débarquer ses

passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolités de la

vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet

des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de

l'arrivée.

I

J'ai déjà dit comment j'avais pris, deux mois auparavant, un certificat

de résidence à neuf témoins sous le nom de Dillon Gouvernet. Il fallait

maintenant aller chercher un passeport au nom de Latour, et éviter celui

de Dillon, trop connu à Bordeaux. Je me décidai à remplacer le nom de

Dillon par celui de Lee, que mon oncle, lord Dillon, ajoutait au sien,

depuis qu'il avait hérité de lord Lichfield[156], son grand-oncle et mon

arrière-grand-oncle. Il n'y avait pas à reculer. On fermait le bureau

des passeports à 9 heures, et nous allâmes, à 8 h. 30 à la commune. Il

faisait complètement nuit. C'était le 8 mars 1794. Mon mari marchait

assez loin devant avec Bonie. Je suivais accompagnée d'un ami de ce

dernier, portant dans mes bras ma fille âgée de six mois et tenant par

la main mon fils, qui n'avait pas alors quatre ans. À cause du nom

anglais ou américain que je voulais prendre, j'étais vêtue en dame, mais

très mal mise et coiffée d'un vieux chapeau de paille. Nous nous rendons

dans une salle de l'hôtel de ville, qui était remplie de monde. C'était

là que l'on vous remettait la carte ou permission sur le vu de laquelle

le bureau des passeports vous en délivrait un. Je frémissais que quelque

habitant de Saint-André-de-Cubzac ou de Bordeaux ne nous reconnût. Nous

prenions donc soin, M. de La Tour du Pin et moi, de nous tenir éloignés

l'un de l'autre et d'éviter les parties éclairées de la salle.

Munis de cette carte nous montons au bureau des passeports, et comme

nous y entrions, nous entendons l'employé s'écrier: «Ah! ma foi, en

voilà bien assez pour aujourd'hui: le reste à demain.» Tout retard nous

eût coûté la vie, comme on va le voir. Bonie s'élance par dessus le

bureau en disant: «Si tu es fatigué, citoyen, je vais écrire pour toi.»

L'autre y consent, et Bonie rédige le passeport collectif de la famille

Latour. Il y avait encore beaucoup de monde dans le bureau. Aussi,

lorsque le municipal, en bonnet rouge, dit: «Citoyen Latour, ôte ton

chapeau qu'on fasse ton signalement», il me prit un battement de coeur si

violent que je fus sur le point de me trouver mal. Heureusement j'étais

assise dans un coin obscur du bureau. Au même moment mon fils levant les

yeux se rejeta sur moi, cachant son visage dans ses petites mains. Mais

je pensai qu'il avait eu seulement peur de ces hommes en bonnet rouge et

ne lui dis rien.

Le passeport signé, nous l'emportâmes avec une vive satisfaction,

quoique nous fussions pourtant bien loin d'être sauvés. Il avait été

convenu que, pour ne pas nous trouver tous deux dans la même maison, et

pour n'avoir pas à traverser Bordeaux le lendemain matin, en plein jour,

M. de La Tour du Pin coucherait chez le consul de Hollande, M. Meyer,

qui habitait la dernière maison des Chartrons et nous était entièrement

dévoué. M. de Brouquens nous avait attendus dans la rue. Il l'y

conduisit. Quant à moi, après avoir ramené mes enfants à la maison, je

me rendis chez Mme de Fontenay, où je croyais rencontrer Tallien qui

devait viser notre passeport. Je la trouvai dans les larmes. Tallien

avait reçu son ordre de rappel et il était déjà parti depuis deux

heures. Elle-même devait se mettre en route le lendemain, et elle ne me

cacha pas ses craintes que le féroce Ysabeau, collègue de Tallien, ne

refusât de viser notre passeport. Mais Alexandre, le secrétaire de

Tallien, affirma, sur sa tête, qu'il le viserait. Comme il signait

toujours, disait-il, à 10 heures, en sortant du théâtre, il avait hâte

de souper, et ne regardait guère les pièces qu'on lui présentait. La

Providence, dans sa bonté, avait voulu qu'Ysabeau eût demandé à Tallien

de lui laisser Alexandre, son secrétaire, qui non seulement lui était

très utile mais avait même eu l'adresse de se rendre nécessaire.

Au moment où j'entrais chez Mme de Fontenay, Alexandre en sortait pour

aller à la signature. Il prit le passeport et l'intercala au milieu de

beaucoup d'autres. Ysabeau, ce jour-là, très préoccupé de l'arrivée d'un

nouveau collègue attendu le lendemain, signa sans faire attention, et

dès qu'Alexandre fut libre de sortir, il accourut chez Mme de Fontenay

où j'attendais plus morte que vive. Je ne m'y trouvais, pas seule. Un

personnage que je ne connaissais pas et à l'aspect assez soucieux était

là également. Cet homme n'était autre que M. de Fontenay. Faisant fi des

sentiments de délicatesse les plus élémentaires, il venait demander à sa

femme de le sauver. Alexandre arriva, tenant le passeport déployé à la

main. Il était tellement essoufflé qu'il tomba sur un fauteuil sans

pouvoir articuler autre chose que ces mots: «Le voilà!

Mme de Fontenay l'embrassa de tout son coeur, moi de même, car notre

sauveur, en réalité, c'était lui. Jamais depuis je ne l'ai revu, et

peut-être aura-t-il payé de sa tête les services rendus à beaucoup de

gens qui ne s'en sont pas souvenus.

Le jeune envoyé de la Convention, qui arriva le lendemain, se nommait

Julien de Toulouse[157]. On l'envoyait à Bordeaux pour y ranimer le

patriotisme. Il avait dix-neuf ans, et sa cruauté a surpassé tout ce que

ces temps affreux ont présenté de plus atroce. Nous eûmes l'honneur de

lui causer, par notre fuite, de cuisants regrets. Il s'arracha les

cheveux de rage, en apprenant que nous lui avions échappé, car,

déclarait-il, nous étions mentionnés dans ses notes.

Alexandre se préparait à partir, et comme il était près de minuit, je me

levai pour sortir avec lui. Mme de Fontenay me retint en me disant

qu'elle me ferait reconduire, mais qu'auparavant elle désirait me

montrer quelque chose de joli. Je la suivis dans sa chambre à coucher,

où M. de Fontenay, toujours silencieux, nous accompagna. D'un tiroir

elle tira un mouchoir et l'étendit sur une table. Puis ouvrant une belle

cassette formant écrin, elle en sortit des parures de diamants de la

plus grande magnificence et les jeta ensuite, à mesure qu'elle me les

montrait, pêle-mêle sur le mouchoir. Lorsqu'elle eut ainsi vidé toutes

les cases de la cassette, sans y laisser la moindre chose, elle noua les

coins du mouchoir et le tendit à M. de Fontenay avec ces mots: «Prenez

tout.» Et il le prit en effet, et sortit sans avoir ouvert la bouche. Je

me montrai fort surprise. Elle s'en aperçut, et répondant à ma pensée,

me dit: «Il m'en avait donné une partie; le reste venait de ma mère. Lui

aussi part demain pour l'Amérique.»

Je n'aurais pas raconté ce fait qui m'est étranger, si deux ans après,

me trouvant à Madrid, je n'eusse appris que M. de Fontenay, ayant voulu

y vendre des diamants, avait été soupçonné de complicité dans le vol de

ceux qui avaient été dérobés au garde-meuble de Paris. Mon récit

constate avec certitude que ce soupçon était injuste. Mais M. de

Fontenay honteux, paraît-il, du mariage de sa femme avec Tallien, ne

voulut pas avouer qu'elle lui avait donné ces diamants, ni faire mention

de l'époque où il les avait acceptés, de très bonne volonté et sans

compliment, en ma présence.

Je passai la nuit à arranger quelques effets que Zamore emporta de bonne

heure. J'avais fait semblant de me déshabiller, et je me gardai de

réveiller ma bonne. Dès que nous fûmes seuls, mon fils, couché dans un

lit voisin du mien, se leva sur son séant et m'appela. Grande fut ma

frayeur, car je craignis qu'il ne fût malade. Je m'approchai aussitôt de

lui. Alors, jetant ses petits bras autour de mon cou et collant sa

bouche à mon oreille, il me dit: «J'ai bien vu papa, mais je n'ai rien

dit à cause de ces méchantes gens!» Ainsi la terreur, dans le bureau des

passeports, avait agi même sur un enfant âgé de moins de quatre ans.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 98 / 105 题