IV

Deux heures après mon retour à Bordeaux, Alexandre, le secrétaire de

Tallien, m'apporta l'ordre par lequel il était enjoint à la municipalité

de Bordeaux de délivrer un passeport au citoyen Latour et à sa femme,

avec deux jeunes enfants, pour se rendre à la Martinique à bord du

navire _la Diane_. Une fois munie de ce précieux papier, il ne me

restait plus qu'à rappeler mon mari à Bordeaux, car le capitaine

américain n'aurait pas voulu le prendre à son bord, si ces papiers

n'eussent pas été en règle.

Ce voyage de Tesson à Bordeaux offrait autant de difficultés que de

dangers. Bonie, comme je l'ai dit plus haut, ne recula pas un instant et

partit pour Blaye dès la marée descendante. Il s'était déjà procuré un

passeport régulier pour lui-même, car on ne pouvait, sans cela, sortir

du département ni pénétrer dans celui de la Charente-Inférieure où se

trouvait Tesson, à dix lieues des frontières de la Gironde. Mais une

fois rentré dans la Gironde, une simple carte de sûreté, ne portant

aucun signalement, suffisait pour circuler dans tous les sens. Bonie

avait bien sa carte de sûreté personnelle; mais il en fallait une pour

mon mari. Il alla donc trouver un de ses amis, pour le moment malade et

alité, et sous prétexte qu'il avait égaré sa propre carte, il lui

emprunta la sienne pour quelques jours. Le pauvre malade ne se douta

jamais au fond de son lit du danger qu'il avait couru; car, assurément,

si mon mari eût été arrêté nanti de cette carte, le véritable possesseur

serait monté avec lui sur l'échafaud. Le passeport de Bonie spécifiait

qu'il allait chercher des grains dont la Charente-Inférieure regorgeait,

tandis qu'on en manquait absolument à Bordeaux, où les boulangers

mettaient toutes espèces de farines dans leur pain, farine d'avoine, de

fèves, etc., etc.

Bonie partit dans la soirée. Si j'ai un ennemi dans le monde, je ne lui

souhaiterais pas d'autre punition que d'éprouver l'inquiétude mortelle

que je ressentis pendant les trois jours qui suivirent. À une époque où

le sang coulait à flots tous les jours, où tant de malheureuses victimes

avaient péri par la trahison et la lâcheté de ceux dont ils étaient les

bienfaiteurs, je venais de remettre la vie de ce que j'avais de plus

cher au monde entre les mains d'un homme que je connaissais depuis six

mois à peine. Le rôle de révolutionnaire qu'il jouait si bien, était-ce

réellement un rôle? n'était-ce pas plutôt ses bons sentiments qui

étaient simulés? Je cherchais à repousser ces affreux soupçons, mais

plus je me représentais le danger que courait la vie de Bonie, en allant

chercher le malheureux proscrit, danger auquel il s'exposait uniquement

pour moi, et moins je trouvais simple et explicable son dévouement, à

moins que ce ne fût pour le livrer. On m'a bien rapporté depuis qu'un

sentiment violent et insurmontable, dont il ne m'a jamais laissé

concevoir le moindre soupçon, et qu'il savait être sans espoir, avait

élevé son âme au point de lui inspirer ce dévouement extraordinaire.

Rien ne me permet d'admettre une telle explication. On disait aussi

d'ailleurs qu'il était très attaché à Mlle de Sansac, dont il gérait les

affaires; mais celle-ci avait beaucoup d'années de plus que lui, et sa

santé était ruinée. D'un autre coté il aimait passionnément sa jeune

femme, morte en couches à dix-huit ans, moins d'une année auparavant, et

il ne semblait pas encore consolé de l'avoir perdue.

Quoi qu'il en fût, j'avais calculé tous les instants qu'il mettrait à

accomplir ce périlleux voyage. J'en comptais les minutes avec anxiété,

et le troisième jour au soir, vers 9 heures, je croyais pouvoir espérer

que le bateau de passage montant tous les jours de Blaye avec la marée

ramènerait le voyageur si ardemment attendu. La fièvre d'impatience qui

me dévorait ne me permit pas de rester dans la maison. J'allai sur les

Chartrons, à la nuit, avec M. de Chambeau, à l'endroit où je savais

qu'arrivait le bateau de Blaye. L'obscurité était si grande qu'on ne

distinguait pas l'eau de la rivière. Je n'osais demander aucun

renseignement, car je savais tous les points de la rivière où l'on

débarquait garnis de nombreux espions de police. Enfin, après une longue

attente, nous entendîmes sonner neuf heures et demie, et M. de Chambeau,

qui n'avait pas de carte de sûreté, m'observa que nous n'avions plus

qu'une demi-heure pour rentrer sans danger à la maison. Deux matelots

parlant anglais passaient à ce moment près de moi. Je me hasardai à leur

demander, dans leur langue, l'état de la marée. Ils répondirent sans

hésiter qu'il y avait déjà une heure _de descendant_. Perdant alors tout

espoir pour ce jour-là, je retournai désolée à la maison, où je passai

la nuit à imaginer avec angoisse tous les obstacles qui avaient pu

arrêter Bonie et son malheureux compagnon. Assise sur mon lit, à côté de

mes deux chers enfants, je prêtais l'oreille pour saisir le moindre

bruit qui pût ranimer mon espoir. Hélas! jamais la maison n'avait été

aussi silencieuse.

Pendant que je tremblais ainsi d'inquiétude et d'impatience, pendant que

j'étais hantée par la terrible vision de mon mari reconnu, arrêté,

conduit au tribunal et de là traîné sur l'échafaud, il dormait

tranquillement étendu sur un confortable lit, préparé à son intention,

dans une chambre inhabitée et solitaire de la maison, par Bonie, avant

son départ. Le matin, la bonne, venue pour habiller ma petite fille, me

dit d'un air indifférent: «À propos, madame, M. Bonie est là qui demande

si vous êtes levée?» Je fis un effort prodigieux sur moi-même pour ne

pas jeter un cri, et l'on comprend que ma toilette ne fut pas longue.

Bonie entra alors et m'apprit qu'ils étaient arrivés trop tard à Blaye

pour prendre le bateau ordinaire, sur lequel d'ailleurs mon mari aurait

pu être reconnu. Il avait nolisé une barque de pêcheur, quoiqu'il y eût

encore trois heures _de descendant_. Le vent étant favorable et très

fort, ils avaient, son compagnon et lui, mis à la mer et bientôt

regagné, puis dépassé le bateau ordinaire. Aussi étaient-ils déjà

arrivés quand je les attendais et me désespérais sur le bord de la

rivière.

Je mourais d'impatience de pénétrer dans la chambre où se trouvait

l'être que j'aimais le plus en ce monde. Mais Bonie me conseilla de

m'habiller comme si je devais sortir, afin de tromper ma berceuse, et

cette précaution très nécessaire me sembla un supplice. Enfin, une

demi-heure après, je sortis sous le prétexte de faire quelques

emplettes, et ayant été rejoindre Bonie, il me conduisit, par un

escalier dérobé, dans la chambre de mon mari. Enfin, nous nous

retrouvions, après six mois de la plus douloureuse absence!

La vie est marquée de souvenirs lumineux qui brillent comme une belle

étoile dans une nuit obscure. Le jour de notre réunion est du nombre.

Nous n'étions pas sauvés. Un danger plus pressant, plus rapproché, plus

positif qu'aucun de ceux que nous avions courus nous menaçait même;

cependant nous étions heureux, et la mort, que nous pouvions entrevoir

toute proche, ne nous effrayait plus, depuis qu'il nous était possible

d'espérer que, si elle devait nous frapper, elle nous frapperait

ensemble.

Je voulus savoir les détails de ce voyage si périlleux. Mon mari me les

conta.

Bonie, à son arrivée à Tesson, avait épouvanté par son accoutrement de

sans-culotte, son bonnet rouge, son grand sabre, la bonne Mme Grégoire.

Elle nia effrontément le séjour de mon mari à Tesson. Bonie eut beau

prier, conjurer, parler de moi, de mes enfants, rien ne put la fléchir.

À bout d'argument, il déchira la doublure de son gilet, un tira un petit

papier, le mit sur la table et sortit dans la cour. Ce petit papier

contenait ces seuls, mots écrits de ma main: «Fiez-vous au porteur. Dans

trois jours nous serons sauvés.» La bonne Grégoire ne vit pas plutôt ce

brigand, comme elle le nomma, hors de la chambre, qu'elle courut porter

le billet au pauvre reclus. Mon mari en ayant pris connaissance,

prescrivit de faire entrer Bonie. Mais ce n'est pas sans une grande

frayeur que Mme Grégoire introduisit dans la chambre, d'où M. de La Tour

du Pin n'était pas sorti depuis deux mois, cet inconnu qu'elle ne

pouvait se décider à considérer comme un sauveur.

À la nuit, mon mari se revêtit des habits de paysan que je lui avais

envoyés auparavant, et Bonie et lui partirent à pied, en prenant des

chemins que M. de La Tour du Pin connaissait. Ils atteignirent la grande

route de Blaye à la pointe du jour. Après avoir parcouru quelques lieues

sur cette grande route qui était, comme toutes celles de France, à cette

époque, dans le dernier degré de destruction, mon mari se déclara hors

d'état d'aller plus loin et se coucha sur le bord du chemin. Bonie, le

voyant pâle et sans force, crut qu'il allait mourir, et son désespoir

fut extrême. Heureusement un paysan, qui allait au marché à Blaye avec

sa charrette, passa. Rassuré par le costume de patriote de Bonie, il

consentit à faire monter les deux voyageurs auprès de lui, et ils

arrivèrent à Blaye assez reposés pour gagner le port à pied. Dans ce

terrible temps, tout était danger, et deux hommes, dont l'un avait les

apparences d'un mendiant, n'auraient pu proposer à un batelier de fréter

une barque pour eux seuls sans éveiller les soupçons. Mais Bonie pensait

à tout. Il raconta qu'il avait été envoyé par je ne sais quelle commune

au-dessus de Bordeaux avec la mission d'acheter des grains pour le

peuple. Personne ne s'étonna donc qu'il prît un bateau pour son service

particulier et qu'il donnât passage, par charité, à un pauvre citoyen

malade évadé des départements insurgés. Cette dernière phrase était

nécessaire pour éviter le soupçon qu'aurait pu faire naître dans

l'esprit du patron de la barque l'absence d'accent gascon chez M. de La

Tour du Pin.

Lorsqu'après de longues années on rappelle à sa mémoire le degré de

soupçon, d'absurdité, de déraison et de crainte sous lequel les

intelligences étaient comme enchaînées en France, à cette époque bien

nommée de _la Terreur_, on ne le comprend pas. Les raisonnements les

plus simples, à la portée d'un enfant de dix ans, auraient suffi

cependant pour dissiper le trouble et la frayeur des gens réfléchis. On

ne se demandait pas, par exemple: Comment meurt-on de faim à Bordeaux,

tandis que les denrées de première nécessité regorgent de l'autre côté

de la rivière? Personne ne pouvait l'expliquer, et certainement aucun

paysan de Blaye ou de Royan n'eût osé apporter deux sacs de farine à la

grande ville, sans courir le risque d'être appelé _accapareur_. Ces

faits n'ont été éclaircis par aucun des mémoires du temps. J'en laisse

le soin à l'Histoire et je reviens à la mienne.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 97 / 105 题