III

Le lendemain donc j'allai, accompagnée de M. de Chambeau, déjeuner à

Canoles, chez M. de Brouquens. Comme nous étions tous les trois à table,

la porte du jardin s'ouvrit, et nous vîmes apparaître Mme de Fontenay,

donnant le bras à Tallien. Ma surprise fut grande, car elle ne m'avait

pas dit son projet. Brouquens fut stupéfait, mais se remit bien vite.

Quant à moi, je cherchais à dominer mon émotion encore accrue par la vue

d'un homme qui était entré avec Tallien et derrière lui. Il avait mis un

doigt sur sa bouche en me regardant et je détournai aussitôt les yeux.

C'était M. de Jumilhac, que je connaissais beaucoup, et qui, caché à

Bordeaux sous je ne sais quel nom d'employé, accompagnait le

représentant. Tallien, après un compliment poli à Brouquens sur la

liberté qu'il avait prise de traverser son jardin pour se rendre chez le

consul de Suède, vint à moi, avec cette manière prévenante des seigneurs

de l'ancienne cour, et me dit de la façon la plus gracieuse: «On

prétend, madame, que je puis réparer aujourd'hui mes torts envers vous,

et j'y suis tout à fait disposé.» Alors, je me laissai fléchir, et

quittant l'air froidement hautain que j'avais d'abord pour en prendre un

passablement poli, je lui expliquai qu'ayant des intérêts pécuniaires à

la Martinique--la chose était presque vraie--je désirais y passer pour

m'en occuper, et que je lui demandais un passeport pour moi, mon mari et

mes enfants. Il répliqua: «Mais où donc est-il votre mari?» Ce à quoi je

lui répondis, en riant: «Vous permettrez, citoyen représentant, que je

ne vous le dise pas.--Comme vous voudrez», fit-il gaiement. Le monstre

se faisait aimable. Sa belle maîtresse l'avait menacé de ne plus le

revoir s'il ne me sauvait pas, et cette parole avait enchaîné un moment

sa cruauté.

Après quelques instants de conversation, on parla d'aller chez M.

Vanheimert, le consul de Suède. M. de Brouquens proposa de traverser une

petite lande qui séparait les deux propriétés. Il avait envoyé prévenir

le consul. Je m'excusai de n'y pas aller, sous le prétexte des soins à

donner à mon enfant, que la bonne avait amené à Canoles. Mais Mme de

Fontenay, fixant sur moi ses grands yeux noirs, me dit: «Venez donc!» et

je compris avec horreur ce qui allait arriver. Elle prit d'elle-même le

bras de Brouquens, et Tallien m'offrit le sien!... Je ne saurais

exprimer ce que j'éprouvai en ce moment. J'en frémis encore en écrivant

ces lignes, au bout de cinquante ans. Si ma vie seule eût été en cause,

et si celle de mon mari n'eût pas dépendu du refus de ce bras qui

m'était offert, je l'aurais repoussé. Faisant effort sur moi-même, je

l'acceptai donc, et je profitai de ce moment pour arranger

définitivement mon affaire. Après quoi, je lui parlai de la citoyenne

Thérésia Cabarrus--c'est ainsi qu'il la nommait--mais, oh! inconséquence

de l'esprit humain! je me serais bien gardée de lui dire que, femme d'un

conseiller au Parlement, elle n'appartenait pas à la catégorie de celles

qui étaient présentées à cette reine que lui et les siens venaient de

faire périr sur un échafaud, car cela lui aurait déplu.

Le pauvre M. Vanheimert et sa charmante fille, depuis Mme Bethmann, de

Francfort, étaient plus morts que vifs de cette _aimable visite_ du

représentant du peuple. Cependant ils firent bonne contenance, mais les

belles couleurs de Mlle Vanheimert avaient fait place à une pâleur

mortelle. Je tenais fort à ne pas lui laisser croire que j'étais _de la

société_ de Tallien, et j'eus à peine le temps de lui souffler un mot

pour l'éclairer à ce sujet. On entra dans la salle de billard, où

Tallien fit deux ou trois parties, dont une avec le pauvre Brouquens,

qui manquait à toucher à tous coups, quoiqu'il fût très fort joueur.

Enfin Tallien déclara qu'il avait un rendez-vous et qu'il était obligé

de s'en aller. Il tira sa montre et regarda l'heure: «Vous avez là une

belle montre,» dit Mme de Fontenay.--«Oui, répliqua-t-il. C'est une de

ces montres nouvelles de Bréguet, du prix de 7.000 à 8.000 francs, et

qui ne se montent jamais quand on a le soin de ne les pas laisser plus

de vingt-quatre heures sans les remuer. La voulez-vous?» ajouta-t-il en

la lui tendant. «Ah! merci!» dit-elle comme s'il lui eût offert une

fleur, et la prenant elle la mit dans son sac. Cet incident me causa une

horreur profonde, car c'était là l'acte d'une courtisane corrompue.

Heureusement ses yeux n'étaient pas fixés sur moi, car l'indignation

qu'elle eût pu lire sur mon visage aurait peut-être détruit en un moment

toute sa bonne volonté à mon égard. Dans ce temps, hélas! la vie d'une

famille dépendait du sourire d'une femme et du caprice d'un être qui

vous apparaissait enveloppé d'un voile teinté de sang.

Cette visite finie--elle me semblait avoir duré un siècle--nous

retournâmes, Brouquens et moi, à Canoles, car M. de Chambeau s'était

caché dès l'arrivée de Tallien. Quand nous nous retrouvâmes seuls,

l'altération du visage de Brouquens me frappa. Il se jeta sur un canapé

dans un état d'agitation dont je fus toute saisie, et comme on est

toujours disposé à supposer, par un fond de personnalité, qu'il est

question de soi dans l'émotion de ses amis, je m'informai de la cause de

son trouble avec une mortelle inquiétude. «Hélas! dit-il, vous avez vu

cette montre donnée par Tallien à Mme de Fontenay. Eh! bien, c'est celle

de ce pauvre Saige!»--le maire de Bordeaux, l'ami intime de Brouquens et

une des premières victimes de la Terreur à Bordeaux.--«Lorsqu'il fut

condamné, il la posa sur le bureau du tribunal de sang, en disant:

«_Tenez, je ne veux pas que le bourreau en profite_». Et Tallien la prit

et la mit dans sa poche.»

On comprend la répulsion que m'inspira ce récit. J'aime à croire que la

citoyenne Thérésia ignorait la chose quand elle accepta le présent.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 96 / 105 题