J'étais poussée à bout. Je voyais Bonie inquiet de mon sort. Plusieurs
moyens de fuite avaient été reconnus impossibles. Tous les jours on
exécutait des gens qui pensaient être en sûreté. Les malheureux jeunes
gens de l'Association, jusqu'au dernier, avaient été arrêtés ou dénoncés
les uns après les autres, puis exécutés sans procès sur la seule
constatation de leur identité, tous ayant été mis en masse hors la loi.
Je passais les nuits sans sommeil, croyant, à chaque bruit, que l'on
venait m'arrêter. Je n'osais presque plus sortir. Mon lait se tarissait,
et je craignais de tomber malade au moment où je n'avais jamais eu plus
de besoin de ma santé, afin de pouvoir agir si cela devenait nécessaire.
Enfin un matin, étant allée voir M. de Brouquens, toujours en détention
chez lui, j'étais appuyée pensive sur sa table, lorsque mes yeux se
portèrent machinalement sur un journal du matin qui était ouvert. J'y
lus, aux Nouvelles commerciales: «Le navire _la Diane_, de Boston, 150
tonneaux, partira dans huit jours, sur son lest, avec autorisation du
ministre de la marine.» Or, il y avait dans le port quatre-vingts
navires américains qui y pourrissaient depuis un an sans pouvoir obtenir
la permission de mettre à la voile. Sans prononcer un mot, je me
redresse aussitôt et je m'en allais, lorsque M. de Brouquens, occupé à
écrire, leva les yeux et me dit: «Où allez-vous donc si vite?»--«Je vais
en Amérique», lui répondis-je, et je sortis.
Je me rendis tout droit chez Mme de Fontenay. Lui ayant fait part de ma
résolution, elle l'approuva d'autant plus qu'elle avait de mauvaises
nouvelles de Paris. Tallien y était dénoncé par son collègue et pouvait
être rappelé d'un moment à l'autre. Ce rappel probable serait,
croyait-elle, le signal d'une recrudescence de cruauté à Bordeaux, où
elle-même ne voulait pas rester, si Tallien partait. Il n'y avait donc
pas une minute à perdre, si nous voulions être sauvés.
Je revins chez moi et j'appelai Bonie, en lui disant qu'il fallait me
trouver un homme dont il fût sûr pour aller chercher mon mari. Il
n'hésita pas un moment: «La commission est périlleuse, dit-il. Je ne
connais qu'un homme qui puisse l'entreprendre, et cet homme-là, c'est
moi.» Il me répondit du succès, et je me confiai à son zèle et à son
intelligence. Il hasardait sa vie, qui aurait été sacrifiée avec celle
de mon mari, s'ils avaient été découverts; mais, comme dans ce cas la
mienne n'eût pas été épargnée davantage, je n'éprouvai aucun scrupule
d'accepter la proposition qui m'était faite.
Je ne perdis pas un instant. J'allai trouver un vieil armateur, ami de
mon père, et qui était aussi courtier de navires. Il m'était très dévoué
et se chargea d'aller arrêter notre passage sur _la Diane_, pour moi,
mon mari et nos deux enfants. J'aurais voulu emmener ma bonne
Marguerite. Mais elle avait une fièvre double tierce depuis six mois
déjà et aucun remède ne parvenait à l'en débarrasser. Je craignais qu'un
passage de mer dans une si mauvaise saison, nous étions dans les
derniers jours de février, ne lui fût fatal. D'ailleurs, comment se
trouverait-elle dans ce pays dont elle ne savait pas la langue, déjà
âgée, et accoutumée, plus que moi, à toutes les aisances de la vie! Je
résolus donc de partir sans elle. Lorsque je revins chez M. de
Brouquens, ayant déjà tout arrangé, sa surprise fut grande. Il me dit
alors que, venant d'être rendu à la liberté sur un ordre de Paris, et
comptant lui-même partir dans quelques jours, il me proposait d'aller le
lendemain déjeuner à Canoles; où il n'était pas retourné depuis la
visite domiciliaire.
Rentré de nouveau chez moi, je me confiai à mon bon Zamore, car le plus
difficile était de pouvoir emballer nos effets à l'insu de la bonne, qui
eût été tout aussitôt nous dénoncer à la section. Elle couchait, avec ma
petite fille, alors âgée de près de six mois, dans une longue chambre
garnie d'armoires dans lesquelles j'avais enfermé tous les effets qu'on
m'avait envoyés du Bouilh et ceux que j'avais emportés de là-bas
moi-même en venant réinstaller à Canoles. Cette chambre donnait d'un
côté dans la mienne et de l'autre dans celle de Marguerite. Cette
dernière avait une issue sur un petit escalier qui aboutissait à la
cave. Bonie, toujours prévoyant, avait arrangé depuis longtemps, sans
m'en parler, que, si on venait pour m'arrêter, je descendrais dans cette
cave remplie de vieilles caisses et que je m'y cacherais pendant
quelques heures. Heureusement, me défiant de la bonne, j'avais toujours
tenu toutes les armoires fermées. Je convins donc avec Zamore que le
lendemain matin, pendant que je serais à Canoles, où j'emmènerais la
bonne et les enfants, il sortirait tous les effets et les descendrait,
en passant par le petit escalier, dans la cave pour les emballer dans
les caisses qui s'y trouvaient. Je lui recommandai de ne pas laisser
traîner le moindre bout de fil, dont la présence pourrait déceler
l'ouverture récente des armoires. Il exécuta toute cette opération avec
son intelligence accoutumée.