II

J'étais poussée à bout. Je voyais Bonie inquiet de mon sort. Plusieurs

moyens de fuite avaient été reconnus impossibles. Tous les jours on

exécutait des gens qui pensaient être en sûreté. Les malheureux jeunes

gens de l'Association, jusqu'au dernier, avaient été arrêtés ou dénoncés

les uns après les autres, puis exécutés sans procès sur la seule

constatation de leur identité, tous ayant été mis en masse hors la loi.

Je passais les nuits sans sommeil, croyant, à chaque bruit, que l'on

venait m'arrêter. Je n'osais presque plus sortir. Mon lait se tarissait,

et je craignais de tomber malade au moment où je n'avais jamais eu plus

de besoin de ma santé, afin de pouvoir agir si cela devenait nécessaire.

Enfin un matin, étant allée voir M. de Brouquens, toujours en détention

chez lui, j'étais appuyée pensive sur sa table, lorsque mes yeux se

portèrent machinalement sur un journal du matin qui était ouvert. J'y

lus, aux Nouvelles commerciales: «Le navire _la Diane_, de Boston, 150

tonneaux, partira dans huit jours, sur son lest, avec autorisation du

ministre de la marine.» Or, il y avait dans le port quatre-vingts

navires américains qui y pourrissaient depuis un an sans pouvoir obtenir

la permission de mettre à la voile. Sans prononcer un mot, je me

redresse aussitôt et je m'en allais, lorsque M. de Brouquens, occupé à

écrire, leva les yeux et me dit: «Où allez-vous donc si vite?»--«Je vais

en Amérique», lui répondis-je, et je sortis.

Je me rendis tout droit chez Mme de Fontenay. Lui ayant fait part de ma

résolution, elle l'approuva d'autant plus qu'elle avait de mauvaises

nouvelles de Paris. Tallien y était dénoncé par son collègue et pouvait

être rappelé d'un moment à l'autre. Ce rappel probable serait,

croyait-elle, le signal d'une recrudescence de cruauté à Bordeaux, où

elle-même ne voulait pas rester, si Tallien partait. Il n'y avait donc

pas une minute à perdre, si nous voulions être sauvés.

Je revins chez moi et j'appelai Bonie, en lui disant qu'il fallait me

trouver un homme dont il fût sûr pour aller chercher mon mari. Il

n'hésita pas un moment: «La commission est périlleuse, dit-il. Je ne

connais qu'un homme qui puisse l'entreprendre, et cet homme-là, c'est

moi.» Il me répondit du succès, et je me confiai à son zèle et à son

intelligence. Il hasardait sa vie, qui aurait été sacrifiée avec celle

de mon mari, s'ils avaient été découverts; mais, comme dans ce cas la

mienne n'eût pas été épargnée davantage, je n'éprouvai aucun scrupule

d'accepter la proposition qui m'était faite.

Je ne perdis pas un instant. J'allai trouver un vieil armateur, ami de

mon père, et qui était aussi courtier de navires. Il m'était très dévoué

et se chargea d'aller arrêter notre passage sur _la Diane_, pour moi,

mon mari et nos deux enfants. J'aurais voulu emmener ma bonne

Marguerite. Mais elle avait une fièvre double tierce depuis six mois

déjà et aucun remède ne parvenait à l'en débarrasser. Je craignais qu'un

passage de mer dans une si mauvaise saison, nous étions dans les

derniers jours de février, ne lui fût fatal. D'ailleurs, comment se

trouverait-elle dans ce pays dont elle ne savait pas la langue, déjà

âgée, et accoutumée, plus que moi, à toutes les aisances de la vie! Je

résolus donc de partir sans elle. Lorsque je revins chez M. de

Brouquens, ayant déjà tout arrangé, sa surprise fut grande. Il me dit

alors que, venant d'être rendu à la liberté sur un ordre de Paris, et

comptant lui-même partir dans quelques jours, il me proposait d'aller le

lendemain déjeuner à Canoles; où il n'était pas retourné depuis la

visite domiciliaire.

Rentré de nouveau chez moi, je me confiai à mon bon Zamore, car le plus

difficile était de pouvoir emballer nos effets à l'insu de la bonne, qui

eût été tout aussitôt nous dénoncer à la section. Elle couchait, avec ma

petite fille, alors âgée de près de six mois, dans une longue chambre

garnie d'armoires dans lesquelles j'avais enfermé tous les effets qu'on

m'avait envoyés du Bouilh et ceux que j'avais emportés de là-bas

moi-même en venant réinstaller à Canoles. Cette chambre donnait d'un

côté dans la mienne et de l'autre dans celle de Marguerite. Cette

dernière avait une issue sur un petit escalier qui aboutissait à la

cave. Bonie, toujours prévoyant, avait arrangé depuis longtemps, sans

m'en parler, que, si on venait pour m'arrêter, je descendrais dans cette

cave remplie de vieilles caisses et que je m'y cacherais pendant

quelques heures. Heureusement, me défiant de la bonne, j'avais toujours

tenu toutes les armoires fermées. Je convins donc avec Zamore que le

lendemain matin, pendant que je serais à Canoles, où j'emmènerais la

bonne et les enfants, il sortirait tous les effets et les descendrait,

en passant par le petit escalier, dans la cave pour les emballer dans

les caisses qui s'y trouvaient. Je lui recommandai de ne pas laisser

traîner le moindre bout de fil, dont la présence pourrait déceler

l'ouverture récente des armoires. Il exécuta toute cette opération avec

son intelligence accoutumée.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 95 / 105 题