I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin à Bordeaux et celle
de son mari à Tesson.--Les certificats de résidence à neuf témoins.--Une
charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse évitée.--II. Comment
Mme de La Tour du Pin se décide à partir pour l'Amérique.--Le navire
américain la _Diane_.--Une mission périlleuse.--Préparatifs de
départ.--III. Un déjeuner à Canoles.--Visite imprévue.--Au bras de
Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
Latour.--Inquiétudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie à Tesson.--Le
retour.--La réunion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson à
Bordeaux.
I
Cependant la situation devenait d'heure en heure plus alarmante. Il n'y
avait pas de jour qu'il ne se fît des exécutions. Je logeais assez près
de la place Dauphine pour entendre le tambour, dont un roulement
marquait chaque tête qui tombait. Je pouvais les compter, avant que le
journal du soir ne m'apprît les noms des victimes. Le fond du jardin sur
lequel donnait la fenêtre de ma chambre touchait à celui d'une ancienne
église où s'était établi le club des _Amis du peuple_, et lorsque la
séance du soir était animée, les cris, les applaudissements et les
vociférations des misérables qui y assistaient parvenaient jusqu'à moi.
Les nouvelles que je recevais de mon mari me peignaient sa position à
Tesson comme très précaire. À tous moments, on menaçait Grégoire
d'établir dans le château un corps de troupes, un hôpital militaire, ou
autre établissement analogue, ce qui aurait obligé mon mari à fuir de
nouveau. Je ne savais où le placer ailleurs avec la moindre sécurité. Le
rappeler auprès de moi à Bordeaux, il ne fallait pas y songer, à cause
de la fille qui soignait mon enfant. Dupouy m'avait de nouveau fait
dire, du fond de sa cachette, que je devais me défier d'elle. Je n'osais
pourtant la renvoyer, crainte de pis.
Une dernière circonstance m'avait prouvé que je n'étais pas aussi
ignorée à Bordeaux que je l'espérais. Mon homme d'affaires m'avait écrit
de Paris que l'on venait d'établir la loi des _certificats de
résidence_, à neuf témoins, appelés à être renouvelés tous les trois
mois, sous peine de confiscation des propriétés que l'on possédait dans
les communes où l'on ne résidait pas. J'avais une maison à Paris occupée
par l'ambassade de Suède et des rentes sur l'Etat que l'on avait déjà
réduites d'un tiers. Il me fallait donc aller chercher ce certificat.
Bonie se chargea de rassembler les neuf témoins, dont aucun ne m'avait
vu de sa vie, mais qui le crurent sur sa parole. De concert, nous
allâmes à la municipalité un matin, et ce ne fut pas sans une extrême
répugnance que je pénétrai dans une salle où se trouvaient une douzaine
d'employés tous coiffés du bonnet rouge. Je m'assis près du feu, tandis
que Bonie faisait dresser l'acte et signer les témoins. Il avait demandé
qu'on ne me fît pas attendre, parce que _j'étais nourrice_, et la
philanthropie de ces buveurs de sang s'était émue. L'un d'eux se
précipita même à mes pieds et, m'ôtant de force mes sabots, y passa de
la cendre chaude, ce qui est une politesse bordelaise parmi le peuple.
Puis, allant à une armoire, il en tira un joli petit pain blanc et me
l'offrit en m'appelant _charmante nourrice_. Un coup d'oeil de Bonie me
fit comprendre que je ne devais pas le refuser. Je le pris avec un
sentiment de honte, car mes regards étaient tombés sur une pauvre
vieille dame, à l'autre coin de la cheminée, enveloppée dans une pelisse
de satin bleu-clair bordée de cygne et qui attendait peut-être depuis
deux heures sans avoir déjeuné, maudissant certainement la jeune
grisette, son coquet mouchoir de madras noué sur l'oreille, sa brassière
rouge, son jupon court et ses sabots. Enfin le moment de signer arriva,
et le municipal, avec une sorte de respect qui m'étonna, me céda sa
chaise pour écrire. Alors on lut, à mon grand chagrin, le certificat
d'un bout à l'autre à haute voix et, au nom de Dillon, un de ces coquins
interrompit en disant: «Ah! ah! la citoyenne est apparemment soeur ou
nièce de tous les émigrés de ce nom que nous avons sur notre liste?»
J'allais répondre que non, lorsque le chef de bureau reprit brusquement:
«Tu ne sais ce que tu dis. Elle n'est pas même leur parente.» Je le
regardai avec surprise, et il me dit à voix basse en me donnant sa plume
pour signer: «Vous êtes la nièce de l'archevêque de Narbonne. Je suis de
Sorèze.» Je le remerciai d'une légère inclinaison de tête, mais je
pensai, en m'en allant, qu'il fallait quitter Bordeaux, puisqu'on m'y
connaissait si bien.