CHAPITRE XV

I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin à Bordeaux et celle

de son mari à Tesson.--Les certificats de résidence à neuf témoins.--Une

charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse évitée.--II. Comment

Mme de La Tour du Pin se décide à partir pour l'Amérique.--Le navire

américain la _Diane_.--Une mission périlleuse.--Préparatifs de

départ.--III. Un déjeuner à Canoles.--Visite imprévue.--Au bras de

Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen

Latour.--Inquiétudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie à Tesson.--Le

retour.--La réunion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson à

Bordeaux.

I

Cependant la situation devenait d'heure en heure plus alarmante. Il n'y

avait pas de jour qu'il ne se fît des exécutions. Je logeais assez près

de la place Dauphine pour entendre le tambour, dont un roulement

marquait chaque tête qui tombait. Je pouvais les compter, avant que le

journal du soir ne m'apprît les noms des victimes. Le fond du jardin sur

lequel donnait la fenêtre de ma chambre touchait à celui d'une ancienne

église où s'était établi le club des _Amis du peuple_, et lorsque la

séance du soir était animée, les cris, les applaudissements et les

vociférations des misérables qui y assistaient parvenaient jusqu'à moi.

Les nouvelles que je recevais de mon mari me peignaient sa position à

Tesson comme très précaire. À tous moments, on menaçait Grégoire

d'établir dans le château un corps de troupes, un hôpital militaire, ou

autre établissement analogue, ce qui aurait obligé mon mari à fuir de

nouveau. Je ne savais où le placer ailleurs avec la moindre sécurité. Le

rappeler auprès de moi à Bordeaux, il ne fallait pas y songer, à cause

de la fille qui soignait mon enfant. Dupouy m'avait de nouveau fait

dire, du fond de sa cachette, que je devais me défier d'elle. Je n'osais

pourtant la renvoyer, crainte de pis.

Une dernière circonstance m'avait prouvé que je n'étais pas aussi

ignorée à Bordeaux que je l'espérais. Mon homme d'affaires m'avait écrit

de Paris que l'on venait d'établir la loi des _certificats de

résidence_, à neuf témoins, appelés à être renouvelés tous les trois

mois, sous peine de confiscation des propriétés que l'on possédait dans

les communes où l'on ne résidait pas. J'avais une maison à Paris occupée

par l'ambassade de Suède et des rentes sur l'Etat que l'on avait déjà

réduites d'un tiers. Il me fallait donc aller chercher ce certificat.

Bonie se chargea de rassembler les neuf témoins, dont aucun ne m'avait

vu de sa vie, mais qui le crurent sur sa parole. De concert, nous

allâmes à la municipalité un matin, et ce ne fut pas sans une extrême

répugnance que je pénétrai dans une salle où se trouvaient une douzaine

d'employés tous coiffés du bonnet rouge. Je m'assis près du feu, tandis

que Bonie faisait dresser l'acte et signer les témoins. Il avait demandé

qu'on ne me fît pas attendre, parce que _j'étais nourrice_, et la

philanthropie de ces buveurs de sang s'était émue. L'un d'eux se

précipita même à mes pieds et, m'ôtant de force mes sabots, y passa de

la cendre chaude, ce qui est une politesse bordelaise parmi le peuple.

Puis, allant à une armoire, il en tira un joli petit pain blanc et me

l'offrit en m'appelant _charmante nourrice_. Un coup d'oeil de Bonie me

fit comprendre que je ne devais pas le refuser. Je le pris avec un

sentiment de honte, car mes regards étaient tombés sur une pauvre

vieille dame, à l'autre coin de la cheminée, enveloppée dans une pelisse

de satin bleu-clair bordée de cygne et qui attendait peut-être depuis

deux heures sans avoir déjeuné, maudissant certainement la jeune

grisette, son coquet mouchoir de madras noué sur l'oreille, sa brassière

rouge, son jupon court et ses sabots. Enfin le moment de signer arriva,

et le municipal, avec une sorte de respect qui m'étonna, me céda sa

chaise pour écrire. Alors on lut, à mon grand chagrin, le certificat

d'un bout à l'autre à haute voix et, au nom de Dillon, un de ces coquins

interrompit en disant: «Ah! ah! la citoyenne est apparemment soeur ou

nièce de tous les émigrés de ce nom que nous avons sur notre liste?»

J'allais répondre que non, lorsque le chef de bureau reprit brusquement:

«Tu ne sais ce que tu dis. Elle n'est pas même leur parente.» Je le

regardai avec surprise, et il me dit à voix basse en me donnant sa plume

pour signer: «Vous êtes la nièce de l'archevêque de Narbonne. Je suis de

Sorèze.» Je le remerciai d'une légère inclinaison de tête, mais je

pensai, en m'en allant, qu'il fallait quitter Bordeaux, puisqu'on m'y

connaissait si bien.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 94 / 105 题