IV

Vers le milieu de l'hiver, le serrurier chez lequel se cachait mon mari

arriva à Bordeaux pour y acheter du fer. Il vint chez moi, et je lui

témoignai ma reconnaissance et ma confiance. Je lui fis voir mes

enfants, pour le mettre à même de dire à leur père qu'il les avait

trouvés bien portants. C'était un bon paysan saintongeois, bien simple,

bien ignorant, ne comprenant rien à l'état du pays, ni pourquoi,

lorsqu'il mangeait d'excellent pain blanc à Mirambeau, on lui en avait

donné ce matin-là, à Bordeaux, du si noir, que son chien l'aurait

refusé. Il voyait avec surprise qu'au lieu des bons louis d'or qu'il

avait dans son coffre, on ne lui réclamait que du papier pour ses achats

de fers, et ne pouvait concevoir dans quel but les denrées étaient

taxées. En attendant l'heure de la marée pour s'en retourner à Blaye, il

se promena dans Bordeaux, et, par malheur, passa sur la place Dauphine,

où se faisaient les exécutions. Une dame montait la fatale échelle. Il

demanda quel était son crime: «C'est une aristocrate», lui répondit-on.

Cette excellente raison, qu'il ne comprit pas, lui parut suffisante.

Mais bientôt il voit paraître un paysan comme lui, appelé à subir le

même sort. Tout tremblant, il se renseigne de nouveau: «Et celui-là,

qu'a-t-il fait?» On lui explique que cet homme ayant donné asile à un

noble, est condamné, pour ce seul fait, à mourir avec lui.

Alors, dans le sort de ce malheureux, il voit celui qui l'attend. Il

oublie ce qui l'a amené à Bordeaux. Il repart à pied, arrive chez lui

dans la nuit, et déclare à mon mari qu'il ne peut le garder une heure de

plus, que sa propre vie et celle de sa femme sont en jeu. Il court

réveiller son beau-frère le palefrenier, qui ne parvient pas à le

rassurer. Celui-ci, voyant son parent éperdu, ayant d'autre part entendu

dire dans la journée que la guillotine devait faire ce que l'on nommait

un voyage patriotique et venir à Mirambeau dans quelques jours, se

décida à atteler un cheval à une petite charrette. Il y met de la paille

dans laquelle se cache mon mari et se dirige par des chemins détournés

sur Tesson, ce château de mon beau-père où l'on avait mis les scellés,

mais dont le concierge Grégoire et sa femme avaient une entrée secrète.

Une des fenêtres du pavillon qu'ils occupaient donnait sur le chemin. Le

palefrenier frappe au volet. Il ne faisait pas encore jour. Mon mari

entre par cette fenêtre, et ces braves gens, qui lui étaient tout

dévoués, le reçoivent avec joie. Ils l'installèrent dans une chambre

touchant le leur et qui avait avec celle-ci une cheminée commune. Cela

permettait de faire du feu toute la journée sans attirer l'attention du

dehors. Cette condition fut fort appréciée par mon mari, qui était très

frileux.

Tesson possédait une bonne bibliothèque dont l'inventaire restait à

faire, ainsi que celui de tout le mobilier du château. Les scellés

avaient été apposés sur les portes extérieures seulement, de manière

qu'on pouvait circuler dans tout l'intérieur, pourvu qu'on n'ouvrît pas

les jalousies. M. de La Tour du Pin disposait donc de livres à volonté.

Il trouva même le moyen de soustraire des papiers et des correspondances

anciennes de son père dont la publicité aurait pu être désagréable.

Cependant, il n'était pas destiné à jouir de cette retraite,

comparativement agréable, sans trouble.

Au bout de sept ou huit jours, des ordres arrivèrent à la municipalité

de Tesson, prescrivant de procéder à l'inventaire de tout ce que

renfermait le château, qui était considérable et parfaitement bien

meublé. Le père de M. de La Tour du Pin en avait hérité de M. de

Monconseil, son beau-père, qui y avait habité quarante ans, et y avait

apporté toutes les nobles magnificences et l'élégance somptueuse du

règne de Louis XIV. Cet inventaire devait durer deux jours, et les

dispositions bien connues des gens du pays ne permettaient pas d'espérer

qu'on y épargnât aucune rigueur ou qu'on laissât échapper le moindre

recoin sans le visiter.

Grégoire ne déguisa pas ses craintes au malheureux proscrit. Il lui

déclara qu'il ne connaissait pas un lieu quelconque où il pût le cacher,

ni aucune personne dans le village, ou aux environs, qui consentît à le

recevoir. D'un commun accord, ils convinrent alors que Grégoire irait à

Saintes, chez Boucher, le maître de poste, ancien écuyer de M. de

Monconseil, très attaché à mon mari, qu'il avait connu tout jeune chez

son grand-père, pour lui demander soit de recevoir le fugitif chez lui,

soit de le faire passer dans les départements insurgés.

Grégoire partit de grand matin, à pied, par un temps affreux, quoiqu'il

eût soixante-dix ans passés. Il ne trouva pas Boucher. Chargé de la

conduite des charrois de l'armée qu'on rassemblait contre les Vendéens,

il était toujours en route. Mais sa soeur, également dévouée à nos

intérêts, consentit à accueillir mon mari et à le cacher pendant

l'absence de son frère, bien qu'elle ne se dissimulât pas qu'il y allait

de leur vie et de leur fortune à tous deux. Grégoire revint donc à

Tesson sans avoir pris de repos. À la nuit, il repartit avec mon mari

pour Saintes, localité dépourvue d'enceinte et par conséquent accessible

par des sentiers connus de Grégoire.

J'ai omis de dire que j'avais envoyé à mon mari, pendant qu'il était à

Mirambeau, un costume complet de demi-paysan révolutionnaire dans

lequel, une fois sa petite taille affublée, il ne se reconnaissait pas

lui-même.

Mlle Boucher le reçut fort bien, mais avec une exagération de

précautions dont il tira la conclusion que le moins il resterait dans

cette maison le mieux elle le trouverait. Grégoire s'en retourna à

Tesson. Il m'a répété souvent depuis que de sa vie il n'avait éprouvé

une telle fatigue, et qu'à la fin de son quatrième voyage, fait au

milieu de l'hiver, par un temps détestable et dans un chemin qui était

alors presque impraticable, il avait cru mourir sur la route.

L'inventaire de Tesson étant fini, au bout de trois jours, avec toutes

les rigueurs que Grégoire avait prévues, on fut tranquille pour quelque

temps. Le matin du quatrième jour, Mlle Boucher entra tout effarée dans

la chambre, où elle avait caché mon mari et lui annonça que son frère

arriverait le soir même, accompagné de généraux et de leurs

états-majors, que toutes les chambres de la maison seraient occupées et

qu'elle ne pouvait plus le garder. Ne connaissant personne à Saintes qui

voulût lui offrir asile, un prompt départ pouvait seul assurer son

salut, affirmait-elle. M. de La Tour du Pin vit bien que la pauvre femme

était sous le coup de la plus grande frayeur et qu'elle voulait, à tout

prix, se débarrasser d'un hôte si incommode. Accepter son malheureux

sort sans réplique était l'unique parti à adopter. À la nuit il partit

donc seul. Le chemin lui était parfaitement connu. Mais, en arrivant à

Tesson, il voulut prendre un sentier donnant dans le parc, ce qui lui

permettait d'éviter le village. L'obscurité de la nuit était telle qu'il

se trompa, et bientôt les aboiements des chiens l'avertirent qu'il se

trouvait sur la place, devant l'église. Pour entrer dans l'avenue du

château, il lui fallait trouver une planche jetée sur le fossé creusé à

l'extrémité de l'avenue, et le bruit de ses tâtonnements attira tous les

chiens du village à ses trousses. Il commençait déjà à entendre quelques

volets s'ouvrir et des voix appeler les chiens, ou dire: «Qui va là?»

lorsqu'enfin il trouva le passage. Il s'éloigna aussitôt précipitamment

et le silence se rétablit. Puis il parvint au volet de Grégoire, qui fut

heureux de le voir et le remit dans la chambre qu'il avait occupée

précédemment. Deux mois durant, il séjourna là, recevant souvent de mes

nouvelles par des lettres que j'adressais à Grégoire. Chose bien

singulière pour l'époque, on n'a pas dit que le secret des lettres fût

violé à la poste, ou, du moins, qu'elles eussent cessé de parvenir à

destination. J'en recevais souvent à Bordeaux de Mme de Valence, alors

détenue à Paris, dans lesquelles elle me racontait tous les caquets de

la prison où elle était enfermée.

V

Cependant la Terreur était à son comble à Bordeaux. Mme de Fontenay

commençait à s'inquiéter pour elle-même et à craindre que les

dénonciations d'Ysabeau ne fissent rappeler Tallien. Je m'unissais à ces

craintes, dont la réalisation eût été notre perte à toutes deux.

L'horrible procession qui marqua la destruction, en un moment, de toutes

les choses précieuses possédées par les églises de la ville, venait

d'avoir lieu. On rassembla toutes les filles publiques et les mauvais

sujets. On les affubla des plus beaux ornements trouvés dans les

sacristies de la cathédrale, de Saint-Seurin, de Saint-Michel, églises

aussi anciennes que la ville et dotées, depuis Gallien, des objets les

plus rares et les plus précieux. Ces misérables parcoururent les quais

et les rues principales. Des chariots portaient ce qu'ils n'avaient pu

mettre sur eux. Ils arrivèrent ainsi précédés par _la Déesse de la

Raison_, représentée par je ne sais quelle horrible créature, jusque sur

la place de la Comédie. Là ils brûlèrent, sur un immense bûcher, tous

ces magnifiques ornements. Et quelle ne fut pas mon épouvante lorsque,

le soir même, Mme de Fontenay me raconta, comme une chose toute simple:

«Savez-vous que Tallien me disait, ce matin, que vous feriez une belle

déesse de la Raison?» Lui ayant répondu avec horreur que j'aurais mieux

aimé mourir, elle fut toute surprime et leva les épaules.

Cette femme était cependant très bonne, et j'en ai eu des preuves

positives. Un soir, je la trouvai seule, dans un trouble et une

agitation extrêmes. Elle se promenait dans la chambre, et le moindre

bruit la faisait tressaillir. Elle me dit que M. Martell, négociant de

Cognac, dont elle aimait beaucoup la femme et les enfants, était au

tribunal de mort, et quoique Tallien lui eût promis, sur sa propre tête,

de le sauver, elle craignait Ysabeau, qui voulait le faire périr. Enfin,

au bout d'une heure passée dans une impatience presque convulsive,

qu'elle avait fini par me faire partager, on entendit quelqu'un

s'approcher en courant. Une pâleur mortelle envahit son visage. La porte

s'ouvrit, et un homme hors d'haleine s'écria: «Il est acquitté!» C'était

Alexandre, autrefois secrétaire de M. de Narbonne, en ce moment celui de

Tallien. Alors, me saisissant par le bras, elle m'entraîna

précipitamment dans l'escalier sans prendre ni chapeau ni châle. Nous

courons dans la rue sans qu'elle m'eût dit où nous allions en si grande

hâte, car nous marchions à perdre haleine. Nous atteignons une maison

pour moi inconnue. Elle y pénétra comme une folle en criant: «il est

acquitté!» Je la suis dans un salon où une femme entourée de deux ou

trois jeunes filles repose comme morte sur un canapé. Ce cri la

réveille. Elle se jette à terre, aux genoux de Mme de Fontenay et lui

baise les pieds; les jeunes filles embrassent sa robe. Jamais scène si

pathétique n'a frappé mes regards. C'est en parlant de la comparution de

M. Martell devant le tribunal révolutionnaire que son beau-frère me

disait, une heure auparavant, en vrai style de négociant: «Je ne

l'assurerais pas à 90 pour 100!»

Lorsque j'allais le soir chez Mme de Fontenay, je donnais le bras à mon

nègre parce qu'il avait une carte de sûreté et que passé une certaine

heure--7 heures, je crois--chaque patrouille rencontrée avait le droit

de vous en demander l'exhibition. Je ne sortais plus moi-même qu'à la

nuit, afin d'éviter le danger que ma figure et ma tournure anglaises me

faisaient courir. Un soir, je me promenais avec M. Brongniart, célèbre

architecte de Paris, qui avait obtenu d'être appelé à Bordeaux pour la

construction d'une salle de spectacle. Quoique le connaissant beaucoup,

il ne venait cependant jamais chez moi, non plus que mon maître italien,

d'ailleurs, qu'à la nuit close. Ce soir-là donc, étant avec M.

Brongniart sur le cours du Pavé-des-Chartrons, lieu très éloigné de mon

logis, il s'écrie tout à coup en fouillant dans ses poches: «Ah! ah!

j'ai oublié ma carte de sûreté!» La peur de rencontrer une patrouille me

saisit, je quitte son bras pour retourner chez moi. «On vous prendra,

dit-il en riant, pour...» Mais rien ne put me rassurer, et il dut se

contenter de me suivre de loin tout en se moquant de mes craintes. Ces

petits détails, je les cite pour montrer comment on était parvenu à

façonner toute une population au respect des institutions de la Terreur.

Heureusement, dans notre obscure maison, il n'y avait pas de table

d'hôte, sans quoi nous aurions couru le risque d'être confondus dans

_une rafle_, genre d'opération qui se pratiquait alors, ainsi que je

l'ai déjà dit. C'est la mésaventure qui arriva à M. de Chambeau au cours

d'une visite à l'un de ses amis. Il est introduit dans l'hôtel habité

par cet ami au moment où vingt-sept personnes étaient réunies à table.

Parmi elles s'en trouvait une que l'on voulait arrêter. Comme on ne la

connaissait pas, les agents de police entrent, ferment les portes,

appellent des fiacres et y font monter, six par six, tous les habitants

de la maison, qui sont conduits au fort du Hâ. M. de Chambeau y resta

vingt-huit jours, sous écrou, dans des anxiétés continuelles. Deux de

ses camarades de chambrée qu'il ne connaissait pas, ayant été emmenés un

matin pour être interrogés et n'étant pas revenus, il en conclut qu'ils

sont montés sur l'échafaud. Aussi lui-même attend-il la mort tous les

jours. Par bonheur, personne ne le reconnut. Au bout de vingt-huit

jours, on entra dans sa chambre et on lui dit: «Vous pouvez sortir si

vous voulez.» On pense s'il le voulut.

Ferrari, quoique porteur, bien caché et cousu dans la doublure de son

habit, du papier qui l'accréditait comme agent occulte du Régent, depuis

Louis XVIII, n'en était, pas moins, en sa qualité d'Italien, extrêmement

poltron. Il avait été assez adroit pour se faufiler jusque chez les

représentants du peuple. Là il parlait souvent de la nécessité où il se

trouvait de retourner on Italie _avec sa fille_. Nous avions, en effet,

parmi tant d'autres moyens imaginés pour sortir de France, formé le

projet de prendre un passeport pour Toulouse, lui et moi, avec mon mari

pour domestique. Je devais passer pour sa fille devenue veuve et

ramenant ses enfants dans la famille de son mari, en Italie. Dans les

principales villes situées sur notre route, comme Toulouse, Marseille,

nous aurions donné des concerts. Je chantais suffisamment bien pour

pouvoir, sans prétention ni contestation, passer pour une cantatrice.

Chaque jour nous répétions les différents morceaux que nous nous

proposions d'exécuter, parmi lesquels je me rappelle particulièrement le

duo de Paesiello: _Nei giorni tuoi felici_[155], appelé, selon nous, à

avoir beaucoup de succès.

Un jeune homme plein de talent, M. de Morin, était notre accompagnateur

pendant les répétitions. Il avait joué un rôle marquant dans

l'association des jeunes gens de Bordeaux, qui avait eu des résultats si

médiocres, et était, pour ce motif, fort compromis. Jamais il ne

couchait deux nuits de suite dans le même lieu. Il sortait la nuit

tombée, en évitant avec soin les patrouilles, parce qu'il n'était pas

muni d'une carte de sûreté. Je soupçonne bien que je ne le lui aie pas

demandé, qu'il couchait quelquefois dans la maison. Quand il avait été

abrité pendant la journée par un ménage mal approvisionné, il arrivait

le soir chez moi mourant de faim. Je lui donnais les restes de mon dîner

et de mon pain blanc de Saintonge, souvent aussi des oeufs, dont j'étais

toujours bien approvisionnée par les paysans du Bouilh. On en faisait

d'excellentes omelettes avec les truffes que mon cuisinier prélevait sur

les provisions de cuisine des représentants du peuple. C'était, dans

notre refuge, un sujet d'amusement et de rire.

Il fallait véritablement que nous fussions jeunes et de sang français

pour conserver de la gaieté ayant, comme nous l'avions tous, le couteau

sur le cou, et à une époque où, quand on se disait «bonsoir», on n'osait

ajouter: «À demain!» que sous condition.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 93 / 105 题