Vers le milieu de l'hiver, le serrurier chez lequel se cachait mon mari
arriva à Bordeaux pour y acheter du fer. Il vint chez moi, et je lui
témoignai ma reconnaissance et ma confiance. Je lui fis voir mes
enfants, pour le mettre à même de dire à leur père qu'il les avait
trouvés bien portants. C'était un bon paysan saintongeois, bien simple,
bien ignorant, ne comprenant rien à l'état du pays, ni pourquoi,
lorsqu'il mangeait d'excellent pain blanc à Mirambeau, on lui en avait
donné ce matin-là, à Bordeaux, du si noir, que son chien l'aurait
refusé. Il voyait avec surprise qu'au lieu des bons louis d'or qu'il
avait dans son coffre, on ne lui réclamait que du papier pour ses achats
de fers, et ne pouvait concevoir dans quel but les denrées étaient
taxées. En attendant l'heure de la marée pour s'en retourner à Blaye, il
se promena dans Bordeaux, et, par malheur, passa sur la place Dauphine,
où se faisaient les exécutions. Une dame montait la fatale échelle. Il
demanda quel était son crime: «C'est une aristocrate», lui répondit-on.
Cette excellente raison, qu'il ne comprit pas, lui parut suffisante.
Mais bientôt il voit paraître un paysan comme lui, appelé à subir le
même sort. Tout tremblant, il se renseigne de nouveau: «Et celui-là,
qu'a-t-il fait?» On lui explique que cet homme ayant donné asile à un
noble, est condamné, pour ce seul fait, à mourir avec lui.
Alors, dans le sort de ce malheureux, il voit celui qui l'attend. Il
oublie ce qui l'a amené à Bordeaux. Il repart à pied, arrive chez lui
dans la nuit, et déclare à mon mari qu'il ne peut le garder une heure de
plus, que sa propre vie et celle de sa femme sont en jeu. Il court
réveiller son beau-frère le palefrenier, qui ne parvient pas à le
rassurer. Celui-ci, voyant son parent éperdu, ayant d'autre part entendu
dire dans la journée que la guillotine devait faire ce que l'on nommait
un voyage patriotique et venir à Mirambeau dans quelques jours, se
décida à atteler un cheval à une petite charrette. Il y met de la paille
dans laquelle se cache mon mari et se dirige par des chemins détournés
sur Tesson, ce château de mon beau-père où l'on avait mis les scellés,
mais dont le concierge Grégoire et sa femme avaient une entrée secrète.
Une des fenêtres du pavillon qu'ils occupaient donnait sur le chemin. Le
palefrenier frappe au volet. Il ne faisait pas encore jour. Mon mari
entre par cette fenêtre, et ces braves gens, qui lui étaient tout
dévoués, le reçoivent avec joie. Ils l'installèrent dans une chambre
touchant le leur et qui avait avec celle-ci une cheminée commune. Cela
permettait de faire du feu toute la journée sans attirer l'attention du
dehors. Cette condition fut fort appréciée par mon mari, qui était très
frileux.
Tesson possédait une bonne bibliothèque dont l'inventaire restait à
faire, ainsi que celui de tout le mobilier du château. Les scellés
avaient été apposés sur les portes extérieures seulement, de manière
qu'on pouvait circuler dans tout l'intérieur, pourvu qu'on n'ouvrît pas
les jalousies. M. de La Tour du Pin disposait donc de livres à volonté.
Il trouva même le moyen de soustraire des papiers et des correspondances
anciennes de son père dont la publicité aurait pu être désagréable.
Cependant, il n'était pas destiné à jouir de cette retraite,
comparativement agréable, sans trouble.
Au bout de sept ou huit jours, des ordres arrivèrent à la municipalité
de Tesson, prescrivant de procéder à l'inventaire de tout ce que
renfermait le château, qui était considérable et parfaitement bien
meublé. Le père de M. de La Tour du Pin en avait hérité de M. de
Monconseil, son beau-père, qui y avait habité quarante ans, et y avait
apporté toutes les nobles magnificences et l'élégance somptueuse du
règne de Louis XIV. Cet inventaire devait durer deux jours, et les
dispositions bien connues des gens du pays ne permettaient pas d'espérer
qu'on y épargnât aucune rigueur ou qu'on laissât échapper le moindre
recoin sans le visiter.
Grégoire ne déguisa pas ses craintes au malheureux proscrit. Il lui
déclara qu'il ne connaissait pas un lieu quelconque où il pût le cacher,
ni aucune personne dans le village, ou aux environs, qui consentît à le
recevoir. D'un commun accord, ils convinrent alors que Grégoire irait à
Saintes, chez Boucher, le maître de poste, ancien écuyer de M. de
Monconseil, très attaché à mon mari, qu'il avait connu tout jeune chez
son grand-père, pour lui demander soit de recevoir le fugitif chez lui,
soit de le faire passer dans les départements insurgés.
Grégoire partit de grand matin, à pied, par un temps affreux, quoiqu'il
eût soixante-dix ans passés. Il ne trouva pas Boucher. Chargé de la
conduite des charrois de l'armée qu'on rassemblait contre les Vendéens,
il était toujours en route. Mais sa soeur, également dévouée à nos
intérêts, consentit à accueillir mon mari et à le cacher pendant
l'absence de son frère, bien qu'elle ne se dissimulât pas qu'il y allait
de leur vie et de leur fortune à tous deux. Grégoire revint donc à
Tesson sans avoir pris de repos. À la nuit, il repartit avec mon mari
pour Saintes, localité dépourvue d'enceinte et par conséquent accessible
par des sentiers connus de Grégoire.
J'ai omis de dire que j'avais envoyé à mon mari, pendant qu'il était à
Mirambeau, un costume complet de demi-paysan révolutionnaire dans
lequel, une fois sa petite taille affublée, il ne se reconnaissait pas
lui-même.
Mlle Boucher le reçut fort bien, mais avec une exagération de
précautions dont il tira la conclusion que le moins il resterait dans
cette maison le mieux elle le trouverait. Grégoire s'en retourna à
Tesson. Il m'a répété souvent depuis que de sa vie il n'avait éprouvé
une telle fatigue, et qu'à la fin de son quatrième voyage, fait au
milieu de l'hiver, par un temps détestable et dans un chemin qui était
alors presque impraticable, il avait cru mourir sur la route.
L'inventaire de Tesson étant fini, au bout de trois jours, avec toutes
les rigueurs que Grégoire avait prévues, on fut tranquille pour quelque
temps. Le matin du quatrième jour, Mlle Boucher entra tout effarée dans
la chambre, où elle avait caché mon mari et lui annonça que son frère
arriverait le soir même, accompagné de généraux et de leurs
états-majors, que toutes les chambres de la maison seraient occupées et
qu'elle ne pouvait plus le garder. Ne connaissant personne à Saintes qui
voulût lui offrir asile, un prompt départ pouvait seul assurer son
salut, affirmait-elle. M. de La Tour du Pin vit bien que la pauvre femme
était sous le coup de la plus grande frayeur et qu'elle voulait, à tout
prix, se débarrasser d'un hôte si incommode. Accepter son malheureux
sort sans réplique était l'unique parti à adopter. À la nuit il partit
donc seul. Le chemin lui était parfaitement connu. Mais, en arrivant à
Tesson, il voulut prendre un sentier donnant dans le parc, ce qui lui
permettait d'éviter le village. L'obscurité de la nuit était telle qu'il
se trompa, et bientôt les aboiements des chiens l'avertirent qu'il se
trouvait sur la place, devant l'église. Pour entrer dans l'avenue du
château, il lui fallait trouver une planche jetée sur le fossé creusé à
l'extrémité de l'avenue, et le bruit de ses tâtonnements attira tous les
chiens du village à ses trousses. Il commençait déjà à entendre quelques
volets s'ouvrir et des voix appeler les chiens, ou dire: «Qui va là?»
lorsqu'enfin il trouva le passage. Il s'éloigna aussitôt précipitamment
et le silence se rétablit. Puis il parvint au volet de Grégoire, qui fut
heureux de le voir et le remit dans la chambre qu'il avait occupée
précédemment. Deux mois durant, il séjourna là, recevant souvent de mes
nouvelles par des lettres que j'adressais à Grégoire. Chose bien
singulière pour l'époque, on n'a pas dit que le secret des lettres fût
violé à la poste, ou, du moins, qu'elles eussent cessé de parvenir à
destination. J'en recevais souvent à Bordeaux de Mme de Valence, alors
détenue à Paris, dans lesquelles elle me racontait tous les caquets de
la prison où elle était enfermée.
V
Cependant la Terreur était à son comble à Bordeaux. Mme de Fontenay
commençait à s'inquiéter pour elle-même et à craindre que les
dénonciations d'Ysabeau ne fissent rappeler Tallien. Je m'unissais à ces
craintes, dont la réalisation eût été notre perte à toutes deux.
L'horrible procession qui marqua la destruction, en un moment, de toutes
les choses précieuses possédées par les églises de la ville, venait
d'avoir lieu. On rassembla toutes les filles publiques et les mauvais
sujets. On les affubla des plus beaux ornements trouvés dans les
sacristies de la cathédrale, de Saint-Seurin, de Saint-Michel, églises
aussi anciennes que la ville et dotées, depuis Gallien, des objets les
plus rares et les plus précieux. Ces misérables parcoururent les quais
et les rues principales. Des chariots portaient ce qu'ils n'avaient pu
mettre sur eux. Ils arrivèrent ainsi précédés par _la Déesse de la
Raison_, représentée par je ne sais quelle horrible créature, jusque sur
la place de la Comédie. Là ils brûlèrent, sur un immense bûcher, tous
ces magnifiques ornements. Et quelle ne fut pas mon épouvante lorsque,
le soir même, Mme de Fontenay me raconta, comme une chose toute simple:
«Savez-vous que Tallien me disait, ce matin, que vous feriez une belle
déesse de la Raison?» Lui ayant répondu avec horreur que j'aurais mieux
aimé mourir, elle fut toute surprime et leva les épaules.
Cette femme était cependant très bonne, et j'en ai eu des preuves
positives. Un soir, je la trouvai seule, dans un trouble et une
agitation extrêmes. Elle se promenait dans la chambre, et le moindre
bruit la faisait tressaillir. Elle me dit que M. Martell, négociant de
Cognac, dont elle aimait beaucoup la femme et les enfants, était au
tribunal de mort, et quoique Tallien lui eût promis, sur sa propre tête,
de le sauver, elle craignait Ysabeau, qui voulait le faire périr. Enfin,
au bout d'une heure passée dans une impatience presque convulsive,
qu'elle avait fini par me faire partager, on entendit quelqu'un
s'approcher en courant. Une pâleur mortelle envahit son visage. La porte
s'ouvrit, et un homme hors d'haleine s'écria: «Il est acquitté!» C'était
Alexandre, autrefois secrétaire de M. de Narbonne, en ce moment celui de
Tallien. Alors, me saisissant par le bras, elle m'entraîna
précipitamment dans l'escalier sans prendre ni chapeau ni châle. Nous
courons dans la rue sans qu'elle m'eût dit où nous allions en si grande
hâte, car nous marchions à perdre haleine. Nous atteignons une maison
pour moi inconnue. Elle y pénétra comme une folle en criant: «il est
acquitté!» Je la suis dans un salon où une femme entourée de deux ou
trois jeunes filles repose comme morte sur un canapé. Ce cri la
réveille. Elle se jette à terre, aux genoux de Mme de Fontenay et lui
baise les pieds; les jeunes filles embrassent sa robe. Jamais scène si
pathétique n'a frappé mes regards. C'est en parlant de la comparution de
M. Martell devant le tribunal révolutionnaire que son beau-frère me
disait, une heure auparavant, en vrai style de négociant: «Je ne
l'assurerais pas à 90 pour 100!»
Lorsque j'allais le soir chez Mme de Fontenay, je donnais le bras à mon
nègre parce qu'il avait une carte de sûreté et que passé une certaine
heure--7 heures, je crois--chaque patrouille rencontrée avait le droit
de vous en demander l'exhibition. Je ne sortais plus moi-même qu'à la
nuit, afin d'éviter le danger que ma figure et ma tournure anglaises me
faisaient courir. Un soir, je me promenais avec M. Brongniart, célèbre
architecte de Paris, qui avait obtenu d'être appelé à Bordeaux pour la
construction d'une salle de spectacle. Quoique le connaissant beaucoup,
il ne venait cependant jamais chez moi, non plus que mon maître italien,
d'ailleurs, qu'à la nuit close. Ce soir-là donc, étant avec M.
Brongniart sur le cours du Pavé-des-Chartrons, lieu très éloigné de mon
logis, il s'écrie tout à coup en fouillant dans ses poches: «Ah! ah!
j'ai oublié ma carte de sûreté!» La peur de rencontrer une patrouille me
saisit, je quitte son bras pour retourner chez moi. «On vous prendra,
dit-il en riant, pour...» Mais rien ne put me rassurer, et il dut se
contenter de me suivre de loin tout en se moquant de mes craintes. Ces
petits détails, je les cite pour montrer comment on était parvenu à
façonner toute une population au respect des institutions de la Terreur.
Heureusement, dans notre obscure maison, il n'y avait pas de table
d'hôte, sans quoi nous aurions couru le risque d'être confondus dans
_une rafle_, genre d'opération qui se pratiquait alors, ainsi que je
l'ai déjà dit. C'est la mésaventure qui arriva à M. de Chambeau au cours
d'une visite à l'un de ses amis. Il est introduit dans l'hôtel habité
par cet ami au moment où vingt-sept personnes étaient réunies à table.
Parmi elles s'en trouvait une que l'on voulait arrêter. Comme on ne la
connaissait pas, les agents de police entrent, ferment les portes,
appellent des fiacres et y font monter, six par six, tous les habitants
de la maison, qui sont conduits au fort du Hâ. M. de Chambeau y resta
vingt-huit jours, sous écrou, dans des anxiétés continuelles. Deux de
ses camarades de chambrée qu'il ne connaissait pas, ayant été emmenés un
matin pour être interrogés et n'étant pas revenus, il en conclut qu'ils
sont montés sur l'échafaud. Aussi lui-même attend-il la mort tous les
jours. Par bonheur, personne ne le reconnut. Au bout de vingt-huit
jours, on entra dans sa chambre et on lui dit: «Vous pouvez sortir si
vous voulez.» On pense s'il le voulut.
Ferrari, quoique porteur, bien caché et cousu dans la doublure de son
habit, du papier qui l'accréditait comme agent occulte du Régent, depuis
Louis XVIII, n'en était, pas moins, en sa qualité d'Italien, extrêmement
poltron. Il avait été assez adroit pour se faufiler jusque chez les
représentants du peuple. Là il parlait souvent de la nécessité où il se
trouvait de retourner on Italie _avec sa fille_. Nous avions, en effet,
parmi tant d'autres moyens imaginés pour sortir de France, formé le
projet de prendre un passeport pour Toulouse, lui et moi, avec mon mari
pour domestique. Je devais passer pour sa fille devenue veuve et
ramenant ses enfants dans la famille de son mari, en Italie. Dans les
principales villes situées sur notre route, comme Toulouse, Marseille,
nous aurions donné des concerts. Je chantais suffisamment bien pour
pouvoir, sans prétention ni contestation, passer pour une cantatrice.
Chaque jour nous répétions les différents morceaux que nous nous
proposions d'exécuter, parmi lesquels je me rappelle particulièrement le
duo de Paesiello: _Nei giorni tuoi felici_[155], appelé, selon nous, à
avoir beaucoup de succès.
Un jeune homme plein de talent, M. de Morin, était notre accompagnateur
pendant les répétitions. Il avait joué un rôle marquant dans
l'association des jeunes gens de Bordeaux, qui avait eu des résultats si
médiocres, et était, pour ce motif, fort compromis. Jamais il ne
couchait deux nuits de suite dans le même lieu. Il sortait la nuit
tombée, en évitant avec soin les patrouilles, parce qu'il n'était pas
muni d'une carte de sûreté. Je soupçonne bien que je ne le lui aie pas
demandé, qu'il couchait quelquefois dans la maison. Quand il avait été
abrité pendant la journée par un ménage mal approvisionné, il arrivait
le soir chez moi mourant de faim. Je lui donnais les restes de mon dîner
et de mon pain blanc de Saintonge, souvent aussi des oeufs, dont j'étais
toujours bien approvisionnée par les paysans du Bouilh. On en faisait
d'excellentes omelettes avec les truffes que mon cuisinier prélevait sur
les provisions de cuisine des représentants du peuple. C'était, dans
notre refuge, un sujet d'amusement et de rire.
Il fallait véritablement que nous fussions jeunes et de sang français
pour conserver de la gaieté ayant, comme nous l'avions tous, le couteau
sur le cou, et à une époque où, quand on se disait «bonsoir», on n'osait
ajouter: «À demain!» que sous condition.