Néanmoins, ma situation à Bordeaux devenait de jour en jour plus
périlleuse, et je ne puis comprendre aujourd'hui comment j'ai échappé à
la mort. On me conseilla de tâcher de faire lever le séquestre du
Bouilh, mais toute manifestation de mon existence me semblait trop
dangereuse, et j'étais dans la plus désolante incertitude, quand la
Providence m'envoya une protection spéciale.
Mme de Fontenay, nommée alors la citoyenne _Thérésia Cabarrus_, arriva à
Bordeaux. Quatre ans auparavant, je m'étais rencontrée une fois avec
elle à Paris. Mme Charles de Lameth, dont elle avait été la compagne au
couvent, me la montra un soir, au sortir du théâtre. Elle me parut avoir
de quatorze à quinze ans, et ne m'avait laissé que le souvenir d'une
enfant. On disait qu'elle avait divorcé pour conserver sa fortune, mais
c'était plutôt pour user et abuser de sa liberté. Ayant rencontré
Tallien aux bains des Pyrénées, celui-ci lui avait rendu je ne sais quel
service, dont elle le récompensa par un dévouement sans bornes, qu'elle
ne cherchait pas à dissimuler. Venue à Bordeaux pour le rejoindre, elle
se logea à l'hôtel d'Angleterre.
Le surlendemain du jour où elle y fut établie, je lui écrivit le billet
suivant: «Une femme qui a rencontré à Paris Mme de Fontenay, et qui sait
qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle, lui demande un moment
d'entretien. Elle répondit verbalement que cette dame pouvait venir
quand elle le voudrait. Une demi-heure après, j'étais à sa porte. Quand
j'entrai, elle vint à moi, et, me regardant en face, s'écria: «Grand
Dieu! madame de Gouvernet!» Puis, m'ayant embrassée avec effusion, elle
se mit à mon service: ce fut son expression. Je lui dis ma situation.
Elle la jugea plus dangereuse encore que je ne le croyais moi-même, et
me déclara qu'il fallait fuir, qu'elle ne voyait que ce moyen de me
sauver. Je lui répondis que je ne saurais me résoudre à partir sans mon
mari, et puis qu'en abandonnant la fortune de mes enfants je craignais
de la sacrifier sûrement. Elle me dit: «Voyez Tallien. Il vous fera
connaître le parti à adopter. Vous serez en sûreté dès qu'il saura que
vous êtes ici mon premier intérêt.» Je me déterminai à solliciter de lui
la levée du séquestre du Bouilh, au nom de mes enfants, ainsi que la
permission de m'y retirer avec eux. Puis je la quittai, confiante dans
l'intérêt qu'elle m'avait témoigné, et me demandant pourquoi elle le
ressentait.
Mme de Fontenay n'avait pas alors vingt ans. Aucun être humain n'était
sorti si beau des mains du Créateur. C'était une femme accomplie. Tous
ses traits portaient l'empreinte de la régularité artistique la plus
parfaite. Ses cheveux, d'un noir d'ébène, semblaient faits de la plus
fine soie, et rien ne ternissait l'éclat de son teint, d'une blancheur
unie sans égale. Un sourire enchanteur découvrait les plus admirables
dents. Sa haute taille rappelait celle de Diane chasseresse. Le moindre
de ses mouvements revêtait une grâce incomparable. Quant à sa voix,
harmonieuse, légèrement marquée d'un accent étranger, elle exerçait un
charme qu'aucune parole ne saurait exprimer. Un sentiment douloureux
vous pénétrait quand on songeait que tant de jeunesse, de beauté, de
grâce et d'esprit étaient abandonnés à un homme qui, tous les matins,
signait la mort de plusieurs innocents.
Le lendemain matin, je reçus de Mme de Fontenay ce court message: «Ce
soir, à 10 heures.» Je passai la journée dans une agitation difficile à
décrire. Avais-je amélioré ma position? m'étais-je perdue? devais-je me
préparer à la mort? devais-je fuir à l'instant même? Toutes ces
questions se pressaient dans mon esprit et y causaient un affreux
trouble. Et mes pauvres enfants? que deviendraient-ils sans moi et sans
leur père? Enfin Dieu prit pitié de moi. Je m'armai de courage, et, 9
heures venant, je pris le bras de M. de Chambeau, plus alarmé que moi
encore, sans qu'il osât me le témoigner. Il me conduisit à la porte de
Mme de Fontenay, en me promettant de se promener sur le boulevard
jusqu'au moment où j'en sortirais.
Je montai. Tallien n'était pas arrivé. Le moment de l'attente fut
angoissant. Mme de Fontenay ne pouvait me parler. Il y avait plusieurs
personnes chez elle que je ne connaissais pas. Enfin, on entendit _la
voiture_, et l'on ne pouvait pas s'y tromper, car il n'y avait que
celle-là qui roulât alors dans cette grande ville.
Mme de Fontenay sortit, et, rentrant au bout d'un moment, elle me prit
par la main en prononçant ces mots: «Il vous attend.» Si elle m'avait
annoncé que le bourreau était là, je n'en aurais pas ressenti un autre
effet. Elle ouvrit une porte qui donnait dans un petit passage, au bout
duquel j'aperçus une chambre éclairée. Je ne parle pas au figuré en
déclarant que mes pieds étaient collés au parquet. Involontairement, je
m'arrêtai. Mme de Fontenay me poussa dans le dos, et dit: «Allons donc!
ne faites pas l'enfant.» Puis elle se retourna et s'en fut en fermant la
porte. Force me fut d'avancer. Je n'osais lever les yeux. Je marchai
néanmoins jusqu'au coin de la cheminée, sur laquelle il y avait deux
bougies allumées. Sans le soutien du marbre, je serais tombée. Tallien
était appuyé sur l'autre coin. Il me dit alors, d'une voix assez douce:
«Que me voulez-vous?» Alors je balbutiai la demande d'aller à notre
campagne du Bouilh, et qu'on levât le séquestre qui avait été mis, par
erreur, sur les biens de mon beau-père, chez lequel je demeurais.
Brusquement, il me répondit que cela ne le regardait pas. Puis,
s'interrompant: «Mais vous êtes donc la belle-fille de celui qui a été
confronté avec la femme Capet?... Et avez-vous un père?... Comment
s'appelle-t-il?... Ah! Dillon, le général?... Tous ces ennemis de la
République y passeront», ajouta-t-il, faisant en même temps, avec la
main, le geste de trancher une tête. L'indignation me gagna et me rendit
alors tout mon courage. Hardiment, je levai les yeux sur ce monstre. Je
ne l'avais pas encore regardé. Devant, moi, je vis un homme de
vingt-cinq à vingt-six ans, d'une jolie figure qu'il cherchait à rendre
sévère. Une forêt de boucles blondes s'échappait de tous côtés sous un
grand chapeau militaire, couvert de toile cirée, et surmonté d'un
panache tricolore. Il était vêtu d'une longue redingote serrée, de gros
drap bleu, par-dessus laquelle pendait un sabre en baudrier, croisé
d'une longue écharpe de soie aux trois couleurs.
«Je ne suis pas venue ici, citoyen, lui dis-je, pour entendre l'arrêt de
mort de mes parents, et puisque vous ne pouvez m'accorder ce que je
demande, je ne dois pas vous importuner davantage.» En même temps, je le
saluai légèrement de la tête. Il sourit, comme semblant dire: «Vous êtes
bien hardie de me parler ainsi.» Puis je sortis par la porte par
laquelle il était entré, sans rentrer dans le salon.
Revenue chez moi, je considérai ma situation comme plutôt aggravée
qu'améliorée. Si Tallien ne me protégeait pas, ma perte me paraissait
infaillible. Mme de Fontenay, ayant constaté que j'avais fait une bonne
impression sur Tallien, ne se décourageait cependant pas si aisément.
Elle lui chercha querelle pour ne m'avoir pas assez bien traitée, et lui
dit que j'avais décidé de ne plus revenir chez elle dans la crainte de
l'y rencontrer. Il promit alors que je ne serais pas arrêtée, mais
apprit en même temps à Mme de Fontenay qu'il savait que son collègue
Ysabeau le dénonçait au Comité de Salut public, à Paris, comme modéré et
protégeant les aristocrates.