II

Vers cette époque, je commençai à craindre que mon séjour prolongé chez

M. de Brouquens n'attirât trop l'attention. Je redoutai surtout que ma

présence chez lui ne finît par le compromettre, et jamais, je le savais,

il n'aurait consenti à me le laisser entendre.

Cette situation faisait souvent l'objet de mes conversations avec un

parent de M. de Brouquens, M. de Chambeau, lui-même très suspect et

obligé de se cacher. Il avait trouvé un asile fort retiré chez un

individu qui tenait un petit hôtel garni obscur, place Puy-Paulin. Cet

individu, jeune et actif, veuf avec un seul enfant qu'il avait confié à

sa belle-mère, habitait absolument seul son hôtel garni avec un vieux

domestique. Il s'occupait des affaires de M. de Sansac, émigré, qu'on

faisait passer pour mort, et dont la soeur, non mariée, était supposée

avoir hérité. Bonie, c'était son nom, se donnait pour un démagogue

enragé. Il portait une veste de grosse peluche nommée _carmagnole_, des

sabots et un sabre. Il allait à la section, au club des Jacobins, et

tutoyait tout le monde.

M. de Chambeau lui parla de mes préoccupations. Je ne savais où me

retirer: mon mari était en fuite, mon père et mon beau-père étaient

emprisonnés, ma maison avait été saisie, et mon seul ami, M. de

Brouquens, se trouvait en état d'arrestation chez lui. À vingt-quatre

ans, avec deux petits enfants, que devenir?

Bonis vint me voir à Canoles. Ma triste situation l'intéressa. Il me

proposa de me réfugier chez lui. Sa maison était vide, et M. de

Brouquens me conseillait de ne pas rejeter son offre. J'acceptai donc.

Il me donna un appartement fort triste et fort délabré, ayant vue sur un

petit jardin. Je m'y installai avec mes deux enfants, leur bonne, et ma

chère Marguerite, toujours tourmentée par une fièvre dont rien ne

pouvait la guérir. Mon nègre Zamore passa pour un noir libre qui

attendait le moment de se rendre à l'armée. Mon cuisinier entra comme

aide au service des représentants du peuple, ce qui ne l'empêchait pas

de loger chez Bonie et de préparer mon dîner et mon souper. Deux

courriers de dépêches pour Bayonne, qui pouvaient être très utiles à un

moment donné, occupaient également des chambres dans la maison. En

somme, cette situation était, je ne dirai pas la meilleure, mais la

moins mauvaise possible.

La disposition de l'appartement me permettait de faire de la musique

sans crainte d'être entendue. Etant presque toujours seule, c'était pour

moi une grande distraction. Je connaissais un très bon maître de chant,

nommé Ferrari, d'origine italienne, qui m'avait avoué et prouvé être

agent des princes. Il était très spirituel et original, et avait

beaucoup de talent.

On parvenait dans ma chambre, assez grande, par une sorte de magasin à

bois, dans lequel j'en avais fait entasser une grande provision, venue

du Bouilh, à l'insu des gardiens du séquestre. Ce bois était apporté par

nos paysans, qui le volaient à mon intention. Une femme du pays,

commissionnaire, entièrement dévouée à nos intérêts, venait à Bordeaux

deux fois la semaine, comme marchande de légumes. Elle conduisait un

âne, dont les paniers, à moitié pleins d'effets d'habillement et de

linge, étaient ensuite recouverts de choux et de pommes de terre. Très

adroitement, elle parvenait à faire croire aux employés de l'octroi que

ces objets avaient été enlevés à des ennemis du peuple. Parfois elle

leur en abandonnait quelque partie et me remettait le reste.

Mon mari trouvait le moyen de m'écrire toutes les semaines par un jeune

garçon qui venait à Bordeaux. La lettre, sans adresse, était cachée dans

un pain que l'enfant portait à l'hôtel Puy-Paulin, soi-disant pour la

nourrice. Comme il venait à jour fixe, le cuisinier l'attendait à

l'heure de la marée. Ce pauvre enfant, âgé de quinze ans, ignorait le

subterfuge. On lui avait dit simplement qu'il y avait dans la maison une

femme nourrice à laquelle le médecin avait interdit de manger du pain de

la section. C'est ici le lieu de rapporter ce qu'on entendait par _pain

de la section_.

Le jour même de l'entrée des représentants du peuple, on avait publié et

affiché ce que l'on nomma le _maximum_. C'était une ordonnance en vertu

de laquelle toutes les denrées, de quelque nature qu'elles fussent,

étaient taxées à un taux très bas, avec interdiction, sous peine de

mort, d'enfreindre cette ordonnance. Il en résulta que les arrivages

cessèrent à l'instant. Les marchands possesseurs de grains les cachèrent

plutôt que de les vendre à meilleur marché qu'ils ne les avaient

achetés, et la famine, conséquence naturelle de cette interruption des

échanges, fut imputée à leur incivisme. On nomma alors, dans chaque

section, un ou plusieurs boulangers chargés de confectionner du pain, et

ils reçurent l'ordre formel de n'en distribuer qu'à ceux qui seraient

munis d'une carte délivrée à la section. Plusieurs boulangers

récalcitrants subirent la peine de mort, les autres fermèrent leurs

boutiques. Il en fut de même pour les bouchers. On taxa la quantité de

viande, bonne ou mauvaise, à laquelle on avait droit quand on était muni

d'une carte semblable à celle destinée au boulanger. Les marchands de

poisson, d'oeufs, de fruits, de légumes, abandonnèrent les marchés. Les

épiciers cachèrent leurs marchandises, et l'on ne pouvait obtenir que

par protection une livre de café ou de sucre.

Pour éviter toute fraude dans la distribution des cartes, on ordonna que

dans chaque maison on placarderait sur la porte d'entrée une affiche,

délivrée également à la section, sur laquelle seraient inscrits les noms

de toutes les personnes habitant la maison. Cette feuille de papier,

entourée d'une bordure tricolore, portait, en tête: _Liberté, égalité,

fraternité, ou la mort_. Chacun s'efforçait d'y porter les inscriptions

prescrites aussi peu lisiblement que possible. La nôtre était tracée

d'une écriture excessivement fine, et on l'avait collée très haut, de

façon à en rendre la lecture difficile. Beaucoup étaient écrites avec

une encre si pâle que la première pluie les rendait illisibles. Les

cartes de pain étaient individuelles, mais on autorisait la même

personne à porter aux boutiques les cartes de toute une maison. Les

hommes recevaient une livre de pain, les enfants au-dessous de dix ans

une demi-livre seulement. Les nourrices avaient droit à deux livres, et

ce privilège, dont je profitais, augmentait la portion de mon pauvre

Zamore. On aura peine à croire à un tel degré d'absurdité et de cruauté,

et surtout qu'une grande ville tout entière se soit docilement soumise à

un pareil régime.

Le pain de section, composé de toutes espèces de farines, était noir et

gluant, et l'on hésiterait maintenant à en donner à ses chiens. Il se

délivrait sortant du four, et chacun se mettait _à la queue_, comme on

disait, pour l'obtenir. Chose bien singulière, cependant, le peuple

trouvait une sorte de plaisir à ce rassemblement. Comme la terreur dans

laquelle on vivait permettait à peine d'échanger une parole lorsqu'on se

rencontrait dans la rue, _cette queue_ représentait pour ainsi dire un

rassemblement licite où les trembleurs pouvaient s'entretenir avec leurs

voisins ou apprendre des nouvelles, sans s'exposer à l'imprudence d'une

question.

Un autre trait caractéristique des Français, c'est leur facilité à se

soumettre à une autorité quelconque. Ainsi, quand deux ou trois cents

personnes, chacune attendant sa livre de viande, étaient rassemblées

devant la boucherie, les rangs s'ouvraient sans murmure, sans une

contestation, pour donner passage aux hommes porteurs de beaux morceaux

bien appétissants destinés à la table des représentants du peuple, alors

que la plus grande partie de la foule ne pouvait prétendre qu'aux

rebuts. Mon cuisinier, chargé quelquefois d'aller aux provisions pour

ces scélérats, me disait le soir qu'il ne pouvait concevoir comment on

ne l'assommait pas. Le spectacle était le même chez le boulanger, et si

des yeux d'envie se portaient sur la corbeille de petits pains blancs

destinés à nos maîtres, aucune plainte du moins ne se faisait entendre.

Je ne me rappelle plus par suite de quelle circonstance politique on

arrêta un jour tous les négociants anglais et américains en résidence à

Bordeaux. Ils furent emprisonnés, ainsi que toutes les personnes de ces

deux nations, ouvriers, domestiques ou autres, sur lesquels on parvint à

mettre la main. Cette mesure me donna la crainte bien fondée d'être

prise pour une Anglaise, comme cela m'était déjà souvent arrivé. Bonie

s'en alarma très sérieusement et me conseilla de ne plus porter de

chapeau lorsque je sortais dans la journée, mais de m'habiller comme les

filles de Bordeaux. Cette idée de déguisement me plut assez. Je me

commandai des brassières qui convenaient bien à ma taille, très mince

alors, et qui, avec le mouchoir rouge sur la tête et sur le col, me

changèrent si complètement que je rencontrais des gens de ma

connaissance sans être reconnue. J'allais ainsi plus hardiment dans la

rue.

M. de Brouquens, toujours en réclusion, s'amusait fort des propos

téméraires que tenaient ses vingt-cinq hommes de garde sur les visites

journalières qu'il recevait de la _belle grisette_.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 91 / 105 题