Vers cette époque, je commençai à craindre que mon séjour prolongé chez
M. de Brouquens n'attirât trop l'attention. Je redoutai surtout que ma
présence chez lui ne finît par le compromettre, et jamais, je le savais,
il n'aurait consenti à me le laisser entendre.
Cette situation faisait souvent l'objet de mes conversations avec un
parent de M. de Brouquens, M. de Chambeau, lui-même très suspect et
obligé de se cacher. Il avait trouvé un asile fort retiré chez un
individu qui tenait un petit hôtel garni obscur, place Puy-Paulin. Cet
individu, jeune et actif, veuf avec un seul enfant qu'il avait confié à
sa belle-mère, habitait absolument seul son hôtel garni avec un vieux
domestique. Il s'occupait des affaires de M. de Sansac, émigré, qu'on
faisait passer pour mort, et dont la soeur, non mariée, était supposée
avoir hérité. Bonie, c'était son nom, se donnait pour un démagogue
enragé. Il portait une veste de grosse peluche nommée _carmagnole_, des
sabots et un sabre. Il allait à la section, au club des Jacobins, et
tutoyait tout le monde.
M. de Chambeau lui parla de mes préoccupations. Je ne savais où me
retirer: mon mari était en fuite, mon père et mon beau-père étaient
emprisonnés, ma maison avait été saisie, et mon seul ami, M. de
Brouquens, se trouvait en état d'arrestation chez lui. À vingt-quatre
ans, avec deux petits enfants, que devenir?
Bonis vint me voir à Canoles. Ma triste situation l'intéressa. Il me
proposa de me réfugier chez lui. Sa maison était vide, et M. de
Brouquens me conseillait de ne pas rejeter son offre. J'acceptai donc.
Il me donna un appartement fort triste et fort délabré, ayant vue sur un
petit jardin. Je m'y installai avec mes deux enfants, leur bonne, et ma
chère Marguerite, toujours tourmentée par une fièvre dont rien ne
pouvait la guérir. Mon nègre Zamore passa pour un noir libre qui
attendait le moment de se rendre à l'armée. Mon cuisinier entra comme
aide au service des représentants du peuple, ce qui ne l'empêchait pas
de loger chez Bonie et de préparer mon dîner et mon souper. Deux
courriers de dépêches pour Bayonne, qui pouvaient être très utiles à un
moment donné, occupaient également des chambres dans la maison. En
somme, cette situation était, je ne dirai pas la meilleure, mais la
moins mauvaise possible.
La disposition de l'appartement me permettait de faire de la musique
sans crainte d'être entendue. Etant presque toujours seule, c'était pour
moi une grande distraction. Je connaissais un très bon maître de chant,
nommé Ferrari, d'origine italienne, qui m'avait avoué et prouvé être
agent des princes. Il était très spirituel et original, et avait
beaucoup de talent.
On parvenait dans ma chambre, assez grande, par une sorte de magasin à
bois, dans lequel j'en avais fait entasser une grande provision, venue
du Bouilh, à l'insu des gardiens du séquestre. Ce bois était apporté par
nos paysans, qui le volaient à mon intention. Une femme du pays,
commissionnaire, entièrement dévouée à nos intérêts, venait à Bordeaux
deux fois la semaine, comme marchande de légumes. Elle conduisait un
âne, dont les paniers, à moitié pleins d'effets d'habillement et de
linge, étaient ensuite recouverts de choux et de pommes de terre. Très
adroitement, elle parvenait à faire croire aux employés de l'octroi que
ces objets avaient été enlevés à des ennemis du peuple. Parfois elle
leur en abandonnait quelque partie et me remettait le reste.
Mon mari trouvait le moyen de m'écrire toutes les semaines par un jeune
garçon qui venait à Bordeaux. La lettre, sans adresse, était cachée dans
un pain que l'enfant portait à l'hôtel Puy-Paulin, soi-disant pour la
nourrice. Comme il venait à jour fixe, le cuisinier l'attendait à
l'heure de la marée. Ce pauvre enfant, âgé de quinze ans, ignorait le
subterfuge. On lui avait dit simplement qu'il y avait dans la maison une
femme nourrice à laquelle le médecin avait interdit de manger du pain de
la section. C'est ici le lieu de rapporter ce qu'on entendait par _pain
de la section_.
Le jour même de l'entrée des représentants du peuple, on avait publié et
affiché ce que l'on nomma le _maximum_. C'était une ordonnance en vertu
de laquelle toutes les denrées, de quelque nature qu'elles fussent,
étaient taxées à un taux très bas, avec interdiction, sous peine de
mort, d'enfreindre cette ordonnance. Il en résulta que les arrivages
cessèrent à l'instant. Les marchands possesseurs de grains les cachèrent
plutôt que de les vendre à meilleur marché qu'ils ne les avaient
achetés, et la famine, conséquence naturelle de cette interruption des
échanges, fut imputée à leur incivisme. On nomma alors, dans chaque
section, un ou plusieurs boulangers chargés de confectionner du pain, et
ils reçurent l'ordre formel de n'en distribuer qu'à ceux qui seraient
munis d'une carte délivrée à la section. Plusieurs boulangers
récalcitrants subirent la peine de mort, les autres fermèrent leurs
boutiques. Il en fut de même pour les bouchers. On taxa la quantité de
viande, bonne ou mauvaise, à laquelle on avait droit quand on était muni
d'une carte semblable à celle destinée au boulanger. Les marchands de
poisson, d'oeufs, de fruits, de légumes, abandonnèrent les marchés. Les
épiciers cachèrent leurs marchandises, et l'on ne pouvait obtenir que
par protection une livre de café ou de sucre.
Pour éviter toute fraude dans la distribution des cartes, on ordonna que
dans chaque maison on placarderait sur la porte d'entrée une affiche,
délivrée également à la section, sur laquelle seraient inscrits les noms
de toutes les personnes habitant la maison. Cette feuille de papier,
entourée d'une bordure tricolore, portait, en tête: _Liberté, égalité,
fraternité, ou la mort_. Chacun s'efforçait d'y porter les inscriptions
prescrites aussi peu lisiblement que possible. La nôtre était tracée
d'une écriture excessivement fine, et on l'avait collée très haut, de
façon à en rendre la lecture difficile. Beaucoup étaient écrites avec
une encre si pâle que la première pluie les rendait illisibles. Les
cartes de pain étaient individuelles, mais on autorisait la même
personne à porter aux boutiques les cartes de toute une maison. Les
hommes recevaient une livre de pain, les enfants au-dessous de dix ans
une demi-livre seulement. Les nourrices avaient droit à deux livres, et
ce privilège, dont je profitais, augmentait la portion de mon pauvre
Zamore. On aura peine à croire à un tel degré d'absurdité et de cruauté,
et surtout qu'une grande ville tout entière se soit docilement soumise à
un pareil régime.
Le pain de section, composé de toutes espèces de farines, était noir et
gluant, et l'on hésiterait maintenant à en donner à ses chiens. Il se
délivrait sortant du four, et chacun se mettait _à la queue_, comme on
disait, pour l'obtenir. Chose bien singulière, cependant, le peuple
trouvait une sorte de plaisir à ce rassemblement. Comme la terreur dans
laquelle on vivait permettait à peine d'échanger une parole lorsqu'on se
rencontrait dans la rue, _cette queue_ représentait pour ainsi dire un
rassemblement licite où les trembleurs pouvaient s'entretenir avec leurs
voisins ou apprendre des nouvelles, sans s'exposer à l'imprudence d'une
question.
Un autre trait caractéristique des Français, c'est leur facilité à se
soumettre à une autorité quelconque. Ainsi, quand deux ou trois cents
personnes, chacune attendant sa livre de viande, étaient rassemblées
devant la boucherie, les rangs s'ouvraient sans murmure, sans une
contestation, pour donner passage aux hommes porteurs de beaux morceaux
bien appétissants destinés à la table des représentants du peuple, alors
que la plus grande partie de la foule ne pouvait prétendre qu'aux
rebuts. Mon cuisinier, chargé quelquefois d'aller aux provisions pour
ces scélérats, me disait le soir qu'il ne pouvait concevoir comment on
ne l'assommait pas. Le spectacle était le même chez le boulanger, et si
des yeux d'envie se portaient sur la corbeille de petits pains blancs
destinés à nos maîtres, aucune plainte du moins ne se faisait entendre.
Je ne me rappelle plus par suite de quelle circonstance politique on
arrêta un jour tous les négociants anglais et américains en résidence à
Bordeaux. Ils furent emprisonnés, ainsi que toutes les personnes de ces
deux nations, ouvriers, domestiques ou autres, sur lesquels on parvint à
mettre la main. Cette mesure me donna la crainte bien fondée d'être
prise pour une Anglaise, comme cela m'était déjà souvent arrivé. Bonie
s'en alarma très sérieusement et me conseilla de ne plus porter de
chapeau lorsque je sortais dans la journée, mais de m'habiller comme les
filles de Bordeaux. Cette idée de déguisement me plut assez. Je me
commandai des brassières qui convenaient bien à ma taille, très mince
alors, et qui, avec le mouchoir rouge sur la tête et sur le col, me
changèrent si complètement que je rencontrais des gens de ma
connaissance sans être reconnue. J'allais ainsi plus hardiment dans la
rue.
M. de Brouquens, toujours en réclusion, s'amusait fort des propos
téméraires que tenaient ses vingt-cinq hommes de garde sur les visites
journalières qu'il recevait de la _belle grisette_.