I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scellés au Bouilh.--II. Un
refuge à Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
pancartes sur les maisons.--La queue à la porte des boulangers et des
bouchers.--Arrestation des Anglais et des Américains.--Une belle
grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
Tallien.--Il est accusé de protéger les aristocrates.--IV. Un paysan
saintongeois.--M. de La Tour du Pin se réfugie à Tesson.--Nouvelle
fuite.--Abri momentané chez le maître de poste Boucher.--Retour à
Tesson.--V. Fête de la _Déesse de la Raison_ à Bordeaux.--M. Martell au
tribunal révolutionnaire.--Les cartes de sûreté.--Les rafles.--M. de
Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
omelettes.
I
La visite domiciliaire à Canoles, loin d'altérer ma santé, comme je l'ai
déjà dit, ne fit qu'aviver mon désir de me rétablir le plus tôt
possible. Au bout de huit jours, je me promenais dans le jardin avec mon
Esculape. Comme nous passions près d'un très grand tas de sarments de
vigne amoncelés contre une haie, qui bordait un sentier mitoyen avec la
propriété voisine, nous nous aperçûmes que quelques-uns des fagots
appuyés sur le sol avaient été arrachés et jetés contre la haie et que
dans le trou ainsi formé la terre paraissait fraîchement piétinée. On y
voyait aussi des restes de croûtes de pain, ce qui nous donna à supposer
que quoiqu'un se cachait dans ce trou pendant le jour et souffrait
peut-être de la faim. Cette pensée nous décida, à y porter des vivres.
Ayant déposé là, le soir, une assiette bien garnie, un pain et une
bouteille de vin, le lendemain, à la nuit, M. Dupouy retrouva la
bouteille vide et les vivres consommés. Ce soin nous occupa avec un vif
intérêt pendant plusieurs jours. Mais, au bout d'une semaine, un soir,
nos provisions étaient demeurées intactes, et nous en fûmes affligés en
calculant tout ce qui pouvait être arrivé à notre pensionnaire inconnu.
Peu de temps après, étant parfaitement rétablie, je voulus aller
remercier ma plus proche voisine, avec laquelle je m'étais rencontrée
avant mes couches, et qui m'avait témoigné beaucoup d'intérêt. Elle
s'appelait Mme Beyermon et occupait, à cinquante pas de Canoles, une
jolie petite maison où je me rendis un soir. M. Beyermon, son mari, fort
effrayé de tout ce qui se passait à Bordeaux, et craignant surtout qu'on
ne fît bientôt ce qu'on appelait _une rafle_ aux Chartrons, où il
demeurait, s'était retiré avec sa femme dans cette habitation isolée. Au
moment où j'entrais chez eux, un jeune homme qui arrivait de Lyon,
parlait avec éloquence et feu. Le son de sa voix, sa charmante figure me
frappèrent. Je n'osai demander son nom, car, dans ces temps troublés,
une telle question eût été une impardonnable indiscrétion. Depuis, j'ai
su que c'était M. Ravez.
Comme on l'a vu plus haut, le notaire Surget avait présenté un mémoire à
la municipalité de Saint-André-de-Cubzac, tendant à prouver que la terre
du Bouilh était un domaine royal échangé. La municipalité, pour se faire
valoir, dénonça le fait aux représentants du peuple, qui ordonnèrent à
l'instant la saisie. Sans aucune information, on se rendit au Bouilh, où
l'on apposa les scellés avec une telle prodigalité qu'il n'y eut pas une
porte qui n'en fût empreinte. Cependant une fille excellente, que
j'avais laissée au château, avait déjà caché ce qu'il contenait de plus
précieux en linge et en effets portatifs, et me les envoyait, chaque
semaine, par petits paquets, à Bordeaux.