CHAPITRE XIV

I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scellés au Bouilh.--II. Un

refuge à Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les

pancartes sur les maisons.--La queue à la porte des boulangers et des

bouchers.--Arrestation des Anglais et des Américains.--Une belle

grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec

Tallien.--Il est accusé de protéger les aristocrates.--IV. Un paysan

saintongeois.--M. de La Tour du Pin se réfugie à Tesson.--Nouvelle

fuite.--Abri momentané chez le maître de poste Boucher.--Retour à

Tesson.--V. Fête de la _Déesse de la Raison_ à Bordeaux.--M. Martell au

tribunal révolutionnaire.--Les cartes de sûreté.--Les rafles.--M. de

Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes

omelettes.

I

La visite domiciliaire à Canoles, loin d'altérer ma santé, comme je l'ai

déjà dit, ne fit qu'aviver mon désir de me rétablir le plus tôt

possible. Au bout de huit jours, je me promenais dans le jardin avec mon

Esculape. Comme nous passions près d'un très grand tas de sarments de

vigne amoncelés contre une haie, qui bordait un sentier mitoyen avec la

propriété voisine, nous nous aperçûmes que quelques-uns des fagots

appuyés sur le sol avaient été arrachés et jetés contre la haie et que

dans le trou ainsi formé la terre paraissait fraîchement piétinée. On y

voyait aussi des restes de croûtes de pain, ce qui nous donna à supposer

que quoiqu'un se cachait dans ce trou pendant le jour et souffrait

peut-être de la faim. Cette pensée nous décida, à y porter des vivres.

Ayant déposé là, le soir, une assiette bien garnie, un pain et une

bouteille de vin, le lendemain, à la nuit, M. Dupouy retrouva la

bouteille vide et les vivres consommés. Ce soin nous occupa avec un vif

intérêt pendant plusieurs jours. Mais, au bout d'une semaine, un soir,

nos provisions étaient demeurées intactes, et nous en fûmes affligés en

calculant tout ce qui pouvait être arrivé à notre pensionnaire inconnu.

Peu de temps après, étant parfaitement rétablie, je voulus aller

remercier ma plus proche voisine, avec laquelle je m'étais rencontrée

avant mes couches, et qui m'avait témoigné beaucoup d'intérêt. Elle

s'appelait Mme Beyermon et occupait, à cinquante pas de Canoles, une

jolie petite maison où je me rendis un soir. M. Beyermon, son mari, fort

effrayé de tout ce qui se passait à Bordeaux, et craignant surtout qu'on

ne fît bientôt ce qu'on appelait _une rafle_ aux Chartrons, où il

demeurait, s'était retiré avec sa femme dans cette habitation isolée. Au

moment où j'entrais chez eux, un jeune homme qui arrivait de Lyon,

parlait avec éloquence et feu. Le son de sa voix, sa charmante figure me

frappèrent. Je n'osai demander son nom, car, dans ces temps troublés,

une telle question eût été une impardonnable indiscrétion. Depuis, j'ai

su que c'était M. Ravez.

Comme on l'a vu plus haut, le notaire Surget avait présenté un mémoire à

la municipalité de Saint-André-de-Cubzac, tendant à prouver que la terre

du Bouilh était un domaine royal échangé. La municipalité, pour se faire

valoir, dénonça le fait aux représentants du peuple, qui ordonnèrent à

l'instant la saisie. Sans aucune information, on se rendit au Bouilh, où

l'on apposa les scellés avec une telle prodigalité qu'il n'y eut pas une

porte qui n'en fût empreinte. Cependant une fille excellente, que

j'avais laissée au château, avait déjà caché ce qu'il contenait de plus

précieux en linge et en effets portatifs, et me les envoyait, chaque

semaine, par petits paquets, à Bordeaux.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 90 / 105 题