VII

Le soir, sur ma demande, le bon médecin me lisait les gazettes. La

lecture en était terrible alors. Elle le devint plus encore pour moi,

lorsque nous trouvâmes un jour la relation de la confrontation de mon

respectable beau-père avec la reine. On y décrivait la colère de

Fouquier-Tinville quand M. de La Tour du Pin continua de la nommer la

«reine» ou «Sa Majesté», au lieu de «femme Capet», comme l'aurait voulu

l'accusateur public. Mon épouvante fut à son comble lorsque j'appris

que, comme on lui demandait où était son fils, M. de La Tour du Pin

avait répondu avec simplicité qu'il se trouvait dans sa terre près de

Bordeaux. Le résultat de cette réponse trop vraie fut un ordre, expédié

le même jour à Saint-André-de-Cubzac, d'arrêter mon mari et de l'envoyer

à Paris.

Il était au Bouilh et n'eut qu'une heure pour se sauver. Heureusement,

en prévision de cette éventualité et sous le prétexte de métairie à

visiter, il tenait un assez bon cheval prêt dans l'écurie. Se déguisant

de son mieux, il partit avec l'intention de gagner la terre de Tesson,

près de Saintes, et de se cacher dans le château, quoiqu'il fût sous le

séquestre, mais où étaient restés un excellent concierge et sa femme.

L'argent ne lui manquait pas: il avait de 10.000 à 12.000 francs en

assignats. Il marcha toute la nuit. Le temps était affreux, la pluie

tombait à torrents, le tonnerre ne cessait de gronder. Les éclats de la

foudre éblouissaient et effrayaient son cheval, bête assez vive.

En sortant de Saint-Genis, poste sur la route de Blaye à Saintes, un

homme qui se tenait devant une maison de peu d'apparence l'interpelle:

«Quel temps! citoyen. Voulez-vous entrer pour laisser un peu passer

l'orage?» M. de La Tour du Pin y consent, descend de cheval et attache

sa monture sous un petit hangar situé, heureusement pour lui, ainsi

qu'on le verra par la suite, tout près de la porte.

«Vous liez vos boeufs de bien bonne heure», dit-il au vieux

paysan.--«Vraiment oui», répond l'hôte de rencontre. «Il n'est pas trois

heures, mais je veux arriver de bon matin».--«Ah! vous allez à la foire

du Pons», réplique mon mari avec présence d'esprit, «et moi aussi: je

vais chercher des grains pour Bordeaux». En disant ces mots, ils entrent

dans la maison. Un homme âgé occupait le coin du feu et semblait

attendre le paysan. Un quart d'heure se passe en conversation sur la

cherté des grains, des bestiaux. À ce moment, l'individu assis auprès du

feu sort de la maison et rentre dix minutes après ceint d'une écharpe.

C'était le maire. «Vous avez sans doute un passeport, citoyen»,

demande-t-il à mon mari.--«Oh! certainement», riposte hardiment

celui-ci, «on ne marche pas sans cela». Et, ce disant, il exhibe un

mauvais passeport, au nom de Gouvernet, dont il avait fait usage tout

l'été dans ses allées et venues de Saint-André à Bordeaux. «Mais,

déclare le maire après examen, votre passeport n'a pas de visa pour

aller dans la Charente-Inférieure. Restez ici jusqu'au matin. Je

consulterai le conseil municipal». Puis il reprend sa place.

Mon mari sentit qu'il était perdu s'il ne payait pas d'audace. Pendant

ce colloque, le maître de la maison, qui paraissait en être ennuyé,

s'était rapproché de la porte ouverte et dit à haute voix, comme en se

parlant à lui-même: «Oh! voilà le temps tout éclairci!» Mon mari se leva

très tranquillement.--Votre père n'était pas alors, mon cher fils[153],

comme vos souvenirs vous le représentent. Il avait trente-quatre ans,

était extrêmement leste et aurait pu rivaliser, en fait d'adresse, avec

les sauteurs de chevaux les plus habiles.--Insensiblement, et tout en

parlant de l'accalmie de l'orage, il s'approche de la porte demeurée

ouverte, étend le bras au dehors dans l'obscurité et décroche la bride

de son cheval. En un bond, il l'enfourche, lui met les éperons au ventre

et est déjà loin avant que le pauvre maire ait eu le temps de quitter

son siège, voisin du foyer, et d'atteindre l'issue de la maison. Le

passeport, il est vrai, resta entre ses mains comme gage, mais il n'en

parla pas, ce qui était peut-être prudent à cette époque, où tout était

motif à soupçons.

M. de La Tour du Pin n'osa pas traverser Pons, où il y avait foire

pendant le jour. Il s'arrêta à Mirambeau, chez un ancien palefrenier de

son père, dont il était sûr et qui habitait la localité. Cet homme

tenait une petite auberge et conduisait une patache qui allait à Saintes

une fois la semaine. Têtard, c'était son nom, offrait de le cacher, mais

il avait de jeunes enfants dont il craignait l'indiscrétion. Il proposa

à mon mari de demander plutôt asile à un sien beau-frère[154], bon et

riche serrurier, marié et sans enfants. Ce dernier le voulut bien

moyennant payement d'une somme assez forte, et, le marché ayant été

conclu, il le mit en sûreté chez lui dans un bouge sans fenêtre

communiquant avec la chambre à coucher où se faisait aussi la cuisine.

J'ai visité, depuis, cet horrible trou. Un mince plancher le séparait

seul, de la boutique où travaillaient les garçons et où étaient la forge

et le soufflet. Quand le serrurier et sa femme quittaient leur chambre,

dont ils emportaient toujours la clef, mon mari devait rester étendu sur

son lit, afin d'éviter le moindre bruit. On lui avait aussi bien

recommandé de ne pas avoir de lumière, de peur qu'on ne s'en aperçut de

l'atelier au-dessous. Mais, la boutique une fois fermée, il venait

souper avec le mari et la femme. Le palefrenier lui apportait souvent

des nouvelles, parfois des gazettes, ou bien des livres qu'il allait

chercher à Tesson.

C'est ainsi que mon pauvre mari passa les trois premiers mois de notre

séparation. Le maître de poste de Saintes, sur le dévouement duquel il

pouvait compter, lui déconseillait de passer en Vendée, car, outre la

difficulté extrême de traverser les lignes des troupes de la République,

qui cernaient la contrée au midi, les opinions des royalistes avaient

atteint un tel degré d'exagération qu'il était moins sûr qu'un homme

resté au service du roi après l'acceptation de la Constitution--c'était

le cas de M. de La Tour du Pin--fût admis dans leurs rangs. D'autre

part, mon mari ne pouvait s'y rendre que sous un nom supposé. En

rejoignant ouvertement les Vendéens, il eût par là décidé de la mort de

son père et de la mienne.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 89 / 105 题