VI

J'ai dit que M. de Brouquens était retourné dans sa maison de Bordeaux.

À peine y fut-il entré qu'on vint pour l'arrêter et le conduire en

prison. Il allégua que, chargé de tous les détails de l'administration

des vivres pour l'armée appelée à combattre en Espagne, son arrestation

compromettrait fort ce service et serait, en conséquence, très

désapprouvée par le général en chef. Ces bonnes raisons, ou plutôt la

crainte que les collègues de M. de Brouquens à la compagnie des vivres,

en résidence à Paris, ne se plaignissent à la Convention, déterminèrent

les représentants à le constituer en arrestation chez lui. C'était bien

l'emprisonnement, puisqu'il ne pouvait sortir, mais il conservait sa

liberté dans la maison, qui était fort grande, et où il disposait de

plusieurs moyens de s'échapper en cas de danger trop imminent. Les 25

hommes de la garde bourgeoise établis à sa porte étaient presque tous de

son quartier et à peu près tous lui avaient quelque obligation. Sa bonté

et son obligeance, en effet, étaient inépuisables, et il était adoré

dans Bordeaux.

Il lui fallut nourrir ces 25 hommes pendant tout le temps de son

arrestation, qui dura pendant une grande partie de l'hiver. Tous les

jours ses gardes étaient relevés. On avait commis l'imprudence, dans le

premier moment d'effroi, de leur confier les clefs des caves et des

caveaux. Aussi ne laissèrent-ils pas une bouteille de la belle provision

de vins rares et exquis amassée par M. de Brouquens depuis qu'il

possédait cette maison, et qu'il avait reçue de tous les pays, soit en

présents, soit par suite d'achats. Une des plaisanteries de ces fidèles

gardiens était de casser chaque bouteille vide dans un coin de la cour,

et j'ai vu là, avant mon départ, au mois de mars suivant, un monceau de

débris de verre tel que trois ou quatre grands tombereaux n'auraient pas

suffi à les emporter. Ces petits détails, je ne les rapporte que pour

peindre les moeurs de ce temps si extraordinaire, et encore suis-je loin

de savoir tout ce qui pourrait le caractériser.

La nuit qui suivit l'arrestation de M. de Brouquens, au moment où il

allait se mettre au lit, vers minuit, un officier municipal suivi du

chef de sa section et de plusieurs gardes, se présenta chez lui et le

somma de le suivre à Canoles, où l'on voulait procéder à la visite de

ses papiers. Il eut beau faire valoir qu'il ne demeurait à Canoles que

quelques instants le matin pour visiter son jardin et faire soigner ses

vins, et que par conséquent il n'avait pas là d'habitation fixe, rien

n'y fit, et il fallut marcher sans répliquer. Sa peine et son embarras

étaient extrêmes. Il savait que mon nom, mon rang dans le monde, la

situation de mon beau-père, dont la confrontation avec la reine dans le

procès de cette malheureuse princesse venait d'avoir lieu, étaient

autant de motifs de proscription. Ma perte lui parut certaine, et il fut

au désespoir en pensant à mon mari, qui m'avait confiée à ses soins,

qu'il aimait tendrement, et en ne découvrant aucun moyen de me

soustraire au sort dont j'étais menacée. Reculer, pourtant, était hors

de question. Heureusement, parmi les hommes de sa garde, s'en trouvait

un qui lui était très attaché; devinant sa perplexité, il prit les

devants et vint donner l'alarme.

Je dormais tranquillement, car on dort à vingt-trois ans, même au pied

de l'échafaud. Tout à coup, je me sens secouée par une vieille femme de

charge, affidée, qui, toute en larme et pâle comme la mort, s'écrie:

«Voilà les coupe-têtes qui viennent pour fouiller et mettre les scellés.

Nous sommes tous perdus!» Et, tout en disant cela, elle glisse un assez

gros paquet sous mon oreiller et disparaît comme elle était venue. Je

tâte le paquet et je reconnais un sac contenant de 500 à 600 louis, dont

M. de Brouquens m'avait parlé et qu'il réservait, en cas de nécessité

urgente, soit pour lui, soit pour M. de La Tour du Pin ou pour moi. Ce

dépôt n'était pas rassurant, et pourtant je n'osais, en le retirant de

sa cachette, le laisser voir à la fille qui soignait mon enfant. Non

seulement je me méfais d'elle, mais, de plus, le médecin, M. Dupouy,

venait de découvrir qu'elle jouait auprès de moi le rôle d'espion. Comme

cette femme lui avait personnellement de grandes obligations, il

espérait cependant qu'elle me ménagerait.

Ma bonne Marguerite avait la fièvre tierce; elle ne couchait pas dans la

chambre des enfants, et occupait une autre partie de la maison. Je fis

donc placer ma petite fille de trois jours dans mon lit. La bonne poussa

le sien et celui d'Humbert contre l'alcôve où était blotti le pauvre

Dupouy, plus mort que vif et croyant sa dernière heure arrivée. Ces

dispositions prises, je me recouchai, car je m'étais levée, quoique dans

mon troisième jour de couche seulement, et nous attendîmes l'ennemi de

pied ferme. M. de Brouquens prétendait plus tard que j'avais concentré

toutes les ressources de ma défense dans l'effet d'un certain mouchoir

de batiste rose dont j'étais coiffée. Malgré cette plaisanterie, je

crois que j'avais très mauvais visage.

La chambre où je logeais, au rez-de-chaussée, était aux avant-postes.

Elle donnait dans le salon, où mon fidèle Zamore préparait à la hâte un

reste de pâté, surtout du vin et des liqueurs, pour mettre nos

persécuteurs en bonne humeur. Enfin, après une demi-heure, ou, pour

mieux dire, un siècle d'attente, ils arrivèrent. L'examen extérieur de

la position de la maison fut d'abord l'objet de leur attention; ils

entrèrent ensuite dans le salon. J'entendis le bruit de leurs sabots--le

port de souliers et de bottes constituait une preuve d'incivisme--puis

leurs propos infâmes. Le sang se glaçait dans mes veines quand je

songeais à tous les dangers auxquels j'étais exposée. À chaque instant,

il me semblait qu'on mettait la main sur la serrure de ma porte. Je

serrais mon pauvre enfant contre moi, et mes yeux se fixaient avec

horreur sur cette porte qui pouvait s'ouvrir soudainement pour laisser

entrer quelques-uns de ces êtres féroces. Enfin, j'entendis

distinctement l'un d'eux demander: «Qu'est-ce qu'il y a dans cette

chambre?» et M. de Brouquens faire: «Chut!» La suite des paroles

échangées m'échappa. M. de Brouquens me rapporta plus tard la fin de

l'entretien. L'inspiration lui était venue de leur raconter «qu'une

jeune fille de ses amies s'était confiée à lui pour venir accoucher en

secret dans cette maison isolée, qu'elle ne l'était que depuis trois

jours, et qu'elle était fort délicate et très malade.»

Comment la pitié put-elle trouver place dans ces âmes sanguinaires? Ils

en ressentirent néanmoins, et les mêmes hommes qui, dans la matinée,

avaient vu tomber vingt têtes innocentes sans songer à les épargner,

ôtèrent leurs sabots pour éviter tout bruit, lorsqu'en visitant le

premier étage, ils crurent se trouver au-dessus de ma chambre. Au bout

de deux heures, qui furent pour moi des heures de supplice, après avoir

bu et mangé tout ce qu'il y avait dans la maison, ils s'en allèrent

emmenant leur prisonnier et en faisant transmettre à l'accouchée de

grossiers compliments.

Je restai seule à Canoles avec mon brave homme de médecin, qui

commençait à se rassurer, bien que tout danger n'eût pas disparu, au

contraire. Mais j'ai toujours constaté que les gens qui s'effraient

facilement se rassurent de même. Aussi le grand danger de la visite des

municipaux une fois passé, il reprit sa sérénité. C'était un homme

d'esprit, de vertus, de religion. Il avait fait d'excellentes études

dans son art, et, selon la règle que j'avais adoptée de ne jamais

rejeter aucune occasion de m'instruire, j'en profitai pour apprendre

beaucoup de choses en médecine et en chirurgie. Comme nous ne disposions

d'aucun ouvrage traitant de ces matières, il me fit de vive voix un

petit cours d'accouchement et d'opérations. En échange, je lui donnai

des leçons de couture, de broderie et de tricot. Il était très adroit,

et ses progrès en travaux de ce genre furent rapides. Peu de temps

après, caché pendant plus de six mois, en sortant de Canoles, chez des

paysans dans les Landes, privé de tout livre et de tout élément de

travail, il serait mort d'ennui, m'a-t-il dit, si, grâce à

l'enseignement que je lui avais donné, il ne s'était trouvé en mesure

d'occuper ses journées on confectionnant des bas et des chemises pour

toute la famille qui l'avait recueilli.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 88 / 105 题