J'ai dit que M. de Brouquens était retourné dans sa maison de Bordeaux.
À peine y fut-il entré qu'on vint pour l'arrêter et le conduire en
prison. Il allégua que, chargé de tous les détails de l'administration
des vivres pour l'armée appelée à combattre en Espagne, son arrestation
compromettrait fort ce service et serait, en conséquence, très
désapprouvée par le général en chef. Ces bonnes raisons, ou plutôt la
crainte que les collègues de M. de Brouquens à la compagnie des vivres,
en résidence à Paris, ne se plaignissent à la Convention, déterminèrent
les représentants à le constituer en arrestation chez lui. C'était bien
l'emprisonnement, puisqu'il ne pouvait sortir, mais il conservait sa
liberté dans la maison, qui était fort grande, et où il disposait de
plusieurs moyens de s'échapper en cas de danger trop imminent. Les 25
hommes de la garde bourgeoise établis à sa porte étaient presque tous de
son quartier et à peu près tous lui avaient quelque obligation. Sa bonté
et son obligeance, en effet, étaient inépuisables, et il était adoré
dans Bordeaux.
Il lui fallut nourrir ces 25 hommes pendant tout le temps de son
arrestation, qui dura pendant une grande partie de l'hiver. Tous les
jours ses gardes étaient relevés. On avait commis l'imprudence, dans le
premier moment d'effroi, de leur confier les clefs des caves et des
caveaux. Aussi ne laissèrent-ils pas une bouteille de la belle provision
de vins rares et exquis amassée par M. de Brouquens depuis qu'il
possédait cette maison, et qu'il avait reçue de tous les pays, soit en
présents, soit par suite d'achats. Une des plaisanteries de ces fidèles
gardiens était de casser chaque bouteille vide dans un coin de la cour,
et j'ai vu là, avant mon départ, au mois de mars suivant, un monceau de
débris de verre tel que trois ou quatre grands tombereaux n'auraient pas
suffi à les emporter. Ces petits détails, je ne les rapporte que pour
peindre les moeurs de ce temps si extraordinaire, et encore suis-je loin
de savoir tout ce qui pourrait le caractériser.
La nuit qui suivit l'arrestation de M. de Brouquens, au moment où il
allait se mettre au lit, vers minuit, un officier municipal suivi du
chef de sa section et de plusieurs gardes, se présenta chez lui et le
somma de le suivre à Canoles, où l'on voulait procéder à la visite de
ses papiers. Il eut beau faire valoir qu'il ne demeurait à Canoles que
quelques instants le matin pour visiter son jardin et faire soigner ses
vins, et que par conséquent il n'avait pas là d'habitation fixe, rien
n'y fit, et il fallut marcher sans répliquer. Sa peine et son embarras
étaient extrêmes. Il savait que mon nom, mon rang dans le monde, la
situation de mon beau-père, dont la confrontation avec la reine dans le
procès de cette malheureuse princesse venait d'avoir lieu, étaient
autant de motifs de proscription. Ma perte lui parut certaine, et il fut
au désespoir en pensant à mon mari, qui m'avait confiée à ses soins,
qu'il aimait tendrement, et en ne découvrant aucun moyen de me
soustraire au sort dont j'étais menacée. Reculer, pourtant, était hors
de question. Heureusement, parmi les hommes de sa garde, s'en trouvait
un qui lui était très attaché; devinant sa perplexité, il prit les
devants et vint donner l'alarme.
Je dormais tranquillement, car on dort à vingt-trois ans, même au pied
de l'échafaud. Tout à coup, je me sens secouée par une vieille femme de
charge, affidée, qui, toute en larme et pâle comme la mort, s'écrie:
«Voilà les coupe-têtes qui viennent pour fouiller et mettre les scellés.
Nous sommes tous perdus!» Et, tout en disant cela, elle glisse un assez
gros paquet sous mon oreiller et disparaît comme elle était venue. Je
tâte le paquet et je reconnais un sac contenant de 500 à 600 louis, dont
M. de Brouquens m'avait parlé et qu'il réservait, en cas de nécessité
urgente, soit pour lui, soit pour M. de La Tour du Pin ou pour moi. Ce
dépôt n'était pas rassurant, et pourtant je n'osais, en le retirant de
sa cachette, le laisser voir à la fille qui soignait mon enfant. Non
seulement je me méfais d'elle, mais, de plus, le médecin, M. Dupouy,
venait de découvrir qu'elle jouait auprès de moi le rôle d'espion. Comme
cette femme lui avait personnellement de grandes obligations, il
espérait cependant qu'elle me ménagerait.
Ma bonne Marguerite avait la fièvre tierce; elle ne couchait pas dans la
chambre des enfants, et occupait une autre partie de la maison. Je fis
donc placer ma petite fille de trois jours dans mon lit. La bonne poussa
le sien et celui d'Humbert contre l'alcôve où était blotti le pauvre
Dupouy, plus mort que vif et croyant sa dernière heure arrivée. Ces
dispositions prises, je me recouchai, car je m'étais levée, quoique dans
mon troisième jour de couche seulement, et nous attendîmes l'ennemi de
pied ferme. M. de Brouquens prétendait plus tard que j'avais concentré
toutes les ressources de ma défense dans l'effet d'un certain mouchoir
de batiste rose dont j'étais coiffée. Malgré cette plaisanterie, je
crois que j'avais très mauvais visage.
La chambre où je logeais, au rez-de-chaussée, était aux avant-postes.
Elle donnait dans le salon, où mon fidèle Zamore préparait à la hâte un
reste de pâté, surtout du vin et des liqueurs, pour mettre nos
persécuteurs en bonne humeur. Enfin, après une demi-heure, ou, pour
mieux dire, un siècle d'attente, ils arrivèrent. L'examen extérieur de
la position de la maison fut d'abord l'objet de leur attention; ils
entrèrent ensuite dans le salon. J'entendis le bruit de leurs sabots--le
port de souliers et de bottes constituait une preuve d'incivisme--puis
leurs propos infâmes. Le sang se glaçait dans mes veines quand je
songeais à tous les dangers auxquels j'étais exposée. À chaque instant,
il me semblait qu'on mettait la main sur la serrure de ma porte. Je
serrais mon pauvre enfant contre moi, et mes yeux se fixaient avec
horreur sur cette porte qui pouvait s'ouvrir soudainement pour laisser
entrer quelques-uns de ces êtres féroces. Enfin, j'entendis
distinctement l'un d'eux demander: «Qu'est-ce qu'il y a dans cette
chambre?» et M. de Brouquens faire: «Chut!» La suite des paroles
échangées m'échappa. M. de Brouquens me rapporta plus tard la fin de
l'entretien. L'inspiration lui était venue de leur raconter «qu'une
jeune fille de ses amies s'était confiée à lui pour venir accoucher en
secret dans cette maison isolée, qu'elle ne l'était que depuis trois
jours, et qu'elle était fort délicate et très malade.»
Comment la pitié put-elle trouver place dans ces âmes sanguinaires? Ils
en ressentirent néanmoins, et les mêmes hommes qui, dans la matinée,
avaient vu tomber vingt têtes innocentes sans songer à les épargner,
ôtèrent leurs sabots pour éviter tout bruit, lorsqu'en visitant le
premier étage, ils crurent se trouver au-dessus de ma chambre. Au bout
de deux heures, qui furent pour moi des heures de supplice, après avoir
bu et mangé tout ce qu'il y avait dans la maison, ils s'en allèrent
emmenant leur prisonnier et en faisant transmettre à l'accouchée de
grossiers compliments.
Je restai seule à Canoles avec mon brave homme de médecin, qui
commençait à se rassurer, bien que tout danger n'eût pas disparu, au
contraire. Mais j'ai toujours constaté que les gens qui s'effraient
facilement se rassurent de même. Aussi le grand danger de la visite des
municipaux une fois passé, il reprit sa sérénité. C'était un homme
d'esprit, de vertus, de religion. Il avait fait d'excellentes études
dans son art, et, selon la règle que j'avais adoptée de ne jamais
rejeter aucune occasion de m'instruire, j'en profitai pour apprendre
beaucoup de choses en médecine et en chirurgie. Comme nous ne disposions
d'aucun ouvrage traitant de ces matières, il me fit de vive voix un
petit cours d'accouchement et d'opérations. En échange, je lui donnai
des leçons de couture, de broderie et de tricot. Il était très adroit,
et ses progrès en travaux de ce genre furent rapides. Peu de temps
après, caché pendant plus de six mois, en sortant de Canoles, chez des
paysans dans les Landes, privé de tout livre et de tout élément de
travail, il serait mort d'ennui, m'a-t-il dit, si, grâce à
l'enseignement que je lui avais donné, il ne s'était trouvé en mesure
d'occuper ses journées on confectionnant des bas et des chemises pour
toute la famille qui l'avait recueilli.