IV

La ville de Bordeaux, animée par les Girondins qui n'avaient pas voté la

mort du roi, était en état de demi-révolte contre la Convention.

Beaucoup de royalistes y avaient pris part, dans l'espérance d'entraîner

les départements du Midi, et surtout celui de la Gironde, à se joindre

au mouvement qui venait de se déclarer dans les départements de l'Ouest.

Mais Bordeaux ne possédait pas, loin de là, l'énergique courage de la

Vendée. Une troupe armée de 800 ou 1.000 jeunes gens des premières

familles de la ville s'était pourtant organisée. Ils faisaient

l'exercice sur les glacis du Château-Trompette, se montraient bruyants

le soir au théâtre, mais aucun ne criait: «Vive le roi!» Les

instigateurs de ce parti visaient un seul but: celui de se rendre

indépendants de Paris et de la Convention, et d'établir, à l'instar des

États-Unis, un gouvernement fédératif dans tout le midi de la France. M.

de La Tour du Pin s'était rendu à Bordeaux. Il avait vu tous les chefs

de cette fédération projetée, et revint si dégoûté de ces entretiens

qu'il refusa de se rallier à des entreprises auxquelles devaient

participer même des régicides comme Fronfrède et Ducos.

À la fin de l'été, pendant que j'avançais dans ma grossesse, nous

commençâmes à être inquiétés par la municipalité de

Saint-André-de-Cubzac. Un coquin de notaire, du nom de Surget, appelé,

avant la Révolution, à mettre en ordre les papiers de mon beau-père, à

l'époque où on abattit le vieux château pour s'établir dans le nouveau,

répandit le bruit que la baronnie de Cubzaguès était un domaine engagé,

depuis Édouard III, et que nous avions l'acte dans nos papiers. Il

disait vrai, mais ce n'était pas un domaine royal. La baronnie avait été

échangée, en effet, contre la ville de Sainte-Bazeille, sur la Garonne,

la position militaire de cette dernière place inquiétant les Anglais

dans leur nouvelle conquête. Le sire d'Albret, qui la possédait, avait

fait un excellent marché en la cédant contre la baronnie de Cubzaguès,

la première de Guyenne, et qui possédait les plus beaux droits

seigneuriaux dans dix-neuf paroisses contiguës.

Surget avait rédigé un mémoire, et nous eûmes lieu de penser qu'il

l'avait envoyé à Paris, puisque deux mois après, lorsque les

représentants du peuple en mission vinrent à Bordeaux, leur premier soin

fut de mettre le Bouilh sous séquestre.

L'éventualité d'une visite domiciliaire ou de l'établissement d'une

garnison dans le château, pendant mes couches, effraya mon mari. Il

désirait d'ailleurs que j'eusse un bon accoucheur et une garde de

Bordeaux. Mon beau-père venait d'être arrêté. On avait mis les scellés

sur le château de Tesson, près de Saintes, et le département de la

Charente-Inférieure s'était emparé de vive force de la belle maison que

nous possédions à Saintes même pour y établir ses bureaux.

Il nous parut, dans ces conditions, prudent d'accepter la proposition de

notre excellent ami, M. de Brouquens, d'aller nous installer dans une

petite maison qu'il possédait à un quart de lieue de Bordeaux. Cette

maison, nommée Canoles, offrait tous les genres de sécurité. Elle était

isolée, au milieu d'une vigne, entourée de trois côtés par des chemins

vicinaux menant dans des directions différentes, et du quatrième par une

lande assez étendue. Aucun village ne se trouvait dans les environs, et

toute cette partie du pays, appelée Haut-Brion, était constituée par une

agglomération de propriétés, plus ou moins considérables, plantées en

vignes, et presque toutes contiguës. Nous allâmes donc nous établir à

Canoles le 1er septembre 1793, je crois, et M. de Brouquens, fixé de sa

personne à Bordeaux pour surveiller son administration des vivres,

venait tous les jours dîner avec nous.

Il réunit un jour, à Canoles, les divers membres de la municipalité et

du département. Les uns comme les autres ne parlèrent que de leurs

prouesses projetées contre l'armée révolutionnaire, qui s'avançait en

marquant sa route par les têtes qu'elle faisait tomber. Perdus dans des

abstractions, ils ne voulaient ni être royalistes comme les Vendéens, ni

révolutionnaires comme la Convention. Oubliant le fait qui était à leur

porte, les infortunés croyaient que Tallien et Ysabeau leur laisseraient

le temps de débrouiller leurs idées, tandis qu'ils n'arrivaient que pour

abattre leurs têtes, chose qui fut faite trois jours après.

Cette armée de bourreaux, conduisant la guillotine dans ses rangs, était

déjà à La Réole, où elle avait procédé à plusieurs exécutions. Je n'en

citerai qu'une pour exemple. Elle mérite d'être rapportée pour son

atrocité. M. de Lavessière, oncle de Mme de Saluces, était un homme

inoffensif, retiré à la campagne depuis la destruction du parlement de

Bordeaux, dont il faisait partie. Sa femme était la plus belle que l'on

eût vue à Bordeaux, et ils avaient deux fils encore enfants. Tous sont

arrêtés. Le mari est condamné à mort et, pendant qu'on l'exécute, sa

femme est mise au carcan, en face de la guillotine, ses deux fils

attachés à côté d'elle. Le bourreau, plus humain que les juges, se plaça

devant elle pour qu'elle ne vît pas tomber le fatal couteau. Voilà les

gens sous l'autorité de qui nous allions tomber!

Si je n'avais pas été dans mon neuvième mois de grossesse, nous serions

peut-être alors partis pour l'Espagne. En admettant même que le départ

eût été possible, il nous aurait encore fallu traverser toute l'armée

française. Et puis, pouvait-on présumer qu'une ville de 80.000 âmes se

soumettrait sans résistance à 700 misérables, appuyés par deux canons

seulement, tandis qu'une troupe d'élite, composée de tous les gens les

plus distingués de la ville, était rangée derrière une nombreuse

batterie en avant de la porte. Ces misérables étaient commandés par le

général Brune, un des égorgeurs d'Avignon, qui, depuis, après des

années, a péri dans cette ville, victime d'une juste vengeance.

Réfugiée à Canoles, j'attendais impatiemment mes couches, car mon mari

avait résolu de ne pas me quitter avant qu'elles n'eussent eu lieu, et

le danger de son séjour auprès de moi augmentait de jour en jour. Le

matin du 13 septembre, l'armée révolutionnaire entra dans Bordeaux.

Moins d'une heure après, tous les chefs fédéralistes étaient arrêtés et

emprisonnés. Le tribunal révolutionnaire entra aussitôt en séance et il

siégea pendant six mois, sans qu'il se passât un jour qui ne vît périr

quelque innocent.

La guillotine fut établie en permanence sur la place Dauphine.

La petite troupe d'énergumènes qui l'escortait n'avait trouvé personne

pour s'opposer à son entrée à Bordeaux, alors que quelques coups de

canon, tirés sur la colonne serrée qu'elle formait dans la rue du

Faubourg-Saint-Julien, par laquelle elle arrivait, l'auraient

certainement mise en déroute. Mais les habitants qui, la veille,

juraient, en vrais Gascons, de résister, ne parurent pas dans les rues

désertes. Les plus audacieux fermèrent leurs boutiques, les jeunes gens

se cachèrent ou s'enfuirent, et le soir la terreur régnait dans la

ville. Elle était telle qu'un ordre ayant été placardé prescrivant aux

détenteurs d'armes, de quelque nature qu'elles fussent, de les porter,

avant midi du lendemain, sur la pelouse du Château-Trompette, sous peine

de mort, on vit passer dans les rues des charrettes où chacun allait

jeter furtivement celles qu'il possédait, parmi lesquelles on en

remarquait qui n'avaient peut-être pas servi depuis deux générations. On

les empila toutes sur le lieu indiqué, mais il ne vint à personne la

pensée qu'il eût été plus courageux d'en faire usage pour se défendre.

V

Au cours de ces événements, j'étais accouchée, la nuit, d'une petite

fille que je nommai Séraphine, du nom de son père, dont elle eut à peine

le temps de recevoir la bénédiction. Au moment où elle venait au monde,

on apprit l'arrestation de plusieurs personnes dans des maisons de

campagne environnantes. La servante de mon accoucheur était arrivée de

la ville pour l'informer qu'on le cherchait pour l'arrêter et que les

scellés avaient été mis chez lui. Pendant cette nuit, pour que

l'accoucheur et mon mari pussent se sauver par les vignes en cas de

danger, on avait aposté une femme sûre dans le chemin d'accès de la

maison, avec la mission de signaler tout bruit d'approche. Mes angoisses

étaient plus vives que les douleurs qui donnèrent naissance à la pauvre

enfant. Une heure après sa naissance, son père nous quitta, et rien ne

permettait de prévoir quel sort nous réservait l'avenir à l'un ou à

l'autre, ni quand nous pourrions nous réunir. Moment affreux! qui, dans

l'état où je me trouvais, aurait dû m'être fatal, mais dont ma santé ne

se ressentit heureusement pas. J'éprouvais un unique désir: celui de

guérir le plus tôt possible pour être prête à tout événement. Le pauvre

chirurgien, n'osant pas regagner son logis, se cacha dans la chambre du

nouveau-né. On installa pour lui une couchette au fond d'une espèce

d'alcôve abandonnée, dissimulée par le lit de la bonne et le berceau

d'Humbert.

Le troisième jour après ces événements, M. de Brouquens, notre ami et

notre hôte, retourna à Bordeaux, sa résidence habituelle. Il était très

affligé de la mort de M. Saige, maire de Bordeaux, qui avait péri la

veille sur l'échafaud, première victime du massacre de la municipalité,

comme il était aussi le premier de la ville par sa richesse et la

considération.

Je dirai à cette occasion, qu'on avait décidé que MM. Dudon père et

fils, anciens procureurs et avocats généraux du Parlement, seraient

menés à Paris pour y être exécutés. La femme de M. Dudon fils, confiante

dans ses grâces et dans sa grande beauté, alla, accompagnée de ses deux

fils encore enfants, se jeter aux pieds du représentant Ysabeau,

ex-capucin, pour obtenir que son mari ne fût pas dirigé sur Paris avec

son père et qu'on le laissât s'évader et passer en Espagne. Le misérable

le lui promit moyennant le payement dans un délai de quelques heures,

d'une somme de 25.000 francs en or. Ce n'était pas chose aisée, en ce

moment, que de réunir une somme de cette importance en or dans un jour.

La République n'avait presque pas frappé encore de monnaie d'or, et il

était défendu, sous peine capitale, de garder des louis et surtout de

les faire circuler. Mme Dudon, éperdue, désespérée, courut chez tous

ceux qu'elle connaissait dans toutes les classes, et parvint à

rassembler les 20,000 francs demandés. Elle retourne chez Ysabeau avec

son trésor. Il la reçoit et lui atteste que son mari sera le soir _hors

de la prison_. Cruelle dérision! Le malheureux l'avait déjà quittée, en

effet, une demi-heure auparavant, mais c'était pour monter sur

l'échafaud.

On conçoit combien de pareils détails, que j'apprenais couchée au fond

de mon lit et n'ayant pour société que mon médecin, frappé lui-même de

terreur, devaient me bouleverser. Quelles craintes ne devais-je pas

avoir pour le sort de mon mari, dont j'étais sans aucune nouvelle. De

telles inquiétudes, que rien ne venait apaiser, auraient pu me tourner

la tête, dans un moment où les suites de couches et les effets du lait

sont si dangereux pour les femmes. Dieu en avait ordonné autrement! Il

me réservait à toutes les douleurs qui peuvent atteindre une mère, comme

à toutes les jouissances maternelles, en me conservant l'excellent

fils[152] qui, je l'espère, me fermera les yeux.

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 87 / 105 题