La ville de Bordeaux, animée par les Girondins qui n'avaient pas voté la
mort du roi, était en état de demi-révolte contre la Convention.
Beaucoup de royalistes y avaient pris part, dans l'espérance d'entraîner
les départements du Midi, et surtout celui de la Gironde, à se joindre
au mouvement qui venait de se déclarer dans les départements de l'Ouest.
Mais Bordeaux ne possédait pas, loin de là, l'énergique courage de la
Vendée. Une troupe armée de 800 ou 1.000 jeunes gens des premières
familles de la ville s'était pourtant organisée. Ils faisaient
l'exercice sur les glacis du Château-Trompette, se montraient bruyants
le soir au théâtre, mais aucun ne criait: «Vive le roi!» Les
instigateurs de ce parti visaient un seul but: celui de se rendre
indépendants de Paris et de la Convention, et d'établir, à l'instar des
États-Unis, un gouvernement fédératif dans tout le midi de la France. M.
de La Tour du Pin s'était rendu à Bordeaux. Il avait vu tous les chefs
de cette fédération projetée, et revint si dégoûté de ces entretiens
qu'il refusa de se rallier à des entreprises auxquelles devaient
participer même des régicides comme Fronfrède et Ducos.
À la fin de l'été, pendant que j'avançais dans ma grossesse, nous
commençâmes à être inquiétés par la municipalité de
Saint-André-de-Cubzac. Un coquin de notaire, du nom de Surget, appelé,
avant la Révolution, à mettre en ordre les papiers de mon beau-père, à
l'époque où on abattit le vieux château pour s'établir dans le nouveau,
répandit le bruit que la baronnie de Cubzaguès était un domaine engagé,
depuis Édouard III, et que nous avions l'acte dans nos papiers. Il
disait vrai, mais ce n'était pas un domaine royal. La baronnie avait été
échangée, en effet, contre la ville de Sainte-Bazeille, sur la Garonne,
la position militaire de cette dernière place inquiétant les Anglais
dans leur nouvelle conquête. Le sire d'Albret, qui la possédait, avait
fait un excellent marché en la cédant contre la baronnie de Cubzaguès,
la première de Guyenne, et qui possédait les plus beaux droits
seigneuriaux dans dix-neuf paroisses contiguës.
Surget avait rédigé un mémoire, et nous eûmes lieu de penser qu'il
l'avait envoyé à Paris, puisque deux mois après, lorsque les
représentants du peuple en mission vinrent à Bordeaux, leur premier soin
fut de mettre le Bouilh sous séquestre.
L'éventualité d'une visite domiciliaire ou de l'établissement d'une
garnison dans le château, pendant mes couches, effraya mon mari. Il
désirait d'ailleurs que j'eusse un bon accoucheur et une garde de
Bordeaux. Mon beau-père venait d'être arrêté. On avait mis les scellés
sur le château de Tesson, près de Saintes, et le département de la
Charente-Inférieure s'était emparé de vive force de la belle maison que
nous possédions à Saintes même pour y établir ses bureaux.
Il nous parut, dans ces conditions, prudent d'accepter la proposition de
notre excellent ami, M. de Brouquens, d'aller nous installer dans une
petite maison qu'il possédait à un quart de lieue de Bordeaux. Cette
maison, nommée Canoles, offrait tous les genres de sécurité. Elle était
isolée, au milieu d'une vigne, entourée de trois côtés par des chemins
vicinaux menant dans des directions différentes, et du quatrième par une
lande assez étendue. Aucun village ne se trouvait dans les environs, et
toute cette partie du pays, appelée Haut-Brion, était constituée par une
agglomération de propriétés, plus ou moins considérables, plantées en
vignes, et presque toutes contiguës. Nous allâmes donc nous établir à
Canoles le 1er septembre 1793, je crois, et M. de Brouquens, fixé de sa
personne à Bordeaux pour surveiller son administration des vivres,
venait tous les jours dîner avec nous.
Il réunit un jour, à Canoles, les divers membres de la municipalité et
du département. Les uns comme les autres ne parlèrent que de leurs
prouesses projetées contre l'armée révolutionnaire, qui s'avançait en
marquant sa route par les têtes qu'elle faisait tomber. Perdus dans des
abstractions, ils ne voulaient ni être royalistes comme les Vendéens, ni
révolutionnaires comme la Convention. Oubliant le fait qui était à leur
porte, les infortunés croyaient que Tallien et Ysabeau leur laisseraient
le temps de débrouiller leurs idées, tandis qu'ils n'arrivaient que pour
abattre leurs têtes, chose qui fut faite trois jours après.
Cette armée de bourreaux, conduisant la guillotine dans ses rangs, était
déjà à La Réole, où elle avait procédé à plusieurs exécutions. Je n'en
citerai qu'une pour exemple. Elle mérite d'être rapportée pour son
atrocité. M. de Lavessière, oncle de Mme de Saluces, était un homme
inoffensif, retiré à la campagne depuis la destruction du parlement de
Bordeaux, dont il faisait partie. Sa femme était la plus belle que l'on
eût vue à Bordeaux, et ils avaient deux fils encore enfants. Tous sont
arrêtés. Le mari est condamné à mort et, pendant qu'on l'exécute, sa
femme est mise au carcan, en face de la guillotine, ses deux fils
attachés à côté d'elle. Le bourreau, plus humain que les juges, se plaça
devant elle pour qu'elle ne vît pas tomber le fatal couteau. Voilà les
gens sous l'autorité de qui nous allions tomber!
Si je n'avais pas été dans mon neuvième mois de grossesse, nous serions
peut-être alors partis pour l'Espagne. En admettant même que le départ
eût été possible, il nous aurait encore fallu traverser toute l'armée
française. Et puis, pouvait-on présumer qu'une ville de 80.000 âmes se
soumettrait sans résistance à 700 misérables, appuyés par deux canons
seulement, tandis qu'une troupe d'élite, composée de tous les gens les
plus distingués de la ville, était rangée derrière une nombreuse
batterie en avant de la porte. Ces misérables étaient commandés par le
général Brune, un des égorgeurs d'Avignon, qui, depuis, après des
années, a péri dans cette ville, victime d'une juste vengeance.
Réfugiée à Canoles, j'attendais impatiemment mes couches, car mon mari
avait résolu de ne pas me quitter avant qu'elles n'eussent eu lieu, et
le danger de son séjour auprès de moi augmentait de jour en jour. Le
matin du 13 septembre, l'armée révolutionnaire entra dans Bordeaux.
Moins d'une heure après, tous les chefs fédéralistes étaient arrêtés et
emprisonnés. Le tribunal révolutionnaire entra aussitôt en séance et il
siégea pendant six mois, sans qu'il se passât un jour qui ne vît périr
quelque innocent.
La guillotine fut établie en permanence sur la place Dauphine.
La petite troupe d'énergumènes qui l'escortait n'avait trouvé personne
pour s'opposer à son entrée à Bordeaux, alors que quelques coups de
canon, tirés sur la colonne serrée qu'elle formait dans la rue du
Faubourg-Saint-Julien, par laquelle elle arrivait, l'auraient
certainement mise en déroute. Mais les habitants qui, la veille,
juraient, en vrais Gascons, de résister, ne parurent pas dans les rues
désertes. Les plus audacieux fermèrent leurs boutiques, les jeunes gens
se cachèrent ou s'enfuirent, et le soir la terreur régnait dans la
ville. Elle était telle qu'un ordre ayant été placardé prescrivant aux
détenteurs d'armes, de quelque nature qu'elles fussent, de les porter,
avant midi du lendemain, sur la pelouse du Château-Trompette, sous peine
de mort, on vit passer dans les rues des charrettes où chacun allait
jeter furtivement celles qu'il possédait, parmi lesquelles on en
remarquait qui n'avaient peut-être pas servi depuis deux générations. On
les empila toutes sur le lieu indiqué, mais il ne vint à personne la
pensée qu'il eût été plus courageux d'en faire usage pour se défendre.
V
Au cours de ces événements, j'étais accouchée, la nuit, d'une petite
fille que je nommai Séraphine, du nom de son père, dont elle eut à peine
le temps de recevoir la bénédiction. Au moment où elle venait au monde,
on apprit l'arrestation de plusieurs personnes dans des maisons de
campagne environnantes. La servante de mon accoucheur était arrivée de
la ville pour l'informer qu'on le cherchait pour l'arrêter et que les
scellés avaient été mis chez lui. Pendant cette nuit, pour que
l'accoucheur et mon mari pussent se sauver par les vignes en cas de
danger, on avait aposté une femme sûre dans le chemin d'accès de la
maison, avec la mission de signaler tout bruit d'approche. Mes angoisses
étaient plus vives que les douleurs qui donnèrent naissance à la pauvre
enfant. Une heure après sa naissance, son père nous quitta, et rien ne
permettait de prévoir quel sort nous réservait l'avenir à l'un ou à
l'autre, ni quand nous pourrions nous réunir. Moment affreux! qui, dans
l'état où je me trouvais, aurait dû m'être fatal, mais dont ma santé ne
se ressentit heureusement pas. J'éprouvais un unique désir: celui de
guérir le plus tôt possible pour être prête à tout événement. Le pauvre
chirurgien, n'osant pas regagner son logis, se cacha dans la chambre du
nouveau-né. On installa pour lui une couchette au fond d'une espèce
d'alcôve abandonnée, dissimulée par le lit de la bonne et le berceau
d'Humbert.
Le troisième jour après ces événements, M. de Brouquens, notre ami et
notre hôte, retourna à Bordeaux, sa résidence habituelle. Il était très
affligé de la mort de M. Saige, maire de Bordeaux, qui avait péri la
veille sur l'échafaud, première victime du massacre de la municipalité,
comme il était aussi le premier de la ville par sa richesse et la
considération.
Je dirai à cette occasion, qu'on avait décidé que MM. Dudon père et
fils, anciens procureurs et avocats généraux du Parlement, seraient
menés à Paris pour y être exécutés. La femme de M. Dudon fils, confiante
dans ses grâces et dans sa grande beauté, alla, accompagnée de ses deux
fils encore enfants, se jeter aux pieds du représentant Ysabeau,
ex-capucin, pour obtenir que son mari ne fût pas dirigé sur Paris avec
son père et qu'on le laissât s'évader et passer en Espagne. Le misérable
le lui promit moyennant le payement dans un délai de quelques heures,
d'une somme de 25.000 francs en or. Ce n'était pas chose aisée, en ce
moment, que de réunir une somme de cette importance en or dans un jour.
La République n'avait presque pas frappé encore de monnaie d'or, et il
était défendu, sous peine capitale, de garder des louis et surtout de
les faire circuler. Mme Dudon, éperdue, désespérée, courut chez tous
ceux qu'elle connaissait dans toutes les classes, et parvint à
rassembler les 20,000 francs demandés. Elle retourne chez Ysabeau avec
son trésor. Il la reçoit et lui atteste que son mari sera le soir _hors
de la prison_. Cruelle dérision! Le malheureux l'avait déjà quittée, en
effet, une demi-heure auparavant, mais c'était pour monter sur
l'échafaud.
On conçoit combien de pareils détails, que j'apprenais couchée au fond
de mon lit et n'ayant pour société que mon médecin, frappé lui-même de
terreur, devaient me bouleverser. Quelles craintes ne devais-je pas
avoir pour le sort de mon mari, dont j'étais sans aucune nouvelle. De
telles inquiétudes, que rien ne venait apaiser, auraient pu me tourner
la tête, dans un moment où les suites de couches et les effets du lait
sont si dangereux pour les femmes. Dieu en avait ordonné autrement! Il
me réservait à toutes les douleurs qui peuvent atteindre une mère, comme
à toutes les jouissances maternelles, en me conservant l'excellent
fils[152] qui, je l'espère, me fermera les yeux.