III

Vers le milieu de mars, mon beau-père fut arrêté à la Tuilerie et mené à

la Commune de Paris, avec le maréchal de Mouchy et le marquis de

Gouvernet[149]. Il paraît que l'identité de nom avait fait confondre ce

dernier avec mon mari. En effet, on interrogea le marquis de Gouvernet

sur l'affaire de Nancy, en lui reprochant d'avoir été l'auteur de la

mort de bons patriotes. Après bien des questions ils fuient relâchés,

mais mon beau-père, plus inquiet du sort de son fils que du sien propre,

décida que nous devions nous retirer au Bouilh, d'où mon mari pourrait

passer en Vendée ou gagner avec nous l'Espagne. Ce dernier parti

semblait d'autant le meilleur que notre excellent ami, M. de Brouquens,

habitait Bordeaux depuis un an. Maintenu dans sa charge de Directeur des

vivres, il l'exerçait alors à l'armée qui faisait la guerre à l'Espagne

sous le général Dugommier.

Nous nous résolûmes donc à partir. Je quittai mon père avec la plus

profonde peine, quoique je fusse encore bien loin de penser que je

l'embrassais pour la dernière fois. La différence d'âge entre nous, à

peine dix-neuf ans, était si faible qu'il paraissait être plutôt mon

frère que mon père. Il avait le nez aquilin, une très petite bouche, de

grands yeux noirs, les cheveux châtain-clair. Mme de Boufflers

prétendait qu'il ressemblait à un perroquet mangeant une cerise. Sa

haute taille, son beau visage, sa superbe tournure lui conservaient

encore toutes les apparences de la jeunesse. On ne pouvait pas avoir de

plus nobles manières, ni l'air plus grand seigneur. L'originalité de son

esprit et la facilité de son humeur le rendaient du commerce le plus

agréable. Il était mon meilleur ami, en même temps que le camarade de

mon mari, qui ne parvenait pas à se déshabituer de le tutoyer. M. de La

Tour du Pin avait coutume de dire plaisamment, en visant la belle

prestance de mon père, que le surnom de «beau Dillon» donné à Édouard

Dillon[150] constituait une double usurpation--de nom et de beauté

physique.

Mon beau-père se montrait impatient de nous voir loin de Paris et nous

engagea à partir le plus tôt possible. Le 1er avril 1793, nous nous

mîmes en route. Aucun des petits ennuis en usage dans ce temps-là ne

nous fut épargné, quoique nous eussions des passeports couverts de

visas, renouvelés presque à chaque relais. Mais nous voyagions en poste,

et ce mode aristocratique de transport nous nuisait déjà dans l'esprit

des bons patriotes. Il avait été décidé que nous ferions de petites

journées, parce que j'étais grosse de deux mois, et qu'ayant été malade

d'une fausse couche à La Haye l'année précédente, je craignais de me

blesser de nouveau.

Enfin nous arrivâmes au Bouilh vers le milieu d'avril, et j'éprouvai une

grande joie de me trouver dans ce lieu, si chéri de mon pauvre

beau-père. Il avait même dérangé sa fortune par les embellissements

qu'il y avait faits et par les bâtiments qu'il y avait construits. Sa

situation, à cette époque, lui permettait d'orner la retraite, où il

comptait finir tranquillement sa pure et honorable vie. Néanmoins, le

jour même où il fut nommé ministre, il ordonna de renvoyer tous les

ouvriers travaillant au Bouilh, et ses instructions avaient été si

formelles qu'on nous montra encore les échafauds des maçons et les

brouettes des terrassiers à la place même où ils se trouvaient quand

l'ordre était arrivé.

Cette résidence ne m'en plut pas moins parfaitement bien. Les quatre

mois que nous y passâmes sont restés dans ma mémoire, et surtout dans

mon coeur, comme les plus doux de ma vie. Une bonne bibliothèque

fournissait à nos soirées, et mon mari, qui lisait pendant des heures

sans se fatiguer, les consacra à me faire un cours d'histoire et de

littérature aussi amusant qu'instructif. Je travaillais aussi à la

layette de mon enfant, et je reconnus alors l'utilité d'avoir appris,

dans ma jeunesse, tous les ouvrages que les femmes font d'habitude.

Notre bonheur intérieur était sans mélange et plus complet qu'à aucun

autre moment de notre vie commune passée. La parfaite égalité d'humeur

de mon mari, son adorable caractère, l'agrément de son esprit, la

confiance mutuelle qui nous unissait, notre entier dévouement l'un pour

l'autre, nous rendaient heureux, en dépit de tous les dangers dont nous

étions entourés. Aucun des coups qui nous menaçaient ne nous effrayait,

du moment que nous devions être frappés ensemble.

Ces jours favorisés de mon existence ont précédé bien des vicissitudes.

Depuis, de grandes infortunes m'ont accablée. Au moment même où j'écris,

dans ma vieillesse, je suis aussi malheureuse, plus encore peut-être,

qu'à toute autre époque de ma vie. Mais mes souffrances ne se

prolongeront plus longtemps. Puisse Dieu seulement, comme je l'en

supplie ardemment, m'accorder la seule grâce qui me permette de

descendre en paix dans la tombe. Celui que je chéris plus que toute

autre personne aimée par moi en ce monde m'entend en lisant cette prière

de sa tendre mère[151].

Journal d'une femme de cinquante ans (1/2) · 第 86 / 105 题